Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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31 décembre 2008

Le 22 à Asnières

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 0:22

« Ce rézeau me retient : ma vie est entre tes mains ;
Vien dissoudre ces nœuds. »

— La Fontaine, Le Chat & le Rat

« Le meilleur moyen de ne pas être dérangé au téléphone, c’est d’être en dérangement. » — Fernand Raynaud

« … je te donnerai, (…) un joli carnet de chèques, avec un crédit de trois mille francs. C’est ça qui est chic, mon petit. Au lieu d’avoir les poches chargées de billon, tu entres dans un magasin, tu achètes ce que tu veux et, au moment de payer, tu détaches un chèque. » — Francis de Miomandre, Écrit sur de l’eau, 1908, p. 189.

Selon les versions anglaise et française de la Wikipedia, le téléphone aurait été inventé par Alexandre Graham Bell dans les années 1860. Lisons pourtant le texte qui suit, paru en 1858 dans L’Année scientifique et industrielle de Louis Figuier, qui mentionne une invention datant de 1842 :

Il faut donc chercher, pour ce cas [les besoins de la communication en mer], un autre genre de signaux, un moyen de transmission du son dont la portée soit très-considérable. Remettons au jour, s’il-le faut, le téléologue des anciens, qui transportait le son à de prodigieuses distances, et que les Phéniciens et les Carthaginois; ces peuples essentiellement navigateurs, avaient emprunté aux Égyptiens. Demandons à notre puissante industrie de composer, avec l’air comprimé ou la vapeur, un instrument sonore que l’on pourrait appeler le téléphone. (…)1. L’agent de transmission une fois trouvé, tous les cas sont prévus, toutes les difficultés sont levées (…).

C’est la note de bas de page qui est particulièrement intéressante :

1 Un instrument de ce genre a été imaginé par M. Sudre, et essayé au mois de mai 1842 (…)

Dans un article du National, du 13 mai 1842, M. Gustave Hecquet donnait au sujet de cet instrument de M. Sudre, qui fut essayé dans la salle Herz, les renseignements que nous allons rapporter :

« (…) Cet instrument, que M. Sudre a appelé téléphone, est, sans aucun doute, le plus puissant qu’on ait jamais inventé. (…) Ce formidable appareil est, au surplus, d’un assez petit volume; il n’occupe que peu d’espace, et ne serait d’aucun embarras sur un vaisseau. »

Il ne s’agit évidemment pas du téléphone électrique que nous connaissons, mais le mot a été inventé en 1842, et le commentaire de Louis Figuier, « l’agent de transmission une fois trouvé », était prémonitoire, mais pas dans le sens où il l’imaginait. Voici ce qu’en disait Le Larousse pour tous au début du siècle dernier :

Comme bien d’autres inventions, le téléphone s’est subrepticement introduit dans notre vie quotidienne. Il y prend dorénavant une place prépondérante ; il nous accompagne partout, bien plus qu’un chat domestique ou qu’un chien de compagnie. Il nous sonne, il nous réveille, il nous indique le chemin dans la ville et nous permet de surfer sur le web, il nous propose de jouer tous seuls quand personne ne veut jouer avec nous, il fait office de lecteur Mp3 et de téléviseur ; quand on ne veut y parler, son clavier exerce nos pouces comme ceux des autres primates supérieurs et simplifie enfin notre langue. Il soulage les mamans qui peuvent à tout instant appeler leurs bambins de 7 à 77 ans, il relie à distance et facilite les ruptures. Il est l’appareil photo discret qu’autrefois seuls des James Bond pouvaient s’offrir, il enregistre discrètement une remarque déplacée, il conserve les adresses des amis, des amours et des amants. Bientôt, webcam/visiophone, il téléportera notre regard comme il le fait déjà pour nos voix. Bref, il est le fluide vital de l’homme moderne.

