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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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3 juin 2009

De l’art de la conversation

Classé dans : Littérature, Philosophie, Religion, Société — Miklos @ 0:52

« Personne n’est obligé de tout apprendre et de tout savoir : la chose serait injuste à exiger et impossible à mettre en exécution. Cependant tous les hommes sont dans quelque obligation de cultiver leur esprit, qui, sans cela, serait semblable à un désert aride, ou à un bois plein de ronces et de mauvais herbes. » — Isaac Watts

Le Pasteur non-conformiste anglais Isaac Watts (1674-1748) était aussi un poète apprécié, mais surtout un pédagogue, qui a produit nombre d’ouvrages sur des sujets aussi variés que la géographie, l’astronomie, la grammaire ou la philosophie (logique et métaphysique). Le passage suivant est tiré de son ouvrage intitulé La Culture de l’esprit, et est consacré à la conversation : il y propose des règles de comportement et de bienséance destinées à permettre que ce commerce avec les autres (dont il exclut les aspects superficiels et bannit les lieux communs) soit utile à ses participants dans la recherche de la vérité et pour se garantir de l’erreur dans « la religion et les affaires de la vie, aussi bien que dans les sciences. » Bien des recommandations qu’on lira ici sont toujours d’actualité et dépassent de loin le cadre de la religion. Ce texte a été traduit en français par Daniel de Superville (1657-1728) : né à Saumur où il étudia la philosophie – d’Aristote, de Descartes – et les belles-lettres, il se consacra à la théologique, qu’il partit approfondir à Genève. De retour en France, il dut la quitter « dans la grande persécution qui chassa de France tous les pasteurs ». C’est ainsi qu’il se retrouva à Rotterdam.

I. Lorsqu’on a dessein de perfectionner son Esprit à l’aide de la Conversation, c’est un grand Bonheur de se trouver en liaison avec des Personnes plus instruites que nous. Il ne faut donc rien négliger pour en voir fréquemment de telles, autant que les Circonstances le pourront souffrir ; & si l’on en trouve, qui soient naturellement réservées, il faut tâcher, par toutes sortes de Manières prévenantes, de les exciter à nous faire part de leurs Lumières.

II. En quelque Compagnie que vous vous rencontriez, ne perdez pas votre temps à des Riens. Passez-vous quelques Heures avec des Enfans ? Parlez-leur selon leur Portée : Observez les Saillies d’une Raison naissante : Tâchez de distinguer ce qui vient de la Partie Animale, & ce qui est la Production de l’Ame ou de l’Esprit. Examinez, par quels degrés ces innocentes Créatures parviennent au libre Usage de leurs Facultés Intellectuelles, & quels Préjugés offusquent déjà, ou menacent d’obscurcir bientôt leur Entendement. Vous apprendrez ainsi comment il faut s’y prendre avec les Enfans pour leur être utile ; & peut-être recueillerez-vous de vos Observations quelques Spéculations Philosophiques, utiles ou agréables pour vous- mêmes.

IV. Ne vous renfermez pas toujours dans une même sorte de Compagnie, & ne voyez pas uniquement des Gens du même Parti & des mêmes Sentimens que vous, soit qu’il s’agisse de Savoir, de Religion, ou des Affaires de la Vie Civile. Si vous aviez eu le malheur de contracter de bonne heure quelque Préjugé, ce seroit le vrai Moyen de Vous y confirmer, que de ne fréquenter que des Personnes qui pensassent précisément comme vous. Une Conversation libre avec des Hommes de Pays différens, & de Partis, de Sentimens, & d’Usages divers, (quand on peut les voir sans danger) est extrêmement utile pour nous détromper de bien de faux Jugemens, que l’on avoit formés, & pour nous donner de plus justes Idées des Choses. (…) Tels sont les Effets naturels d’une grossière Ignorance : Et en mille occasions, la Conversation avec les Etrangers est très-propre à les prévenir.

VI. Que des Sentimens différens du vôtre ne vous causent ni Epouvante ni Colère. Il y a des Personnes qui se tiennent si assurées d’avoir raison, qu’elles ne daignent pas même écouter ce qui s’éloigne de leurs Idées. Elles se cantonnent, pour ainsi dire, dans un petit Coin du Monde intellectuel, où elles s’imaginent que brille la Lumière, pendant qu’à leur avis tout le reste est dans les Ténèbres. Jamais on ne les voit s’embarquer sur le vaste Océan des Connoissances ; ou faire la revue des Richesses, que possèdent d’autres. Esprits, & qui sont souvent aussi solides, aussi utiles, & quelquefois peut-être de meilleur alloi que les leurs propres. Que les Hommes ne s’imaginent point, qu’il n’y a de Vérité certaine que dans les Sciences auxquelles ils s’appliquent, ou que dans le Parti où ils sont nés & élevés.

VII. Comptez, qu’il est très-possible, que vous appreniez quelque chose de ceux qui sont au-dessous de vous à tous égards. Nous sommes tous naturellement bornés ; nos Vuës aussi sont courtes & étroites ; souvent nous n’appercevons qu’une seule face de l’Objet, & nous n’avons pas le Coup d’œil assez étendu pour démêler tout ce qui a rapport aux choses dont nous parlons. Nous ne voyons qu’en partie, & nous ne connaissons qu’en partie. Il n’est donc pas étonnants, que nos Conclusions ne soient pas toujours justes, parce que nous n’avons pu embrasser toute la Matière en question. Le plus grand Admirateur de ses propres Talens trouvera quelquefois, qu’il est utile de consulter d’autres Personnes, fussent-elles d’une Capacité & d’une Pénétration inférieure à la sienne. Le Point de Vuë des Objets varie selon la différente Position des Esprits à leur égard, s’il est permis d’user de cette Comparaison. Un Homme très-borné tombera quelquefois sur des Notions, qui ont échappé à des Gens beaucoup plus habiles que lui, & dont ces habiles Gens pourront faire un très-heureux Usage, s’ils ont l’Humilité & la Sagesse de s’en servir.

