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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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28 juillet 2009

Rouen

Classé dans : Lieux, Photographie, Rouen — Miklos @ 7:59


Rouen. Vue sur la cathédrale.
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«ROUEN ! à ce nom, qui ne pense aussitôt à toutes les gloires de la patrie, quels grands et glorieux souvenirs que ceux évoqués par la vieille cité normande ! Ville de guerre avec ses noirs remparts et ses hommes d’armes ; ville religieuse avec ses basiliques et ses monastères ; ville de commerce avec ses fabriques et ses marchands; ville des sciences et des arts avec ses savants et ses artistes ; Rouen a eu successivement» tous les genres de gloire. Noble cité à laquelle aucune illustration n’a manqué, et qui nous montre dans la succession des âges : Rollon, Saint-Romain, Alain Blanchard, Corneille, Jouvenet et Boïeldieu.

H. Bouteiller, Histoire de Rouen, des milices et gardes bourgeoises : relation des événements militaires, sièges et batailles livrés à Rouen depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. 1858.


Rue de Rouen.
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«

C’est Rouen qui là-bas s’incline,
Et, par de tortueux sentiers,
Des bords du fleuve à la colline
Étend ses gothiques quartiers ;
Le soleil sur ses toits ruisselle,
La rosée humide étincelle
Aux angles des pignons fameux ;
Surgissant, magiques et sombres,
Ses monuments jettent leurs ombres
Sur des maisons vieilles comme eux.
— Ch. R. —

Après avoir parcouru environ 170 lieues, s’être enrichie des eaux de l’Aube, de l’Yonne, du Loing, de l’Yères, de la Marne, de l’Oise, de l’Epte, de l’Andelle, de l’Eure et d’une infinité de petites rivières ; après avoir baigné les villes de Troyes, Montereau, Melun, Corbeil, Paris, Saint-Denis, Saint- Germain, Poissy, Meulan, Mantes, Vernon, Andelys, Pont-de-1’Arche et Elbeuf, la Seine arrive à Rouen, entre le cours de la Reine et la barrière de Saint-Paul, et traverse cette grande cité dans la direction de l’est à l’ouest. Laissons un instant le fleuve suivre la pente qui l’entraîne, et gravissons la côte Sainte-Catherine pour jouir du panorama de la ville, l’un des plus beaux et des plus riches qu’on puisse imaginer» et dont la magnifique toile des peintres du Diorama n’a pu donner qu’une idée imparfaite aux Parisiens curieux de connaître la vieille capitale des ducs de Normandie.

Voyage historique et pittoresque de Rouen au Havre sur la Seine, par un Rouennais, 1844.

13 juillet 2009

“Adieu, Amsterdam, wel schooner stede…” (Anna Roemer Visscher)

Classé dans : Amsterdam, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 17:53


Amsterdam. Plus de photos ici.

«Amsterdam, ville de 220,000 hab., partagée par l’Amstel et quantité de canaux en plusieurs parties dont la communication a lieu par 290 ponts. La ville est éclairée présentement en gaz. Parmi les villes commerçantes de l’univers elle tient le second rang, et elle est la plus riche en proportion de sa grandeur. (…) Promenades. Les grachtes ou grandes rues, les quais le long de l’Y, surtout du côté de Kattenbourg ; c’est de l’autre rive de l’Y que la ville se présente dans toute sa magnificence. Là, et sur les boulevards autour de la ville, au parc et dans les nombreux jardins publics, on voit une foule joyeuse lorsqu’il fait beau, tandis que des centaines de Yachts (bâtiments pour le plaisir de la navigation) semblent jouer avec les ondes de l’Y, du Pampus et du Zuidersee. Le Heeren-Gracht et le Keizers-Gracht au centre de la ville sont éclairés par du gas, tout comme le Prinzen-Gracht et la rue Kalverstraat ; les magasins des marchands y rivalisent à l’envi en magnificence et splendeur. Le pont de l’Amstel ; le Diemer-Meer, petit canton très-fertile, rempli de maisons de campagne et de fermes ; le nouveau plantage, les promenades en voiture au village d’Amstelveen et à celui d’Ouverkuk, ou en Treckschuits à l’auberge de het Kalfje, Ziebourg, Rozenbourg, etc. Les voitures dont le public fait usage à Amsterdam sont ou des carrosses de louage ou des sleeden, c’est-à-dire des coches ou caisses de voitures posées sur un traîneauou des demi- carrioles» attelées d’un cheval. On paye pour les premières 9 stuvres le jour et 12 stuvres la nuit. On va aussi introduire des omnibus. Le marché aux fruits et aux fleurs rempli des productions de Pomone et de Flore offre des charmes d’un genre particulier.

