Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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26 novembre 2011

Quelles vieilles cloches !

Classé dans : Architecture, Histoire, Langue, Musique — Miklos @ 2:30

De 1976 à 1980, le fils du compositeur britannique Jonathan Harvey, Dominic, était choriste à la cathédrale de Winchester. Le père assistait souvent aux répétitions de la maîtrise, et ce qu’il y entendait – la nature même des sons – a inspiré certaines de ses œuvres ultérieures, comme il le relatait dans un entretien à la BBC. En 1980, il compose Mortuos plango, vivos voco (« je pleure les morts, je parle aux vivants »), très belle œuvre (dont on peut écouter un extrait ici), qui combine les sons de la plus grande cloche de la cathédrale et la voix de l’enfant âgé alors de douze ans (et leurs transformations électroniques). Il poursuit :

Sur cette immense cloche noire est inscrit en belles lettres le texte suivant : Horas avolantes numero, mortuos plango, vivos ad preces voco (« je compte les heures qui s’enfuient, je pleure les morts, j’appelle les vivants à la prière »). La cloche compte le temps (chaque section commence par un son de cloche à une hauteur différente) : c’est un son « mort » malgré toute la richesse de sa sonorité ; l’enfant représente l’élément vital. La cloche entoure le public ; il est, en quelque sorte, en elle : l’enfant « vole » autour tel un esprit libre.

Dans La voix au-delà du chant : une fenêtre aux ombres (nouvelle éd., 2006), Danielle Cohen-Lévinas fournit le texte décorant la cloche dans son intégralité :

Horas avolantes numero, mortuos plango : vivos ad preces voco : Jam Georgi Sexti jubeor resonare Coronam : regis et inscriptum nomen adornat opus. MCM XXXVII.

Ceci permet de dater la cloche : 1937, à l’occasion, comme le rajoute la mention, du couronnement de George VI (le père de la reine Elisabeth), le 12 mai 1937.

Or la première partie du texte, celle d’où Harvey a tiré le titre de son œuvre, est bien plus ancienne. On la trouve en exergue d’un célèbre poème de Friedrich Schiller publié en 1799, Das Lied von der Glocke (« Le chant de la cloche »), sous une forme quelque peu différente :

Vivos voco. Mortuos plango. Fulgura frango

(« J’appelle les vivants. Je pleure les morts. Je repousse les éclairs. » – cette troisième faculté de la cloche était fort utile avant l’invention de Benjamin Franklin). Le poète y décrit avec forts détails techniques la fonte d’une cloche, procédé qu’il devait bien connaître : sa famille habitait à proximité d’une telle fonderie, dont le fils du patron était un ami de classe de Schiller, qui s’était aussi renseigné en lisant un ouvrage consacré à cette activité. (Source : Schiller Institut)

L’inscription campanaire en question est en fait bien plus ancienne encore, puisqu’on la trouvait – ce que devaient savoir les fondeurs de cloche de tout temps – sur une des cloches de l’un des deux temples de Schaffhouse, en Suisse, fondue en 1486. Voici ce qu’en dit Antoine Bruzen de la Martinière dans son Grand dictionnaire géographique et critique (tome 9, Venise, 1737) :

Schaffhouse, Ville de la Suisse, Capitale du Canton de même nom (…). Les Rues y sont grandes, belles, propres & larges. Les Maisons y sont bien entretenues, & presque toutes peintes, & marquées de quelque enseigne. On y voit deux Temples considérables, le Munster, ou 1’Eglise de l’ancien Couvent, qui est un bel Edifice, soutenu sur douze grosses Colonnes de pierre, toutes d’une pièce, à l’honneur des douze Apôtres : elles ont 17 pieds de haut, 9 de tour, & 3 de diamètre ; celle qui doit représenter Judas a d’un côté la figuré d’une tête fendue. Le Clocher a entr’autres une Cloche, qui pèse 96 quintaux, & a 29 pieds de tour : elle fut fondue l’an 1486. Elle a l’Inscription que voici  : Vivos voco, Mortuos plango, Fulgura frango. Durant la Catholicité, on voyoit dans cette Eglise, sous une Arcade un Colosse de 22 pieds de haut, qu’on appelloit le grand Bon-Dieu de Schaffhouse, qui fut érigé l’an 1447. On y alloit en pèlerinage, & il y avoit de grandes indulgences pour les Pèlerins. On l’abbattit l’an 1529. lorsque la Ville embrassa la Réformation.

Une autre source (De campanis templorum, de Paul Christian Hilscher, Leipzig, 1692) indique à deux reprises qu’une version quelque peu différente se serait aussi trouvée sur l’une des cloches de St. Thomas à Leipzig (où Bach avait joué) mais cette information, qui ne précise pas la date de la mention, n’est corroborée dans aucune autre source :

Vivos voco, mortuos plango, tonitrua quoque frango
Jesus Christus, Sanctus Thomas, Sancta Maria Magdalena ora pro nobis
.

La cloche en question repoussait donc non seulement les éclairs, mais aussi le tonnerre.