XI. Quand un Homme s’exprime avec Facilité & avec Aisance, & qu’il propose ses Sentiment de la manière la plus simple & la plus naturelle, ne Concluez pas d’abord qu’il n’y a point à profiter pour vous dans son Entretien. Il y a des Gens qui, soit en Conversation, soit dans leurs Ouvrages, savent donner à leurs Pensées un tour si aisé, si uni, si familier & si clair, qu’on les comprend & qu’on les approuve, à mesure qu’on les lit, ou qu’on les entend parler. Sur cela certaines Personnes se hâtent de conclure, qu’il n’y a rien que de commun dans de tels Discours ; qu’on savoit tout cela d’avance  ; qu’on en auroit bien dit autant. Fausse Pensée, & Erreur trop commune. Pellucido étoit un grand Génie. Quand il parloit dans le Sénat, il avoit coutume de proposer ses Idées d’une manière si simple & si heureuse, qu’il portoit la Lumière & la Conviction dans l’Ame de chacun de ses Auditeurs, & qu’il maîtrisoit, pour ainsi dire, les suffrages de toute cette illustre Assemblée. L’Evidence de son Discours étoit telle, que l’on étoit prêt à s’étonner, que chaque Opinant n’eût pas pensé & dit les mêmes choses. Cependant Pellucido étoit le seul Homme qui pût parler ainsi, le seul Orateur à qui ce Talent & cette Gloire fussent réservées. Tel est l’Ecrivain dont Horace disoit,

— — Ut sibi quivis
Speret idem, sudet multùm, frustraque laboret,
Ausus idem
.

De Art. Poët.

Chacun croiroit pouvoir faire la même chose ; & s’il osoit l’entreprendre, il sueroit long-temps, & peut-être sans succès.

Trad. de l’Abbé Batteux.

XII. Trouvez-vous quelque chose d’obscur dans ce qu’on dit, & n’avez- vous pas d’Idée nette de ce qu’on vient d’avancer ? Tâchez avec Politesse d’en obtenir l’Eclaircissement. N’accusez pas celui qui parle d’être confus dans ses Notions, ou ténébreux dans ses Discours. Demandez comme une Grace, qu’il supplée à votre Défaut de Pénétration, & que par l’addition de quelques mots il achève de vous mettre en état de bien saisir toute sa Pensée.

Si quelque Difficulté s’élève dans votre Esprit, & vous force à être d’un autre sentiment, représentez qu’il y a des Personnes, qui pourroient faire telle ou telle Objection contre ce qui vient d’être dit, sans donner à entendre, que c’est vous-même qui les formez. Un pareil Détour a quelque chose de plus modeste & de plus obligeant, que s’il paroissoit que c’est nous, qui contredisons en face celui qui vient de parler.

XIV. Comme il est juste, que nous portions par-tout avec nous un sentiment vif & sincère de notre Ignorance ; nous ne devons nous faire ni peine ni honte de l’avouer, mais profiter de toutes les occasions convenables pour chercher ou demander des Eclaircissemens, soit qu’il s’agisse de la signification d’un Mot, ou de la nature de quelque Objet, ou de la preuve de quelque Proposition, ou de quelque Coutumet ou Usage. Ne demeurons jamais dans l’Ignorance, faute d’avoir questionné.

Bien des Gens seroient parvenus à un assez haut degré de Connoissance, si pleins de Présomption, ils ne s’étoient pas imaginés d’en savoir déjà assez ; ou si une fausse Honte ne les avoit pas empêchés de laisser sentir aux autres, qu’ils n’étoient pas encore suffisamment instruits. Dieu & les Hommes se plaisent à éclairer ceux qui dans leur Ignorance sont doux & humbles. Mais quand on se croit déjà au fait, ou qu’on ne veut pas hazarder une Question pour s’y mettre, on ne fera jamais les progrès, assurés à la Diligence & à l’Esprit de Recherche. Un Insensé peut être plus sage à ses propres yeux, que des Personnes capables de donner de bons conseils (Prov. XXVI). Mais un Homme de ce caractère court grand risque de demeurer éternellement ce qu’il est ; & l’Orgueil ou la mauvaise Honte rendent la Folie incurable. C’est ce que dit Horace ;

Stultorum incurata Pudor malus Ulcera celat.

Epist. 16. Lib. I.

Faute d’avoir dit votre mal, vous ne serez point gueri..

Traduct. de Mr. l’Abbé Batteux.

XV. Ne soyez pas trop prompt, surtout dans la Jeunesse, à décider en Compagnie sur les Questions qui se présentent. Ne prenez pas un Air d’Infaillibilité, ni un Ton peremptoire. Un Jeune homme, en présence de ceux qui ont plus d’âge que lui, devroit écouter, peser les Argumens qu’on allègue pour & contre une Proposition douteuse ; Et quand son Tour de parler est venu, ne proposer son Sentiment que par voye de Question. C’est-là le vrai moyen de conserver son Esprit ouvert à la Vérité. On sera bien plus disposé à réformer ou à perfectionner ses Opinions, quand on ne les aura pas proposées trop affirmativement. Au-lieu, que si l’on a pris le ton de Maître, on sentira une Répugnance secrète à se retracter, quand même on seroit intérieurement convaincu que l’on a tort.

XVI. J’avouë, qu’il arrive quelquefois, qu’on se rencontre avec des Esprits sùffisans & dédaigneux, qui, d’un air & d’un ton de Dictateur, avancent & soutiennent des Erreurs dangereuses, ou rejettent & dépriment des Vérités importantes. Si ces sortes de Personnages ont le Talent de la Parole, & qu’aucun de ceux qui sont présens n’ose leur résister ; le reste de la Compagnie se laisse trop aisément entraîner à la hardiesse de leurs Décisions, & au ton d’Oracle dont ils les débitent. On s’imagine, qu’une Proposition, traitée avec tant de mépris, ne peut être vraye ; & qu’une Doctrine, que l’on condamne & rejette avec tant de hauteur, n’est pas susceptible de défense. Des Esprits foibles se persuaderont aisément, qu’un Homme ne parleroit pas avec tant d’assurance, s’il n’avoit la Raison de son côté, & s’il ne se sentait pas en état de bien prouver ce qu’il avance. Par ce moyen, la Vérité même est en danger d’être trahie ou méconnue, si quelqu’un ne s’oppose au hardi Discoureur.

Il est permis, en pareil cas, même à un Homme sage & modeste, de prendre aussi l’Affirmative, & de repousser l’Insolence avec ses propres Armes. Il y a un temps où, selon le précepte de Salomon, le plus sage des Hommes, il convient de répondre au Fou selon sa Folie, de peur qu’il ne soit sage à ses propres yeux (Prov. XXVI. 5.), & que les autres ne soumettent trop aisément leur Foi & leur Raison à ses Décisions impérieuses. Jamais le Courage & l’Air d’Autorité ne sont plus nécessaires qu’en pareille rencontre. Mais il est bon d’y joindre quelque Argument d’une force réelle & convainquante, & de le prononcer d’une manière capable de faire impression.