Le voyageur en Allemagne et en Suisse, à Amsterdam, à Bruxelles, à Copenhague, à Londres, à Milan, à Paris, à St. Pétersbourg, à Pesth, à Stockholm, à Venise et à Varsovie par M. Reichard, avec une description particulière des lieux de bains, de voyages, aux montagnes, de la navigation sur le Danube et sur le Rhin. Manuel à l’usage de tout le monde. Douzième édition, de nouveau rectifiée, corrigée et completée par F. A. Herbig. 1844.


De Grote of St. Bavokerk te Haarlem. Plus de photos ici.

«Amsterdam est composée du ramas de toutes les nations. On y trouve autant d’aventuriers et plus de matelots que partout ailleurs. Or ceux-ci sont les plus indisciplinés et les plus brutaux de tous les hommes ; ceux-là les plus fripons, les plus intrigans et les plus dangereux. Le levain des anciennes dissensions entre le parti aristocratique et le démocratique fermente encore dans cette grande ville. On y professe plus de trente religions diverses : les prosélytes nombreux de ces sectes, émules l’une de l’autre, suivent et prêchent, presque dans les mêmes lieux, les dogmes et les rites de leur croyance. Que d’étincelles qui pourraient produire les plus terribles embrasemens ! Cependant cette cité est habituellement (et abstraction faite de quelques émotions populaires qu’excitent deux fois en un siècle les prévarications des municipaux ou les intrigues des factions), cette cité, dis-je, est la plus paisible de toutes les grandes villes, et cela sans lettres de cachet, sans inspecteurs ni exempts de police, ni commissaires de quartier, ni toute cette race de délateurs qui infeste notre capitale et nous fait trembler au sein de nos foyers domestiques, ni emprisonnemens arbitraires et indéfinis, ni punitions extra-judiciaires, ni enfin tout ce qu’osent les rois. Nul bourgeois ne saurait être arrêté dans sa maison, même pour le forfait le plus atroce, que tout le corps de la magistrature ne s’y transporte, et n’atteste ainsi solennellement que l’accusation est réelle, et que l’accusé sera légalement absous ou condamné. Par quelle magie peut-on produire des effets si merveilleux ? Par le seul secours des lois, par leur exécution constante, rigide, inflexible. Tout citoyen sait, dans cet heureux pays, qu’il est homme aussi bien que le premier des magistrats. Il ne compte pas sur l’impunité : il ne craint point l’oppression. Rien ne l’excite donc à la méchanceté, et tout l’invite à la paix. Aucune secte ne prévaut, aucun sectaire n’ose se faire remarquer, parce que la puissance civile les traite tous avec la même impartialité; et que, loin de fomenter les haines et d’autoriser la persécution, le magistrat s’y oppose de tout son pouvoir; parce qu’il réprime le prosélytisme, et punit toute action qui trouble la société, quelle que soit la religion du délinquant; parce qu’il contient les prédicans dans des limites très-étroites; parce qu’enfin, en bornant les ministres de la religion dominante à la desserte de leurs églises, il a eu grand soin de rendre leurs places plus pénibles que lucratives, et de leur défendre de parler en public» de ce qui intéresse l’ordre du gouvernement. La puissance temporelle, dominant absolument sur la spirituelle, conserve aux Hollandais, avec une infatigable vigilance, l’héritage précieux de la tolérance que leurs pères ont payée de leur sang.

Mirabeau, Des lettres de cachet et des prisons d’État. 1835

27 juin 2009

Élucubrations métoposcopiques sur un portrait de rue

Classé dans : Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 8:17

Métoposcopie, subst. fem. Art de deviner le caractère ou l’avenir d’une personne, par l’examen des traits du visage et particulièrement des rides du front. — Trésor de la langue française.

