Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

30 mai 2009

Paris by night

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 7:48

« Que de choses à voir, lorsque tous les yeux sont fermés ! » — cité par Restif de La Bretonne

«J’étais fort-curieux de connaître le Personnage assés amoureux, pour courir un si grand danger, ét à-part moi, je disais, —Il faut que ce soit un Oisif ; car les Hommes occupés font un peu plûs de cas de leurs jours utiles : Il marcha ; je le suivis. A l’entrée de la rue Aubri-le-boucher était un cabriolet, gardé par un Jockey ; l’Amoureux y monta, ét partit comme l’éclair, éveillant, dans sa route, par un bruit de tonnerre, tous les pauvres Malades qui commençaient à s’endormir… J’ai toujours été surpris, que la Police moderne donnât si peu d’attention à la tranquilité nocturne des Citadins : Des Gens du peuple crient, chantent impunement ; des Chiens heurlent, aboient ; des Fiacres pesans, des chars rapides ébranlent au milieu de la nuit» les maisons ét les cervaux : Il me semble, que dans un pays bien réglé, le repos des Gens-de-travail devrait être respect ; qu’il devrait être defendu aux Oisifs, aux Libertins, aux Soupeurs-en-ville, ét surtout aux Chiens, de le troubler… Mais nous ne verrons pas cela.

Restif de La Bretonne, Les Nuits de Paris, ou Le Spectateur-Nocturne. À Londres, 1788.

«…la physionomie que prend Paris à l’approche du soir ne laisse aucun doute. Lorsque le travail du jour est achevé et que les liens de cette obligation éternelle sont détachés pour un instant, alors c’est un merveilleux spectacle que de contempler le moment où le captif se sent délivré de son assujétissement. C’est un spectacle merveilleux et pourtant terrible, car il annonce à l’observateur quelle triste et sauvage nature est la nature humaine, et comment, sans lois et sans règles, elle va à tous les vents, produisant des plantes stériles sur le bord des chemins poudreux, ou portant des fleurs empestées au flanc des précipices.

Ici, dans ce Paris, quand le travail cesse sous toutes les formes, — travail du marteau frappant sur l’enclume, travail d’additions et de chiffres, travail de ballots expédiés et de recouvremens de fonds, de plaidoyers et de visites médicales, — alors il s’opère un frémissement de plaisir, il s’élève un hourrah silencieux qui se laisse apercevoir dans toutes les démarches, dans tous les yeux, sur toutes les bouches. Lorsque le soir tombe, un philosophe peut surprendre et saisir à nu tous les secrets de cette nature parisienne. Il y a alors, moralement parlant, des évohé sauvages, des brandissemens de thyrses, des éclats et des élans de satyres, de voluptueux regards. On dirait qu’ici l’âme humaine est joyeuse de voir arriver la nuit et pressée d’entrer dans les ténèbres. Alors les tavernes regorgent d’habitués, les cafés resplendissent, les mauvais lieux s’ouvrent, les théâtres élèvent leurs voix immorales et dépravantes. Il y a alors comme un égorgement moral de tout ce qui est saint et beau. Des quolibets et dés calembours de fumeurs, des verres brisés et vidés, d’étranges plaisirs aux coins des bornes, des scènes mystérieuses, des querelles amères, des insomnies et des souffrances que le travail n’amortit plus, des danses lascives, de bizarres jargons de salon, voilà tout ce qui se laisse apercevoir et entendre.

Nous ne voyons jamais la nuit arriver dans ce Paris sans une secrète terreur; ses astres, son silence, sa beauté, ne peuvent nous en imposer. Nous tournons tristement nos regards vers tous les actes secrets, toutes les défaillances que font éclore ces heures inoccupées. Jadis, pour les hommes des anciens jours, la nuit était mystérieuse, sublime et étincelante de divines clartés ; mais, pour les hommes d’aujourd’hui, il semble qu’elle ne soit plus que la vieille nuit, mère du chaos, épouse du néant. Ils n’en comprennent plus la signification religieuse : ce n’est plus pour eux la cité de Dieu se révélant chaque jour aux hommes ; la nuit leur apparaît comme une caverne qu’il faut éclairer et embellir, et ils y jettent pour la parer pêle-mêle leurs bonnes et leurs mauvaises pensées, leurs désirs, leurs amours, leurs haines et leurs vices. Ils devraient être muets devant elle, et cultiver soigneusement tout ce que le travail du jour a fait éclore de bon et d’utile en eux par le silence, par le recueillement, par la prière ; mais ils abandonnent tout cela, et, sur le sein ténébreux de la nuit, ils vont chercher le bonheur. Les astres ne réveillent en eux que des rêveries oisives et des désirs, le silence ne leur inspire que les pensées d’un solitaire égoïsme.

C’est une chose digne de remarque que cet élan singulier et silencieux qui éclate à l’approche de la nuit. Qu’est-ce que veut dire cela ? Aussitôt que les hommes cessent d’obéir au devoir, ils se mettent à la recherche du bonheur; aussitôt que la lumière s’éteint, ils commencent leurs poursuites ;» aussitôt que la nuit parait, ils rôdent pour le rencontrer, et il y a aussi des temps, hélas ! où, toute lumière étant éteinte dans les âmes, les hommes se mettent, avec leurs flambeaux et leurs torches, à la poursuite de cette chose glissante et vaporeuse, sans l’atteindre jamais.

