Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 octobre 2008

Le bal des voleurs et la danse du feu

Classé dans : Cinéma, vidéo, Danse — Miklos @ 22:18

Un grand salon, élégant et quelconque, années 1960, plongé dans la pénombre. Le mur du fond, vert pomme, est percé d’une très large baie opaque, au centre de laquelle on voit un immense aquarium où évoluent de chatoyants poissons exotiques et qui éclaire quelque peu la pièce ; à chacune de ses extrémités une porte ; entre celle de gauche et la baie, un tableau est accroché ; de l’autre côté de cette porte, perpendiculaires, des étagères vides. On ne peut apercevoir du mur de droite qu’un téléphone accroché au mur et on devine une troisième porte non loin de l’appareil. Un tapis orange rectangulaire est posé en diagonale sur le sol. D’un côté du tapis, un piano à queue et une batterie de jazz, de l’autre un long canapé bleu aux coins carrés y est disposé, parallèle au mur. Le même se retrouve au coin avant gauche du salon. Une silhouette mince, toute de noir vêtue, s’introduit subrepticement par l’une des multiples portes. Elle regarde attentivement autour d’elle pour voir s’il n’y a aucun danger, puis se dirige vers le tableau. Elle le soulève ; elle essaie d’ouvrir le petit coffre fort qui s’y dissimulait, mais un bruit la dérange. Elle raccroche le tableau tant bien que mal, saute sur le piano, saisit la lampe qui y était posée et s’immobilise, telle une cariatide. C’est un autre voleur qui vient d’apparaître et qui tentera, lui aussi, de s’approprier le contenu convoité. Mais il devra se cacher derrière le sofa de gauche, lorsque qu’un troisième personnage entre…

Ce bal silencieux, chassé-croisé d’un nombre indéfini d’ombres sinueuses, est le prélude de Comedy (première partie), spectacle créé par le chorégraphe Nasser Martin-Gousset au Théâtre de la Ville. Les voleurs s’éclipsent, la pièce s’illumine, quatre musiciens entrent et commencent à jouer du jazz et de la variété sixties – Brubeck, Desmond, Mancini, Legrand… – tandis que reviennent les visiteurs du soir en grande tenue, cette fois, l’hôtesse, un garçon serveur… Ils se coupleront et se découpleront, s’agglutineront, danseront – on remarquera de très beaux pas-de-deux négligemment tendres entre deux des hommes – discuteront, trépideront, s’enivreront de champagne (et notamment le serveur), s’affaleront sur les sofas ou sur le sol, avec élégance et d’un air faussement détaché – après tout, chacun souhaite subtiliser le contenu du coffre, objet de leur convoitise. Au cours de cette party déjantée mais maîtrisée et réglée comme du papier musique, ils passeront dans la pièce arrière et l’on verra alors leurs silhouettes dessiner sur la paroi du fond une pantomime merveilleuse d’apparitions, de disparitions et de transformations, où, se trucidant mutuellement, ils se suivront transpercés à la queue leu leu comme ces misérables dans La Parabole des aveugles de Breughel. L’éclairage – partie intégrale de la magie de ce spectacle – transformera plus tard les couleurs du salon, de ses meubles et de ses personnages en une étrange symphonie de gris. On en sort avec des bulles dans la tête et le sourire aux lèvres, et on attend impatiemment la seconde partie.

Par une étrange synchronicité, on a retrouvé les couleurs, la danse et l’hyperréalisme déjanté le lendemain dans Rumba, le film de, et avec, Dominique Abel et Fiona Gordon, dont on avait adoré L’Iceberg. Le couple Dom et Fiona enseignent l’un la gym, l’autre l’anglais, dans une école années sixties, sans doute, mais dans un milieu plus modeste que celui de Comedy. Ils sont fans de rumba, ont monté un pas-de-deux entraînant, et vont participer au concours communal. Une scène cocasse parmi d’autres : partis en retard, ils se changent en habits de scène tout en conduisant leur petite voiture dans des chemins de campagne, évitant tracteurs et négociant les lacis de la route. De catastrophe en catastrophe – suicide raté de Gérard causant un accident de voiture où Dom perd la mémoire et Fiona une jambe, incendie de leur maison (causé par Fiona, qui, dans l’Iceberg était obsédée par la glace et le froid…) – ils se perdront l’un l’autre pendant un temps mais jamais le sourire ni le goût de vivre. Dom sera recueilli par Gérard, Fiona le retrouvera un an plus tard (Gérard tentera évidemment de se resuicider, en se jetant à la mer une bouée autour du corps).