Des variantes de cette inscription se retrouvent – ou retrouvaient avant la Révolution – sur des cloches en France, telle :

Laudo Deum verum, plebem voco, congrego clerum,
Defunctos ploro, pestem fugo, festa decoro

à Bussière-Boffy (1606 ; source : Nicole Lemaître, « Société et vie religieuse du début du xvie au milieu du xviie siècle », ReSET, 2008-2009) ou sur Emmanuel, le bourdon de Notre-Dame de Paris, fondu en 1685 et baptisé en présence de Louis XIV. Une inscription similaire se trouvait sur la seule cloche de la cathédrale de Rouen qui ait survécu à la Révolution.

Cette formule n’était pas uniquement connue en Europe continentale. Un ouvrage fort utile pour les amateurs de conversation, publié en Angleterre en de nombreuses éditions dans les années 1630-1640 sous le titre de A Helpe to Discourse : or more Merriment mixt with serious Matters; Consisting of Witty, Philosophical, Grammatical, &c. Questions and Answers, as also Epigrams, &c. Together with the Countreyman’s Counsellor, &c., cite un poème en latin de cuisine que l’on pouvait trouver sur des cloches et qui comprend encore une autre variante de cette formule :

En ego campana, nunquam denuntio Vana,
Laudo Deumverum, plebem voco, congrego clerum,
Defunctos plango, vivos voco, fulmina frango,
Vox mea, vox vitas, voco vos ad sacra venite.
Sanctos collaudo, tonitrua fugo, funera claudo,
Funera plango, fulgura frango, Sabbatha pango;
Excito lentos, dissipo ventos, paco cruentos.

Profitons pour signaler que la plus ancienne cloche de Paris, plus vieille encore que celle de Schaffhouse, se trouve dans le clocher de l’église de Saint-Séverin, qui indiquait, au xve siècle, le couvre-feu aux collégiens de l’Université (in Jacques Hillairet, Connaissance du vieux Paris : rive gauche et les îles. Gonthier, 1954). L’inscription qu’elle porte n’a aucun rapport avec celles que nous venons de voir, mais elle ne manque pas d’intérêt, comme on peut le voir ici :

J’ai l’honneur de vous adresser les renseignements que vous m’avez demandés sur la cloche ancienne de Saint-Séverin. C’est, comme vous le savez, en travaillant à la monographie dont vous avez bien voulu me charger, que j’en ai fait la découverte, En disant découverte, je me sers sans doute d’une expression quelque peu ambitieuse ; mais peut-être aussi est-elle justifiée, car aucun écrivain, que je sache, n’a fait mention de cette cloche, et elle était complètement inconnue de toutes les personnes à qui j’ai eu l’occasion d’en parler. Il est facile d’ailleurs de s’expliquer comment, quoique se trouvant à Paris même, elle n’a point encore été signalée au monde archéologique : c’est que, pour constater qu’elle est gothique, il faut pouvoir atteindre jusqu’à sa partie supérieure où se trouve l’inscription qui en établit la valeur. Or, pour cela, comme elle occupe entièrement la largeur du campanile où elle est suspendue, il faut sortir tout le corps hors des baies de ce campanile, ce qui, à quarante et quelques mètres, de terre, n’est ni sans difficulté, ni sans danger, et ce que, par conséquent, on ne tente pas de faire sans y être obligé. La cloche de Saint-Séverin est plus ancienne d’environ un siècle que la flèche du clocher elle-même. Elle n’a point de battant et paraît n’avoir jamais servi que de timbre pour les heures, usage auquel elle est encore destinée. Le son en est clair ; elle donne l’ut dièze, La forme en est élégante, comme vous le montre le dessin très-rigoureux que je vous en ai remis. Elle a 0m,85 de diamètre à sa partie inférieure, et 0m,70 de hauteur, si l’on n’y comprend pas la couronne qui a 0m,17.

Ce qui fait surtout de la cloche de Saint-Séverin un monument vraiment digne d’intérêt, c’est la curieuse inscription qui est gravée en relief, autour de son cerveau. Cette inscription, qui forme deux lignes courant entre des filets d’une fonte assez peu nette, est composée de huit vers, de huit syllabes chacun. Elle est aussi complète qu’on peut le souhaiter ; car elle donne la date (1412) de la cloche, son nom, celui de l’artiste qui l’a fondue, ceux de ses parrains, et enfin sa provenance. Étant parvenu à en prendre un estampage en papier, je l’ai étudiée, et, aidé par le savant M. Paulin Paris, qui a eu l’obligeance de m’éclaircir les trois ou quatre mots qui étaient restes obscurs pour moi, je suis parvenu à la lire complètement. La voici donc, sauf, bien entendu, les erreurs que j’ai pu commettre, et qu’il sera facile à MM. les membres du Comite des arts, à qui je vous prie de la soumettre, de rectifier sur l’estampage même. Je souligne les lettres qui paraissent être en trop et je mets entre parenthèses celle qui semble avoir été omise.