Émile Montégut, « Journal d’un touriste anglais à Paris », in Revue des deux mondes, 1850.

2 mai 2009

« On parle si peu avec ceux qu’on aime. Après, il est trop tard, si vite. »

Classé dans : Théâtre — Miklos @ 22:15

France 2 diffuse ce soir en direct la pièce de théâtre L’éloignement de Loleh Bellon (information que la chaîne omet curieusement de signaler dans la fiche qu’elle consacre à cette émission), avec Pierre Arditi, dans le rôle de l’auteur de théâtre égotiste et hystérique, et Carole Bouquet dans celui de sa femme, qui supporte ses affres et le soutient pendant les deux années qu’il passe à écrire sa pièce. Elle sera un succès.

Mais le prix à payer en est l’éloignement que l’épouse vivra : d’avec sa fille, d’avec ses parents – et là il est trop tard, son père vient d’avoir un accident vasculaire qui le laisse en état de légume avec lequel elle ne pourra sans doute plus communiquer – mais aussi d’avec son mari, tout occupé qu’il était à sa création, à n’écouter que ce qui l’encourageait, le rassurait, le complimentait. C’est ce qu’elle arrive finalement à lui faire entendre – là aussi il est peut-être trop tard – avant de partir au chevet de son père : « On parle si peu avec ceux qu’on aime. Après, il est trop tard, si vite. »

Métaphore de l’incommunicabilité et de l’aveuglément dans le couple, sur l’éloignement graduel de l’un sans même que l’autre s’en aperçoive – trop occupé qu’il est par sa propre personne, par sa monomanie, celle de se réaliser –, cette pièce douce-amère qui commence comme une comédie de boulevard se termine en points de suspension : reviendra-t-elle ? La lassitude qu’elle ressent affecte-t-elle son amour pour lui jusqu’au point de non-retour ?

On a particulièrement apprécié le jeu de Carole Bouquet dans la première partie et celui de Pierre Arditi dans la seconde.

14 mars 2009

Le réveil

Classé dans : Récits — Miklos @ 0:40

Martine se réveilla en sursaut. Dans son rêve, elle entendait le ronronnement lancinant d’un moteur – d’une voiture ? d’une machine à laver ? – qui finit par la tirer de son sommeil. Elle constata avec stupéfaction que ce bruit était le ronflement d’un homme couché à ses côtés. Saisie de peur, elle se déplaça doucement vers la ruelle du lit en essayant de ne pas le réveiller et dévisagea l’inconnu dans la pénombre de la chambre. La silhouette de son corps avachi se devinait sous les draps. Il dormait allongé sur le dos, la bouche amère entrouverte, les lèvres frémissantes comme s’il bredouillait. Le cheveu blanc sale, rare sur le crâne et touffu sur les tempes, les poils noirs du nez et des oreilles, les traits de son visage âgé et poupin tout à la fois, lui donnaient un aspect vaguement repoussants. Il avait dû être bel homme dans sa jeunesse, mais il avait prématurément et mal vieilli et semblait se négliger au physique comme au moral.

La veille, la soirée s’était pourtant bien passée. Tout avait été prêt pour l’arrivée des invités, grâce au coup de main de Julien qui avait renoncé à son cours de théâtre pour l’occasion. Le souvenir de l’atmosphère joyeuse et de l’amitié chaleureuse des convives qu’elle avait réunis ce soir-là lui remplissait encore le cœur malgré l’angoisse de la situation. Après leur départ aux petites heures du matin, Julien l’avait aidé à débarrasser. Elle n’avait bu qu’un verre de champagne, elle se souvenait de chacun de ses gestes jusqu’au coucher et n’arrivait à comprendre comment l’étranger avait atterri dans son lit.

Un bruit de pas traînants dans le couloir la fit sursauter. La porte s’entrouvrit doucement et la tête ébouriffée de Julien apparut. « Bonjour, maman », murmura-t-il. Martine lui signifia de la main de se taire et, par gestes péremptoires et interrogateurs, attira son attention sur l’homme allongé à ses côtés. Julien rit et dit « papa cuve son vin, il a pris comme d’habitude quelques verres de trop ». Papa ? Mais de qui parle-t-il donc ? se demanda Martine. Cet homme, Jacques ? Mais Jacques était beau, tonique, vif ; il avait les cheveux soyeux noirs de jais, la peau douce et la bouche sensuelle souriante. Ce n’était pas lui, Jacques ! Mais d’ailleurs, où était-il donc passé ? Elle sentait la panique l’envahir.

Les chuchotements avaient fini par tirer l’homme de sa torpeur. Il se tourna vers Martine et s’en rapprocha pour lui faire la bise. Elle se couvrit la bouche de sa main, se recula encore plus et faillit tomber du lit. « Tu me boudes ? » demanda-t-il grognon. Julien intervint, « Tu ne t’es pas encore rasé, tu sais que maman n’aime pas. Et en plus, avec tout le champagne que tu as bu… » laissant la phrase en suspens. Martine hurla.