Mais comme dans un autre fluide tout aussi vital – l’eau –, la pollution n’a pas tardé à s’y mettre. Voici un SMS qu’on vient de recevoir du numéro 0630895320 :

Vous avez ete tire au sort a 9h09 et gagnez le CHEQUE n 4748438 ! App le 08997825** pr en connaitre le montant et le retirer !Merci

Pour ceux qui ne le sauraient encore : c’est un genre d’arnaque qui a cours depuis bien plus d’un an : le montant du chèque – pour autant qu’il y en ait un… – sera bien inférieur à celui que vous payerez en appelant le numéro indiqué qui est surtaxé (on le reconnaît à son préfixe 0899 – c’est le plus notoire et cher, mais il y en a d’autres). La seule réaction raisonnable et civique est de le signaler.

Les numéros surtaxés ont fait la fortune des fournisseurs d’accès internet, qui les ont choisis pour leurs lignes de support téléphonique. Cela continue pour certains, malgré la récente loi Chatel : celle-ci requiert que le temps d’attente aux services après vente des opérateurs internet soit gratuit (si l’appel est passé à partir d’une ligne fournie par l’opérateur), mais rien ne les empêche – et ils ne s’en privent pas – de facturer le temps de service, qui peut être fort long. Certains fournissent des alternatives : forums, chats avec un technicien… mais on peut se demander s’ils sont plus efficaces que les appels téléphoniques, sinon comme moyen d’évacuer sa rancœur à l’égard d’un service de qualité parfois douteuse, malgré leur obligation de résultat.

On vient d’en avoir encore un exemple. Une gigantesque panne a affecté une bonne partie du réseau tentaculaire de Free dans la nuit de lundi à mardi : pas de communication avec le reste du monde pendant plus de deux heures, à partir de 0h30. Plus de 120 messages se sont alors échangés entre les usagers frustrés dans le forum de Free consacré au dégroupage jusqu’au retour graduel du service – de lui-même ou non, impossible de le savoir, cette Grande Muette-ci n’ayant pas réagi aux nombreuses questions qui lui étaient posées. N’y avait-il personne à l’écoute, ou était-ce un refus systématique de reconnaître un disfonctionnement de leur service ? La page web de Free destinée à afficher l’état de son réseau a imperturbablement indiqué « aucun problème réseau détecté » durant toute la panne…

Quant au chat avec leurs techniciens, un des malheureux clients a raconté son dialogue laborieux, au petit matin, avec l’« assistance », humains programmés tels des robots à poser des questions-type même après qu’on leur en ait fourni la réponse et à répondre avec une amabilité de rigueur et par formules convenues (« Suivant les informations que vous m’avez communiqué et les constatations que j’ai effectué sur nos outils il s’avère que ce souci et d’ordre général. Nous vous invite de bien vouloir patienter le temps que nos vérifications aboutissent merci de votre compréhension ») pour finalement renvoyer le désespéré vers le site affichant l’état (prétendument excellent) du réseau…

On est curieux de savoir si la stratégie de cavalier seul de Free aura une quelconque influence sur la qualité de l’interopérabilité avec les autres opérateurs. En tout cas, on espère que la qualité de la relation client d’Alice, récemment rachetée par la maison mère de Free, aura une influence positive sur celle de sa grande sœur. Mais de sombres suppressions d’emplois sont prévues. Elles s’accompagnent de doutes voilés émis par certains syndicats sur la capacité de dialogue social de l’acquéreur. C’est dans l’air du temps, et le fond de l’air effraie (titre d’une affiche du Caveau de la République en 1990).

29 octobre 2008

Life in Hell : Made in Italy

« Quand on arrive de France, et que l’on vient de traverser les Alpes de la Savoie, Turin semble une ville italienne ; quand on revient de Naples ou de Rome, on se croirait dans une ville française. Turin, la plus petite des capitales, est peut-être la plus propre et la plus régulière des villes. La plupart de ses rues sont tracées au cordeau et décorées de chaque côté d’édifices semblables. Quelques-unes sont même bordées d’une double rangée de portiques à arcades. » Frédéric Bourgeois de Mercey, « La Galerie royale de Turin », in La Revue des deux mondes, t. 28, 1841.

