Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 septembre 2012

Savoir citer pour bien passer à la postérité et sauver le monde par la même occasion

Classé dans : Humour, Judaïsme, Langue, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 13:40


“Allons, Jefque [petit Jef], conduis-moi à la postérité.”
Source: Universtätbibliothek Heidelberg.

ואמר ר"א אמר רבי חנינא כל האומר דבר בשם אומרו מביא גאולה לעולם שנאמר ותאמר אסתר למלך בשם מרדכי
- תלמוד בבלי, סדר מועד, מסכת מגילה, דף טו עמוד א

— Pourquoi représente-t-on la Vérité sortant du fond d’un puits ? — Parce qu’elle est souvent altérée. (Commerson, Pensées d’un emballeur, 1851)

Le Talmud de Babylone, vaste compilation datant du VIe siècle de discussions de sages juifs exilés en Mésopotamie, est essentiellement constitué de jurisprudences concernant la loi juive. Mais on y trouve aussi des maximes (ainsi que d’autres passages à caractère non juridiques) à caractère éthique, qui ont principalement pour but d’indiquer non pas ce qu’il est nécessaire, autorisé ou interdit de faire – ce que précisent ces jurisprudences –, mais comment le faire, avec quelle intention.

C’est ainsi qu’on peut y lire : « R. Eleazar, citant R. Hanina, dit : celui qui dit quelque chose au nom de celui qui l’a dit amène la rédemption au monde ». Ou, comme l’écrivait Eugène Sue dans Arthur quelques treize siècles plus tard : « Citez vos sources, comme disait toujours mon vénérable ami Arthur Young. »

Malgré cette recommandation bien plus que séculaire, on remarque que cette amusante réflexion :

J’aimerais mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité.

est souvent attribuée à Alphonse Allais (par exemple : par l’« Encyclopédie » du site l’Internaute), parfois à d’autres : à Pierre Dac selon le magazine Lire ; à « un écrivain de ce siècle » d’après le Monde de l’éducation de 1998 ; à l’avocat Sirven – petit-neveu de celui qui avait donné son nom à la fameuse affaire qui avait mobilisée Voltaire – par La vie parisienne à travers le XIXe siècle, éd. par Charles Simond ; à Alexandre Breffort par le site Évène, qui l’attribue ailleurs correctement…

Or elle est tirée des Pensées d’un Emballeur pour faire suite aux maximes de François de la Rochefoucauld du journaliste Commerson (1802-1879) – qui disait de lui-même qu’il faisait des calembours jusqu’à la dysentérie –, recueil publié en 1851 (on peut voir ci-dessous l’annonce de sa publication), trois ans avant la naissance d’Alphonse Allais… Il était très apprécié de Perec qui aimait en citer ce bon mot.

En voici quelques autres du même, trouvées au hasard de nos lectures de cet ouvrage :

J’ai sur ma cheminée un marbre qui est beaucoup plus poli que certains individus de ma connaissance.

Il n’y a aucun rapport entre un âne et un musicien ; pourtant l’un et l’autre aiment le son.

Savez-vous pourquoi nous aimons tant la musique qui passe ? Parce qu’elle passe et va nous échapper.

La nature ayant horreur du vide, j’en conclus que je suis très nature quand je me trouve à l’Odéon.

J’aime mieux embrasser une femme que la profession d’avocat.

Si le chaste Joseph n’avait pas eu de manteau, je me demande par où la Putiphar aurait pu le retenir ?

Une jeune dame (fort jolie, ma foi !) me disait l’autre jour : « Vous avez une santé de fer, vous. — C’est vrai, madame, lui répondis-je, je suis de fer, mais vous êtes l’aimant ! ! !… » (Cette galanterie de ma part m’a valu une récompense honnête.)

Un amant est une agrafe. Un mari est un crampon.

Il est plus aisé de purger son enfant que de purger une hypothèque.

J’ai toujours pensé que le Mont-de-Piété était un tribut levé sur les pauvres pour soulager les indigents.

On y rajoutera quelques-unes des définitions de son Dictionnaire du Tintamarre (le Tintamarre était un hebdomadaire satirique co-fondé par Commerson), sans en omettre l’ultime :

Amitié. — Droit de se faire et de se dire les choses les plus désagréables.

