Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 septembre 2005

Wagner fait bander les petits Suisses

Classé dans : Musique — Miklos @ 21:22

Un célèbre acteur de films pornographiques, répondant au nom de HPG, va venir nu et le sexe en érection sur la scène Grand Théâtre de Genève. Il sera un minotaure dans le « Tannhäuser » de Wagner (bien) monté par l’excellent metteur en scène français Olivier Py, « homosexuel et catholique », comme il se proclame. Le spectacle est-il sponsorisé par l’industrie du citrate de sildénafil ?

Si vous voulez savoir l’effet que cela a eu sur le public, courrez vite ici.

17 septembre 2005

La mystérieuse affaire du style

Classé dans : Littérature — Miklos @ 21:04

Si l’auteur fait parfois le style, le style fait souvent l’admirateur. « Imitation is the sincerest form of flattery », disait Charles Caleb Colton, et même si l’admiré n’est pas toujours conscient d’être devenu un modèle, l’imitation a nourri de tout temps les aspirations de ceux qui souhaitaient améliorer quelque aspect de leur vie, du plus élevé au plus trivial : « il [Jésus-Christ] nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du cœur » (Imitation de Jésus-Christ, attribué à Jean Gersèn ou à Thomas a Kempis, traduction de Lammenais) — il ne s’agit pas, chez cet auteur, d’une imitation purement mécanique, mais d’un long apprentissage accompagné de « méditation » sur ce qu’on s’évertue d’émuler. Jean-Sébastien Bach n’a pas manqué de réutiliser — en citant, en transcrivant — des matériaux thématiques issus d’œuvres de ses contemporains ou d’airs connus à son époque — et il n’y a qu’un quelconque « musicographe » populiste adepte de théories de complot pour prétendre que le Cantor de Leipzig n’est pas l’auteur de la majorité des œuvres qui lui sont attribuées… Personne n’accuse La Fontaine d’avoir plagié Ésope, ni Kriloff ou Franc-Nohain d’avoir imité La Fontaine. D’ailleurs,

Ésope n’a rien écrit ; il contait ses apologues selon les circonstances qui les faisaient naître. Les fables que nous avons sous son nom paraissent pour la plupart avoir été rédigées pendant le Bas-Empire, sans doute à différentes époques. Parmi celles dont la rédaction est antérieure, deux ou trois se trouvent dans Aristote ; une vingtaine sont racontées ou indiquées dans plusieurs des Œuvres morales de Plutarque ; vers la fin de l’Hermotime, Lucien cite l’apologue du paysan s’amusant à compter les flots de la mer, se désespérant de s’être trompé, et recevant du renard une leçon de sagesse et de bon sens. Dans deux autres ouvrages, il fait allusion à deux autres fables. Aulu-Gelle et Macrobe nous en ont aussi conservé quelques-unes, mais en les présentant telles qu’on les racontait de leur temps, et non telles qu’Ésope les avait débitées. Tous ces apologues sont cités en prose. Platon raconte que Socrate dans sa prison s’amusait à tourner en vers quelques-uns de ces petits récits. Le seul recueil poétique de ce genre que l’antiquité grecque nous ait transmis est celui de Babrius, ingénieux versificateur dont l’époque est incertaine, car on flotte entre le IIe siècle av. J.- C. et le IIIe siècle de l’ère chrétienne. (Source : Imago Mundi)

L’art évolue par citations et variations successives, explicites ou implicites, sérieuses ou ironiques. Le collage, inventé en peinture par Marx Ernst en 1919, devient chez Burroughs un procédé littéraire novateur inspiré des cadavres exquis des surréalistes puis développé dans la volonté d’expliciter ce que nous faisons tous inconsciemment, et que certains DJ font avec une réelle maîtrise.

L’imitation n’est qu’un des nombreux procédés participant à l’adhérence à des conventions, présentes dans tout discours et intégrées dans le système d’attentes établi a priori entre le spectateur (ou le lecteur) et l’auteur. L’un s’attend à trouver un genre, à reconnaître ce qu’il verra, l’autre y répond ou non en se conformant, plus ou moins, à cette expectative. La tension entre les deux est ce qui fait parfois la richesse d’une découverte inattendue.