Quand les Discoureurs, dont je parle, rencontrent une pareille Résistance, on les voit assez souvent se battre en retraite, & cesser des Attaques également foibles & furieuses contre des Vérités, qui trouvent de Défendeurs aussi hardis & aussi résolus qu’eux. j’avouë qu’il est triste,que la Vérité ait besoin d’être ainsi défendue ; mais qui ne sait, que des Airs de Triomphe ont quelquefois donné du crédit aux plus grossieres Erreurs, & subjugué toute une Compagnie, jusqu’à ce que quelqu’Ami du Vrai, avec une égale Assurance, les ait repoussés ? Il est fâcheux sans-doute, que des Points de Doctrine importans soient jamais assez indignement traités, pour avoir besoin d’être vengés de cette manière. Mais quand le cas existe, tournera-t-on lâchement le dos ? Par un indigne silence adjugera-t-on la Victoire à un Ennemi audacieux ? Et laissera-t-on la Vérité triste, confuse, & défaite ? J’avouë pourtant, que je serai charmé de n’avoir jamais l’occasion de m’engager dans un Combat de ce genre, dussé-je réduire au silence mon Adversaire, & remporter sur lui la Victoire la plus complette.

XVII. Ne prenez pas plaisir à soutenir le Pour & le Contre, & n’aimez pas à faire parade de votre Esprit pour défendre ou attaquer tout indifféremment. Une Logique, qui n’enseigneroit que cela, mériteroit peu d’estime. Un pareil Caractère éloigne des Connoissances, au-lieu d’y conduire, & est un Obstacle à la recherche impartiale de la Vérité. Dans la Dispute on fait souvent arme de tout pour soutenir sa Cause ; on se sert des plus foibles Raisons pour donner de la Couleur à ce que l’on a avancé ; souvent on tire gloire de sa fertilité à cet égard. Dans une pareille disposition d’Esprit, on n’est gueres propre à recevoir ni à découvrir la Vérité.

XVIII. N’apportez jamais la Chaleur de l’Esprit de Parti dans une Conversation, qui doit être libre, & destinée à s’aider mutuellement dans la recherche du Vrai. Ne vous permettez pas ces airs d’Assurance, & de Confiance en vos propres Opinions, qui ferment la porte à l’admission de tout Sentiment nouveau. Qu’une vive & constante Persuasion de l’imperfection & de la foiblesse de vos Lumières, tienne toujours votre Ame prête à recevoir les Vérités qu’on pourra lui présenter : Et que vos Amis ayent lieu de se convaincre, qu’il vous en coûte peu de prononcer ces paroles, qui font tant de peine à la plupart des Mortels : Je m’étois trompé.

XIX. Comme il est utile de proposer quelquefois des Questions pour notre propre Instruction, & de tâcher par ce moyen de tirer parti des Lumières, de l’Expérience, ou de l’Esprit de geux qui pourroient être trop réservés ou trop modestes pour parler les premiers sur certains Sujets : il est bon aussi, quand on voit une Personne qui n’est pas au fait de la Matière agitée, de lui faire adroitement quelques Questions à la manière de Socrate pour la conduire peu à peu à une plus claire Connoissance du Sujet. Alors on l’instruit sans lui faire sentir aucune supériorité.

XX. N’affectez jamais de briller par-dessus les autres, & de déployer les richesses de votre Esprit ou de votre Eloquence, comme si vous vouliez captiver l’admiration des Assistans. Rarement goûte-t-on de pareils airs parmi les Personnes qui savent vivre. Et beaucoup moins convient-il d’employer des Tours d’Expression, qui taxent couvertement d’Ignorance, ou de peu d’Ouverture d’Esprit, ceux à qui l’on parle.

XXI. Quoiqu’il ne faille pas faire le Dissertateur, ni affecter les longs Discours en Compagnie ; si quelqu’un pourtant s’en permet de tels, il ne faut pas pour cela l’interrompre brusquement, ni lui faire sentir directement son tort. Mais quand il aura fini, reprenez sa Pensée, & proposez-la en moins de termes ; non comme voulant le corriger, mais comme cherchant à vous assurer, si vous l’avez bien compris. De cette manière, ce qui auroit été comme noyé dans l’abondance, & peut-être dans la confusion des paroles & des idées, pourra se ramener à la Précision. Les Questions se décideront plus facilement, & les Difficultés seront plus aisément écartées.

XXII. Soyez toujours plus prêt à soupçonner de l’Ignorance, du Préjugé, ou de l’Erreur chez vous-mêmes, qu’à en taxer les autres ; Et pour preuve de votre Docilité, apprenez à souffrir patiemment la Contradiction. Qu’il ne vous en coûte pas de voir vos Sentimens fortement combattus, sur-tout quand il s’agit de Sujets douteux, & susceptibles de Dispute entre des Personnes raisonnables & vertueuses. Ecoutez tranquillement toutes les Raisons du Parti contraire ; sans quoi vous donneriez lieu à ceux qui sont présens, de penser, que ce n’est pas l’Evidence de la Vérité, qui vous a fait embrasser votre Opinion ; mais quelque motif de Paresse, quelque Préjugé chéri, ou bien l’attachement aveugle à un Parti, dont vous n’aimeriez pas à abandonner les intérêts. Si vous n’avez donné votre acquiescement qu’à des Raisons solides, pourquoi en craindriez- vous l’examen ?

XXIII. Bannissez entièrement de vos Conversations, & sur-tout de celles qui roulent sur des sujets de Savoir ou de Raisonnement, tout ce qui pourroit exciter les Passions, & mettre les Esprits en mouvement. Que les Traits injurieux, les Exclamations bruyantes, les Ironies amères, les Railleries piquantes, ne soient pas même connues parmi vous. Qu’on n’y tire pas de ces Conséquences fausses, ou odieuses, qu’on impute ensuite à un Adversaire comme son propre Sentiment. Qu’on n’y détourne jamais à dessein la Pensée de celui qui parle,& qu’on ne se hâte pas de se prévaloir d’un Mot qui lui sera échappé. Qu’on n’abuse pas contre lui d’une Méprise innocente. Ne vous permettez jamais des airs d’Insulte contre un Opposant modeste, qui commence à vous céder; & qu’il n’y ait pas de Chants de Triomphe, lors même que la Victoire est évidente & complette. Tout cela détruit l’Amitié, & ruine la liberté de la Conversation. Une Recherche impartiale de la Vérité veut du Calme & de la Sérénité, de la Modération & de la Candeur. Jamais l’Instruction ne sera le fruit des Clameurs,de l’Orgueil, & de la Colère ; à moins de supposer, que dans le plus fort d’une pareille Scène, une Voix plus forte & plus pénétrante encore que celle des Disputans, ne vienne leur faire à tous une salutaire Leçon sur la Folie, & les honteuses Infirmités de la Nature Humaine.