Mil cccc xii annee
des aumosnes des bonnes gens
pour orloge fuz donnée
et daucuns des p[a]roissiens
de Saint Seuerin fuz cy posée
qui lors estoient marregliers
pour y servir — ay nom MaceeDu latin Mathaea, féminin de Mathaeus, Mathias..
Robert Caorn fa li premiers
Regnault Lecleclerc et Ih. Sandrin
et puis de Caville Thomas
me fist de métal pur et fin
ainnsi co[mme] me veoir pourra.

J’ai figuré par une ligne pointée, sur mon dessin, le profil intérieur de la cloche ; vous remarquerez que, assez épaisse vers son bord inférieur, elle est, au contraire, fort mince vers le milieu de sa hauteur. Cette disposition avait évidemment pour but d’économiser le métal, et de l’économiser de façon à ce que cela ne pût être facilement constaté.

Telles sont, Monsieur, les observations que j’ai pu recueillir sur la cloche de Saint-Séverin. Ce n’est pas sans quelque satisfaction, je l’avoue, que j’en ai constaté l’existence, le monument dont vous m’avez confié l’exploration étant tellement connu qu’il n’y avait guère lieu d’espérer que je pourrais y rencontrer quelque chose de neuf ; mais je m’estimerai surtout heureux si vous êtes assez bon pour accueillir ma communication et si les membres du Comité veulent bien penser qu’elle n’est pas tout à fait indigne de leur attention.

Adolphe Berty, « Lettre à Albert Lenoir », citée in Bulletin archéologique publié par le Comité historique des arts et monuments, vol. 4, p. 423. Paris, 1847-1848.

24 novembre 2011

Ode à Saint Omer

Classé dans : Langue — Miklos @ 23:35

La maire
D’une ville au bord de la mer,
Pleure. Elle a perdu sa mère,
Dont l’âme ère,
Amère,
Elle ne sait où, oh mer-
de !

19 novembre 2011

Le Monde : rechute ou récidive ?

Classé dans : Actualité, Langue, Médias, Sciences, techniques — Miklos @ 15:36

La RechuteRechute est formé de re, particule réduplicative, et du mot chute, primitif de choir (en latin, cadere). et la RécidiveRécidive est formé de la même particule re, et du verbe cidere (pour cadere), choir, tomber. marquent l’action de retomber : mais la rechute est celle de retomber dans un état funeste ; et la récidive, de retomber dans un mauvais cas. Toutefois l’idée de tomber est essentielle et rigoureuse dans la rechute, et non dans la récidive. On dit se relever d’une chute : après qu’on s’en est relevé, on retombe par la rechute. Mais on dit, se mettre dans un mauvais cas ; et après qu’on s’en est tiré, on s’y remet par la récidive. Il résulte de là que la rechute marque la faiblesse ou la légèreté ; et la récidive, l’opiniâtreté ou l’imprudence. C’est parce qu’on n’est pas assez ferme ni assez constant, qu’on fait une rechute : c’est parce qu’on ne veut pas se corriger ou s’observer, qu’on passe à la récidive. Guéri, ou rétabli, jusqu’à un certain point, dans son premier état, on retombe : puni, ou ayant obtenu son pardon vainement, on récidive, on recommence. Il y a donc, en général, plus de malice dans la récidive que dans la rechute, et plus de malheur dans la rechute que dans la récidive. — Cependant ces termes, quoiqu’ils aient à peu près le même sens, ne se confondent point, parce qu’ils sont exclusivement consacrés à quelque ordre particulier de choses. Rechute est un ternie de médecine et de morale : un malade ou un pécheur fait une rechute. Récidive est un terme de jurisprudence et de lois pénales : un coupable, un délinquant, fait une récidive. La rechute est donc une maladie funeste, ou du corps, ou de l’âme : la récidive est un délit ou une faute punissable selon la loi. La rechute est plus dangereuse que la première maladie : la récidive est plus sévèrement punie que le premier délit. Leur synonymie consiste donc à désigner le retour dans la même faute, ou dans le même mal. — Boinvilliers, Dict. univ. des synonymes de la langue française. 1826.

Depuis jeudi, impossible de rajouter ou de corriger des billets dans la version de ce blog hébergée au Monde : ce n’est pas une panne généralisée, d’autres blogs du Monde continuent à publier des billets.

Cet hébergement n’est « donné » qu’à ses abonnés contre monnaie sonnante et trébuchante (c’est bien le cas, comme on le verra tout de suite), débitée auto­ma­ti­quement et non pas à l’acte, et en catimini de surcroît (sans notification par mail qu’il a eu lieu, tandis qu’une pléthore d’autres émissions élec­tro­niques proviennent de leur site à raison de plusieurs par jour). Le service effec­ti­vement rendu (quand il l’est) n’est pas, lui, automatique, peu s’en faut.

On s’arme de sa plus belle plume électronique et on le signale le jour même au « service support blogs » et « service clients ». Le premier, à son habitude, ne répond pas, tandis que l’autre renvoie un accusé de réception automatique, assurant que leurs équipes mettent tout en œuvre pour répondre dans les meilleurs délais. Que veut dire « meilleur », concrètement, ça on s’en doute déjà un peu, au vu de l’expérience acquise.