«Beau garçon, à l’œil bleu dont les sourcils froncés renforçaient le reflet métallique, aux lèvres charnues et sinueuses dénotant la sensualité et la souplesse, aux commissures abaissées non par pessimisme, mais, peut-être, par amertume, aux traits accentués, au menton dur, à la chevelure dorée faisant passer sur lui des éclairs de visionnaires, aux mains blanches,» fines, nerveuses, bien faites pour ponctuer des discours — et Dieu sait qu’il était un intarissable parleur ! — il avait tout pour plaire, et ce quelque chose en plus, fait d’un charme chertain et d’une force irrésistible de séduction.

Jean-Louis Bacqué-Grammont et Jean-Paul Roux Mustafa Kemal Atatürk et la Turquie nouvelle. Maisonneuve & Larose, 1982.

«Quoi qu’il en soit, étudiez avec soin la pose de la tête. N’oubliez pas que de toutes les parties du corps humain c’est la plus noble, la plus essentielle, la plus significative. L’artiste ne saurait donc mettre trop d’attention, trop d’amour, pour faire rendre à cette partie, par une pose bien comprise, toute la signifiance dont elle est susceptible.

Eh, mon Dieu ! sans vouloir trop chercher la petite bête, sans s’arrêter aux élucubrations plus ou moins fantaisistes des chiromanciens, des métoposcopes, il existe certaines petites connaissances physiognomiques d’une vérité si courante, que le portraitiste doit les avoir constamment présentes à la mémoire au moment de l’arrangement du modèle.

Ces vérités peuvent se résumer ainsi :

Front. — Sa forme, sa hauteur, sa proportion, sa régularité ou son irrégularité marquent notre façon de penser et de sentir, la disposition et la mesure de nos facultés.

Yeux. — Le coin de l’œil du côté du nez présente-t-il un angle obtus ?

Le visage prend quelque chose d’enfantin.

Présente-t-il un angle aigu ?

Le visage acquiert de la finesse.

Sourcils. — Eux seuls peuvent servir à toute l’expression du visage. Il faut s’attacher à les rendre avec leur juste valeur.

Doucement arqués : physionomie simple et modeste ; horizontaux : caractère mâle et vigoureux ; moitié horizontaux, moitié courbés : bonté ingénue ; rudes et en désordre : vivacité intraitable ; épais, compacts, à poils couchés : jugement mûr et solide, sens droit et rassis ; minces : flegme et faiblesse ; anguleux et entrecoupés : activité d’un esprit productif ; éloignés l’un de l’autre : conception aisée, âme calme et tranquille ; rapprochés des yeux : caractère sérieux ; se rejoignant : trouble de l’esprit et du cœur.

Nez. — Courbé à la racine : commandement, fermeté dans les projets ; rapproché de la ligne droite : âme qui sait agir et souffrir avec tranquillité et énergie ; épine large : facultés supérieures.

Narines. — Petites : esprit timide ; dégagées : grande délicatesse de sentiment.

Joues. — Charnues : appétit sensuel ; maigres et rétrécies : privation de jouissances ; contours gracieux légèrement relevés vers les yeux : générosité et sensibilité.

Menton. — Avancé : esprit positif ; reculé : esprit négatif ; incisé au milieu : esprit judicieux, rassis et résolu ; pointu : ruse ou bonté raffinée ; charnu et double : sensualité ; plat : froideur et sécheresse de tempérament ; petit : timidité ; rond avec fossette : bonté.

Bouche et lèvres — Bouche resserrée, fendue en ligne droite, lèvres peu apparentes : sang-froid, application d’esprit, exactitude et propreté ; bouche remontée aux extrémités : affection, prétention, vanité, malice ; lèvres charnues : sensualité et paresse ; fermées sans effort et d’un dessin correct : réflexion ; entr’ouvertes : caractère plaintif.

Dents. — Petites et courtes : pénétration ; grandes : force corporelle ; longues : faiblesse et timidité ; blanches, bien alignées, débordant quand la bouche s’entr’ouvre : politesse, honnêteté ; lors de la première ouverture des lèvres, quand elles apparaissent avec leurs gencives : froideur et flegme.

Ces petites vérités physiognomiques connues, le portraitiste, dans l’arrangement de son modèle, devra les faire saillir ou les atténuer suivant la beauté ou l’exactitude du portrait qu’il veut faire.