XXIV. Toutes les fois donc, que quelque Terme peu mesuré, qui sera échappé à quelqu’un, pourroit avec raison vous déplaire ; étouffez votre Ressentiment naissant, quelque juste qu’il puisse être ; & imputez-vous à vous-même un Silence rigoureux, de peur de perdre tout le fruit de l’Entretien commencé ; & qu’une Conversation de Gens éclairés ne dégénère en honteuses Invectives, ou en indécentes Railleries. S’il reste quelque Sentiment d’Honneur à celui qui a commencé à troubler la Paix de votre Société, rien ne sera plus propre que cette espèce de Repréhension muëtte, à lui faire honte, & à le convaincre de son tort. Ou si cela ne suffisoit pas, un mot d’Avis gravement prononcé, ou quelque Badinage agréable, pourront arrêter le cours de la Mauvaise Humeur, & peut-être le faire revenir tout-à-fait à lui- même, & l’obliger à vous faire réparation.

XXV. Accoutumez vous à des Manières ouvertes & obligeantes, quelles que soient les Personnes avec qui vous conversez ; & étudiez vous à l’Art de plaire par vos Discours aussi bien lorsque vous instruirez les autres, que lorsqu’il s’agira de profiter de leurs Instructions ; & pour le moins autant, quand vous combattez les Sentimens d’autrui, que quand vous voudrez établir ou défendre les vôtres propres. Ce degré de Politesse ne s’acquerra jamais, si l’on ne donne une grande Attention à des Règles semblables à celles que l’on vient de lire, & si l’on n’est soigneux & diligent à les pratiquer.

XXVI. Que si l’on souhaite de savoir, à quelles Personnes il faut principalement s’attacher pour tirer du fruit de leur Commerce ? La Règle générale est celle-ci. Faites choix de ceux qui par leurs Talens naturels, & leur Application à l’Etude ; ou par le Savoir distingué qu’ils ont acquis ; ou par le Génie particulier, qu’ils font paroître, pour tel Art, telle Science, telle Perfection, paroissent les plus capables de contribuer à vos Progrès. Mais ayez toujours égard en même temps à leur Caractère & à leurs Mœurs, de peur qu’en ne cherchant qu’à perfectionner votre Esprit, votre Cœur ne se corrompe, & vous ne tombiez dans le Vice ou dans l’Irreligion. Il n’est pas d’Homme sage qui hazarde d’entrer dans une Maison infectée de la Peste, quand ce seroit pour voir la plus belle Collection de Raretés, qu’il y ait en Europe.

XXVII. Ce n’est pas même toute Personne règlée de votre Connoissance, ou tout Homme d’Esprit, de Talens, ou de Savoir, avec qui vous pourrez utilement entrer en commerce pour la recherche de la Vérité. Qu’on ait les Qualités les plus brillantes, on sera peu utile aux autres par la Conversation, si l’on est sujet à quelqu’un des Défauts suivans.

I. Si l’on est excessivement reservé, & peu propre au Commerce ; soit faute de Goût & d’Inclination, soit manque de Talent pour s’exprimer, & pour communiquer avec quelque Clarté ses Pensées aux autres.

II. Si l’on est hautain, fier de ses lumières, impérieux dans ses airs, & que l’on veuille toujours donner le Ton & la Loi au reste de la Compagnie.

III. Si l’on est décisif, tranchant, aheurté à ses Idées, opiniâtre dans la Dispute, & prêt à se refuser à la plus claire Evidence, plutôt que de se laisser croire vaincu, ou de céder aux Argumens les plus simples & les plus forts.

IV. Si l’on ne cherche qu’à briller ; & qu’amoureux de son propre Esprit on se plaise à l’étaler par de longs Discours, pour lesquels on exige des autres un silence d’Attention, également complaisant & respectueux.

V. Si l’on est d’un Esprit léger & frivole, qui ne sache pas s’en tenir au Point en question, qui perpétuellement donne ou prenne le Change, & qui ne butte qu’à dire quelque Chose, sans s’embarasser si cela va au fait, ou non.

VI. Si l’on est d’une Humeur Chagrine, bourruë, toujours prêt à prendre feu, ne sachant pas souffrir la Contradiction, ou disposé à prendre les Choses du mauvais Côté : Si l’on est vif à ressentir des Offenses, quelquefois imaginaires ; prompt à se croire offensé, quand on ne l’est pas & prêt alors ou à se livrer à des Eclats, ou à conserver un Chagrin morne & plein d’amertume. :

VII. Si l’on fait l’Agréable à tout propos, & que l’on ne pense qu’à briller par des Traits d’Esprit, des Pointes, des Jeux de Mots, des Plaisanteries, des Reparties vives ou badines. Tout cela fait passer agréablement une Heure de Recréation, mais n’a rien de commun avec la Recherche de la Vérité.

VIII. Si l’on est d’un Esprit naturellement rusé, couvert, plein d’artifice ; & qu’usant de finesse, on jouë le rôle, plutôt d’un Espion que d’un Ami. Défiez-vous de ceux qui sont de ce Caractère. Ils seroient un mauvais Usage de la Liberté, que permet la Conversation,. & ils iroient vous accuser d’Hérésie, dès que vous vous éloigneriez tant soit peu des Sentiers, que l’Autorité ou l’Usage ont établis.

En un mot, pour le Commerce de Lumières dont nous parlons, il faut éviter tout Homme, qui agit d’une manière incompatible avec le Caractère d’un franc & sincère amateur de la Vérité.

On doit bien, je l’avouë, s’acquitter de tous les Devoirs de la Société envers les Personnes, qui ont les malheureuses Dispositions, que je viens de dépeindre. On doit les traiter avec Décence & avec Charité, autant que la Religion ou l’Humanité nous y obligent. Mais gardez-vous d’entrer jamais avec eux, ou en leur présence, dans la libre Discussion du Vrai ou du Faux, principalement par rapport aux Matières de Religion. J’avouë, que si un Homme de ce Caractère a le Talent de juger & de parler bien de ces sortes de sujets, on doit l’écouter avec attention, & tâcher de profiter de ses Discours. Mais si l’on est sage, on ne le choisira jamais pour un des Tenans de ces Conférences libres, où l’on cherche tranquillement & impartialement à s’instruire, & à faire des progrès dans la Connoissance de la Vérité.

XXVIII. Si je vous conseille de vous tenir en garde contre les Personnes de cet ordre, & de ne converser jamais avec elles trop familièrement, il est naturel d’en conclure, que, si vous êtes atteint vous-même de quelqu’un de ces Défauts, vous devez travailler à vous en corriger, & faire, en attendant, tous vos efforts pour les empêcher de paroître. Car tous ceux qui ont des Lumières & des Sentimens, éviteroient votre Commerce, s’il voyoient ce Caractère malheureux & insociable dominer chez vous.