Le chef d’orchestre s’ennuyait. Il ne dirigeait que d’une main distraite et sans grandes nuances l’orchestre qui n’avait d’ensemble que le nom : les musiciens – peu nombreux, l’œuvre requérant une formation de chambre – devaient s’ennuyer aussi et, ne prêtant pas une attention particulière à leurs collègues, ne brillaient pas par la synchronie de leur jeu. Quant au public, il était tout aussi peu nombreux, la salle aux trois-quarts vide, programme sans doute trop contemporain pour les habitués : c’était pourtant des Danses concertantes que l’orchestre de la RAI était en train d’exécuter (littéralement), mais le nom du compositeur – Stravinsky – fait fuir encore bien des auditeurs près de quarante ans après sa mort.

L’œuvre suivante, le Concerto pour violon de Korngold avait pourtant tout pour les charmer : le néo-romantisme débordant, qui faisait se pâmer la jeune soliste qui possédait une bonne technique et une belle sonorité, mais qu’on s’attendait à se voir liquéfier d’émoi sur la scène quand elle ne se lançait pas dans des trémolos vigoureux (un regain de l’école russe de violon, que Chloë Hanslip avait suivie ?), les leitmotifs insistants limite harcèlement, le réveil de Jeffrey Tate qui se mit à diriger avec entrain, et le bref rappel hypervirtuose et néo-paganinien de John Corigliano… À l’entracte, Anna, Luca et Akbar décidèrent comme un seul homme de ne pas se soumettre aux 45 minutes de la première symphonie de Walton qui s’ensuivait et sortirent de l’auditorium de la RAI. Dommage, l’acoustique y était vraiment excellente, se dit Akbar.

Avant le concert, Anna les avait emmené manger léger – une nécessité après les délicieux repas qui avaient ponctué la conférence – dans un petit restaurant de quartier, Alla Mole, situé via Giuseppe Verdi, comme il se doit pour une soirée musicale. Sa pizza à la roquette méritait non seulement une mention particulière – dont acte – mais de revenir le lendemain soir, ce qu’Akbar n’hésita pas à faire, nonobstant son régime : la pâte fine, élastique, savoureuse et légèrement dorée et croustillante sur les bords, le sel discret à souhait ; une fine couche de mozzarella, des tomates fraîches, des feuilles de roquette et un soupçon d’origan ; chaude et généreuse tout en étant parfaitement digeste, quel plaisir !

Ce restaurant tient son nom du bâtiment qui héberge actuellement le musée national du cinéma à l’architecture aussi singulière que son histoire, et devenu le symbole de Turin : destinée à être une synagogue, la Mole Antonelliana est le fruit du délire de son architecte auquel elle doit son nom (Alessandro Antonelli) dépassant, en budget et en hauteur (113 m, et ultérieurement, 167 m), la commande initiale de la communauté juive (67 m) qui se retira du projet. L’intérieur, vide, est aménagé de façon spectaculaire en cinq niveaux sur le pourtour de l’édifice et propose une très riche histoire du cinéma, les merveilleuses inventions qui l’ont émaillée – les ombres chinoises, les lanternes magiques, la photographie, les chambres obscures, la stroboscopie… – ses metteurs en scène, ses acteurs et ses stars mythiques… Le rez-de-chaussée du musée est une immense salle de cinéma avec deux écrans géants et où trône un immense Moloch, et dont le pourtour consiste en des décors reconstituant des lieux magiques.

Turin n’a pas que la Mole de spectaculaire. On est, après tout, en Italie, et tout y est spectacle : les galeries couvertes, même celles d’immeubles plus récents, sont monumentales (sept à huit mètres de haut), les façades sont monumentales, les places sont monumentales. Les palais sont légions. Les étalages et les devantures – de pâtisseries, de glaces (Akbar préféra celle au parfum de cassate à la ricotta) –, les magasins d’habits, sont des combinaisons chatoyantes et d’une grande élégance. On est dans la mise en scène permanente.