(…) Le portrait, par sa difficulté même, s’élève au premier rang de tous les arts.» Il doit donner, avec les traits d’un visage, l’expression propre à ce visage, le caractère moral de la personne à qui il appartient. Il doit, en un mot, faire jaillir la flamme. Et la photographie, dit Préault, « n’est que la suie de la flamme ! ».

Frédéric Dillaye, La théorie, la pratique et l’art en photographie avec le procédé au gélatino-bromure d’argent. Paris, ca. 1893.

1 juin 2009

Cuniculophiles du monde, mobilisez-vous !

Classé dans : Actualité — Miklos @ 9:40

Dans son édition du 19 mai, le Journal de Paris (supplément du Parisien) s’en prend fielleusement aux amis des bêtes en général et des lapins en particulier. La cynéphile et cynique journaliste, parlant des mesures prises par la mairie de Paris pour « réduire » la colonie des lapins au bois de Boulogne, écrit :

Que les amoureux des animaux se rassurent : les lapins n’ont pas été tués. A l’aide de furets, les piégeurs (…) ont fait déguerpir de leurs terriers quelques lapins qu’ils attendaient à la sortie, une nasse métallique à la main. 129 rongeurs ont été ainsi capturés 129 rongeurs. Ils ont ensuite été relâchés à la campagne (…). « Pas n’importe où au hasard. On choisit généralement des territoires de chasse où les lapins sont en nombre insuffisant ».

On voit ci-contre l’un de ces lapins, terro­risé par les furets, piégé par la nasse métallique des employés de la mairie. L’article dont le titre annonce la couleur (« Chasse aux lapins au bois de Boulogne ») est illustré d’une photo d’un « piégeur » tenant victorieusement un lapin par ses pattes arrières (document que nous ne pouvons reproduire ici pour de basses questions de droit). Est-on « rassuré » du sort ainsi réservé à ces bêtes adorables, destinées à être chassées d’abord par des furets puis par des hommes, pour finir probablement en blanquette, en civet, en fricassée ou en pâté ? On en frémit à la pensée.

Ce tragique événement n’est pas sans rappeler aux bibliophiles et aux cinéphiles (à ne pas confondre avec les cynéphiles, auteurs de cet acte de cruauté) la nouvelle The Most Dangerous Game de Richard Connell et surtout le film classique et terrifiant qu’elle a inspiré, La Chasse du comte Zaroff, dont le héros, Bob Rainsford, chasseur de fauves réputé, est la proie humaine du comte, lui-même grand amateur de chasse de gros gibiers. On ne souhaite pas aux piégeurs le même sort (cf. image ci-contre).

Aux vrais amis du lapin, on conseillera vivement d’explorer Le portail lapin, et en particulier l’amusante bd éponyme. Piètre consolation…

31 mai 2009

In memoriam canis

Classé dans : Société — Miklos @ 20:45

« Pour son chien, tout homme est Napoléon. C’est ce qui explique la grande popularité des chiens. » — Aldous Huxley

Le souvenir d’un être aimé est un processus mental : comment l’entretenir, le retenir, le fixer, le figer, le préserver des transformations, des évolutions et des outrages du temps ? En l’extériorisant, en le matérialisant dans l’action ou l’événement, dans l’œuvre ou dans l’objet : c’est la fonction de l’anniversaire et de la commémoration, de l’attribution de son nom à un bâtiment ou à une rue, de l’érection du monument ou du tombeau, fussent-ils littéraires ou matériels (et plus récemment de la photographie ou de l’enregistrement). C’est celle du Tombeau de Mademoiselle de Lespinasse (par d’Alembert), de ceux de Charles Beaudelaire (Mallarmé), de Couperin (Ravel), de Jean de la Fontaine (Francis Jammes)…

Quand a-t-on commencé à enterrer des animaux chéris, puis à leur élever des tombeaux ? Proba­blement dès que l’homme a domestiqué l’animal, mais en reste-t-il des traces, faute de témoignages ? Dans son Histoire du chien (1846), Elzéar Blaze brosse avec une pointe d’humour british la longue histoire des honneurs rendus post mortem à cet ami de l’homme dès l’antiquité : « Alexandre fit bâtir la ville de Périte en l’honneur de son chien Péritas, mort dans l’Inde ; il bâtit aussi Bucéphalie pour perpétuer la mémoire de son cheval Bucéphale. » Et cela n’arrête pas. Blaze poursuit :