XXIX. Pour finir là-dessus ; quand vous aurez quitté la Compagnie, rentrez tranquillement en vous-même  ; Examinez ce que vous avez appris de propre ou à augmenter vos Connoissances, ou à rectifier vos Inclinations, ou à perfectionner vos Vertus, ou à mieux diriger votre Conduite. Si vous vous êtes trouvé avec quelques Personnes, simples & modestes dans leurs manières ; sages, judicieuses, pénétrantes, religieuses dans leur façon de penser ; d’un tour poli & agréable, aussi-bien que clair & énergique, dans leurs expressions ; en un mot, généralement approuvées & dignes de l’être ; imprimez fortement dans votre Mémoire le souvenir de toutes ces belles Qualités, & proposez-les désormais à votre Imitation.

XXX. Si les Loix de la Raison, de la Décence, de la Politesse, n’ont pas été bien observées par vos Amis, remarquez ces Défauts pour les éviter ; Et en général, de tout ce qui s’offrira à vous dans ce Genre, tâchez d’en recueillir quelques Règles pour rendre vos Conversations plus agréables & plus utiles. Peut-être trouverez-vous, que telle Personne a déplu par un Desir trop grand & trop marqué de plaire ; je veux dire, en donnant dans une basse Flatterie, ou en prodiguant les Louanges a tout propos ; pendant que telle autre n’a pensé qu’à contredire, & à s’opposer indifféremment à tout ce qu’on avançoit. Quelques-uns peut-être ont encouru le juste Blâme d’une Taciturnité chagrine ou affectée ; & d’autres, par la crainte de voir leur silence interprété comme un manque de Sens, se sont avanturés à parler dans le temps qu’ils n’avoient rien de fort important à dire. Tel aura marqué beaucoup d’Esprit, & de facilité d’Expression, qui, à force d’être plein de lui-même, aura choqué toute la Compagnie; & en parlant bien, mais trop, aura privé les autres de la Liberté ou du Loisir d’occuper à leur tour le Bureau. Tel autre n’aura pu attendre, que l’on eût achevé de parler ; II aura interrompu son Ami; Ou la moindre Contradiction aura excité sa Colère. Vous en aurez vu parler au long & avec confiance sur des sujets qu’ils n’entendoient pas ; & d’autres, qui trouvant ennuyeux & insupportable tout ce qui s’écartoit de leur Sphère, auraient voulu renfermer le Discours dans les Bornes étroites de leurs propres Connoissances, ou de leurs propres Etudes. Les Défauts de la Conversation sont presque infinis.

XXXI. En observant ainsi ce qui déplait avec raison dans les autres, on peut apprendre à éviter soi-même tout ce qui pourrait priver nos Conversations de leur fruit, ou les rendre moins agréables & moins utiles. Et par degrés on peut espérer de parvenir à ces Manières aisées & engageantes, qui font desirer & rechercher notre Commerce, & qui tout à la fois nous mettent en état de tirer des Lumières des autres tout le parti possible. Il est vrai que la Conversation des Mortels sera toujours sujette à bien des Imperfections. Mais le Temps approche, où nous sortirons de cet Etat d’Enfance & d’Apprentissage, & où dégagés des Ténèbres & des Ecueils qui nous environnent ici-bas, nous serons admis au Commerce des Anges, & de ces Intelligences éclairées, qui habitent les plus hautes Régions de l’Univers.

Isaac Watts, La Culture de l’Esprit : ou Directions pour faciliter l’Acquisition des Connoissances utiles (extraits du « Chapitre IX. Directions pour profiter de la conversation »). Traduit de l’anglois par Daniel de Superville, Pasteur de l’Eglise Walonne de Rotterdam. Aux Depens de la Compagne, 1762

31 mai 2009

In memoriam canis

Classé dans : Société — Miklos @ 20:45

« Pour son chien, tout homme est Napoléon. C’est ce qui explique la grande popularité des chiens. » — Aldous Huxley

Le souvenir d’un être aimé est un processus mental : comment l’entretenir, le retenir, le fixer, le figer, le préserver des transformations, des évolutions et des outrages du temps ? En l’extériorisant, en le matérialisant dans l’action ou l’événement, dans l’œuvre ou dans l’objet : c’est la fonction de l’anniversaire et de la commémoration, de l’attribution de son nom à un bâtiment ou à une rue, de l’érection du monument ou du tombeau, fussent-ils littéraires ou matériels (et plus récemment de la photographie ou de l’enregistrement). C’est celle du Tombeau de Mademoiselle de Lespinasse (par d’Alembert), de ceux de Charles Beaudelaire (Mallarmé), de Couperin (Ravel), de Jean de la Fontaine (Francis Jammes)…

Quand a-t-on commencé à enterrer des animaux chéris, puis à leur élever des tombeaux ? Proba­blement dès que l’homme a domestiqué l’animal, mais en reste-t-il des traces, faute de témoignages ? Dans son Histoire du chien (1846), Elzéar Blaze brosse avec une pointe d’humour british la longue histoire des honneurs rendus post mortem à cet ami de l’homme dès l’antiquité : « Alexandre fit bâtir la ville de Périte en l’honneur de son chien Péritas, mort dans l’Inde ; il bâtit aussi Bucéphalie pour perpétuer la mémoire de son cheval Bucéphale. » Et cela n’arrête pas. Blaze poursuit :

Lord Egerton, mort à Paris, faisait enterrer ses chiens, et cependant il était ecclésiastique. Catherine, la grande Catherine, au milieu des soins que nécessitait son vaste empire, ne dédaignait pas de rendre les honneurs funèbres à ses chiens. Souvent, elle avait essayé de faire des vers français, mais elle n’y réussissait pas aussi bien qu’à gouverner la Russie. Le seul monument qu’elle a laissé de son talent pour la poésie, est une épitaphe pour une de ses chiennes qui mordit son médecin. Le prince de Ligne la cite dans ses lettres.

Cy-git la duchesse Anderson
Qui mordit monsieur Rogerson.

Quand en est-on venu à établir des cimetières, privés ou publics, pour animaux ? Un document datant de 1357 nous fait savoir le sort d’un Pierre Tornemire : après de longues persécutions, il était mort dans la prison inquisitoriale de Carcassonne et enterré alors, comme hérétique, « dans le cimetière des chiens et des juifs. »1

Ce genre de cimetière ne devait probablement pas servir – en ce qui concerne les chiens, du moins – de lieu de souvenir, mais plutôt d’un endroit destiné à permettre de se débarrasser des cadavres d’animaux domestiques afin d’éviter de les jeter dans la rue ou dans la nature. Une fonction hygiénique, en quelque sorte. C’est celle que décrit Maupassant dans sa nouvelle Pierrot. Pierrot est un « roquet immonde » que Mme Lefèvre trouve fort beau mais qui se décide à s’en séparer, à lui faire piquer du mas, pour cause d’impôt qu’elle ne peut payer :

« Piquer du mas », c’est « manger de la marne ». On fait piquer du mas à tous les chiens dont on veut se débarrasser.

Au milieu d’une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C’est l’entrée de la marnière. Un grand puits tout droit s’enfonce jusqu’à vingt mètres sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.