Là comme dans L’Iceberg, les protagonistes qui se cherchent se croisent et se frôlent sans s’apercevoir, ne parlent que peu – on n’est pas loin de Tati, de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, tradition dont ils sont de très dignes représentants. C’est une chorégraphie tout aussi précise et déjantée que celle de Comedy – mais qui n’exclut pas des plans fixes qui, eux, rappellent Magritte –, qui exprime une profonde tendresse, retenue et sans sentimentalisme. On se souviendra par exemple du moment où l’on voit les deux handicapés, Fiona dans son fauteuil roulant et Dom l’amnésique assis par terre derrière elle dans un parking, devant un mur sur lequel se projettent leurs ombres ; soudain, celles-ci s’animent, et reprennent leur pas-de-deux sur le mur, tandis que les deux personnages sont assis, immobiles. Comment ne pas être attendri par ce film pudique et émouvant, qui relate, finalement, l’histoire d’un couple qui, au-delà des épreuves quasi initiatiques et des transformations irrémédiables de l’un et de l’autre, reste soudé ?

14 août 2008

Portraits de femmes

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Photographie — Miklos @ 23:55

Françoise Sagan est morte dans l’oubli, et seule ou presque : aucun proche à ses côtés – même son fils n’avait pas attendu à l’hôpital qu’elle rende l’âme1 –, il n’y avait que sa Céleste Albaret. Toute sa vie d’adulte – telle qu’elle se reflète du moins dans le film éponyme que Diane Kurys lui consacre – a été une « solitude en commun », accompagnée qu’elle était d’une horde de profiteurs attirés par sa renommée et sa fortune et qui disparurent aussi vite que l’une et l’autre. Très peu de vrais amis, les plus proches ayant été son frère et Jacques Chazot, et sa compagne de longue date, la styliste Peggy Roche : ceux-là l’ont réellement aimée.

Le portrait qu’en fait le film est intéressant, mais n’attire pas réellement la sympathie pour le personnage ni même de l’admiration pour son (indéniable) talent : si jusqu’à sa percée extraordinaire avec Bonjour tristesse en 1954, c’était une jeune fille pétillante et radieuse, le reste de sa vie est présenté dans le film surtout comme une longue déchéance dans le jeu, les voitures, l’alcool, la drogue et l’autodestruction. À l’instar d’un James Dean – qui, lui, est mort dans la fleur de l’âge, jeune et beau – ou d’un Serge Ginsbourg, c’était une flambeuse : elle aura grillé, telles les cigarettes qui collaient à sa lèvre, son argent et sa santé – sa vie, finalement – dans une insouciance maladive et un tourbillon incessant interrompu uniquement par l’écriture, s’entourant d’« amis » plus, semble-t-il, pour meubler sa solitude et son ennui que par réelle générosité. Les écoutait-elle vraiment, même ses plus proches ? Sa lucidité désabusée et son humour ne semblaient se manifester que dans son œuvre.

Le principal atout du film est le jeu de Sylvie Testud, qui donne une image criante de vérité de la Sagan telle qu’on l’aura vue dans les médias. On a aussi remarqué Jeanne Balibar (dans le rôle de Peggy). Pour le reste, il est relativement mal fagoté : anachronisme2, personnages qui disparaissent au fil du temps sans que l’on sache ce qui leur est arrivé, et, cerise sur le gâteau, la scène finale, qui suit celle de sa mort dans la déchéance physique et la solitude même dans la salle du cinéma (moins d’une dizaine de spectateurs) : elle se matérialise, jeune et belle, aux côtés de son fils, au bord de la mer, pour échanger les deux phrases qui expliqueraient la distance qui les a toujours séparés. Fondu sur un beau coucher de soleil sur la mer, tout pour faire oublier ce goût de cendres froides et de mégot écrasé que laisse cette triste fin. Plus kitsch que ça tu meurs.