Vendredi matin, l’empereur, sa femme et le p’tit prince… Pardon, vendredi matin, la gestion du blog est toujours impossible. On envoie un autre message au support blogs. On profite pour leur signaler que l’on continue (parce qu’on le leur avait déjà signalé) à recevoir des commentaires n’ayant aucun rapport avec le propos du billet, et dont le but est de faire de la publicité pour un service en ligne, en provenance toujours du même réseau russe mondialement connu – 91.212.226.* – et qu’il serait donc possible de bloquer à la source pour éviter ces notifications (à raison de plusieurs par jour, parfois), mais non, cela fait des semaines que cela continue.

Pas de réponse.

Vendredi après-midi, on envoie encore une fois un signalement sur ce défaut, cette fois via la page du site du Monde pour ce faire (bien cachée au fin fond des FAQs et autres littératures supposées résoudre tous nos problèmes). L’accusé de réception ne se fait pas attendre. Mais la situation est inchangée.

Samedi matin, on teste par acquis de conscience l’accès à la gestion du blog, et, oh miracle !, c’est reparti. On n’en a pas été informé, ce qui peut s’expliquer de deux façons différentes : soit « ça s’est réparé tout seul », mais alors il faut être un grand croyant dans les capacités d’intelligence artificielle des machines ; soit il y a eu une intervention humaine, et alors on est en droit de se demander pourquoi on n’en a pas été prévenu.

Samedi après-midi, le service client répond finalement au courrier qu’on leur avait envoyé deux jours plus tôt. Il demande si l’on a « effectué l’étape d’identification à notre site ». Bien sûr que oui, on le leur avait même précisé. On le leur répond poliment, ils renvoient automatiquement un accusé de réception. On s’attend à recevoir une réponse humaine dans deux jours. On est curieux de voir ce qu’ils vont bien pouvoir écrire.

Alors, chère lectrice, cher lecteur, rechute ou récidive ?

Et deux jours plus tard…

Le service client du Monde répond au courrier qu’on leur avait envoyé deux jours plus tôt. Il demande si l’on a « effectué l’étape d’identification à notre site ». Bien sûr que oui, on le leur avait même précisé. Et même deux fois plutôt qu’une. On le leur re-re-précise. Et on attend deux jours de plus pour voir.

Un air de déjà-vu, dites-vous ? Oui-da, il s’avère que c’est une réponse automatique. Alors pourquoi met-elle deux jours à parvenir, puisque de toute façon il ne semble y avoir plus personne d’humain à l’autre bout ?

17 novembre 2011

Life in Hell: il y a de quoi être étonné.

Classé dans : Langue, Lieux, Photographie — Miklos @ 19:59

“Vivos voco. Mortuos plango. Fulgura frango.” — Friedrich Schiller, Das Lied von der Glocke.

Jeff et Akbar sont étonnés comme des fondeurs de cloche. Ils en ont vu des vrais fondeurs à Villedieu-les-poêles (assez poilant comme nom de lieu, comme Trois-Pistoles ou Saint-Louis-du-Ha ! Ha !, qu’Akbar était allé visiter rien que pour ça, c’est d’ailleurs ce qu’ils ont de plus intéressant). La taille des cloches qu’ils produisent, vues de près, a effectivement de quoi les surprendre, mais ce sont surtout ces artisans qui doivent être sonnés quand la fonte de tels mastodontes échoue et qu’il en sort un objet qui cloche, ils doivent en entendre alors, des cloches ! D’où l’expression, qui remonte au moins au XVIe siècle :

Estonné. (…) On dit prov. qu’Un homme est estonné comme un Fondeur de cloches, qu’il est estonné comme s’il tomboit des nuës, comme si les cornes luy venoient à la teste, pour dire, qu’Il est surpris, estonné jusqu’au dernier point. (Dict. de l’Acad. franc., 1694)

Fondeur. (…) On dit prov. d’Un homme estonné de quelque chose de fascheux, qui luy arrive contre son attente, qu’Il est estonné comme un Fondeur de cloches. (ibid.)

Akbar a retrouvé cette expression dans le (très) Facétieux réveille-matin des esprits mélancholiques, ou le Remède préservatif (c’est le cas de le dire, murmure-t-il) contre les tristes, publié en 1565, et qui relate entre autre la mésaventure d’un Anglais qui « estoit incommodé de quelque mal qu’il avoit receu des faveurs d’Amour d’une certaine Normande » (je vous l’avais bien dit, susurre Akbar) et cherchait en conséquence un chirurgien.

L’Anglais en question tombe sur Pierre Loricard à qui il demande s’il ne connaît pas « un bon Surgen (surgeon, chirurgien, en anglais, précise Akbar) pour accommoder mon pice ». Loricard, croyant comprendre que l’individu cherche un bon Sergent (petit officier de justice, à l’époque, explique Akbar) pour s’occuper des pièces d’un procès qu’il a en cours, lui fait rencontrer incontinent (l’adverbe, précise Akbar, à ne pas confondre avec l’adjectif qui est pourtant aussi de circonstance mais autrement) un homme du métier de ses amis.