Le style est un habit, et il ne suffit pas de s’affubler d’un costume de grand couturier pour avoir l’allure d’un modèle de chez Vogue. L’élégance rare est celle qui, discrète, ne se remarque que lorsqu’elle est absente. Souvent, l’imitation n’est qu’un plagiat de ce qui n’est que le plus apparent, la forme de surface : mise en page, ponctuation, syntaxe ou expressions pour le texte, « effets » en photo ou en musique, coupe de cheveux pour la mode… Si elle permet de reconnaître le modèle, elle peut aussi faire ressortir le manque d’identité de l’imitateur. Le copillage ne suffit pas à l’appropriation.

À lire :
Antoine Compagnon : La notion de genre.

10 septembre 2005

Patagonie

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux, Littérature — Miklos @ 18:41

C’est enfant que j’avais décidé que je visiterai Ravenne ; mon grand-oncle de médecin me donnait alors les belles publicités qu’il recevait, et parmi elles il y avait des images de mosaïques splendides sur du papier plastique qui reproduisait le relief des tesselles. Le chatoiement des couleurs si vives, les personnages hiératiques drapés d’habits chamarrés et la multitude de plantes et de bêtes fantastiques venant d’un passé si lointain que j’avais peine à me l’imaginer si jeune, ne manquaient pourtant de me parler, de m’appeler : je savais qu’un jour j’irai les voir, elles, pas leurs représentations, ce que je fis bien plus tard : l’adulte émerveillé se souvint attendri de l’émerveillement de l’enfant.

C’est en lisant Le Voyage au centre de la terre que je décidai que j’irais au Snaefellsjökull, non pas pour entrer dans son cratère, mais pour en voir les paysages que Jules Verne avait évoqués, son imagination ayant appelé la mienne. Ce que je vis quand j’arrivai enfin dans ce pays dépassait tout ce dont j’avais pu rêver. Je pus alors reprendre à mon compte ce que relate Axel, arrivé au sommet du volcan avec son oncle le professeur Lidenbrock :

J’occupais le sommet de l’un des deux pics du Sneffels, celui du sud. De là ma vue s’étendait sur la plus grande partie de l’île; l’optique, commune à toutes les grandes hauteurs, en relevait les rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s’enfoncer. On eût dit qu’une de ces cartes en relief d’Helbesmer s’étalait sous mes pieds; je voyais les vallées profondes se croiser en tous sens, les précipices se creuser comme des puits, les lacs se changer en étangs, les rivières se faire ruisseaux. Sur ma droite se succédaient les glaciers sans nombre et les pics multipliés, dont quelques-uns s’empanachaient de fumées légères. Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de neige semblaient rendre écumantes, rappelaient à mon souvenir la surface d’une mer agitée. Si je me retournais vers l’ouest, l’Océan s’y développait dans sa majestueuse étendue, comme une continuation de ces sommets moutonneux. Où finissait la terre, où commençaient les flots, mon œil le distinguait à peine.

Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je m’accoutumais enfin à ces sublimes contemplations. Mes regards éblouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons solaires, j’oubliais qui j’étais, où j’étais, pour vivre de la vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la mythologie scandinave; je m’enivrais de la volupté des hauteurs, sans songer aux abîmes dans lesquels ma destinée allait me plonger avant peu.

Axel aperçoit au loin le Groënland, et moi j’y suis allé. Plus tard, je vis le merveilleux film Cold Fever, tourné dans une Islande réelle et fantasmatique, et j’y retrouvai ce que j’y avais ressenti. L’appel de ces contrées ne s’est pas tu.