oOo

Si on connaît surtout ses photos pour les couvertures de Vanity Fair, de Vogue ou de Rolling Stone, les splendides portraits souvent monochromes de femmes et d’hommes d’Annie Leibovitz n’ont rien de kitsch, elles, même lorsqu’elles en empruntent les codes. Elles évoquent, tour à tour, la statuaire gréco-romaine (William Burroughs en profil, sculptural, rappelle des têtes vues au musée archéologique de Naples), les plus singuliers portraits de la Renaissance italienne (visages impassibles mais si expressifs de la nature profonde de l’être photographié, dont certains détails – visage, mains – jaillissent du sein d’un chiaroscuro qui en fait ressortir l’essence, sur fond sfumato) ou les chefs-d’œuvre de la photographie du xixe siècle. Elles dépassent même ce qu’en dit Schopenhauer, cité par Susan Sontag dans son fameux livre On Photography (1973) :

That the outer name is a picture of the inner, and the face an expression and revelation of the whole character, is a presumption likely enough in itself, and therefore a safe one to go on; borne out as it is by the fact that people are always anxious to see anyone who has made himself famous. . . . Photography . . . offers the most complete satisfaction of our curiosity.

car elle en fait parfois ressortir aussi l’insondable, le mystère. On regarde, on scrute, on est fasciné ; on croit se saisir de la vérité du sujet, mais elle échappe finalement. Photography is … a way of seeing. It is not seeing itself. …Of one thing we can be sure about this distinctively modern way of experiencing anything: the seeing … can never be completed. There is no final photograph, écrira Susan Sontag. La mise en scène (« en situation », dirait-on) de Leibovitz est, tel un bon décor de théâtre, ce qui souligne cette essence : la Reine Elizabeth sur fond crépusculaire qui illustre la fin d’un long règne, voire d’une dynastie, George Bush en position de cowboy texan au milieu de son cabinet, le tout ressemblant à un portrait d’une famille mafieuse – la photo d’Annie Leibovitz est éminemment politique, grâce, principalement, à Susan Sontag –, Cindy Crawford nue habillée d’un serpent sur fond de feuilles exotiques telle Ève au paradis – un paradis quelque peu sulfureux –, Leonardo DiCaprio, un cygne blanc autour du cou, si innocemment pervers, la silhouette de l’architecte Philip Johnson dans sa maison de verre, l’humour de Whoopie Goldberg immergée dans sa baignoire blanche pleine de mousse blanche dans une pièce blanche, et surtout Susan Sontag – à peine visible, ce n’est que la légende de la photo qui l’identifie – au seuil du long, profond et étroit passage sombre qui mène sur Petra, éclatante sous la lumière. Pour ceux qui ne sauraient décrypter, Leibovitz explique :

When I made the picture, I wanted her figure to give a sense of scale to the scene. But now I think of it as reflecting how much the world beckoned Susan. She was so curious; she loved art, architecture, history, travel, surprises. The photo epitomizes all of that…. She knew so much, but she always wanted to find out about something she didn’t know before. And if you were lucky, you were with her when that happened.

Les photos qu’elle a prises de Susan Sontag dans leur intimité qui interpellent : quelle est la limite entre le privé et le public ? Pourquoi la photo de John Lennon nu accroché à Yoko Ono ou de Demi Moore nue et enceinte ne sont-elles pas choquantes, tandis que celles de Susan Sontag dans son bain, la poitrine droite visible, la main couvrant le côté gauche – on comprend qu’elle a subi une ablation – l’est-elle pour certains ? Pourquoi celles de Susan Sontag malade, puis morte, choquent-elles, quand les portraits et les moulages de morts ont existé de tous temps, quand les corps étaient exposés lors des veillées funéraires ? Il est de fait que notre société ne veut pas voir la pauvreté, la maladie, la vieillesse et la mort quand elles sont bien réelles (mais ne se prive pas de glorifier la violence et les tueries au cinéma…), comme pour retarder une inévitable contagion – ce dont parle d’ailleurs Susan Sontag dans Illness as Metaphor (1977) – et invente crécelles, sanatoriums, maisons de retraite ou hôpitaux de long séjour pour éloigner ceux qu’on gardait autrefois chez soi.