On descend une fois par an dans cette carrière, à l’époque où l’on marne les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux chiens condamnés, et souvent, quand on passe auprès de l’orifice, des hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels lamentables montent jusqu’à vous.

Les chiens des chasseurs et des bergers s’enfuient avec épouvante des abords de ce trou gémissant, et, quand on se penche au-dessus, il sort de là une abominable odeur de pourriture.

Des drames affreux s’y accomplissent dans l’ombre.

Est-ce aussi la fonction du lieu dit le Cimetière-aux-Chiens situé dans la commune d’Andin (Deux-Sèvres), et mentionné dans plusieurs ouvrages traitant d’archéologie et de géologie2 dans les années 1830 ?

Quoi qu’il en soit, ce n’est certes pas l’endroit rêvé pour le repos éternel de l’animal aimé. Ceux de leurs propriétaires qui étaient fortunés pouvaient leur donner une sépulture, voire leur ériger un monument. Et quand ils en avaient possédé plusieurs, simultanément ou en succession ? C’est là que le cimetière digne de ce nom apparaît. Jerome K. Jerome mentionne, dans Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) :

Feu la duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait des chiens et en possédait un très grand nombre. Elle avait fait construire un cimetière spécial où on les enterrait après leur mort. On y compte une cinquantaine de pierres tombales, portant chacune une épitaphe en mémoire de l’animal disparu.

Après tout, les chiens méritent pareil hommage tout autant que la plupart des chrétiens.

Ce n’est pas une fiction : la dite duchesse a bien existé, et Elzéar Blaze dit à son propos : « La duchesse d’York, qui possède une très curieuse collection de chiens, a fait construire à Oatlands un cimetière spécialement destiné à ces bons animaux ; chacun d’eux y reçoit la sépulture à part et chaque tombe porte une épitaphe. »

Et quand on n’a pas les moyens de la duchesse ? On tente de faire appel, comme dans d’autres domaines (santé, éducation…), aux services publics :

Voici un petit article qui fut inséré dans tous les journaux en 1840 :

« Une jeune et jolie dame se présenta il y a quelques jours à la porte du cimetière du Père- Lachaise, suivie d’un domestique qui portait sous son bras une boîte façonnée en forme de cercueil. Le concierge ayant demandé ce qu’il y avait dans cette boîte, la dame lui répondit, les larmes aux yeux, qu’elle contenait la dépouille mortelle d’un être qui, pendant sa vie, avait eu toutes ses affections, de son bien-aimé Pyrame, griffon anglais, mort de la veille, et dont elle désirait déposer la dépouille mortelle dans le caveau destiné à la sépulture de sa famille.

» La dame de G… eut beau vanter les vertus du défunt et les précieuses qualités qui justifiaient à son avis la sépulture en terre sainte qu’elle voulait lui octroyer, le concierge n’entendait pas raison. Comme la maîtresse inconsolable du pauvre griffon insistait, il fallut avoir recours à l’intervention du conservateur du cimetière et d’un sergent de ville pour la déterminer à emporter avec elle la dépouille mortelle de son toutou. »

Cette femme doit avoir un excellent cœur. Je voudrais la connaître, et si je savais son adresse, j’irais lui faire une visite.

On reconnaîtra ici l’humour d’Elzéar Blaze (pour en savoir plus à son propos, lire ceci). En tout cas, c’est au 19e s. que les cimetières – privés, puis publics (le cimetière aux chiens d’Asnières fut créé en 1899) – font leur apparition en Occident. Ailleurs, ce n’est probablement pas très différent. Le botaniste Georges Forster, qui a accompagné le périple du Capitaine Cook dans le Pacifique (1772-1775), le constate à Vlietea (ou Ulieta, plus connue sous le nom de Raiatea, dans les Îles de la société, en Polynésie française) :

M. Forster, dans ses excursions de botanique, trouva l’hospitalité dans toutes les cabanes, & vit un cimetière de chiens, coutume singuliere qui nous était inconnue & qui pourrait bien n’être que la fantaisie d’un particulier.

M. Bérenger, Collection de tous les voyages faits autour du monde par les différentes nations de l’Europe, tome VIII. À Lausanne et à Genève, 1789.

Ce que relate en plus de détails le capitaine d’un des deux navires de l’expédition, Tobias Furneaux :

M. Forster, dans ses excursions de botanique , trouva l’hospitalité dans toutes les cabanes , et il vit un cimetière de chiens , que les Naturels appelloient Marai no te oore, mais je crois que ce n’est pas parmi eux une coutume générale, puisque peu de chiens y meurent de mort naturelle : communément ils les tuent, et ils les mangent, ou ils les offrent à leurs dieux ; c’étoit probablement un Marai ou Autel, où on avoit mis une offrande de cette espèce, où peut être quelque Insulaire avoit, par fantaisie, enterré son chien favori de cette manière. Quoi qu’il en soit, je ne puis croire que ce soit un usage universel ; et, quant à moi, je n’avois jamais rien vu jusqu’alors ni entendu dire de pareil.

Jacques Cook, Voyage dans l’hémi­sphère aus­tral et au­tour du monde. . . en 1772, 1773, 1774 et 1775 ; dans le­quel on a inséré la re­la­tion du Capi­taine Furneaux, et celle de Messieurs Forster. A Lausanne, 1796.

Nous laisserons Mark Twain conclure : « C’est par piston qu’on entre au paradis. Si c’était au mérite, mon chien y entrerait et moi je resterai dehors. »


1  Victor Le Clerc, « Discours sur l’état des lettres en France au quatorzième siècle », in Histoire littéraire de la France au quatorzième siècle. Paris, 1865. Il est probable que le terme « chien » se réfère ici littéralement à l’animal et pas aux hérétiques ; il ne nous semble pas que c’était l’usage du mot à cette époque. L’assimilation des Juifs aux chiens – les uns et les autres soumis à la même taxe – existait encore ouvertement il y a un siècle dans certaines parties de l’Afrique du nord.
2 Congrès scientifique de France. Seconde session tenue à Poitiers, en septembre 1834. Poitiers, 1835. • Études de gîtes minéraux, publiées par les soins de l’administration des mines. Paris, 1836. • Procès-verbaux des séances générales tenues par la Société française pour la conservation des Monuments historiques, les 20, 21, 22, 23 et 24 juin 1840, dans la ville de Niort (Deux-Sèvres).Mémoires de la société de statistique du département des Deux-Sèvres, tome VII. 1843. • J.-A. Cavoleau, Statistique ou description générale du département de la Vendée. Fontenay-le-comte, 1844.

5 mai 2009

Le saute-train, un nouveau jeu ?