La visite de la La Venaria Reale, à l’origine pavillon de chasse de la famille de Savoie, transformé en un complexe et labyrinthique palais royal, puis abandonné, voire partiellement détruit ou brûlé à diverses époques, et enfin récemment restauré de façon remarquable et agrémenté d’une mise en scène intéressante de Peter Greenaway, a constitué un splendide point d’orgue à ce bref séjour. Guidés par l’historien et le conservateur Andrea Merlotti, un homme passionné et particulièrement bien informé, Akbar et Anna ont traversé avec étonnement et plaisir, en parcourant ce très riche complexe, les quelque mille ans de l’histoire de la Maison de Savoie, celle de ses principaux personnages et de ses États aux frontières fluctuantes au fil des siècles.

Revenu à Paris, Akbar regretta le caffè, la polenta et les autres petits plaisirs quotidiens qu’il avait appréciés durant son séjour.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

18 septembre 2008

Pauvres mouches…

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 8:08

Catherine Millet, autant connue (pas forcément dans les mêmes cercles de lecture) pour ses écrits artistiques que sulfureux, clôt son bel article à la mémoire d’Alain Jacquet, publié cette semaine dans Libération, par « il s’est laissé prendre (…) dans les raies de la constellation du cancer ». D’aucuns qualifieraient cette phrase de lapsus révélateur, mais comme elle en a déjà tant révélé on préfèrera dire que Catherine Millet s’est laissée prendre dans les rets d’un lapsus lazuli.

Quant au site ActuaLitté, une note de lecture consacrée à un récent livre de Pierre Bisiou (on ne soulignera pas les rapports) fait fi de la grammaire, ce qui est un comble pour une chronique littéraire, substituant (en 6e ligne) une 2e personne pluriel du futur (racine+erez) à la 3e personne pluriel du conditionnel (racine+eraient) en confondant le rôle de vous (de complément d’objet direct à sujet), dans une citation d’ailleurs incorrecte. Depuis que ces barbarismes ont été signalés en commentaire, le texte a été corrigé, sans pour autant que le contexte ait été adapté (on y lit toujours « je cite de mémoire défaillante » là où il aurait été charitable de préciser « je cite ce qu’un de mes lecteurs attentifs m’a signalé »).

Mais cessons de faire souffrir ces pauvres mouches, et allons à l’œuvre – photographique ou littéraire, en l’occurrence.

11 septembre 2008

Ça presse

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 1:18

« Les pauvres yeux atterrés se firent violence pour retenir leurs grosses larmes. » — Eugène-Melchior de Vogüé, Les Morts qui parlent, 1899.

« Quotidianum da nobis hodie. »

« Si la presse n’existait pas, il faudrait ne pas l’in­ven­ter. » — Honoré de Balzac, « Les Jour­na­listes. Mono­gra­phie de la presse pari­sienne », in La Grande ville, nouveau tableau de Paris, comique, critique et philo­so­phique, t. 4, p. 87-208, 1843.

Gaudeamus igitur, Google communique sur son entreprise de numérisation en masse de milliards de pages d’articles de presse publiés dans des journaux depuis plus de 200 ans à la surface du globe et de les mettre en ligne indexés. Ils se sont aussi associés aussi avec quelques grands éditeurs de presse (à l’instar du New York Times et du Washington Post) qui détiennent déjà des archives numériques. Ces documents historiques se rajouteront à leur service d’accès à la presse quotidienne actuelle. On rêve des recherches et des découvertes qu’on pourrait y faire…