Ce dévoilement de l’intime n’est ni du voyeurisme de la photographe ni de l’exhibitionnisme de son sujet. Dans un article du New York Times publié à l’occasion de la sortie de son livre de photos en 2006, Annie Leibovitz s’explique brièvement à ce sujet – les photos parlent pour elles-mêmes, dit-elle :

Every single image that one would have a possible problem with or have concerns about, I had them too. This wasn’t like a flippant thing. I had the very same problems, and I needed to go through it. And I made the decision in the long run that the strength of the book needed those pictures, and that the fact that it came out of a moment of grief gave the work dignity. . . . You don’t get the opportunity to do this kind of intimate work except with the people you love, the people who will put up with you. . . . They’re the people who open their hearts and souls and lives to you. You must take care of them.

Il n’est pas étonnant, finalement, que l’exposition se close par deux immenses photos prises dans Monument Valley. Annie Leibovitz ne dit-elle pas de Susan Sontag : I had great respect and admiration for her, and I wanted to make everything possible for her, whatever she needed. I felt like a person who is taking care of a great monument.


À voir :
• le site de la Fondation Susan Sontag 
• le champion olympique de natation Michael Phelps en sirène, par Annie Leibovitz.

1 Selon le film, ils n’avaient été proches que pendant son enfance. Ce n’est pas ce qu’il laisse entendre dans un entretien donné en janvier.
2 Selon le film, elle aurait visité pour acheter la maison en Normandie peu après Bonjour tristesse, publié en 1954. Or sur une table dans l’une des pièces on aperçoit Aimez-vous Brahms…, qui date de 1959. Ou alors, c’est le passage du temps qui est mal représenté dans le film.
3 Ces temps révolus sont récents : il suffit de revoir le beau film de René Clément, Jeux interdits (1952), dans lequel les « vieux » vivent et meurent chez leurs descendants dans les années 40.

13 mai 2008

Décès de l’artiste Robert Rauschenberg

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts — Miklos @ 17:46

« Peintures, sculptures, collages, performances, scéno­graphies, choré­graphies, décors et costumes de théâtre… : Robert Rauschenberg peut être considéré comme le précurseur de prati­quement tous les mouvements artistiques de l’après-guerre depuis l’expres­sionnisme abstrait américain. » C’est ce que le Centre Pompidou écrivait au sujet de ce créateur, à l’occasion de l’exposition qu’il lui avait consacré du 11 octobre 2006 au 15 janvier 2007. On vient d’apprendre son décès à l’âge de 82 ans.

9 décembre 2005

Je ne suis pas Catherine Deneuve

Classé dans : Cinéma, vidéo, Théâtre — Miklos @ 3:31

J’étais encore un adolescent romantique vivant à l’étranger quand j’ai vu Belle de Jour de Luis Buñuel. Je ne me souviens que de Catherine Deneuve, de l’effet qu’elle m’a fait alors : celui d’un glaçon brûlant et d’une perfection dépravée, celui d’un secret insondable et d’un mystère noir. Sous son halo blond cendré, je devinais Lilith. Ce n’est que bien des années plus tard que je réalisai que derrière cette « beauté façonnée de mystères nombreux (…) elle était simplement, pour sa part, un sphinx sans secret »1. Puis il me sembla percevoir un côté dur et impatient, hautain voire méprisant. J’étais tombé en désamour.

Si Geneviève la brune se prend pour Catherine Deneuve, dans la pièce de théâtre Moi aussi je suis Catherine Deneuve de Pierre Notte2, c’est pour tenter de dissimuler, sous l’image de ce personnage froid et tout puissant, sa solitude affective et résister à la pression infantilisante de sa mère. Marie, sa sœur, interprète devant un public imaginaire les chansons que leur mère avait chantées au Québec avant son mariage, ne se remet pas du suicide de son petit ami, et se taillade les bras pour se sentir exister autrement qu’en tant que clone du passé de leur mère. Le frère ne parle pas, à l’instar du père qui avait vécu puis était parti sans mot dire, et tire des balles dans le mur de son appartement comme pour percer son enfermement. Et la mère, dans tout ça ? Sa carrière – et donc sa vie – s’est arrêtée quand elle s’est mariée et a eu ces enfants qu’elle ne désirait pas vraiment, mais qu’elle aime, à sa façon, et souffre de les voir se détruire, pour elle, à cause d’elle. Aigrie, autocrate et rigide, elle exerce un rituel figé depuis vingt ans, cuisine les mêmes plats, lance vigoureusement les mêmes remarques à ses enfants qui ont grandi sans qu’elle le remarque, « pour leur bien », phrase qui n’a plus de sens : elle ne sais pas ce dont ils ont besoin.