Il fallut plusieurs heures aux deux hommes pour réaliser que Martine ne reconnaissait plus Jacques, sans pour autant sembler avoir oublié quoi que ce soit d’autre de sa vie passée : à leurs questions, elle racontait ce qu’elle avait fait ces derniers jours, les amis qu’elle avait vus, les spectacles auxquels elle avait assisté et les galeries visitées. Tout était exact, sauf que Jacques en était toujours absent. Et pourtant, les deux hommes affirmaient le contraire.

Martine, de son côté, ne pouvait se faire à l’idée que son intime conviction était erronée : ce n’était pas Jacques. « Mais tu te souviens de papa, demanda Julien angoissé et au bord des larmes, quand l’as-tu vu pour la dernière fois à ton avis ? » Martine fit un effort : cela remontait à des années en arrière, quand ils étaient jeunes et amoureux, Julien un petit garçon adorable. Malgré les difficultés matérielles, ils vivaient alors dans un tourbillon de sorties en ville et de voyages à l’étranger : Barcelone, Venise, Berlin, Londres… Mais Jacques n’était plus avec eux à Bruxelles, affirmait Martine. Julien lui montra les photos qu’il avait prises lors de ce voyage et de ceux qui s’ensuivirent : banales, elles montraient toutes le couple planté devant un monument ou un bâtiment typique – le Manneken Pis, le Capitole de Rome, le Kremlin ou la petite sirène à Copenhague. Côte à côte, le regard fixé sur l’objectif, le visage impassible, on aurait dit deux touristes qui se seraient croisés par hasard sans même se voir.

C’est alors qu’un souvenir jaillit dans son esprit avec tellement de force qu’elle en tituba : c’était à Nice – donc juste après Londres et avant Bruxelles –, au musée Marc Chagall. Le couple contemplait Adam et Ève chassés du paradis. Martine avait été soudain envahie par un mascaret de tristesse qui, en se retirant, la laissa avec la réalisation, puis la certitude, que l’homme qui était à ses côtés, Jacques, était un étranger pour elle : ils s’étaient mariés, avaient conçu Julien, fait la fête, mais que savait-il d’elle ? Quand ses voix intérieures tentaient de s’exprimer et de briser l’étouffement croissant qu’elle ressentait, quand elle voulait parler d’autre chose que de banalités, il ne l’entendait pas, même s’il faisait parfois semblant d’écouter. « Oui, ma chérie, tu as raison », et passait du coq à l’âne pour lui raconter en détail sa journée somme toute banale ou pour s’embarquer dans un développement philosophique dogmatique fait d’idées reçues, toujours le même. Ils s’étaient irrémédiablement séparés à cet instant à Nice, même si, aux yeux des autres, ils avaient continué chacun son chemin ensemble. La comédie terminée, sa vie de femme avait alors commencé. Elle le revoyait aujourd’hui pour la première fois depuis ce jour-là. Rassurée, elle se détourna de l’homme avec indifférence.

8 mars 2009

« Faut-il cesser de boire pour un verre cassé ? »

Classé dans : Architecture, Langue, Musique, Photographie — Miklos @ 14:04


Antonio Canova : tombe de l’archiduchesse Maria Christina (détail). Église des Augustins, Vienne.

C’est cette remarque pleine de bon sens qu’un jeune soldat lance à une belle veuve éplorée qu’il trouve en train de se laisser mourir de chagrin et de faim sur la tombe de son mari et dont il tombe amoureux au premier regard. La suivante de la dame n’était pas arrivée à convaincre sa maîtresse que son défunt n’aurait pas agi ainsi, lui, et qu’il lui fallait mieux en prendre un second, parce qu’« être veuve est un métier qui doit toujours ennuyer ». Il faudra la belle mine du gaillard, sa bonne humeur et sa condition sociale – « Je suis gen gen gen, Je suis ti ti ti, Je suis gen, Je suis ti, Je suis gentil­homme », lui chante-t-il – et, avouons-le, ses victuailles, pour convaincre la belle éplorée et affamée qui « sent à la fois dans son âme naître l’amour et l’appétit ». Le mort exprime sa jalousie et sa colère mais sans succès ; son corps finira sur la potence voisine d’où a disparu celui du larron que le soldat était chargé de surveiller mais que les pleurs de la veuve avaient détourné de sa tâche.

Ne dirait-on pas le livret d’une opérette d’Offenbach ? Que nenni, il s’agit d’une cantate, La Matrone d’Éphèse, de Nicolas Racot de Grandval, né près de 150 ans plus tôt (et dont la sœur, actrice de théâtre, était surnommée la belle Hortense, clin d’œil malicieux de l’histoire à Hortense Schneider créatrice du rôle de La Belle Hélène…). Comprenant cinq personnages – la veuve, sa suivante, le soldat, le mort et le récitant (Cupidon et sa flèche parachèveront en passant l’ouvrage du soldat) – elle a été interprétée avec une verve inégalée par le contre-ténor Dominique Visse qui s’était quintuplié pour l’occasion (selon ses propres termes), et l’ensemble Café Zimmermann. On ne pouvait qu’être enchanté par le jeu très expressif, autant au niveau de la voix, claire et acide comme un citron savoureux, qui alternait hauts et bas registres, que du visage qui reflétait toute la gamme des émotions des protagonistes tels les masques grecs de la tragédie ou le regretté Marcel Marceau, et du reste du corps qui occupait la scène et l’espace et dessinait à nos yeux ravis les acteurs de cette saynète.