Lord Egerton, mort à Paris, faisait enterrer ses chiens, et cependant il était ecclésiastique. Catherine, la grande Catherine, au milieu des soins que nécessitait son vaste empire, ne dédaignait pas de rendre les honneurs funèbres à ses chiens. Souvent, elle avait essayé de faire des vers français, mais elle n’y réussissait pas aussi bien qu’à gouverner la Russie. Le seul monument qu’elle a laissé de son talent pour la poésie, est une épitaphe pour une de ses chiennes qui mordit son médecin. Le prince de Ligne la cite dans ses lettres.

Cy-git la duchesse Anderson
Qui mordit monsieur Rogerson.

Quand en est-on venu à établir des cimetières, privés ou publics, pour animaux ? Un document datant de 1357 nous fait savoir le sort d’un Pierre Tornemire : après de longues persécutions, il était mort dans la prison inquisitoriale de Carcassonne et enterré alors, comme hérétique, « dans le cimetière des chiens et des juifs. »1

Ce genre de cimetière ne devait probablement pas servir – en ce qui concerne les chiens, du moins – de lieu de souvenir, mais plutôt d’un endroit destiné à permettre de se débarrasser des cadavres d’animaux domestiques afin d’éviter de les jeter dans la rue ou dans la nature. Une fonction hygiénique, en quelque sorte. C’est celle que décrit Maupassant dans sa nouvelle Pierrot. Pierrot est un « roquet immonde » que Mme Lefèvre trouve fort beau mais qui se décide à s’en séparer, à lui faire piquer du mas, pour cause d’impôt qu’elle ne peut payer :

« Piquer du mas », c’est « manger de la marne ». On fait piquer du mas à tous les chiens dont on veut se débarrasser.

Au milieu d’une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C’est l’entrée de la marnière. Un grand puits tout droit s’enfonce jusqu’à vingt mètres sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.

On descend une fois par an dans cette carrière, à l’époque où l’on marne les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux chiens condamnés, et souvent, quand on passe auprès de l’orifice, des hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels lamentables montent jusqu’à vous.

Les chiens des chasseurs et des bergers s’enfuient avec épouvante des abords de ce trou gémissant, et, quand on se penche au-dessus, il sort de là une abominable odeur de pourriture.

Des drames affreux s’y accomplissent dans l’ombre.

Est-ce aussi la fonction du lieu dit le Cimetière-aux-Chiens situé dans la commune d’Andin (Deux-Sèvres), et mentionné dans plusieurs ouvrages traitant d’archéologie et de géologie2 dans les années 1830 ?

Quoi qu’il en soit, ce n’est certes pas l’endroit rêvé pour le repos éternel de l’animal aimé. Ceux de leurs propriétaires qui étaient fortunés pouvaient leur donner une sépulture, voire leur ériger un monument. Et quand ils en avaient possédé plusieurs, simultanément ou en succession ? C’est là que le cimetière digne de ce nom apparaît. Jerome K. Jerome mentionne, dans Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) :

Feu la duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait des chiens et en possédait un très grand nombre. Elle avait fait construire un cimetière spécial où on les enterrait après leur mort. On y compte une cinquantaine de pierres tombales, portant chacune une épitaphe en mémoire de l’animal disparu.

Après tout, les chiens méritent pareil hommage tout autant que la plupart des chrétiens.

Ce n’est pas une fiction : la dite duchesse a bien existé, et Elzéar Blaze dit à son propos : « La duchesse d’York, qui possède une très curieuse collection de chiens, a fait construire à Oatlands un cimetière spécialement destiné à ces bons animaux ; chacun d’eux y reçoit la sépulture à part et chaque tombe porte une épitaphe. »

Et quand on n’a pas les moyens de la duchesse ? On tente de faire appel, comme dans d’autres domaines (santé, éducation…), aux services publics :

Voici un petit article qui fut inséré dans tous les journaux en 1840 :

« Une jeune et jolie dame se présenta il y a quelques jours à la porte du cimetière du Père- Lachaise, suivie d’un domestique qui portait sous son bras une boîte façonnée en forme de cercueil. Le concierge ayant demandé ce qu’il y avait dans cette boîte, la dame lui répondit, les larmes aux yeux, qu’elle contenait la dépouille mortelle d’un être qui, pendant sa vie, avait eu toutes ses affections, de son bien-aimé Pyrame, griffon anglais, mort de la veille, et dont elle désirait déposer la dépouille mortelle dans le caveau destiné à la sépulture de sa famille.