Mais pourquoi diantre les espaces infinis de la Patagonie n’ont-ils de cesse de me faire rêver ? Avant même que je ne n’en aie lu des descriptions ou les aie vus en photo ou au cinéma, j’explorais ce pays du bout du monde en imagination. Puis une amie, à laquelle j’en avais parlé, m’offrit un jour le récit mythique de la traversée de la Patagonie que Bruce Chatwin avait effectué dans les années 70, à la recherche d’un brontozaure dont le cousin de sa grand-mère aurait trouvé un bout d’os : reportage ethnographique, fiction, autobiographie, essai, racontars et commérages, ce texte en mosaïque donne une image étonnante de cet univers lunaire à la De Chirico, habité de personnages hauts en couleur, de laissés pour compte de la civilisation en mouvement, vivant pour certains dans un autre temps avec des souvenirs préservés au formol. Sa lecture — passionnante — ajusta quelque peu l’image idéalisée que je m’en était fait… c’était loin d’être un paradis sur terre, c’est un pays dur et Chatwin n’est pas un tendre — il observe bien et décrit merveilleusement mais rarement avec sympathie — mais il n’empêche : j’ajustai mon rêve à cette réalité que je commençai à percevoir, sans cesser d’en être fasciné. Plus tard, je vis Historias minimas de Carlos Sorín, qui décrit avec un regard tendre, perspicace et discret — essentiel, sans fanfreluches cinématographiques ni ratiocinations psychologiques — la recherche de trois personnages qui les mène à traverser le pays, et qui finiront pas se croiser. Au-delà de l’aspect profondément humain et touchant du film, je pus alors voir enfin, pour la première fois, ces espaces, plaines d’herbe rase s’étendant à perte de vue sous un ciel parfois d’un bleu trop parfait parfois couvert de nuages offrant un complément de drame à cette terre de la solitude de l’homme.

Aujourd’hui, j’ai vu Bombón — El Perro (Bombon le chien) ; je ne savais pas que le film avait été tourné en Patagonie ni que le réalisateur en était celui du film dont je viens de parler. Dès les premières images, je fus frappé derechef par les espaces finalement sublimes de cette région, par le regard tendre et discret de la caméra, parfois doucement ironique et jamais pathétique ou cruel (à l’inverse de celui de Chatwin) et par l’histoire si humaine, celle de l’amitié d’un homme et d’un chien, celle de la découverte de la sexualité (comme l’était aussi le film précédent, mais si différemment…), un road movie dans ce pays où l’on ne peut qu’errer ou être figé tel une momie dans le désert. Le réalisateur en dit d’ailleurs l’essentiel :

Bombon el perro s’inscrit dans la continuité de mon précédent film Historias minimas. J’ai en effet repris des personnages simples, traités de façon minimaliste et interprétés par des non-acteurs (…) En réalité, les personnages simples n’existent pas : l’univers intérieur du paysan le plus humble est aussi insondable que celui du professeur de philosophie. La seule différence est que ce dernier réfléchit et communique essentiellement par la parole alors que le premier, plus élémentaire, le fait à travers des gestes et des silences. J’ai toujours préféré le gestuel au textuel au cinéma. Un regard, un silence, un imperceptible rictus deviné sur un gros plan, exprime bien davantage que toutes les rhétoriques. Et c’est ce qui se produit avec les personnages « simples » : il faut lire dans les yeux. Je crois que c’est là que le cinéma assume le grand héritage de la peinture.

Il suffit de voir comment la caméra observe les visages burinés de ces personnages pudiques de leurs émotions — les hommes comme le chien —, si loin du pathos, quand, par exemple, l’un d’eux aperçoit quelque chose qui l’interpelle : c’est lui sur lequel la caméra s’attarde, sur « un regard, un silence »… Allez voir ce film. Moi, j’irai en Patagonie.