Entreprise démesurée ? En tout cas, à la mesure de son intention affirmée d’« organiser toute l’information du monde », et ils y mettent les moyens. L’annonce fournit l’adresse du nouveau service en version « beta » (c’est ainsi qu’ils avaient procédé pour le lancement d’autres projets). On peut effectuer des recherches dans les textes (et titres) des articles, la restreindre à une période spécifique, à ne vouloir obtenir que les réponses gratuites – certaines étant fournies par des archives payantes de partenaires du projet. Mais on n’a aucune indication claire du corpus disponible – il s’agit de toute évidence de quelques grands éditeurs américains, de documents juridiques de la Cour suprême (curieuse définition de la presse…) et d’un nombre de journaux nord-américains plus ou moins connus – ni de la période couverte – on retrouve quelques documents (une douzaine parmi les gratuits) datant du XVIIIe s., mais rien de systématique.

On aurait aimé lire les échos de la Révolution française dans la presse américaine de l’époque, mais rien n’est encore entré à ce sujet dans (la partie gratuite de) l’archive. En avançant dans le temps, on trouve trace de Napoléon ; ainsi, la Gazette de Pittsburgh datée du 26 mai 1807 rapporte les revers militaire de « l’invincible Napoléon » (italiques dans le texte) face aux Russes, et ajoute : « When tyrants meet with a reverse of fortune suspicion always haunts them. The invincible Napoleon imputing his want of success to his officers, is said to have accused several of them of treason. His former favorite Duroc is reported to have incurred his displeasure, and to have been sent back to France under an escort of gens d’armes. » À cette époque, le torchon brûlait entre les États Unis et Sa Majesté Britannique : le journal rapporte dans le même numéro que le Président [Jefferson] avait enjoint à un navire de guerre britannique de ne jamais entrer dans les eaux territoriales américaines, et que ce bâtiment avait enfreint à l’interdit.

Contrairement au service de livres numérisés, les contenus eux-mêmes ne sont pas forcément hébergés dans les serveurs de Google : c’est le cas pour les détenteurs d’archives numériques, que Google ne fait qu’indexer et référencer et y fournir l’accès (gratuit ou payant, selon le choix du partenaire). Par contre, Google numérise probablement des microfilms d’autres partenaires, et en héberge le résultat avec des degrés très variables de qualité : pour certains, il identifie de façon assez remarquable les contenus (mot par mot) et la mise en page (les titres), ce qui permet d’en retrouver le contenu, de l’afficher et de s’y déplacer aisément en glissant les pages à l’écran (pour autant qu’elles se soient chargée entièrement). Par contre, on y trouve des pages entières noircies, tachées, déchirées, illisibles et donc souvent inutilisables, comme on peut le voir ci-contre : il est patent que le traitement de masse, automatisé, n’est pas suivi d’un contrôle de qualité. Triste comparaison avec la haute qualité de leur numérisation de livres, et probablement due au fait qu’ici ils n’ont pas utilisé les journaux eux-mêmes mais des microfilms de qualité parfois très médiocre. En théorie, il aurait été utile d’en estimer l’état avant le procédé, et de revenir – si possible – à l’original papier si nécessaire, mais il ne semble pas que cela ait été effectué ; vu l’ampleur du projet, il est peu plausible que cela se fasse, et l’on serait alors condamné, dans ces cas, à accéder à une version dégradée d’une mauvaise photographie de l’original.

Un autre défaut, qu’on a aussi identifié dans leur rubrique de livres numérisés (mais dû probablement à d’autres raisons) est l’indexation incorrecte des dates des documents. Le Victoria Daily Standard daté de 1873 se retrouve classé en 1783, et des milliers de journaux, classés de 1600 à 1699, ont été publiés des centaines d’années plus tard (le Mckenzie River Reflection ne date pas du 10 juin 1664 mais du 10 juin 1994, le numéro de la Tribune qui annonce son édition web n’a probablement pas été publié le 4 janvier 1600…).