La rencontre a lieu dans la rue, le Sergent demande d’abord une avance sur frais, puis que l’Anglais lui montre les pièces en question. Ce dernier rétorque que « moy ne veux pas montrer mon pice devant les gens », ils se mettent donc à l’abri d’un portail. Le Sergent met ses lunettes pour lire, tandis que l’Anglais se dépêche de lui montrer la pièce « maléficiée dans le combat de Venus ». Et inévitablement :

Le Sergent, extrêmement surpris, crût que cet Anglois se mocquoit de luy (ou alors étant de ces 25% d’Anglois, selon les statistiques sociologiques d’Edith Cresson, ricane Jeff), & tout confus commence à luy dire.

— Comment, mon amy, est-ce ainsi que l’on se mocque des Ministres de Justice ! Je vous montrerai bien à qui vous vous jouez.

Le saisissant au colet, il commença à crier :

— Je fais haro sur cet insolent.

À ces cris, tout le monde y accourut, Pierre Loricard se trouva surpris aussi bien que luy, à qui ce pauvre Anglais estonné comme un fondeur de cloches, dit :

— Pierre Loricard, quel Surgent m’avez-vous mené ?

Le malheureux ne put s’en débarrasser (du Sergent, pas du mal en question) qu’en le payant encore une fois, et « fut contraint de chercher un autre Chirurgien ». Akbar se dit qu’un vrai sergent aurait dû faire sonner les cloches de CornevilleFaire la tournée des constats d’adultère., ce qui aurait peut-être évité que la dite Normande ne parte courir le guilledou avec comme conséquence la mésaventure de notre Anglais qui s’en est sorti bien sonné.

Akbar décide de faire un bref inventaire de quelques autres expressions qui mentionnent les cloches. Voici ce qu’il trouve :

- À cloche-pied.

- À la cloche (intelligent).

- Avoir des cloches aux pieds, sous les pieds (des ampoules).

- Avoir toujours quelque fer qui cloche.

- Boire comme un sonneur de cloches.

- Chapeau-cloche.

- Cloche à fromage (chaussette).

- Clocher devant les boiteux (tenter d’être fin devant des gens plus fins que soi).

- Clocher que dalle (être sourd).

- Clochettes (poches).

- Déménager à la cloche de bois (faire sortir ses meubles de son logement sans avoir payé le propriétaire et sans être vu du concierge).

- Entendre des cloches (être assommé, sonné).

- Entendre les deux cloches (les deux parties, le pour et le contre).

- Être à la cloche, filer la cloche (être clochard, sans domicile fixe).

- Être à la cloche (écouter).

- Faire sonner la grosse cloche (faire parler celui qui a le plus d’autorité).

- Fileur de cloches (misérable).

- Fondre la cloche (se déterminer à approfondir une affaire, prendre une dernière résolution pour une affaire).

- Gentilhommes de la cloche (ceux annoblis par les charges municipales, à cause de la cloche qu’on sonnait dans les élections).

- Il est comme les deux cloches (celui qui varie dans ses discours).

- Indiscret comme une cloche.

- N’être pas sujet à un coup de cloche (à l’heure, comme les moines, les chanoines).

- Pauvre cloche ! (expression favorite de Jeff)

- Penaud (ou piteux, ou triste) comme un fondeur de cloches (confus et muet, voyant qu’une affaire qui pouvait être bonne nous a mal réussi par notre faute).

- Ronfler comme un sonneur de cloches.

- Se taper la cloche (s’en envoyer plein la lampe, faire bombance).

- Sonner les cloches à quelqu’un (le gronder).

- Sous cloche (en préparation).

Si vous en connaissez d’autres, signalez-les moi, demande Akbar à ses fidèles lecteurs.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

11 novembre 2011

Guy Kahan, 27/10/1951-11/11/2011

Classé dans : Actualité — Miklos @ 16:22

Il est de ces êtres exceptionnels qui, lorsqu’on a la chance et le bonheur de les fréquenter, suscitent ce qu’il y a de meilleur en nous, nous font nous dépasser d’une façon ou d’une autre, nous montrent que même si la vie est souvent un combat perpétuel, ce combat, aussi désespéré soit-il, peut s’accompagner de joie, de générosité, de grâce. Tel était Guy.

Nous nous connaissions avant d’être nés.

Sa mère et mon père – tous deux veufs « de guerre » (le mari d’Annie, un des quatre rescapés du massacre d’une troupe de 2500 volontaires étrangers dans l’armée française envoyée comme chair à canon contre l’ennemi, et livré deux semaines plus tard à la Gestapo ; la femme de Meyer disparue en fumée dans les brumes de la Pologne occupée) – avaient travaillé ensemble au bureau de l’Agence juive à Paris en 1948. Après leurs remariages respectifs, elle avec Sydney et lui avec Rita, nous sommes nés à deux ans d’intervalle.

Il se souvenait de notre première rencontre, disait-il ; il avait trois ans et moi cinq, il se souvenait du déguisement de marin que je portais ce jour-là – impossible, avais-je répondu, tu dois confondre avec l’uniforme que j’ai porté des années plus tard (autre forme de déguisement, il est vrai), c’était peut-être celui de cuisinier, une grande louche à la main ?