Classé dans : Actualité — Miklos @ 8:39


Accident de train à la gare Montparnasse, 1895

Pas si nouveau que ça :

Au commencement d’octobre de 1859, on essaie de faire dérailler un train de chemin de fer dans l’Aude : quelques jours après, deux tentatives de ce genre s’exécutent au même lieu ; quelques mois après, un quatrième accident de cette nature arrivait sur la ligne de Marseille ; et au parquet de Vannes comparaissaient dernièrement deux enfants qui avaient voulu voir si les locomotives sauteraient aussi bien que les moutons.

Journal d’agriculture, sciences, lettres et arts, rédigé par des membres de la société d’émulation de l’Ain, Bourg, 1861.

Ce qui est nouveau, c’est l’utilisation de SMS pour s’envoyer des blagues à ce sujet. Ce qui réveille tous les Mulders en puissance : on nous écoute, on lit nos SMS… ce qui est probable, c’est que ce message reçu était resté sur le portable prêté par l’opérateur à la malheureuse victime de cette blague de potache, et, une fois rendu et prêté à un autre usager, celui-ci ait trouvé ce texte inquiétant dans les messages reçus et ait alerté l’opérateur ou eux.

20 avril 2009

Une crise annoncée, prévisible, prévue

Classé dans : Économie — Miklos @ 23:59

“We didn’t know at all, we didn’t see a thing.
You can’t hold us to blame, what could we do?
It was a terrible shame, but we can’t bear the blame.
Oh, no, not us! We didn’t know. ”

— Tom Paxton

En novembre 2005 je citais un extrait d’un document de travail publié par l’Orga­ni­sation inter­na­tio­nale du travail :

L’accroissement du flux financier circulant dans le monde relève plus de mouvements spéculatifs que de réels investissements dans la production. Le secteur financier se déconnecte de l’économie réelle et se présente de plus en plus comme une économie virtuelle. Un crash financier pourrait faire boule de neige et amener l’écroulement de tout le système.

Ce document mérite d’être attentivement relu. Il contient d’autres passages auxquels il aurait fallu prêter plus d’attention, par exemple :

L’une des critiques de fond que nous pouvons émettre [à propos du concept et des retombées de la globalisation] est le fait que pour les principaux acteurs de la globalisation il existe une confusion entre moyen et fin. Ainsi, c’est l’idée de libre circulation qui est érigée en finalité du processus de globalisation alors que la notion d’intérêt public est minimisée : l’intérêt public est censé s’adapter à la nouvelle réalité de la globalisation. (…)

Une deuxième critique de fond qu’il faut émettre est que tout le processus de la globalisation est censé reposer uniquement sur la suprématie des forces économiques – sans intervention politique. Cette idée rejoint celle qui fait de la globalisation un processus naturel et inéluctable, découlant d’une poussée technologique irrésistible.

Il s’agit d’un rapport datant de… mars 1998, intitulé L’impact de la globalisation sur les économies des pays de l’Océan indien. Destiné aux responsables syndicaux, il expose d’abord d’une façon particulièrement pédagogique et synthétique la problématique de la globalisation, tout en définissant clairement les concepts clé. Après une analyse des conséquences de cette globalisation dans la zone géographique étudiée, il conclut en proposant des défis majeurs à la société civile (et en particulier aux syndicats, qu’il recommande de renforcer), tout en préconisant de résister à « la pression des institutions financières internationales à démanteler ce qui est connu comme l’État providence ».

Le ver était dans la pomme.

2 mars 2009

Life in Hell: insupportables supports

Classé dans : Sciences, techniques, Économie — Miklos @ 2:57

« La devise du peuple français a été, selon les temps, Tout vient à point à qui sait attendre, ou Tout vient à point à qui sait crier. Il serait bon de profiter enfin du traité de commerce pour importer la devise anglaise : Tout vient à point à qui sait agir. » — Edmont About, Le Progrès. Paris, 1867.

Crise bancaire : Haches Baissées ou Ouiça chancellent-elles ?

Akbar a son compte chez la banque Haches Baissées. Non pas qu’il l’ait choisi : Heidi lui avait recommandé la banque R.V. qui l’avait accueilli tout aussi gen­ti­ment et effi­ca­cement que Lord Sandwich (Akbar y est sensible comme on ne le sait que trop bien), mais qui s’est fait avaler par une autre puis par Haches Baissées.

Jeudi 12, il oublie soudain le code secret de sa carte Ouiça : le clavier sur lequel il doit le saisir est différent, ses doigts ne s’y retrouvent plus. Akbar essaie prudement un autre code, en vain. Le lendemain il appelle Monsieur Massenet, son chargé de clientèle. Il aurait dû éviter : un vendredi 13 n’est pas recommandé pour s’engager dans une entreprise hasardeuse. Ledit chargé l’informe que la réédition d’un code prendra huit jours. Eh oui, c’est la vie.

Dix jours plus tard, toujours pas de code. Akbar rappelle la banque, Monsieur Massenet est occupé, on lui passe Madame A ; elle le met en attente, et raccroche plus tard. Il rappelle, on lui passe Madame B qui lui redemande tout ; elle lui précise que, de toute façon, cette réédition ne prend que 48 heures et pas 8 jours comme on lui avait dit (mais c’est la somme de ces deux délais qui est déjà écoulée). Akbar lui dit que, s’il ne reçoit pas le code incessamment sous peu, il quitte la banque. Il envoie une télécopie au directeur de l’agence, just in case.

Le onzième jour, toujours pas de code. Akbar appelle et tombe cette fois sur « la plate-forme d’appel ». Un GB (gentil banquier) lui demande avec compassion de tout lui raconter, effectue des recherches, ne trouve aucune traces des demandes de réédition de Monsieur Massenet ou des dames A et B, et lui promet qu’il recevra la carte le lendemain ou le surlendemain au plus tard, et sinon de le rappeler le jour suivant.

N’ayant toujours rien reçu (non, sa boîte à lettre inviolée lui livre chaque jour son lot de courrier à l’exception du code tant attendu), Akbar rappelle le quinzième jour et demande le GB, qui lui dit, moins gentiment, qu’il ne peut plus rien pour lui et que le code arrivera sûrement le lendemain samedi.

Akbar n’en peut plus : cela fait deux semaines qu’il demande l’aumône à Jeff pour pouvoir acheter un ticket de métro ou un morceau de pain sec, il veut parler au directeur de l’agence, qui n’a pas pris la peine jusqu’ici de répondre à sa télécopie. On lui passe l’agence, mais pas de directeur cette semaine, congés oblige. D’ailleurs, Monsieur Massenet, qu’on disait toujours occupé quand Akbar le demandait, est en fait en vacances lui aussi, secret qu’on s’était gardé de lui révéler pour ne pas l’inquiéter (ce serait curieux, une agence où tout le monde est en vacances). Madame C. lui dit, en passant, que Ouiça a des problèmes informatiques avec l’émission des cartes de crédit et la réédition des codes. Elle lui dit de voir si la carte arrive samedi, et sinon de tout recommencer lundi avec Monsieur Massenet qui sera alors de retour.