Cette famille perdue, blessée, hystérique, qui ne se fait pas de cadeaux, est campée avec beaucoup de talent, de violence affichée et de tendresse retenue, par ce petit groupe d’acteurs, dans une mise en scène hiératique, qui fait ressortir les côtés archétypaux de cette famille si commune et si extraordinaire enfermée dans une répétition sans fin. L’issue ? l’amour ou la mort. La mise en scène, simple et ingénieuse, permet de voir la famille sous tous ses angles. Le texte, d’une ironie décapante, manie le contrepoint d’une façon souvent musicale lorsqu’il tisse dans une dentelle complexe deux monologues parallèles qui ne sont pas sans rappeler ceux des pièces absurdes d’Ionesco, et permet de se distancier quelque peu de ce qui serait autrement bien plus insoutenable. Les chansons – de Marie et parfois des autres – illustrent à leur façon mélancolique et douce ce drame de la folie ordinaire.


1 Oscar Wilde : Le Sphinx sans secret.
2 Au Théâtre Pépinière-Opéra, Paris. édité dans la collection Quatre-Vents à l’Avant-scène Théâtre.

18 mars 2005

À ceux qui aiment le baroque…

Classé dans : Théâtre — Miklos @ 1:21

Après Paris, ce Don Juan sera joué successivement, en avril, au  Centre dramatique national de Sartrouville (Yvelines) du 19 au 21, à la Comédie de Reims du 27 au 30, en mai à la Faïencerie de Creil (Oise) le 4, au Théâtre de la Croix Rousse de Lyon du 10 au 21, à la Maison de la Culture de Bourges les 25 et 26 mai, à la Scène nationale de Dunkerque du 31 mai au 3 juin et à Montpellier du 1er au 3 juillet.Allez, courrez voir El Don Juan d’après Tirso de Molina (auteur de plus de quatre cents pièces !), mis en scène par le très génial Omar Porras, et qui se donne au Théâtre de la Ville à Paris jusqu’au 25 mars. On ne saurait trop remercier cette salle de nous avoir amené ce talentueux colombien, directeur du Teatro Malandro en Suisse romande, dont on a pu y voir récemment La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt et L’Histoire du soldat d’Igor Stravinski et Charles-Ferdinand Ramuz, spectacles merveilleux dont j’avais parlé ici précédemment.

C’est une féerie jubilatoire et dramatique, authentiquement baroque à tous égards, à laquelle vous aurez la chance d’assister. Tout d’abord, le texte : revenant d’abord aux sources, Marco Sabbatini et Omar Porras se sont basés sur la pièce Le Trompeur de Séville ou Le Convive de pierre que Tirso de Molina a écrite vers 1625, pour y broder, à l’instar des créateurs de l’époque baroque, une fantaisie qui intègre des éléments tirés d’autres pièces sur le personnage tragique de Don Juan : de Molière, bien évidemment (Mes gages, mes gages !) mais aussi d’autres auteurs moins connus ou quasiment oubliés ; ils n’ont pas hésité, pour notre plus grand plaisir, à y rajouter quelques anachronismes discrets et particulièrement drôles. L’intrigue se passe, au début, en Italie, où Don Juan, se faisant passer pour le duc Octavio, séduit Doña Isabella, et d’où il doit s’enfuir par la mer vers l’Espagne, où il continue ses ravages amoureux, pour finir en enfer.

À l’instar de la commedia dell’arte, les acteurs sont, à l’exception de Don Juan au visage nu (quelle ironie pour ce grand dissimulateur…) masqués à demi-visage ce qui accentue leurs traits comme dans des tableaux grotesques d’Arcimboldo, grimés et habillés à l’ancienne — à l’exception, ici comme dans le texte, d’un anachronisme drôlatique, lorsque Don Juan s’enfuit déguisé en femme fatale, avec talons hauts, robe dorée, lunettes de soleil et perruque en plumes jaunes — dans une explosion de couleurs qui n’aurait pas déplu à un Christian Lacroix. Leur démarche, qui tient parfois du grotesque et du comique forain, illustre de façon splendide cette danse vers la mort que relate cette pièce tragique.