Automate. — Sauce mécanique. Exemple : Bœuf automate.

Conscience. — Ustensile en caoutchouc.

Divan. — Conseil du grand Turc, composé d’un sommier élastique et de trois coussins.

Empaler. — Manière de fusiller chez les Turcs.

Étudiant. — Jeune homme qui va tous les trois mois à l’École de Droit prendre une inscription.

Faufiler. — Mettre un faux en circulation.

Galérien. — Pensionnaire de l’État.

Homard. — Grosse écrevisse pudique qui rougit dans l’eau bouillante.

Madame. — Femme défleurd’orangée.

Mademoiselle. — Fille qui demande à l’être.

Nubile. — Garçon ou fille en âge d’aller au bois.

Odéon. — Monument théâtral qui gêne l’accès du Luxembourg. Son utilité n’est appréciée que les jours de pluie, à cause de ses arcades.

Quinte. — Toux âcre et violente, en forme de violon, dont on se sert au jeu de piquet pour marquer l’intervalle de cinq notes consécutives, y compris les deux extrêmes. [Ce qui ne manquera pas de rappeler à nos lecteurs attentifs ce billet-ci.]

Reins. — Partie du corps qui se trouve au bas de l’épine du dos, et dont les bords sont magnifiques à visiter pour les voyageurs.

Rossignol. — Oiseau dont le chant ouvre les portes.

Viole. — Instrument de musique sévèrement puni par le Code pénal.

Zero. — Valeur du présent Dictionnaire.

Pour finir, on peut se demander si Allais ne s’était pas inspiré de l’une des définitions qu’on vient de voir pour son quatrain, intitulé Les Mots célèbres :

Tamerlan, conquérant farouche,
Dans un combat fit vingt captifs.
Il les fit empaler tout vifs :
On n’dit pas si c’est par la bouche..
                    Malheur aux vaincus !


Page de garde du Tintamarre du 19 janvier 1851, annonçant la publication des Pensées d’un Emballeur de Commerson. Source : Gallica (BnF).
Cliquez pour agrandir.

18 septembre 2012

La raison de ma colère, ou, Read The Smaller Print!

Classé dans : Cuisine, Langue, Nature, Santé, Sciences, techniques, Économie — Miklos @ 23:50

Ce jus de raisin, importé d’Israël (détail qui a son importance), est vraiment bon, mais jusqu’à quand ?

On est en droit de se le demander : la mention en français indique « à consommer de préférence avant le 28 Février 2015 », tandis que la mention en hébreu en bas à droite, probablement imprimée lors de la mise en bouteille et donc plus réaliste qu’une série d’étiquettes destinées à l’exportation, indique une date de péremption (les lettres ת.א., à lire de droite à gauche, signifient en hébreu « date ultime ») bien plus rapprochée, le 5.2.14. Qu’on se rassure, on aura fini la bouteille avant, mais heureusement qu’on n’en pas fait de réserves.

À ce propos, on citera le Traité de chimie de Jöns Jakob Berzelius qui nous apprenait en 1838 que :

Gay-Lussac a fait voir que si l’on exprime du raisin dans une atmosphère qui ne contient pas la plus petite quantité d’oxygène, le jus ne commence à fermenter que lorsqu’on introduit de l’oxygène dans le gaz. Gay-Lussac broya et exprima du raisin sous une cloche remplie de gaz hydrogène ; le jus se conserva pendant un mois, tandis que le jus de la même espèce de raisin, exprimé à l’air et conservé dans une autre cloche placée à côté de la première, commença à fermenter comme à l’ordinaire. Lorsqu’il eut introduit sous la cloche remplie de gaz hydrogène une petite quantité d’air atmosphérique, le jus de raisin commença également à fermenter. La quantité d’oxygène nécessaire pour déterminer la fermentation est très petite, et dès que la fermentation est établie, elle continue sans le concours de l’oxygène. On conçoit, d’après cela, pourquoi du jus de raisin, exprimé à l’air, fermente dans des vases qui ne contiennent point d’oxygène.