C’est donc effectivement une version « beta », et on peut s’attendre à – ou du moins espérer – que la qualité technique des contenus et la couverture des fonds (périodes, pays) s’amélioreront. On ne peut manquer d’établir quelques comparaisons superficielles avec des projets similaires. On se souviendra de l’annonce de la Bibliothèque nationale, le 16/2/2005, de numériser rétrospectivement la presse française couvrant la période 1826-1944, « les archives complètes des quatre premiers [Le Figaro, La Croix, L’Humanité et Le Temps] pourront être consultés sur l’internet dès le début d’année 2006 [… sur] Gallica ». On y trouve effectivement des titres en ligne, mais la consultation ne se fait que par date de parution et en « mode image » : il est impossible d’effectuer une recherche dans le contenu des articles, ce qui revient au mode de consultation des exemplaires papier. Quant à Gallica2, la version « beta » de la BnF, elle annonce bien sur sa page d’accueil « Nouveauté : retrouver les périodiques et la presse dans Gallica 2. Près de 1200 titres de périodiques », mais comment diantre fait-on pour les y retrouver rapidement, les feuilleter ou y effectuer une recherche ? Il semblerait qu’il faille, pour ce faire, aller dans la recherche avancée, cocher « périodique », indiquer son nom dans « titre », puis après quelques autres clics trouver finalement le journal en mode image (une recherche d’un mot très visible dans les contenus n’a rien donné). Pas évident…

Quant au projet de réseau francophone de bibliothèques nationales numériques, « né en 2006 parallèlement à la Biblio­thèque numérique européenne » (qui sera inaugurée sous le nom d’Europeana en novembre 2008), il a révélé au public son prototype de portail lors du Congrès mondial des bibliothèques et de l’information, il y a un mois. Par son entremise, on peut accéder aux documents numérisés par les partenaires ; en ce qui concerne la presse, on y trouve un nombre impressionnant de numéros (133 541 de France, 66 670 du Québec, 3639 du Luxembourg, 1311 de Haïti, etc.). Les documents provenant de France (et de Haïti) sont en fait fournis par Gallica (et non pas Gallica2) dans son interface traditionnelle et portent souvent la mention « Le document que vous avez demandé n’est pas accessible » tout en affichant son contenu… Ils ne sont donc pas (encore) indexés mot à mot, mais uniquement accessibles par date.

D’autres projets sont en cours. On lira ce qu’en dit le New York Times dans son article consacré au projet de Google. En tout cas, nous en sommes encore aux balbutiements de l’accès tout numérique aux archives de la presse. On suivra avec curiosité et intérêt ces divers projets qui se pressent (c’est le cas de le dire) pour être…

© Michel Fingerhut, 1985.

10 septembre 2008

Le silence de la mer

Classé dans : Architecture, Cinéma, vidéo, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 10:11

« To see a world in a grain of sand. »
— William Blake.

« Je m’estime moins qu’un de ces grains de sable,
Car ce sable roulé par les flots inconstants,
S’il a moins d’étendue, hélas ! a plus de temps. »

— Lamartine, L’Infini dans les Cieux.

Le cinéma La Pagode présentait avant-hier en avant-première L’Homme de Londres du grand réalisateur hongrois de l’intemporel Béla Tarr (dont on a admiré Damnation et surtout Les Harmonies Werckmeister). Le Centre Wallonie-Bruxelles inaugurait hier l’exposition Lumières sur Brüsel, consacrée aux talentueux auteurs de bandes dessinées François Schuiten et Benoît Peeters, architectes de la démesure (dont nous avions récemment évoqué certains aspects de leur œuvre).