Omar Porras : L’invention de ce mythe me plaît, mais aussi le type de théâtre qui le porte: un genre de capes et d’épées conjugué au théâtre médiéval des auto sacramentales, qui met en question la religion. Tirso de Molina est plus dionysiaque que Molière, plus cathartique. Et puis il touche à la culpabilité et à la liberté de choisir, non seulement de don Juan, mais aussi des victimes. Comme Faust ou Quichotte, don Juan est un voyageur. Il tire profit de son titre de noblesse pour pénétrer et dévoyer les traditions de cultures éloignées de la sienne. Ce n’est pas le séducteur qui est intéressant, c’est le conquérant, l’envahisseur, qui voyage à travers son plaisir pour se saisir de l’instant et braver jusqu’à Dieu. Et puis j’aime son valet Catherinon.Car c’est de cela qu’il s’agit, du long parcours de ce Don Juan, insensible, survolté et pourtant atone, inconscient mais habile, égoïste, puéril et charmeur, qui passe d’une conquête à l’autre pour se convaincre qu’il existe et arrêter le temps pour éviter la mort, seule chose qu’il redoute, laissant des cœurs brisés et des cadavres sur son passage, pour terminer, dans son geste de défi suprême à Dieu, dans une chute en enfer très brièvement illustrée ici par sa pendaison au-dessus de ses victimes, la tête vers le bas — fin ambiguë, une des nombreuses touches contemporaines dans cette lecture de cette pièce toujours actuelle. Son fidèle Sganarelle (nom pris dans la pièce de Molière), touchant par son attachement indéfectible à son maître qui ne fait que se servir de lui, est joué avec grand brio par Omar Porras en personne, qui, comme d’ailleurs les autres acteurs, se fond tellement bien dans son personnage (comme il l’avait fait lorsqu’il avait joué le rôle de la Vieille dame, dans la pièce de Dürrenmatt), qu’on ne voit pas l’acteur mais le personnage ; c’est lui, d’ailleurs, qui établit le contact le plus fort avec le public, qu’il interpelle, qu’il descend voir et toucher, et avec lequel il joue, comme il était d’usage à l’époque (Shakespeare dans ses tragédies le faisait bien aussi). Les autres acteurs interprètent plus d’un rôle, homme ou femme, à l’instar des conventions théâtrales de ce temps-là ; ainsi, Camille Figéréo est, successivement, la nourrice de Don Octavio, le Roi de Castille puis une paysanne, tandis que Philippe Gouin, Don Juan Tenorio, est une femme fatale très élégante et convaincante. Mais les masques et le jeu font qu’on n’y pense même pas, et ce n’est qu’en lisant la distribution qu’on le remarque avec une surprise amusée.

Les décors sont à la hauteur du reste : petits et légers pour ceux qui sont introduits et ôtés par les acteurs, immenses pour ceux qui sont manipulés par une mécanique invisible, tous chatoyants et luxurieux, ils reforment constamment l’espace, suggérant, tour à tour, en quelques traits la salle du trône, la mer en tempête ou le village où se tient un mariage. Jeux de lumière, feux d’artifice, tout se combine en un spectacle baroque et merveilleux, joyeux et triste, qu’illustre une musique, elle aussi prise ici et là : on y entendra même deux mesures de Carmen de Bizet, si brèves qu’on aura juste le temps de les reconnaître et à peine de commencer à sourire qu’elles se métamorphosent déjà en une autre musique, à se demander si on a bien entendu.

Allez-y, courrez voir cette pièce, vous ne le regretterez pas. Ce n’est pas un baroque de pacotille ou vulgaire, c’est le baroque le plus authentique possible, celui d’Ainsi va le monde (1700) de William Congreve, des Liaisons dangeureuses de Choderlos de Laclos ou de Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway (mais sans leur profondeur psychologique, qu’on trouvera déjà dans la pièce de Molière), celui de la fête permanente et des grandes peurs de ce temps-là et maintenant du nôtre, des jeux pervers et de la magie raffinée pour les adultes auxquels il arrive de rire comme des enfants, celui de ce théâtre d’ombres et de lumières, de cette comédie qu’est la vie et de sa fin inéluctable.

À lire :

  • Un entretien avec Omar Porras.
  • Un article sur la pièce et sur le théâtre de Porras.
  • The Blog of Miklos • Le blog de Miklos