D’aucuns préfèreraient sans doute attendre, comme on l’apprend dès 1756 dans La Cacomonade, Histoire politique et morale traduite de l’allemand du Doctor Pangloss, par le docteur lui-même, depuis son retour de Constantinople :

On en trouve qui s’enivrent avec du jus de raisin, ou de pomme, ou d’orge, aigri par la fermentation ; d’autres qui s’empoisonnent délicieusement avec ce même jus distillé par le feu ; d’autres qui se réjouissent avec de la salive de vieille femme infusée dans du suc de maïs ; d’autres qui mettent dans leur nez une poudre brune et malsaine ; d’autres qui mâchent de la chaux avec des feuilles d’arbres ; d’autres qui fouettent ou égorgent leurs voisins ; d’autres qui se laissent fouetter ou égorger, et tout cela est à moi.

À chacun son plaisir. Moi, ce jus, tel qu’il est, il me plait.

15 septembre 2012

Kejserens nye Klæder

Classé dans : Actualité, Littérature, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 0:59


Cathédrale Notre-Dame de Fribourg (Allemagne). Détail.

Nos lecteurs auront sans nul doute reconnu le titre danois du célèbre conte de Hans Christian Andersen publié en français sous le nom de Les Habits neufs de l’empereur. En bref, c’est l’histoire d’un souverain qui se fait confectionner un habit dans un tissu extraor­di­nairement rare.

Mais pas unique, du moins chez les familles régnantes : deux jeunes membres de la famille royale britannique – le troisième en ligne dans l’ordre de succession au trône et la femme du second en ligne – ont été récemment aperçus habillés de cette même étoffe.

Ce n’est finalement pas si étonnant, les familles royales du Danemark et de Grande Bretagne sont apparentées : la grand-mère maternelle de la reine Margrethe II était la petite-fille de la reine Victoria, tandis que le grand-père de la reine Elisabeth II en était le petit-fils. Ce tissu doit donc faire partie des… bijoux de cette famille, soit dit sans malice ni lèse majesté.

O tempora ! O mores ! est-on en droit de soupirer. Ce n’est pas tant à propos de cette façon qu’ont les uns ou les autres de se comporter en petit comité que du fait de l’invasion croissante de la vie privée que nous subissons tous, princes ou roturiers (la chance – toute relative – de ces derniers c’est que les journaux people s’intéressent plus aux premiers), avec, parfois, des circonstances particulièrement tragiques telles celles dont a été victime la mère de ces deux jeunes princes.

Mais ce n’est pas uniquement l’empereur (ou ses fils) qui est nu, c’est toute la société qui le devient graduellement sous l’emprise croissante de la toile d’araignée numérique qui aspire toutes les informations la concernant et nous lie dans un réseau inextricable de contraintes sous prétexte de nous libérer de celles du temps et de la distance.

Ce n’est pas récent : il suffit de lire, par exemple, un discours prononcé en 1998 par le directeur du commissariat canadien à la protection de la vie privée. Il y affirme d’abord que « la protection de la vie privée n’est ni plus ni moins que la notion que nous ne pouvons vivre dans une société libre en démocratie sans avoir à protéger notre intimité », et rajoute que « nous utilisons la technologie, que ce soit à bon ou à mauvais escient, sans vraiment penser aux implications et aux conséquences de nos choix pour notre vie privée ».

C’était vrai alors, ça l’est encore plus aujourd’hui. Ce n’est pas seulement du fait d’individus ou de sociétés qui font tout ce qui est en leur moyen pour capter à notre insu, corréler et utiliser le maximum d’informations personnelles nous concernant pour en tirer le plus de profit possible pour leur activité propre ou en les revendant à d’autres ; mais c’est aussi du fait de chacun d’entre nous qui, par facilité ou par ignorance, les leur fournit généreusement et gratuitement sans en imaginer les conséquences, que ce soit sur des sites de réseaux sociaux, de jeux ou d’achats en ligne, par exemple.

Ce sont finalement les mêmes mécanismes que ceux à l’œuvre dans la destruction annoncée de notre environnement : l’avidité des uns, l’inconscience ou le choix de la facilité et de l’instantanéité pour les autres.

L’enfer qui attend les générations suivantes, c’est chacun de nous qui le pave.

13 septembre 2012

Life in Hell : Akbar se met au polonais, poil au nez.