Le code n’est pas arrivé samedi, seizième jour. Ce n’est pas ça qui encouragera la relance de la consommation, se dit Akbar morose. Il en a assez de grignoter du pain sec et de boire de l’eau du robinet.

Crise informatique : blogger n’est pas une sinécure

Support Action de supporter quelqu’un, de le subir ou de le tolérer avec patience et indul­gence. (Trésor de la langue française)

Le premier blog d’Akbar était hébergé chez Libre, une société dans le vent mais qui, à force de courir vers l’innovation, n’arrive pas à assurer le fonctionnement fiable de ses plates-formes : le blog était régulièrement planté. Akbar ouvre donc une copie conforme de son blog dans l’espace abonnés d’un grand quotidien vespéral français, La Planète, puis migre l’autre blog vers Two, grand hébergeur européen.

Akbar est en veine d’écriture, ce weekend. À son troisième article, il essaie de se connecter par FTP vers l’espace où il stocke ses images chez Two. La connexion s’établit, mais pas l’accès au compte. Il envoie une lettre au support, expliquant qu’il y était arrivé à plusieurs reprises dans la journée, mais que depuis l’après-midi le service semblait en défaut.

Quelques heures plus tard, il reçoit un courrier de Marie-Chantal, se présentant comme la personne qui prendra en charge sa demande, et lui expliquant ce qu’est FTP et comment l’utiliser. Il lui répond en lui suggérant de lire les demandes qui lui parviennent avant de répondre : il lui avait bien dit se servir régulièrement de ce FTP, il en connaissait donc l’usage, et voulait savoir non pas comment taper son nom ou son mot de passe, mais quand Deux rétablirait le service. Mais Marie-Chantal était allée se coucher.

Ce n’était que la répétition d’un événement récent : quelques semaines auparavant, quand le même service FTP s’était planté, la même Marie-Chantal avait répondu au courrier d’Akbar avec la même lettre-type, et n’avait donné aucune suite à ses questions sur le rétablissement du service. C’est sans doute ainsi que Deux est en mesure d’annoncer que son service support résout tous les problèmes en quelques minutes : en répondant à côté et considérant le problème fermé.

Akbar se tourne alors vers le blog hébergé chez La Planète : il veut en améliorer la présentation, ce qu’il fait périodiquement. Il se connecte donc au module d’administration, effectue la modification et la valide : damned, le serveur de l’hébergeur lui répond laconiquement Error 500 (« j’ai mal au ventre », en langage informatique), puis Error 404 (« je ne mange pas de ce pain-là »).

Akbar envoie un message au support qui lui répond 36 heures plus tard : « Nous n’observons pas de problèmes à l’affichage de votre blog » et demandent si Akbar souhaite qu’ils rétablissent le style d’origine. C’est effectivement très observateur : Akbar avait cherché à modifier l’affichage, et c’est la modification qui avait échoué ; en conséquence, le blog avait la même tête après qu’avant et on ne pouvait y observer de problèmes.

Calmement (il se retient), Akbar réexplique le problème (et surtout, qu’ils ne rétablissent pas le style d’origine…!), à quoi le support lui répond : « Il y a sans doute une raison aux changements que vous avez observés (…), cependant, ils sont justifiés par la vie de la plate-forme depuis sa création. »

Oui, ça marchait et maintenant ça ne marche plus, c’est le changement qu’Akbar a observé. Il y a une raison, il l’a trouvée : après avoir gravement bridé la plate-forme de blog qu’elle met à disposition de ses abonnés (avec des conséquences désastreuses lors de leur migration vers cette plate-forme), La Planète y a effectué quelques modifications récentes (pour les passionnés de la technique : remplacement erroné de POST par GET dans le formulaire de mise à jour du style et/ou limitation par le serveur des URL à 2048 caractères, la combinaison des deux étant fatale) qui font que ce qui était possible quelques jours auparavant ne l’est plus.

Après avoir réaffirmé ne pas fournir de support pour la modification personnelle du style du blog, le support indique toutefois « transmettre la demande au service technique »

La morale de cette histoire, la-rirette, la rirette…

Errare humanum est. Mais quand tout le monde s’y met ensemble, ça fait assez diabolicum, ne trouvez-vous pas ? Des supports de Satan, oui-dà.

Nouvelles du front

Le dix-huitième jour, toujours rien. Plus tard, Monsieur Massenet l’appelle et lui dit avec désinvolture que « vous comprenez, c’était la veille de mon départ en vacances, j’ai dû oublier de la commander et de transmettre des consignes ». Le manque de carte ne l’a pas dérangé pendant ses vacances, ce n’était pas la sienne. Le même jour, le service FTP de Deux se décoince. Deux jours plus tard, le support lui écrira qu’il ne constate aucun problème sur le fonctionnement du service FTP. Et pour cause : c’était reparti.

Le dix-neuvième et le vingtième jours, Akbar reçoit une volée de coups de fil de la banque : Monsieur Massenet, la directrice de l’agence, le service qualité du siège lui assurent tous que la grève est finie, finie, et qu’il recevra son code dans les plus brefs délais. À sa question « et quel est-il, ce délai ? », ils s’accordent pour répondre, « Ah, ça, Monsieur, on ne sait pas. » Toujours le vingtième jour, Akbar n’arrive plus du tout à se connecter à son blog hébergé chez La Planète : c’est au tour de ce service de se recoincer pendant de longues heures. Quand, enfin, il y arrive, Akbar constate que le support a subrepticement réparé l’erreur qu’il avait signalée plusieurs jours aupa­ravant et qui empêchait de modifier les mises en page (pour les passionnés de la technique : remise de POST présent à l’origine à la place du GET qui causait le dysfonc­tionnement constaté) et s’empresse d’effectuer les changements qui lui démangeaient les doigts.

Le vingt-et-unième jour, la postière, qu’Akbar croise devant l’immeuble, lui remet en mains propres l’enveloppe contenant le code tant attendu. Au moins, la banque ne pourra pas insinuer que le courrier qu’elle envoie disparaît mystérieusement. Akbar se dépêche de fournir le code à Jeff, au cas où. La Planète affiche, de son côté, un message exprimant sa désolation pour les « difficultés » (Akbar admire l’euphémisme) se connecter la veille aux blogs.

La morale de la morale

En ce monde tout s’accélère sauf l’intendance qui ne suit plus. Si tout vient à point à qui sait attendre, l’attente est plus difficile de ce fait, d’autant plus qu’Akbar n’a pas de sœur nommée Anne pour voir venir. Patience, longueur de temps et une bonne dose de rage…

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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