» La dame de G… eut beau vanter les vertus du défunt et les précieuses qualités qui justifiaient à son avis la sépulture en terre sainte qu’elle voulait lui octroyer, le concierge n’entendait pas raison. Comme la maîtresse inconsolable du pauvre griffon insistait, il fallut avoir recours à l’intervention du conservateur du cimetière et d’un sergent de ville pour la déterminer à emporter avec elle la dépouille mortelle de son toutou. »

Cette femme doit avoir un excellent cœur. Je voudrais la connaître, et si je savais son adresse, j’irais lui faire une visite.

On reconnaîtra ici l’humour d’Elzéar Blaze (pour en savoir plus à son propos, lire ceci). En tout cas, c’est au 19e s. que les cimetières – privés, puis publics (le cimetière aux chiens d’Asnières fut créé en 1899) – font leur apparition en Occident. Ailleurs, ce n’est probablement pas très différent. Le botaniste Georges Forster, qui a accompagné le périple du Capitaine Cook dans le Pacifique (1772-1775), le constate à Vlietea (ou Ulieta, plus connue sous le nom de Raiatea, dans les Îles de la société, en Polynésie française) :

M. Forster, dans ses excursions de botanique, trouva l’hospitalité dans toutes les cabanes, & vit un cimetière de chiens, coutume singuliere qui nous était inconnue & qui pourrait bien n’être que la fantaisie d’un particulier.

M. Bérenger, Collection de tous les voyages faits autour du monde par les différentes nations de l’Europe, tome VIII. À Lausanne et à Genève, 1789.

Ce que relate en plus de détails le capitaine d’un des deux navires de l’expédition, Tobias Furneaux :

M. Forster, dans ses excursions de botanique , trouva l’hospitalité dans toutes les cabanes , et il vit un cimetière de chiens , que les Naturels appelloient Marai no te oore, mais je crois que ce n’est pas parmi eux une coutume générale, puisque peu de chiens y meurent de mort naturelle : communément ils les tuent, et ils les mangent, ou ils les offrent à leurs dieux ; c’étoit probablement un Marai ou Autel, où on avoit mis une offrande de cette espèce, où peut être quelque Insulaire avoit, par fantaisie, enterré son chien favori de cette manière. Quoi qu’il en soit, je ne puis croire que ce soit un usage universel ; et, quant à moi, je n’avois jamais rien vu jusqu’alors ni entendu dire de pareil.

Jacques Cook, Voyage dans l’hémi­sphère aus­tral et au­tour du monde. . . en 1772, 1773, 1774 et 1775 ; dans le­quel on a inséré la re­la­tion du Capi­taine Furneaux, et celle de Messieurs Forster. A Lausanne, 1796.

Nous laisserons Mark Twain conclure : « C’est par piston qu’on entre au paradis. Si c’était au mérite, mon chien y entrerait et moi je resterai dehors. »


1  Victor Le Clerc, « Discours sur l’état des lettres en France au quatorzième siècle », in Histoire littéraire de la France au quatorzième siècle. Paris, 1865. Il est probable que le terme « chien » se réfère ici littéralement à l’animal et pas aux hérétiques ; il ne nous semble pas que c’était l’usage du mot à cette époque. L’assimilation des Juifs aux chiens – les uns et les autres soumis à la même taxe – existait encore ouvertement il y a un siècle dans certaines parties de l’Afrique du nord.
2 Congrès scientifique de France. Seconde session tenue à Poitiers, en septembre 1834. Poitiers, 1835. • Études de gîtes minéraux, publiées par les soins de l’administration des mines. Paris, 1836. • Procès-verbaux des séances générales tenues par la Société française pour la conservation des Monuments historiques, les 20, 21, 22, 23 et 24 juin 1840, dans la ville de Niort (Deux-Sèvres).Mémoires de la société de statistique du département des Deux-Sèvres, tome VII. 1843. • J.-A. Cavoleau, Statistique ou description générale du département de la Vendée. Fontenay-le-comte, 1844.

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