Ce concert du Théâtre de la Ville était consacré aux cantates et concertos comiques français, genre qui révèle bien d’agréables surprises. On avait déjà entendu Visse récemment en concert avec l’ensemble vocal Clément Jannequin qu’il avait fondé en 1978 dans un délicieux programme de chansons profanes de la Renaissance, toujours au Théâtre de la Ville (salle des Abbesses). Ici, il était le seul chanteur sur scène – à l’exception d’un soutien vocal lors de l’œuvre qui clôturera le concert, La Sonate de Pierre de la Garde, encore plus surprenante par sa « modernité ». C’est une œuvre dans l’œuvre et une parodie du genre : le soliste est un compositeur-chef d’orchestre qui dirige l’ensemble en train de répéter sa sonate, entremêlant le récit et les directives qu’il lance, tour à tour encourageant et courroucé, aux musiciens qu’il trouve peu expressifs et parfois même désaccordés, tout en étant très content de lui : « (aux musiciens, insistant) La la, (la sonate, langoureux) j’ai perdu ce que j’aime, (à la cantonade, satisfait) Ma foi, cette plainte est touchante, Quoique j’en sois l’auteur, Moi-même, elle m’enchante ». L’œuvre se termine dans une explosion – « L’Univers a perdu son repos, La foudre éclate » – immé­dia­tement suivi d’un « Que pensés-vous Messieurs, de ma Sonate ? ». Les messieurs – en l’occurrence l’ensemble Café Zimmermann qui comprenait aussi trois dames – avait été à la hauteur autant musicalement que dramatiquement. Quant au public, il était aux anges. On attend avec impatience la sortie du disque correspondant.

Le programme comprenait le texte des cantates – ce qui en facilitait la compréhension – avec des relents de l’orthographe de l’époque. De son côté, la prononciation de Dominique Visse visait à l’authenticité (on le suppose), s et x finaux non muets (furieux prononcé furieusse), oi prononcé oué, etc., ce qui rajoutait un charme désuet à l’événement. À ce propos, on ne résistera pas au plaisir de citer un texte de l’époque, qui montre bien que les questions de prononciation et d’orthographe divisaient les gens alors comme aujourd’hui : l’adhésion trop stricte aux usages du passé (qu’il qualifie de « respect superstitieux ») et aux règles (« l’extrême exactitude est le sublime des sots »), la résistance à l’innovation et l’attrait qu’il exerce, le rejet de réformes trop brutales (à ce propos, il cite le dictionnaire de l’Académie : « L’ancienne nous échappe tous les jours ; &, comme il ne faut point se presser de la rejetter, on ne doit pas non plus faire de grands efforts pour la retenir »), la question des langues régionales, la méconnaissance de l’anglais par les Français, l’impos­si­bilité de savoir comment se prononçait le latin (on pense à un passage délicieux à ce propos dans Goodbye, Mr Chips), les querelles de clocher entre institutions qui en arrivaient jusqu’à l’anathème, aux tribunaux et au Parlement, le tout agrémenté de quelques piques discrètement amenées (« L’abbé de Saint-Pierre a été plus hardi : ne voyant que fautes & abus dans l’ancienne orthographe, comme il en voyoit dans le gouvernement. »).… On y trouvera même une remarque sur la prononciation ou non des s finaux au théâtre. Alors, qu’aurait-il écrit à propos des partis pris de Dominique Visse ?

L’orthographe et la prononciation

«L’orthographe a causé parmi les gens de lettres, un véritable schisme. Quelques-uns ont cru devoir changer l’ancienne, par la même raison qu’on a réformé nos vieilles modes. Les Italiens avoient donné à toute l’Europe, l’exemple de ces changemens. Le Trissin, ce génie créateur qui ouvrit à sa nation la carrière de tant de genres de littérature, est aussi le premier qui ait porté la lumière jusques sur des choses qui ne sont pas du ressort de l’imagination. Il entreprit d’introduire de nouvelles lettres dans l’alphabet Italien & d’en ôter celles qu’il croyoit inutiles & même embarrassantes ; mais il ne sut pas aussi heureux dans cette innovation que dans plusieurs autres & particulièrement dans celle des vers libres, versi sciolti.