Classé dans : Actualité, Société, Économie — Miklos @ 23:25

– Quelle est la différence entre le messie et le plombier ?
– Le messie, lui, on sait qu’il finira bien par arriver.

(Histoire juive)

L’atavisme ne trompe pas : le papa d’Akbar est né en Pologne, on n’est pas surpris d’apprendre que notre héros décide de se reconvertir dans la plomberie. Voici pourquoi.

Un soir, juste avant de partir, Bécassine lui dit :

— Monsieur Akbar, j’ai trouvé ça derrière le siège des vécés. C’est tombé.

Elle lui tend un petit tuyau de quelques centimètres de long s’enfonçant dans un coude terminé à son autre extrémité par une petite membrane.

— Comment et d’où est-ce tombé ? lui demande-t-il.

— Je n’ai touché à rien, je nettoyais là-bas par terre, c’est tombé tout seul.

À l’instar de Victor Hugo en son temps, Akbar se dit in peto que l’enfer est tout entier dans ce mot : solitude, tout en se demandant comment elle avait pu nettoyer là-bas (ou ailleurs) sans rien toucher.

Le sanibroyeur est placé trop près du mur pour qu’Akbar puisse voir d’où provient cette pièce. Il essaie l’appareil et constate de visu et à l’oreille qu’il dysfonctionne. C’est suant comme problème, marmonne-t-il euphémistiquement.

Ce n’est que le lendemain matin qu’il arrive à joindre le service après-vente du constructeur. Celui-ci lui apprend que le bidule en question s’appelle « clapet siphon + tuyau », qu’il est essentiel au bon fonctionnement dudit siège, et fournit les coordonnées d’une entreprise de quartier qui en effectue l’entretien.

Akbar l’appelle. Il s’entend dire que la visite d’un ouvrier lui coûtera au minimum 95 €, et que de toute façon ils n’ont personne de disponible avant la semaine prochaine. Ce n’est tout de même pas d’un serrurier dont j’ai besoin !, marmonne Akbar en raccrochant.

Il rappelle le constructeur :

— Dites-moi, Monsieur le Constructeur, si la pièce est tombée si facilement sans même que Bécassine ne la touche, serai-je capable de la remettre à sa place tout seul, en touchant un tout petit peu si besoin ?

— En effet. Vous avez un plan complet dans la notice d’utilisation sur notre site, où la pièce porte le n° 48.

Akbar se dépêche de remercier puis de se connecter à l’internet : le plan de l’appareil est assez tarabiscoté, d’autant plus qu’il s’agit d’un modèle plus récent, mais ni une ni deux il tombe à genoux devant le trône en question. Il l’enlace et c’est à tâtons qu’il arrive à effectuer le raccordement. Et voilà !, tout remarche à merveille en moins de cinq minutes. Akbar en déduit, après un bref calcul mental, que le tarif du plombier qui ne pouvait venir cette semaine doit donc être de 1 140 € de l’heure.

C’est la raison de sa décision de se reconvertir.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

11 septembre 2012

Omelette à la française

Classé dans : Cinéma, vidéo, Cuisine, Langue, Santé — Miklos @ 9:58

La recette traditionnelle de ce mets bien français commence généralement par « Battre légèrement trois œufs… ».

Pourquoi trois ? Peut-être parce qu’il faut « déposer une cuiller à soupe de beurre dans le poêlon » : pour deux ou quatre œufs, la quantité de beurre à rajouter serait bien moins simple à exprimer. On ne sait d’ailleurs pas à combien de personnes cette recette est destinée.

Pour ceux qui craignent le cholestérol, on signalera que les opinions divergent à ce propos tout en rappelant qu’il ne faut abuser de rien, surtout des bonnes choses.

Ce n’est pas que dans l’omelette française et donc sur la langue que l’on trouve trois œufs, mais dans la langue elle-même : le participe passé féminin des verbes agréer (on est d’accord ?), béer (aux corneilles), créer (des ennuis, si on en mange trop), féer (« doter d’un pouvoir surnaturel »), gréer (« équiper un navire »), réer (ma pauvre biche !) et véer (anc. fr. « empêcher, refuser, défendre, prohiber », du lat. vetare) se termine effectivement en –éée.

Eheheh !

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