29 août 2005

Un autre Marais

Classé dans : Lieux, Shoah — Miklos @ 20:59

Samedi s’est achevée l’exposition Du Refuge au piège : les juifs dans le Marais qui se tenait depuis mai à l’Hôtel de Ville de Paris. À travers un ensemble très bien choisi et présenté de documents d’époque — textes, documents administratifs, photos, objets — et d’entretiens filmés, cette exposition décrit d’abord brièvement l’histoire de cette communauté très ancienne, puisque présente depuis le Moyen Âge1 et déjà sujette à des persécutions2 depuis lors jusqu’à l’Affaire Dreyfus (1894). Tant bien que mal, une communauté s’est développée à Paris, et les photos de la première moitié du XXe s. illustrent sa variété et sa vitalité dans ce quartier du Marais : métiers de rue et petits commerces (brocanteurs, casquettiers, tailleurs, coiffeurs, épiciers…), écoles, lieux de culte…

Ce petit monde pauvre mais dynamique et solidaire vivait souvent dans une sombre misère dans des lieux tels que l’îlot insalubre n° 16, devenu si tristement célèbre durant l’occupation : c’est alors qu’ont lieu qu’aryanisation économique et spoliations, puis rafles, exécutions (fusillés, comme Samuel Tyszelman, dit Titi, âgé de 17 ans, pour avoir manifesté3 ; ou massacrés comme cette résistante « achevée à la pelle »), déportations et exterminations — illustrées par des documents administratifs d’époque, glaçants par leur objectivité férocement insensible ; leur choix judicieux alterne documents de portée générale et cas individuels, comme ceux des 112 locataires (dont 40 enfants) du 10-12 rue des Deux-Ponts, raflés et déportés à Auschwitz en 1942.

L’exposition se termine par quelques documents illustrant le retour des survivants et leur accueil à l’Hôtel Lutecia, où, comme le relate l’un d’eux, ils dormirent par terre, le lit étant trop mou, ce qui peut paraître drôle tant que l’on n’a pas vu les châlits dans les camps. Les témoignages audiovisuels sont particulièrement remarquables, autant par leur contenu que leur sobriété : aucun effet de caméra, qui reste fixée, comme fascinée, sur l’interviewé ; aucun effet de dramatisation dans les témoignages qu’ils apportent, même dans les épisodes les plus dramatiques et déchirants : séparation des parents, arrestation ou déportation, survie dans les camps de concentration, marches forcées…

Il en ressort, finalement, une humanité sans borne qui ne peut que donner de l’espoir en l’être humain : Samuel Adoner parle ainsi de l’entraide sans faille avec trois autres déportés, avec lesquels il se partageait le moindre croûton de pain ; Lucien Finel décrit ses pérégrinations, adolescent, pour retrouver son père pris dans une rafle, et qu’il a pu revoir pour une dernière heure, au camp de Beaume-La-Rolande grâce à l’indulgence d’un gardien ; Adi Steg relate le dévouement citoyen des « maîtres d’école », qui aidaient les jeunes immigrés arrivés sans connaître un traître mot de français à pouvoir le parler trois mois plus tard… Dévouement d’ailleurs qu’a illustré, au plus haut point, Joseph Migneret, directeur de l’école des Hospitalières Saint-Gervais, qui portait une attention individuelle à chacun de ses élèves ; il a tenté de les protéger durant la guerre, jusqu’à en cacher chez lui, et est mort peu après la fin de la guerre, « de tristesse au constat de ce qui a été fait à ses élèves », dit l’un de ceux qui ont survécu.

Un ouvrage, édité par Jean-Pierre Azéma, commissaire de l’exposition, a été publié à son occasion : Vivre et survivre dans le Marais. Au cœur de Paris du Moyen Âge à nos jours. Il comprend de nombreux textes d’historiens et de spécialistes qui décrivent les avatars de ce quartier, sans oublier « La place des gays » (par Laurent Villate)

À lire :

  • Rapports sur la spoliation immobilière de la Ville de Paris
  • Rapport de la commission Mattéoli sur la spoliation des Juifs de France
  • Le Marais du moyen âge au quartier gay, dossier du Nouvel Observateur

  • 1 Au VIe siècle, une communauté juive a prospéré à Paris. Une synagogue a été construite sur l’Île de la Cité. Détruite postérieurement, une église a été érigée à sa place.