Dès 1531, quelques écrivains François tentèrent également de réformer notre orthographe d’après l’idée du Trissin ; mais ils ne réussirent pas mieux que lui. Le projet de ces hommes systêmatiques etoit de rendre notre langue plus belle, plus facile à lire & surtout à apprendre. Ils trouvoient absurde que l’orthographe ne répondît pas à la prononciation ; que l’une fût continuellement en contradiction avec l’autre. Le plan qu’ils imaginoient pour remédier à ce qu’ils appelloient un abus, étoit bon sans doute ; il avoit de grands avantages ; mais l’exécution n’en étoit pas facile. Pour être rempli d’une manière satisfaisante, il ne falloir rien moins qu’un homme qui eût toujours vécu dans les meilleures compagnies qui possedât parfaitement sa langue qui la parlât sans laisser entrevoir le moindre defaut d’organe de pays, d’ignorance & de mauvaise éducation ! Quelqu’un qui prononceroit bien seroit seul en état d’orthographier de même. Mais quels furent les premiers en France & les plus zélés partisans du neographisme ? un Manceau nommé Jacques Pelletier & un Gascon appellé Louis Maigret. En voulant tous deux ramener l’orthographe à la prononciation usitée, ils ne la ramenèrent qu’à la prononciation de leur pays; & ce qu’il y eut de plaisant, c’est qu’ils se la reprochèrent, & que chacun crut avoir de son côté la véritable & seule manière de bien prononcer.

Les honnêtes gens, qui ne prenoient aucun intérêt à cette contestation, rirent beaucoup des prétentions de l’un & de l’autre. Mais ceux qui tenoient, avec chaleur, pour l’ancienne manière d’orthographier, allèrent plus loin. Ils crurent avoir gain de cause & qu’il ne seroit plus question déformais d’aucune innovation à ce sujet.

Cependant le fameux Ramus, ou Pierre de la Ramée, du sein de la poussière de l’école, voulut entrer en lice. Il inventa & tâcha d’accréditer une nouvelle orthographe. Il enchérit sur tout ce qu’on avoit imaginé pour la réformer. La sienne étoit si singulière que personne ne put lire ses ouvrages & qu’il avoit de la peine à se lire lui- même. Cet inconvénient l’obligea de mettre, à côté de ce qu’il faisoit imprimer suivant sa réforme, la même chose écrite à la manière ordinaire. Le public ne sçut point du tout gré à l’auteur d’avoir eu cette attention, & le traita de ridicule, comme les autres, pour avoir osé innover.

Le mauvais succès de ces différentes tentatives dégoûta, pendant quelque temps, d’en faire de nouvelles. Quelques écrivains se flattèrent d’être plus heureux. On les combattit encore ; mais enfin leurs idées commencèrent à prendre. Ils travaillèrent à différentes reprises sur l’orthographe, & firent presque sentir la nécessité d’en avoir une nouvelle. Ils discutèrent la propriété de chaque lettre. Les accens même ne furent pas oubliés. On détermina où devoient être le grave & l’aigu : le circonflexe fut imaginé alors, afin de constater la suppression de quelques lettres. Il parut des observations sur les points, les deux points, les virgules, & les tréma. Il se fit des in-folio pour ces derniers articles seuls. Il est parlé dans l’abbé Goujet d’un certain docteur, qui se disciplinoit pour les fautes contre l’ABC. Jamais grammairiens ne méritèrent plus qu’alors l’application de cette pensée : l’extrême exactitude est le sublime des sots.

Toutefois ces observateurs rigides ayant une sorte de raison dans la défense de leur cause, grossirent chaque jour leur parti. Les plus grands écrivains se rangèrent à leur opinion. Ce sont eux principalement qui la firent valoir, & qui ont mis à la mode la nouvelle orthographe.

Parmi ceux dont le nom en a le plus imposé, il faut distinguer Du Marsais, l’abbé de Saint-Pierre, & M. de Voltaire. Le judicieux Du Marsais, un des hommes qui a le mieux entendu le génie des langues, & qui a porté plus loin l’esprit de discussion & d’analyse dans toutes les parties grammaticales, a fait voir qu’en matière d’orthographe, si l’usage étoit un maître dont il convint en général de respecter les loix, c’était le plus souvent aussi un tyran dont il falloit sçavoir à propos secouer le joug. Il a marqué les changemens qu’on devoit y faire. Il est d’avis qu’on supprime les lettres redoublées, quand elles ne rendent aucun son. L’abbé de Saint-Pierre a été plus hardi : ne voyant que fautes & abus dans l’ancienne orthographe, comme il en voyoit dans le gouvernement, il a travaillé avec plus de zèle que de sagesse à la réformer. Se moquant également de l’usage reçu, de l’inutilité & des inconvéniens d’une trop grande innovation, & de l’habitude des yeux qu’un pareil changement blesse, il ne s’est embarrassé que d’établir ses idées singulières, de réaliser ses rêves sur le néographisme, de mettre un accord parfait entre l’orthographe & la prononciation. Il ne bornoit pas à notre langue la réforme qu’il méditoit de faire, il vouloit qu’elle s’étendit à toutes les langues de l’Europe. Dans son livre de la Taille réelle, un de ses meilleurs ouvrages, il tâcha de réduire en pratique son nouveau systême sur l’orthographe ; mais plus d’une personne se trouva fort embarrassée à la lecture. Un homme en place fut obligé, pour pouvoir le lire, de le faire copier suivant l’usage accoutumé. On y lit, saje, usaje, langaje, néglijence, peizam, Fransoés, Ejipsiens, &c., &c. Comme l’auteur se doutoit bien de la peine qu’on auroit à le lire, il eut l’attention de faire écrire souvent, dans une même page, les mêmes mots suivant l’usage ordinaire, & suivant ses nouvelles idées. Cette bisarrerie & cette bigarrure rendirent l’innovation encore plus ridicule. M. de Voltaire passe pour avoir innové à son tour ; mais la pratique qu’il suit & qu’il est parvenu à rendre assez commune avoit été proposée avant lui. Sa manière d’orthographier ne consiste qu’en deux ou trois points : il écrit connaître, aimait, Français, quoique Louis XIV prononçât toujours François. Il met deux F à philosophe. Chez lui les lettres redoublées sont rares : en général, il écrit ais ou ois, selon que l’on prononce l’un ou l’autre. Il décide, par ce moyen, la bonté de bien des rimes, & la terminaison véritable de beaucoup de noms de peuples.