Né paralysé des membres inférieurs, il pouvait, enfant et adolescent, écrire et dessiner, ce qu’il faisait avec un don exacerbé par le savoir intime qu’il devait l’utiliser autant que faire se peut, sans relâche, tant qu’il le pouvait encore. Car la maladie progressait, et il n’aurait dû dépasser l’adolescence. Il avait fêté ses 60 ans il y a deux semaines, j’étais à ses côtés.

Au fil des années, il avait perdu toute capacité de mouvement, à part celle du bout d’un doigt avec lequel il pouvait appuyer sur la sonnette pour appeler Danny, son aide dévoué corps et âme, qui accomplissait pour lui tous les gestes du quotidien, depuis qu’Annie, la maman de Guy, avait perdu ses forces physiques, puis sa mémoire. Guy pouvait heureusement parler, et nous nous parlions au moins une fois par semaine, malgré les milliers de kilomètres qui nous séparaient depuis de nombreuses années.

Avant, nous nous voyions très régulièrement et avions de longues discussions. Son humour, son intelligence, sa sensibilité, rayonnaient. Il s’intéressait à tout, et son sens de l’observation était décuplé du fait de son handicap croissant. Il ne s’y attardait pas, et, soutenu par Moshé Feldenkrais lui-même puis après par ses élèves, ce qu’il perdait graduellement en motricité, il l’exerçait menta­lement : on n’était pas choqué de l’entendre dire qu’il était pressé et qu’il devait maintenant courir faire autre chose. Il m’en parlait de temps à autre, ce n’est qu’en lisant récemment Musicophilia d’Oliver Sacks que j’ai finalement compris, des décennies plus tard, ce qu’il réalisait ainsi.

L’art tenait une place importante dans sa vie. Ne pouvant plus dessiner, il contemplait longuement et attentivement des reproductions d’œuvres de genres et de périodes très différents. Adolescent, c’étaient Michelange, Le Titien, Rubens, Rembrandt, goûts que je partageais passionnément… Il avait une grande admiration pour les estampes japonaises, et en avait acquis une connaissance profonde. Récemment, il s’intéressait au rococo et notamment à François Boucher et surtout à ses paysages – je me demandais bien pourquoi tout en me disant qu’il devait y trouver des qualités que je n’étais pas à même de percevoir – et m’avait demandé de lui apporter des livres comprenant des reproductions de ses œuvres. J’y avais rajouté – comme cadeau d’anniversaire – un très bel ouvrage, Poussin, Watteau, Chardin, David… – Peintures françaises dans les collections allemandes XVIIe-XVIIIe siècles. Il m’a dit plus tard que c’était le plus beau livre d’art qu’il avait jamais eu (il lui arrivait d’exagérer gentiment).

Il écrivait. Il l’a fait toute sa vie, d’abord à la main, puis en dictant à l’un ou l’autre des amis qui, d’une fidélité à toute épreuve et d’une générosité sans calcul, l’entouraient de tout temps. Pas tellement par admiration – il était admirable – mais plus encore par amour : on ne pouvait ne pas l’aimer. Il écrivait des poèmes, des essais. Sur la perception du corps, qu’il avait bien plus fine et profonde que tous ceux d’entre nous qui prenons notre corps pour acquis, moteur qui fonctionne de lui-même sans qu’on y pense réellement ; mais aussi sur la philosophie, qu’il avait étudiée à l’université, et dont il aimait tant débattre avec moi, et sans doute avec ses autres amis.

Il écoutait beaucoup de musique avec une attention si concentrée qu’il pouvait y entendre ce qu’un auditeur non averti ne percevait pas ; c’était les sixties, et c’était ce qu’il connaissait et aimait (comme moi, d’ailleurs) : Simon et Garfunkel, Rita Pavone, le Festival de San Remo… Peu de classique, cela pouvait aller jusqu’à Tchaïkovski, et encore. Un jour, je me suis dit – je ne sais ce qui m’avait suscité cette idée – qu’avec cette capacité qu’il possédait il fallait que je lui fasse aimer celle que j’aimais le plus, celle de Bach. Je lui fis écouter la cantate BWV 106, Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit, plus connue aussi sous le nom d’Actus Tragicus, dans l’interprétation que je trouve encore aujourd’hui, plus de quarante ans plus tard, particulièrement belle, sobre et émouvante.

Je lui en fis ce qu’aujourd’hui je sais qu’on appelle une analyse – je n’avais jamais appris à le faire, je n’en avais jamais fait avant et je n’en ai jamais refait, c’est du genre de miracles que Guy suscitait –, lui expliquant, lui chantant ce qu’il allait entendre, en en décortiquant l’instrumentation (ah ! ce duo de flûtes dans l’ouverture !), les mélodies, leurs modes et leur tricotage polyphonique… Il y a à peine quelques mois, il me disait encore qu’il n’avait pu dormir la nuit suivante, et que sa vie en avait changé. Il a commencé alors à s’intéresser à la musique classique, j’ai continué à lui faire écouter des disques de ma collection, puis il s’est forgé son propre goût, est allé aux concerts, a fait connaissance de musiciens qui ont immédiatement sympathisé avec lui. Nous comparions nos découvertes, nous discutions de pied ferme de nos choix parfois incompatibles.