    2 Expulsions en 1182, 1253, 1306, 1394 (qui ne fut annulée que durant la Révolution française)… accompagnées de spoliations ; brûlement public du Talmud en 1244 ; accusation de meurtre rituel en 1290 encore véhiculée au début du XXe s… Les commissariats aux Juifs ne sont d’ailleurs pas une invention de Vichy, comme le montre entre autre un acte datant de 1379.

    3 Vengé par le colonel Fabien, dans l’attentat au métro Barbès.

    18 août 2005

    Odessa, Odessa

    Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux — Miklos @ 0:48

    Nommé en 1803 gouverneur d’Odessa par le tsar Alexandre I, Armand-Emmanuel du Plessis, duc de Richelieu, qui s’était réfugié en Russie après la Révolution française, transforma ce qui était alors un misérable village de pêcheurs en une ville fière, jusqu’à son retour en France en 1814.

    Ma mère me parlait avec nostalgie de la maison où elle était née et avait grandie, située sur la Richelievskaya (au centre de laquelle se trouve le célèbre Opéra), de l’odeur des lilas, le printemps, dans la grande cour…

    Grande ville portuaire créée par un français, elle y voit arriver, au fil du temps, des armateurs grecs, des marchands juifs et arméniens, des vignerons tatars, des propriétaires polonais qui en font une capitale cosmopolite haute en couleur… Pouchkine y sera exilé par le Tsar : c’est là qu’il écrit son chef-d’œuvre, le poème Eugène Oneguine et devient l’amant de la femme du Comte Vorontsov, gouveneur de Nouvelle-Russie. Plus tard, la ville accueillera de nombreux Juifs venus s’y réfugier pour tenter d’échapper à leur misère terrible dans la « zone d’établissement » au nord-est d’Odessa, où ils étaient contraints de résider depuis 1791.

    Isaac Babel, né à Odessa en en 1894 (et disparu dans les geôles russes en 1939 sur une injuste dénonciation), décrit dans ses contes1 (très bien traduits en français dans la collection de poche Folio) le petit monde juif d’Odessa : ouvriers, marchands, jeunes et vieux, riches et pauvres, avec un regard lucide et attendri, teinté d’humour et parfois d’ironie, avec un sens de la description qu’on compare souvent à celui de Maupassant. Écoutons-le :

    Cette ville réunit, avant tout, les conditions purement matérielles nécessaires à l’éclosion d’un talent comme celui de Maupassant. L’été, on y voit briller au soleil, dans les bains de mer, les formes de bronze musclées des jeunes sportifs, les corps vigoureux des pêcheurs qui ne font pas de sport, les corpulences grasses, ventripotentes et débonnaires des négociants, et, boutonneux et maigres, les rêveurs, inventeurs et courtiers. Et non loin de la vaste mer, les fabriques fument et Karl Marx fait sa besogne habituelle.

    À Odessa, il y a ghetto juif très pauvre, très populeux et très malheureux, une bourgeoisie très imbue d’elle-même, et un conseil municipal ultra-réactionnaire.

    À Odessa, il y a des soirs de printemps doux et alanguissants, la senteur épicée des acacias et la lune qui répand au-dessus de la mer sa lumière égale et irresistible.

    À Odessa, le soir, dans leurs villas ridicules et vulgaires, des bourgeois gros et ridicules sont couchés en chaussettes blanches sur des canapés sous le ciel de velours sombre, et digèrent leur copieux dîner, tandis que, derrière les buissons, leurs épouses poudrées, empâtées par l’oisiveté et naïvement sanglées dans leur corset, sont ardemment enlacées par de fougueux étudiants en médecine et en droit.

    À Odessa, les bons à rien qu’on appelle en yiddish des Luftmenschen, des « hommes de vent », rôdent autour des cafés pour essayer de gagner un rouble et nourrir leur famille, mais ils n’ont pas l’occasion de se faire un rouble, et d’ailleurs à quoi bon laisser un « homme de vent » gagner un peu d’argent ?