On a poussé encore plus loin l’innovation. Un auteur s’est attaché à ce que son orthographe rendit scrupuleusement toutes les inflexions de la voix : par exemple il écrit ele au lieu d’elle.

Le systême des plus hardis novateurs, en fait d’orthographe, fut vivement réfuté par ceux qui lui préféroient l’ancienne. M. l’abbé d’Olivet combattit pour l’usage. L’abbé Desfontaines, toujours en guerre pour abbatre l’hidre du néologisme, tourna pendant quelque temps sa plume contre le néographisme. Beaucoup d’écrivains se joignirent à ce combattant redoutable. Ils ne cessèrent de répéter qu’il étoit de la dernière importance de laisser les choses sur l’ancien pied ; qu’il y allait de la police des lettres, & de celle même de l’état ; que l’orthographe intéressoit la grammaire & la langue ; qu’il falloit apporter autant de soin pour orthographier correctement, que pour écrire purement : ils se plaignoient de ce qu’on se relâchoit là-dessus. Ils fondoient leurs exclamations sur la nécessité de conserver l’étymologie des mots ; de faire porter à notre langue, dérivée de celle des anciens Romains, les glorieuses marques de son origine ; sur la difficulté qu’il y auroit à distinguer le singulier & le plurier, soit des noms, soit des verbes, puisque il aime & ils aiment, s’écriroient il aime, ils aime ; sur la multitude de dialectes qui s’introduiroient dans notre langue, le Normand, le Picard, le Bourguignon, le Provençal, étant autorisés à écrire comme ils parlent ; enfin, sur l’inutilité dont deviendroient nos bibliothèques, & sur l’obligation où l’on seroit d’apprendre à lire de nouveau tous les livres François imprimés auparavant la réforme. Ils ajoutoient que cette différence, qui se trouve entre notre orthographe & notre prononciation, se faisoit encore plus sentir dans la langue Angloise. Il est vrai que de toutes les langues connues, c’est celle où ce défaut est le plus considérable. Les Anglois ne prononcent aucune des cinq voyelles comme les autres nations. Un François qui ne sçauroit point leur langue, & qui liroit en présence d’un d’eux, par exemple, i have, j’ai, ne seroit point entendu. L’Anglois croiroit qu’il n’y a point de mot pareil dans toute sa langue. Cette difficulté extrême d’articuler le son propre de chaque voyelle, de connoître toute la variété des accens de cette langue, de saisir certains sifflemens de syllabes finales, fait que l’Anglois ne se prononce bien qu’avec beaucoup de peine & d’usage. On voit assez de François, de femmes même, qui le lisent & l’entendent ; mais très-peu qui le parlent, & qui soient en état de suivre une conversation angloise.

Les vengeurs zélés de l’ancienne orthographe traitoient leurs raisons de démonstration morale ; mais leurs adversaires ne les jugeoient pas même une simple preuve. Ils les réfutèrent pour la plupart avec succès. Quant à cette raison qu’on croyoit sans réplique, qu’il faudroit jetter au feu les meilleurs livres comme devenus inutiles par la nouvelle orthographe, ils répondirent que pour remédier à cet inconvénient, on n’avoit qu’à les faire imprimer de nouveau.

Cette dispute développa de part & d’autre le caractère ardent & l’impolitesse de quelques écrivains : mais il y en eut pourtant qui s’y engagèrent avec modération, & qui voulurent rapprocher lès deux partis. Le père Buffier, Rollin, & M. Restaut, prirent un sage milieu. Ils parurent également éloignés de respecter superstitieusement l’usage, & de le heurter en tout. L’orthographe pour laquelle ils se déclarèrent, est une orthographe raisonnée. Un cas, disent-ils, où il seroit ridicule de changer la manière usitée d’écrire, c’est lorsque des mots, ayant un même son, ont pourtant une signification opposée, comme poids, poix & pois, ville, & vile, qui sont toutes choses différentes. Il n’est pas douteux qu’il ne faille marquer aux yeux les différences que l’on ne peut faire sentir à l’oreille. Suivre la raison & l’autorité, voilà, selon les écrivains les plus judicieux, la règle la plus sûre par rapport à l’orthographe. Cette règle dit tout, & condamne le pédantisme & toute affectation.

Il semble que cette dispute eut dû être étouffée dans sa naissance. Pour décider la question agitée il n’y avoit qu’à consulter nos grands dictionnaires François : leur orthographe devoit faire loi ; mais ils n’en ont point suivi d’uniforme.