Mais c’est surtout ma vie qui a changé à son contact : j’ai appris à mieux écouter et voir, en moi et autour de moi. Même si nous ne pouvions nous rencontrer que plus rarement du fait de la distance qui nous séparait dorénavant, nous nous parlions au moins une fois par semaine, et il était si intensément présent qu’il me semblait qu’il n’était jamais vraiment loin de moi. Il le restera toujours, mais sa voix me manquera. Je l’ai entendue il y a deux jours sur mon répondeur téléphonique, à mon retour d’un voyage. À son habitude, avec ce ton détendu et encourageant, il me priait de le rappeler. Il était trop tard pour le faire ce soir-là, le lendemain j’ai appris son hospi­ta­li­sation puis son décès un jour plus tard.

On m’a rapporté qu’autour de la tombe de Guy s’est retrouvé un nombre considérable de ses amis qui, pour la plupart, ne se connaissaient pas, n’avaient pas vent de leur existence respective, à l’exception du noyau dur d’une demi-douzaine de ses amis de lycée. Ils pouvaient ignorer jusqu’à des détails tels que son âge ou ses publications, tout en en connaissant d’autres pas forcément moins intimes.

Chacun d’eux jouait un rôle précis dans la vie de Guy, était chargé d’une tâche bien définie. Guy ordonnait tout, contrôlait tout, organisait tout, sans un geste. Tout était parfaitement planifié dans sa tête, et il demandait gentiment à l’un ou à l’autre, en s’excusant souvent avec profusion, ce qu’il souhaitait qu’il fasse.

Étais-je surpris de ce strict cloisonnement ? Pas vraiment : je connaissais quelques-uns de ses amis d’enfance, que j’avais rencontrés épisodiquement avant que la distance nous sépare. Mais depuis, personne. Quand je venais le voir, nous étions en général en tête-à-tête, et il veillait même à ce que je ne croise personne d’autre par hasard. Ce n’est qu’à l’occasion de son dernier anniversaire que j’ai finalement rencontré Kermit, une de ses plus vieilles amies qu’il connaissait depuis plus de trente ans et dont il m’avait parlé de temps à autre.

Étais-je surpris de cet ordonnancement si précis ? Pas vraiment : lorsqu’au téléphone il me demandait par exemple d’effectuer une recherche d’un ouvrage qui l’intéressait, il me dictait la démarche à suivre, pas à pas. Ou tentait de le faire, car je résistais gentiment pour le faire à ma façon. Parfois je le lui faisais comprendre parfois non, mais le livre désiré finissait presque toujours par être rapidement localisé. À mon voyage suivant, je le lui apportais, ou c’était un ami qui, partant d’un pays à l’autre, faisait la commission.

J’ai finalement réalisé que nous étions ses membres, ses mains, ses doigts et ses phalanges, ses jambes et ses pieds. Il les articulait tous indépendamment (car il est plus facile de contrôler un paramètre indépendant que deux qui interagissent), mais en harmonie et avec efficacité pour une finalité suprême : la vie. Sa tête était une machine à penser, quasi infaillible.

Mais nous étions aussi ses amis, et c’est son cœur qui nous maintenait tous liés à lui. Maintenant, à tâtons, nous apprendrons peut-être à nous connaître et à établir entre nous ces réseaux qui passaient jusqu’ici tous par lui.

Il y a deux jours, une trentaine de ses amis s’est réunie pour évoquer leurs souvenirs et parler du futur. J’en étais. Tous m’étaient inconnus sans l’être vraiment – Guy mentionnait parfois l’un ou l’autre – à l’exception de deux ou trois d’entre eux que j’avais vus pour la dernière fois il y a plus de quarante ans. Lior, je l’ai finalement reconnu à la posture de son corps et à sa façon de se déplacer, sorte de signature que je n’aurais jamais remarquée si je n’avais connu Guy.

Tous avaient entouré Guy et fait corps avec lui comme les abeilles auprès de leur reine. Le noyau dur était composé de huit ou neuf élèves du lycée où il était entré adolescent : l’apercevant porté dans les marches du bâtiment par son beau-père Arieh (qu’Annie avait épousé après son divorce de Sydney), lui-même handicapé, certains s’étaient empressé de vouloir l’aider et depuis ne l’avaient plus quitté tout au long de sa vie. « Les vendredis soirs, les autres élèves sortaient faire la fête, nous allions rendre visite à Guy dans sa chambre », raconte Lior. Au fil du temps, ils lui ont fait connaître leurs conjoints et leurs enfants. Et même après son décès : Lior était venu à cette réunion accompagné de son neveu, qui avait entendu souvent parler de Guy mais ne l’avait jamais rencontré en personne.