    À Odessa, il y a un port, et dans ce port des bateaux venus de Newcastle, de Cardiff, de Marseille et de Port-Saïd, il y a des Nègres, des Anglais, des Français et des Américains. Odessa a connu une ère de prospérité, elle connaît une période de déclin, un déclin poétique, un tantinet insouciant et très désemparé.

    « Odessa, dira en fin de compte le lecteur, Odessa est une ville comme les autres, et vous êtres d’une partialité excessive. »

    C’est vrai, je suis en effet partial, et peut-être le suis-je sciemment, mais parole d’honneur, cette ville a quelque chose. Et ce quelque chose, tout homme digne de ce nom le percevra et il dira que la vie est triste, monotone, – ce qui est exact, mais que néanmoins, quand même et malgré tout, elle est extraordinairement, vraiment extraordinairement intéressante.

    C’est de ce quelque chose dont parle le très beau film documentaire Odessa, Odessa2 – ou plutôt de souvenirs de ce quelque chose qui n’existe plus, qui s’est transformé en mythe d’un paradis dont on a été expulsé – , c’est d’une nostalgie dans le cœur de ceux qui l’ont connu, qui auraient aimé y revenir, mais on ne remonte pas le temps. C’est un film sur la génération de l’exil, celle qui aura quitté un lieu ou un temps et ne sera jamais arrivée ailleurs, arpentant le Boulevard of broken dreams, celle que la Bible appellait « génération du désert », ceux qui sont sorti d’égypte mais qui ne devront pas entrer en Terre promise.

    Il y a tout d’abord les souvenirs couleur sépia de la poignée de Juifs très âgés qui vivent encore dans ce quartier d’Odessa maintenant déserté, aux rues vides et silencieuses, aux bâtiments lézardés ou en partie effondrés, aux cours remplies de cadavres de voitures, aux appartements bourrés de vieilleries ne laissant parfois que peu de place pour se déplacer et pourtant donnant le sentiment d’un nid rassurant, au centre duquel trône tout de même un samovar. Entre le yiddish et le russe, ils se chantent d’une voix chevrotante des airs d’antan, entament une danse avec un pas chancelant, se demandent s’ils vont partir, et se souviennent.

    Puis il y a Little Odessa de brique, le quartier autrefois élégant de Brighton Beach à Brooklyn où ont abouti tant d’immigrés russes croyant arriver dans un pays paradisiaque où l’argent pousse sur les arbres et se ramasse au sol mais ont rapidement déchanté. Ils parlent russe, mangent russe, chantent russe, même si certains se disent américains. Et ils se souviennent.

    Enfin, il y a Ashdod, ville portuaire d’Israël en plein sables du désert et sous un soleil aussi éblouissant que celui dont parlait Camus dans L’étranger, une chaleur à laquelle on ne s’habitue pas quand on vient d’ailleurs, et où se retrouvent les Odessites qui auront immigré en Terre promise, sans pour autant y avoir trouvé ce dont ils rêvaient. Ici aussi ils se sont recréés leur Odessa : ils lisent le journal russe publié localement, écoutent la radio ou la télévision en russe, tapissent leurs murs de photos d’Odessa, et se souviennent : « ah, la nostalgie c’est la nostalgie », et boivent un verre de vodka cul sec.

    Après ce tour des trois villes portuaires où vivent les épaves humaines d’une Odessa disparue échouées au bord de trois mers (Noire, Atlantique, Méditerranée), le film revient, pour un dernier regard triste, à son point de départ : les rues vides d’Odessa, les voix chevrotantes qui entonnaient des chansons à la mémoire de l’odeur de l’acacia en fleur dont parlait Babel…

    Il y a quelque chose à Odessa. Ma mère me l’avait bien dit.


    1 Fort bien traduits en français et disponibles en poche chez Folio dans un excellent recueil, Mes Premiers honoraires.
    2 De la réalisatrice Michale Boganim, sorti aujourd’hui en salle, qui invoque explicitement la lecture des contes de Babel comme source d’inspiration.. à lire : cette très belle page consacrée au film.

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