Richelet a retranché de plusieurs mots les lettres qui ne se prononcent point. Il a substitué le petit i à l’y grec, excepté dans les mots tout-à-fait grecs : encore ces changemens n’ont-ils pas été conservés dans les éditions de son dictionnaire, faites après sa mort. Dans ceux de Furetière, de Trévoux & de l’académie Françoise, l’ancienne orthographe est communément employée. On n’a rien dit de plus sensé que ce qu’on trouve dans la préface de ce dernier dictionnaire en parlant de la contestation sur l’orthographe. « L’ancienne nous échappe tous les jours ; &, comme il ne faut point se presser de la rejetter, on ne doit pas non plus faire de grands efforts pour la retenir ».

Le changement dans toute matière a des attraits : de même qu’on a changé en grande partie l’orthographe, on a aussi essayé de substituer aux notes ordinaires de la musique d’autres signes ; inventions dont les auteurs n’ont pas été bien reçus du public, & qui les en ont même fait mépriser dès qu’elles ont paru.

Si des contestations élevées au sujet de l’orthographe, nous passons à celles qu’à suscitées la prononciation, nous verrons encore les grammairiens divisés. L’impos­si­bilité de sçavoir comment il saut prononcer la plupart des mots latins, & les idées, à cet égard, des modernes lati­nistes mirent autre­fois en combus­tion l’univer­sité de Paris & le collège Royal. De serviles compi­lateurs de phrases, d’une langue qu’on a bien de la peine à entendre, plus amateurs des mots que des choses, osèrent se donner pour des oracles en fait de pronon­ciation. Mais nonobstant l’infail­libité que chacun s’attri­buoit, ils ne furent pas moins en guerre pour sçavoir de quelle manière on pronon­ceroit les deux mots quisquis & quanquam. L’université de Paris vouloit qu’on prononçât kiskis, kankam. Quelques profes­seurs du collège Royal, nouvel­lement établis, jaloux de se faire un nom dans le monde latin, étoient d’avis contraire. Ils opinoient fortement pour qu’on prononçât quisquis quanquam. Cette dernière pronon­ciation étoit alors une nouveauté. La Sorbonne la crut dangereuse pour la religion & pour l’état : elle anathématisa quiconque ne se conformeroit point à la prononciation d’usage dans les écoles.

Les professeurs royaux se moquèrent de pareilles censures. Ils prononcèrent le Latin comme ils crurent devoir le faire, & engagèrent à un coup d’éclat un jeune bachelier, plus ardent encore qu’eux pour la nouvelle prononciation. Cet abbé, au mépris des ordres réitérés de la Sorbonne, prononçoit partout avec affectation quisquis & quanquam. Il fut bientôt cité au tribunal de la faculté de théologie, qui voulut le dépouiller du revenu de ses bénéfices. Appel sur le champ de la part de l’abbé au parlement : l’affaire alloit devenir sérieuse ; mais les professeurs royaux, engagés d’honneur à ne pas laisser condamner le plus zélé défenseur de leur opinion, allèrent en corps à l’audience, représentèrent avec éloquence à la cour l’injustice des procédés de la Sorbonne. Le parlement eut égard à la prière, & à la qualité des supplians. Il rétablit l’abbé dans tous ses droits & laissa chacun libre de prononcer le Latin comme on voudroit. Cela rappelle les disputes des jésuites & de l’université sur la prononciation de la langue Grecque qui ont été fort loin, & qui ne sont pas encore finies.

La prononciation de la langue Françoise à causé un plus grand nombre de contestations : il s’en élève chaque jour : plusieurs ne sont pas aisées à terminer. Par exemple, est-il dans la règle de ne pas faire sentir, ou de prononcer avec affectation en chaire, au barreau & sur le théâtre, le s final des noms, & le r final des verbes dont l’infinitif est terminé en er ou en ir sous prétexte que cette pratique donne plus de dignite & d’énergie à la prononciation ? Est-il vrai que les gens qui parlent bien prononcent les mots terminés par une consonne articulée tels que rival, desir, mer, comme s’il y avoit rivale, desire, mere ; en sorte qu’on put ranger ces mots parmi les rives féminines ? Quelque sentiment qu’on embrasse pour ou contre, on ne manquera jamais de partisans & de raisons.

Le moyen de sçavoir à quoi s’en tenir c’est d’aller à la source, de consulter les gens de cour, & les gens de lettres. En général, il nous manque un bon traité de prosodie, c’est à l’académie Françoise à nous en donner un aussitôt qu’elle aura terminé son grand dictionnaire. Tous les ouvrages qu’on a publiés jusqu’à présent sur cette matière, sont insuffisans & trop bornés.Ce que nous avons de mieux, c’est l’ouvrage de M. l’abbé d’Olivet, qui n’est encore qu’un très-petit essai.

Il est ridicule que des gens instruits d’ailleurs se fassent un crime de la moindre faute contre la prosodie Grecque & Latine, & qu’ils négligent la prosodie Françoise.» Il est encore moins permis à un homme du monde de l’ignorer : une belle prononciation annonce une personne bien élevée ; elle prévient en faveur d’une femme, autant & même plus que la figure & les habillemens.

Augustin Simon Irail (abbé), Querelles littéraires, ou mémoires pour servir à l’Histoire des Révolutions de la République des Lettres, depuis Homere jusqu’à nos jours. Paris, 1761.