L’autre groupe, plus disparate en âge, était composé des élèves de Feldenkrais – depuis la toute première, Mia, que j’avais rencontrée à plusieurs reprises à l’époque – et d’autres praticiens de cette méthode. Ils s’étaient succédés auprès de Guy et avaient contribué à sa santé physique et psychique. Ce jour-là, ils témoignaient de ce que lui leur avait apporté : devant ce corps déformé et inerte qui défiait toutes leurs connaissances, devant cet esprit qui allait à l’essentiel, ils devaient apprendre eux-mêmes à l’approcher, à s’adapter. Cette intimité physique ne pouvait se faire sans intimité psychique : ils sont tous devenus ses amis.

Ces amis veulent maintenant s’atteler à faire fructifier ce qu’il a laissé : les écrits qu’il leur avait dictés tout au fil de sa vie, les rushes d’un film documentaire, mais aussi l’expérience probablement unique de la pertinence de la méthode Feldenkrais pour le soutien à des handicapés si profonds.

Lui qui m’avait souvent parlé de Gurdjieff – maître pour certains, charlatan sectaire pour d’autres – qu’il avait lu et étudié attentivement en faisant la part des choses (et par qui, semble-t-il, Feldenkrais aurait été inspiré notamment en ce qui concerne la connaissance de soi), n’était-il pas finalement un de ces hommes les plus remarquables qu’il nous a été donné de rencontrer, un maître pour nous tous ?

Guy avait de qui tenir : Annie a été présente à ses côtés sans faillir, s’est occupé de lui tant qu’elle le pouvait encore, sans jamais s’apitoyer sur leurs sorts respectifs. Elle lui a redonné courage quand, adolescent, il commençait à lâcher prise devant la tâche qui aurait semblé impossible à tout être quelque peu lucide : celle de continuer à vivre tout en perdant inéluctablement ses capacités physiques. Elle lui a transmis sa détermination dans la durée, son humour, incisif sans être méchant. Cette très belle femme, souvent souriante, était lucide et perceptive, mais jamais résignée. Ce n’était pas du côté de la médecine qu’il fallait se tourner – certains médecins ne pouvaient concevoir que Guy puisse même être vivant avec cette pathologie –, mais en soi, pour tenter de faire face aux problèmes petits et grands, en vivant normalement. Et c’est ainsi que Guy avait rejoint ce lycée municipal après quelques années dans une école spécialisée, puis fait des études universitaires, sans aucune concession sur la qualité de ce qu’il devait produire.

Depuis quelques années, sa mémoire s’est altérée. Elle qui m’avait tutoyé depuis ma naissance, me vouvoie maintenant et me demande à tout bout de champ où j’habite, si j’ai de la famille… Mais il suffit que je prononce le prénom de ma mère ou de mon père pour qu’elle s’écrie avec chaleur « Ah, Rita… ! nous étions de si bonnes amies ! J’ai été tellement triste d’apprendre son décès !… Meyer, je me souviens très bien de lui… ». Ce ne sont « que » les faits qu’elle a oubliés – ainsi, elle ne « sait » pas que Guy est mort (bien qu’une amie bien intentionnée mais pas très intelligente lui avait asséné la nouvelle sans relâche dans l’intention que l’information s’inscrive dans son cerveau, heureusement – vu son état – sans succès). Mais le souvenir des émotions et des sentiments est d’évidence intact.

Il en va de même avec son sens du raisonnement, et donc de sa capacité à participer activement à une discussion, telle celle que j’ai eue avec elle et à son initiative il y a deux jours sur les avantages et désavantages d’être célibataire ou marié. Elle a aussi conservé son humour, tant celui de comprendre et de rire à une incongruité intentionnelle qu’on raconte en sa présence que de faire un bon mot à brûle-pourpoint et à bon escient ou de lancer une petite pique bien placée mais jamais bien méchante à son interlocuteur.

Elle n’est pas consciente de ce malheur inqualifiable, celui d’avoir perdu son fils auquel elle avait consacré sa vie ; est-ce un signe de clémence de leur sort tragique qui lui a fait perdre la mémoire en même temps que la santé de son fils se dégradait ?

Elle n’est pas consciente non plus que Danny, l’aide dévoué qui s’est occupé avec tant d’attention de Guy pendant plus d’une quinzaine d’années, puis d’elle quand son état s’est altéré, devrait quitter le pays maintenant que Guy est décédé, à moins d’une décision improbable du ministère de l’intérieur lui permettant de rester pour elle.

Enfin, elle n’est heureusement pas consciente que sa belle-fille essaie, jusqu’ici sans succès, depuis quelques mois et donc avant la mort de Guy et en faisant pression sur lui, d’évincer Annie de la chambre qu’elle occupe depuis son mariage avec son père, Arieh, afin de la récupérer et la réunir à l’appartement voisin qu’elle occupe. Elle a récemment ajouté que maintenant Annie peut très bien s’installer dans la chambre et dans le lit de son fils, puisqu’elle n’est pas consciente de sa disparition.

Il y a des tragédies qui n’en finissent pas.


Guy Kahan: [à gauche] Du défaut à la perfection. La plénitude de la vie dans un corps défectueux. Introduction de Dr. Moshe Feldenkrais. 1979.
[à droite] Croquis dans la conscience : images du monde intérieur. Illustrations de Nachum Miller. 1985.

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