La caméra de Béla Tarr est-elle l’œil d’un vieil homme fatigué qui parcourt lentement, très lentement, comme épuisé par l’effort nécessaire à tout saisir et à donner sens à ce qui s’offre à son regard et qui ne peut se détacher de la scène même après que les protagonistes l’aient quittée ? Ou est-ce un regard particulièrement attentif à l’imperceptible, au mouvement le plus infime, à ce qui reste longtemps suspendu dans l’air après qu’un événement ait troublé l’espace ? Le film – en noir et blanc – s’ouvre sur une image floue et scintillante ; on entend comme une corne de brume. Après un moment, comme le temps de l’adaptation de l’œil dans la pénombre, on s’aperçoit qu’il s’agit de l’eau dans un port et de la corde d’amarrage  d’un bateau dont la caméra gravira si lentement le long de l’étrave fine comme la lame d’un couteau qui coupe l’écran en deux. Plus haut, un hublot de chaque côté de la proue lui donnera l’air d’un animal étrange – est-ce la baleine des Harmonies Werckmeister (auquel ce film fera une brève allusion, avec la danse des hommes dans le bar du port) ? – puis continuera à glisser vers le pont. On comprendra alors que c’est le regard de Maloin l’aiguilleur de nuit (encore un parallèle, involontaire ou non, avec Janos, le postier des Harmonies, chargé d’aiguiller le courrier vers ses destinataires ?), posté dans sa tour au-dessus de la voie ferrée qui aboutit sur le quai plongé dans la brume et auprès duquel est amarré ce navire qui ne part ni n’arrive et dont on verra sortir, de temps à autre, des voyageurs seuls, une valise à la main, qui s’engouffreront dans le train qui les attend à quelques pas. Quant à la triste et profonde sonnerie qui accompagne cette spectaculaire ouverture, ce sont les premières notes de la très belle et très discrète musique (celle de Miháli Vig, qui a aussi composé celle des Harmonies Werckmeister) qui accompagne le film comme un long soupir, tout en sachant souvent être silencieuse.

L’histoire est somme toute banale : Maloin aperçoit un voyageur jeter subrepticement une valise à un homme à quai, le rejoindre plus tard pour se battre avec lui. L’un tombe à l’eau avec la valise, l’autre disparaît. Maloin retrouve la valise pleine d’argent ce qui bouleverse son quotidien et sa vie très modeste. Il utilise quelques billets pour acheter un boa de fourrure à sa fille, se fâche sans raison avec sa femme. Plus tard, il retrouvera l’autre homme – Brown, l’homme de Londres, qui avait dérobé cette somme à son patron puis éliminé son complice – le tuera, et rendra la valise à l’inspecteur chargé de la retrouver. Celui-ci remerciera Maloin et fourrera quelques billets dans le sac de la veuve de Brown, dont le visage impassible dans sa désolation restera longtemps à l’écran avant qu’il ne s’éteigne.

Ce roman de Simenon, adapté par Béla Tarr et László Krasznahorkai (auteur de l’extraordinaire Mélancolie de la résistance dont sont tirées Les Harmonies Werckmeister et dont les longs plans font magnifiquement écho aux longues phrases du roman), est celui de l’incommunicabilité et du bouleversement de l’ordre établi qui jette le protagoniste et son entourage dans une crise insoluble, seule mesure du temps qui n’en finit pas de passer, sans qu’il puisse en comprendre les causes ni en saisir les effets ; c’est aussi le cas du Chat de Simenon – compatriote de Schuiten et de Peeters –, face à face saisissant d’un couple, Gabin et Signoret à l’écran, dans une maison du bout du monde, dernière survivante d’un chantier de démolition de tout un quartier, bâtisse délabrée à l’image du couple qui s’y accroche. Quelque chose doit inexorablement se passer, la résolution ne peut passer que par la violence ou par la mort, il n’y a pas d’autre issue. L’humour hongrois, grinçant et désespéré, est parfois proche de l’absurde et du surréalisme belge… Mais là où ce film se distingue des Harmonies, c’est qu’il n’en atteint pas la dimension universelle, voire cosmique, et qu’on ne perçoit pas la très longue et graduelle tension qui monte très graduellement, comme le crescendo qu’un grand chef sait construire au long d’une œuvre, pour exploser dans cette ruée de la foule vers l’asile de vieillards dans Les Harmonies puis sa résolution devant le corps décharné de l’homme qui leur fait face.

Il n’empêche : Tarr a une « écriture » reconnaissable entre toutes. La lumière et l’obscurité, la scène, les décors, les personnages, l’atmosphère évoquent les grands photographes hongrois des années 1930-1950, et surtout ceux que Paris a accueillis, à l’instar de Kertesz et de Brassaï (mais aussi de Robert et de Cornell Capa, par exemple). Maloin debout devant la cabane dans laquelle se trouve le corps de Brown qu’il a tué et où viennent d’entrer l’inspecteur et la veuve aussitôt avalés par l’obscurité qui y règne : l’écran est partagé en deux parties presque égales par la bâtisse à droite et la silhouette de l’homme debout devant la porte à gauche, se détachant sur l’horizon blanc : la caméra attend, immobile, comme Maloin attend. On entendra finalement la plainte lugubre de la femme. Rien de plus, mais comment ne pas être en être glacé ? Il en va ainsi du reste du film : saisissant comme une mise en scène de Bob Wilson (dans ses bonnes années), autre metteur en scène de l’immobile ou de l’imperceptible : les plans, immobiles ou non, sont construits avec une maîtrise admirable et une attention à l’ensemble comme aux détails rarement prise en défaut (on aura pourtant remarqué que tous les billets dans la valise portaient le même numéro de série…).

Le talent de Schuiten et de Peeters réside, comme on l’a déjà remarqué, dans leur construction d’espace imaginaires spectaculaires et dans la scénarisation d’événements réels. L’exposition qui leur est consacrée et dont ils sont les commissaires est d’ailleurs fort bien mise en scène (par l’agence Bleu Lumière) : le sable et les pierres venus d’ailleurs et qui menacent d’envahir Brüsel dans le premier tome de La Théorie du grain de sable se déversent du Centre Wallonie-Bruxelles sur le trottoir et recouvrent le sol de la salle d’exposition, plongée dans la pénombre, et où se détachent les très belles planches choisies pour l’exposition dans le second et dernier volume de cette bande dessinée qui vient de sortir et qui était vendu exceptionnellement à l’accueil. Comme chez Tarr, c’est le noir-et-blanc qui y règne avec toutes ses nuances : le blanc n’est jamais tout à fait blanc, sauf lorsqu’il s’agit de ce sable ou des pierres, ce qui les rend éblouissants, surnaturels. Mais on aura remarqué aussi quelques autres planches, et notamment une affiche en couleurs réalisée pour le port de Bruxelles où se détachent deux proues de navire qui ont fait écho à celle de l’ouverture de L’Homme de Londres. L’exposition mérite le détour, autant pour l’aménagement du lieu que les dessins et quelques objets qu’on peut y admirer, et pour le court métrage consacré aux deux créateurs.

À lire les Cités invisibles, longue série de bandes dessinées commencées il y a plus d’une vingtaine d’années et dans laquelle ces deux tomes s’inscrivent, on reste curieusement insatisfait par le scénario des épisodes qu’ils y racontent (ce qui est le cas de ce film-ci de Tarr où, contrairement aux Harmonies, Krasznahorkai n’est que l’adaptateur, pas l’auteur), qui ne sont pas à la mesure du décor spectaculaire qu’ils plantent. Ainsi, ce dernier ouvrage raconte l’effet de la subtilisation d’un objet et sa restitution (ce qui n’est pas loin de rappeler le sujet du film de Tarr), mais l’intrigue est curieusement inintéressante en soi. La fin – dans laquelle les deux mondes parallèles se rencontrent brièvement, et où le « réel » perce un instant l’imaginaire, est incongrue et décevante. Quant aux personnages, pour certains récurrents dans la série, pris dans l’incompréhensible et le démesuré, ils sont fort bien campés mais rarement réellement attachants : ce qui attire l’émotion, ce sont les façades des immeubles, les rues, les perspectives. Et finalement, il en reste ces images saisissantes vers lesquels on revient avec émerveillement.

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