On trouvera un autre extrait du savoureux ouvrage du père Irail ici, sur l’attitude de vénération sans réserve du passé et la démarche qu’il recommande d’adopter à son propos.

20 février 2009

« Tout doit sur terre mourir un jour. Mais la musique vivra toujours. »

Classé dans : Musique, Photographie — Miklos @ 23:13

«« La musique est perdue ! » écrivait, en 1704, Benedetto Marcello, musicien de génie, dont les ouvrages démentaient l’opinion. Contemporain d’Alexandre Scarlatti, prédécesseur de Pergolèse, de Leo, de Jomelli, il assistait, sans le savoir, à la naissance de la musique dramatique, et se croyait appelé à prononcer son oraison funèbre.

« La musique se perd ! » disait en soupirant Rameau, qui ne se doutait guère que, malgré ses efforts, elle n’existait point encore, en 1760, dans le pays où il parlait ainsi.

« La musique se perdra ! » s’écrient de nos jours de vieux amateurs, plus sensibles aux souvenirs de leur jeunesse que satisfaits des innovations dont ils sont les témoins, et certains musiciens qui ne peuvent se dissimuler que déjà leurs ouvrages subissent le sort qu’ils prédisent à l’art. Avant d’examiner ce que ces déclamations ont de réel ou d’exagéré, remarquons qu’il y a quelque chose de consolant dans leur progression décroissante, et qu’en la continuant on arrivera sans doute à la conviction que la musique ne se perdra pas.

Cet art ne s’est formé que lentement. Purement mécanique d’abord, il a suivi dans ses progrès les perfectionnemens de méthode des chanteurs, des instrumentistes et des écoles. Apres chaque révolution, on croyait qu’on avait atteint le but, et qu’il n’y avait rien au delà. Mais il y avait loin des drames de Scarlatti, composés d’airs et de récitatifs, qui n’avaient pour accompagnement que deux violons et la basse, aux compositions formidables de nos jours, hérissées de chœurs et de morceaux d’ensemble, que renforce encore le luxe de nos bruyans orchestres. Il y avait peu de rapports entre les douces et simples cantilènes de Pergolèse ou de Leo et les tours de force qu’exécutent maintenant les chanteurs. Les unes se distinguaient par la suavité du chant, le naturel de l’expression et la pureté d’harmonie ; les autres se font remarquer par des combinaisons d’effets dont on ne pouvait avoir d’idée vers le milieu du dix-huitième siècle. On allait du simple au composé : cette marche est naturelle. Jusqu’à ce qu’on fût arrivé aux limites de nos facultés sensitives et intellectuelles, chaque pas qu’on faisait dans l’art était une conquête, car on ajoutait quelque chose à ce qu’on possédait déjà. C’est ainsi que tous les degrés ont été franchis en Italie, depuis Carissimi jusqu’au maître de Pesaro; en Allemagne, depuis Keiser jusqu’à Mozart; en France, depuis Cambert jusqu’à Boieldieu.

La musique vit d’émotions. Celles-ci sont d’autant plus vives qu’elles sont plus variées. Elles s’usent promptement, parce que, l’usage de cet art étant habituel, le besoin de nouveauté s’y fait sentir plus souvent que dans tout autre. De là l’intérêt qu’on prend à ces révolutions et l’enthousiasme qu’elles excitent. De là aussi les regrets de ceux qui considèrent les formes auxquelles ils sont accoutumés comme les seules admissibles, et ces exclamations : la musique se perd ! la musique est perdue ! qui signifient seulement que la musique a changé de forme.

Ce n’est pas qu’il n’y ait des choses fort regrettables dans ce qu’on abandonne quelquefois par amour pour la nouveauté. Le vrai moyen d’enrichir l’art serait de conserver tous les styles, toutes les formes, tous les procédés, pour en faire usage à propos : mais la raison est pour peu de chose dans nos sensations ; les hommes cherchent franchement le plaisir, et ce n’est pas leur faute s’ils n’en éprouvent point à ce qui ravissait leurs pères ; il faut que la mode ait son règne. Le goût dominant fait souvent, il est vrai, appliquer le style qui est en vogue à des objets qui sont peu susceptibles de le recevoir. Ainsi l’excès des fioritures, dont on accable aujourd’hui les situations les plus dramatiques, nuit à la vérité, même de convention, qu’on veut au théâtre. Les mouvemens de valse, les crescendo et tous les brillans hochets du jour, ajustés au jeu de l’orgue et à la musique sacrée, comme ils le sont maintenant en Italie, produisent des contresens monstrueux, et changent l’église en guinguette. Mais la satiété nous délivrera de ces folies dont gémissent ceux que j’appellerais volontiers les connaisseurs, si les enthousiastes ne les nommaient des pédans.» Tous les écarts auxquels la fantaisie peut entraîner ne sont que des anomalies, qui ne prouvent point la décadence générale qu’on a si souvent et si faussement annoncée à la musique. N’avons- nous pas eu l’école de David après celle de Boucher ?

François-Joseph Fétis, « État actuel de la musique en Italie », Revue musicale, tome I. Paris, 1827.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos