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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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23 octobre 2017

Des honnêtes gens d’alors et d’aujourd’hui

Classé dans : Histoire, Philosophie, Politique, Progrès, Religion, Société — Miklos @ 13:03


Sylvain Maréchal : Almanach des honnêtes gens. 1788.
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[En cette période de violences ethniques et religieuses de tous ordres de par le monde et du rejet de l’autre sous prétexte d’une différence quelconque, il est salutaire de relire attentivement l’Almanach des honnêtes gens que Sylvain Maréchal avait publié en 1788, ce pourquoi il avait été emprisonné pendant quatre mois et l’Almanach condamné à être « lacéré & brûlé » selon un Arrêt de la Cour de parlement, qui, lui aussi, mérite d’être lu – on l’a également reproduit ci-dessous : les arguments de la Cour d’alors, à peine plus d’un an avant la Révolution française, sont si semblables à ceux des ultra conservateurs de nos jours ! ne croirait-on pas entendre, ici et là, la voix de la fondatrice contemporaine du Parti chrétien-démocrate ?]

Présentation de l’Almanach par son auteur

Dans ce calendrier tout profane, on n’a pas prétendu faire loi. Mais comme mal­heu­reu­sement les habitants de la terre sont divisés de culte, on a tenté de les rapprocher par un lieu commun de fraternité. Le proverbe dit : Il y a des honnêtes gens partout. C’est d’eux & pour eux qu’on s’est occupé ici. L’Almanach des honnêtes gens pourra être consulté également par le catholique & le protestant, le luthérien & l’anglican, le chrétien & le Mahométan, l’idolâtre & l’hébraïsant. On ne doit cependant regarder ceci que comme le germe informe d’un ouvrage plus important ; comme le portique ébauché d’un édifice de paix, où les hommes se trouveront un jour plus à leur aise que partout ailleurs.

Qu’on ne fasse pas l’injure à l’espèce humaine de croire qu’elle n’a produit de grands hommes que ceux dont les noms se trouvent ici, on n’a inscrit que ceux dont on a pu découvrir la date un peu certaine de la naissance & de la mort, indiquées par une n ou par une m.

Les changements qu’on s’est permis s’expliqueront assez d’eux-mêmes.

On a divisé chaque mois de cet Almanach des honnêtes gens par décades, c’est-à-dire de dix en dix jours en sorte qu’il y a dans l’année 36 décades : les 6 jours excédant les 360 jours, serviront d’Chacun des jours que les anciens Égyptiens ajoutaient à leur année de 360 jours pour la faire coïncider avec l’année solaire.épagomènes & peuvent être consacrés si l’on veut à des solennités purement morales : Par exemple,

Une fête de l’Amour au commen­cement du printemps, le 31 mars ou Princeps,

Une fête de l’Hyménée, au commen­cement de l’été, le 31 mai ou Ter.

Une Fête de la Recon­naissance en automne, le 31 août ou Sextile.

Une fête de l’Amitié, en hiver le 31 décembre.

La fête de tous les grands Hommes, aémères, c’est-à-dire, dont on ne sait point la date de la mort & de la naissance, le 31 janvier ou un-décembre,

Quand au choix des personnages, à l’exemple du rédacteur on sera libre d’y substituer tous ceux qui paraîtront mériter la préférence, ou bien d’imiter chacun dans sa famille, ce que le rédacteur a fait pour la sienne, au 21 d’octobre. Un almanach composé en entier dans cet esprit ne pourrait tourner qu’au profit des mœurs.

Le défaut de place n’a pas permis de citer l’année de la naissance & de la mort des grands Hommes de ce Calendrier. On désirerait aussi que chacun d’eux eût été peint d’un trait. On tâchera d’y suppléer dans un petit livret portatif qui paraîtra dans le cours de l’année sous le titre de Dictionnaire des honnêtes gens.

Sylvain Maréchal, Almanach des honnêtes gens, 1788.


Page de garde de la réédition de 1836 de l’Almanach des Honnêtes Gens.

Avertissement de Génin pour la réédition de cet Almanach en 1836

Le hasard m’ayant fait découvrir dans cet almanach une particularité fort extraordinaire, en la rapprochant des événements qui ont suivi sa publication, je me décide, d’après la demande de Entre autres M. le baron de Vincent dont la mort récente laisse de si justes regrets.plusieurs personnes recommandables, à le faire réimprimer à un très petit nombre d’exemplaires ainsi que l’arrêt du Parlement dont je l’ai trouvé accompagné dans la bibliothèque de M. Moüette, mon beau-père, qui le possédait depuis 1788, époque où il fut publié.

Cet imprimé, confondu avec plusieurs productions de ce temps, n’attira d’abord mon attention que par sa conformité avec le calendrier républicain, décrété quelques années plus tard ; en effet, les mois y sont divisés par décades, et les jours excédant cette division y figurent comme jours complémentaires à la fin de chaque mois de 31 jours ; les noms des saints y sont remplacés par ceux des hommes les plus célèbres de l’antiquité ou des temps modernes, et chacun suivant le jour de sa naissance ou de sa mort ; ainsi Jésus Christ y est porté au 25 décembre, jour de la Nativité, et l’amiral Coligny au 24 août, jour de la Saint Barthélemy… ; mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, parcourant cet almanach avec plus d’attention je remarquai qu’un seul jour de l’année n’était rempli d’aucun nom… et se trouvait être le 15 août !… jour de la naissance de Napoléon !!… Cette lacune est en effet tellement étrange qu’on ne sait à quoi l’attribuer ; serait-ce au hasard?.. ou l’auteur de cet almanach n’a-t-il trouvé aucun nom célèbre à placer à cette date?.. ou enfin voulait-il se la réserver pour lui-même parce qu’il était né le 15 août ?… On ne peut le supposer, puisque rien ne l’empêchait d’user du privilège qu’il accorde à chacun de ses lecteurs, de se substituer à tel nom qu’il voudra, comme il l’a fait au 21 octobre, jour de la naissance de son père…. ; mais, quelque soit la cause ou le motif de cette lacune, toujours est-il qu’elle est si remarquable par l’application qu’on peut lui faire aujourd’hui du nom de Napoléon, qu’elle ne devait pas rester plus longtemps inconnue.

Un ouvrage publié en 1813 par M. Sallier, ancien nombre du parlement de Paris, intitulé Annales françaises depuis 1774 jusqu’en 1789, Page 304 . « Parmi les écrits de ce temps, dit M. Sallier, il y en a un qui ne fut regardé alors que comme une débauche d’imagination, et qui devint par la suite le type d’une loi importante ; il avait été imprimé dès l’année précédente, mais la censure du parlement en avait arrêté la publicité. Il reparut avec éclat, à la faveur de la licence de 1789. C’était un calendrier intitulé Almanach des Honnêtes Gens pour l’an Ier de la raison : les divisions des mois étaient de dix jours appelés décades ; il y en avait trente-six par année et cinq jours laissés dans les mois de trente et un jours. On proposait de a faire de ces cinq jours excédents, que l’on nommait Épagomènes ou intercalaires, des fêtes à l’amour, à l’hymen etc., etc……. Cette feuille portait un nom d’auteur, celui de Pierre-Sylvain Maréchal. »fait bien mention de cet almanach comme ayant été réimprimé en 1789 a la faveur de la licence de ce temps. Mais, l’auteur ne parlant pas de la lacune que je remarque sur l’original (quoiqu’en 1813 Napoléon fût parvenu à l’apogée de sa gloire), je suis porté à croire qu’elle n’existait point dans l’almanach réimprimé que Sallier avait alors sous les yeux, ou plutôt qu’il ne l’a pas aperçue; car je viens de la découvrir encore dans Cette réimpression, qui ne porte point de date et contient exactement la lacune, offre cependant une différence avec l’orignal : c’est la suppression du dernier paragraphe de l’almanach, indiquant la demeure de l’éditeur et finissant, comme le porte l’arrêt du Parlement, par ces mots : soit ployé dans un étui. Aussi l’arrêt, reproduit à la suite de ce petit almanach, pour être d’accord avec cette suppression, porte-t-il que l’imprimé se termine par ces mots : Dictionnaire des Honnêtes Gens, qui sont ceux de l’avant–dernier paragraphe.un de ces almanachs réimprimés depuis avec l’arrêt du Parlement, sous le format d’un almanach de poche. De plus, cette même lacune n’est point signalée dans la Biographie nouvelle des contemporains, qui cependant fournit J’ai cru devoir reproduire cette notice à la suite de l’arrêt du Parlement, pour mieux faire connaître l’auteur de l’Almanach des Honnêtes Gens.une notice assez étendue sur M. P. Sylvain Maréchal ; enfin l’Almanach des Honnêtes Gens y est désigné comme livre, et non comme simple calendrier ou almanach de cabinet en feuille tel que le mien. Sylvain Maréchal aurait-il composé un Almanach des Honnêtes Gens plus développé que celui condamné par le Parlement, et auquel on pouvait donner le nom de livre ? ou C’est tort qu’on attribue à Sylvain Maréchal les Anecdotes peu connues sur les journées des 10 août, 2 et 3 septembre 1793, Paris 1793. J’ai entre les mains une brochure in-16, portant bien la même date et ayant pour titre Almanach des Honnêtes Gens, avec des prophéties pour tous les jours de l’année et des anecdotes peu connues ; mais cet ouvrage est loin d’être l’œuvre de Sylvain Maréchal, car il est composé dans un esprit tout à fait opposé aux idées politiques du temps. Peut-être son auteur a-t-i1 voulu sauver son livre par le titre et se donner, sous l’enveloppe du républicanisme, le droit de le persifler tout à son aise. Je dirai même que le calendrier, donné dans cet almanach, n’est que le calendrier ordinaire et non celui de Sylvain Maréchal ; qu’enfin tout ce qui est traité dans ce petit outrage, sous le titre d’Éclipses, de Prédictions, etc., n’est qu’une suite d’allusions mordantes contre les désordres de l’époque et les auteurs de la révolution.

Il n’en est pas de même de l’Almanach des Républicains, Paris 1793, broch. in-16, par l’auteur de l’Almanach des Honnêtes Gens : on retrouve dans cet ouvrage tout ce que promettait le premier, et de plus le cynisme politique qui avait gagné les plus chauds partisans de ce temps de désordre. Dans cet Almanach des Républicains, pour servir à l’instruction publique, l’auteur avait conservé une grande partie des noms placés dans son almanach de 1788. Mais il avait cherché à leur donner alors quelques titres & l’admiration des républicains. C’est ainsi que dans son commentaire sur Moïse, qu’il place toujours au Ier mars, il dit : « Moïse, ce grand homme possedait à fond la théorie des insurrections, et il sut la mettre en pratique en délivrant les hébreux, qui ne le méritaient guère, de l’aristocratie égyptienne. »

« Turenne, Quel capitaine c’eût été sous la république française ! »

« Ninon de l’Enclos, Citoyens, nous vous demandons grâce pour cette femme, c’était une républicaine en amour et un homme en affaires. »

Ce qu’il dit de Fénelon, de Catinat, de Voltaire, de Washington, de Machiavel et de Sully, n’est pas moins ridicule et bizarre. Je dois aussi faire observer que, dans cet almanach, la lacune laissée au 15 août dans l’almanach de 1788 est remplie par le nom d’Urceus, poète philosophe et critique sévère. Mais ici, l’auteur ne pouvait pas laisser de lacune, puisque chaque jour de l’année devait offrir son commentaire pour l’instruction publique.se trompe-t-on sur la forme et le contenu de cet almanach, faute d’un exemplaire qui appartienne à l’époque même de sa publication ? Dans cette hypothèse, la réimpression de cette pièce et de l’arrêt qui l’accompagne doit offrir un nouvel intérêt, et pourra satisfaire la curiosité des amateurs, jaloux de rechercher les moindres documenta relatifs aux annales de ce temps surtout s’ils se rattachent à l’homme extraordinaire qui a si longtemps rempli le monde de son nom et de sa gloire.

J’ai fait réimprimer l’almanach et l’arrêt du Parlement avec toute la précision d’un fac simile (hors cependant la forme plus perfectionnée des caractères qui servent aujourd’hui à l’impression), afin que ceux qui auraient entre les mains des exemplaires de ces deux pièces puissent juger si elles sont de l’édition primitive ou de celles qui ont paru postérieurement, et ne présenteraient pas dèd lors tous les caractères de l’original que je possède : car ce que j’ai dit dans, une des notes qui précèdent prouve assez le peu d’exactitude des réimpressions qui ont été faites. Au surplus l’arrêt du Parlement, rendu presque aussitôt que la publication de l’almanach, doit nécessairement avoir atteint une très grande partie des exemplaires qui avaient déjà paru ; et le mien, devenu fort rare, se trouvera du moins reproduit par cette réimpression, dont je ne compte disposer qu’en faveur de quelques bibliothèques publiques et particulières, où elle pourra être consultée. Quant à l’original, j’offre très volontiers d’en donner communication aux amateurs qui désireront s’assurer de tous les caractères d’authenticité qu’il présente et y voit la lacune que personne jusqu’ici n’avait encore relevée, et qui rend cette production si extraordinare.

GÉNIN.

Nancy, le 17 Avril 1856.


Page de garde de l’arrêt de la cour du Parlement, 7 janvier 1788.
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« Arrêt de la cour de Parlement, qui condamne un imprimé, sans nom d’imprimeur, ayant pour titre : Almanach des honnêtes gens »

Arrêt de la Cour de Parlement
qui condamne un imprimé, sans nom d’imprimeur, ayant pour titre : Almanach des honnêtes Gens, à être lacéré & brûlé, par l’Exécuteur de la Haute- Justice, dans la Cour du Palais, au pied du grand Escalier d’icelui.

Extrait des registres du Parlement,
Du sept Janvier mil sept cent quatre-vingt- huit.

Ce jour, à l’issue de l’Audience du Rôle, les Gens du Roi sont entrés ; &, Me Antoine-Louis Séguier Avocat dudit Seigneur Roi portant la parole, ont dit :

Messieurs,

Nous venons de prendre communication de l’Imprimé que la Cour nous a fait remettre, dont elle nous a chargés de lui rendre compte, & sur lequel elle nous demande des conduirons.

Nous nous arrêterons d’abord au titre de cet écrit vraiment scandaleux ; il est intitulé Almanach des honnêtes Gens. Pourrait-on se flatter de comprendre quel est le but de l’auteur de cette misérable production ? Veut-il que ce soit un Almanach à l’usage des honnêtes gens seulement, ou plutôt n’a-t-il pas voulu présenter ce catalogue, comme devant servir à remettre sans cesse sous les yeux tous les hommes, prétendus honnêtes, dont il pense que les noms doivent faire époque dans les fastes du genre humain ? Cette question serait un problème, si le rédacteur de cet Almanach n’avait pris la peine de nous instruire lui-même de son intention.

On lit dans une note : Il y a des honnêtes gens partout, & c’est d’eux & pour eux qu’on s’est occupé ici. Cet aveu fait disparaître jusqu’au moindre doute. Ce Calendrier nouveau est fait pour les honnêtes gens, & ne contient que la nomenclature des gens honnêtes : c’est-à-dire, que tous ceux qui y sont compris, ont droit de prétendre au titre d’homme honnête, titre honorable, si prodigué aux sectateurs du matérialisme par les philosophes modernes, & si rare parmi eux en effet, d’après l’absurdité de leurs principes, puisqu’ils ne pourront jamais croire la doctrine qu’ils enseignent.

Si de l’examen du titre, nous descendons dans le détail des noms compris dans ce nécrologe, nous voyons, avec douleur, que cet esprit insensé, sous prétexte d’amuser ou d’intéresser la curiosité publique, s’est: permis de publier une collection bizarre de personnages, étonnés de se trouver réunis, & d’avoir tous le même genre de célébrité. L’auteur place à son gré à chaque jour de l’année combinée suivant le style ancien, les noms les plus respectables à côté des noms les plus dignes de mépris ; ou du moins qui ne sont pas exempts de blâme. On est indigné de voir Moïse rangé dans la même classe que Mahomet. Hobbes, Spinoza, Voltaire & Freret sont sur pris d’être honorés comme Bossuet, Pascal, Fénelon & Bourdaloue. Socrate & Platon ne sont pas plus recommandables qu’Épicure & Démocrite ; Spartacus est égal à Cicéron ; Caton n’est pas plus vertueux que l’assassin de Jules César ; Vespasien ressemble à Marc Aurèle ; Titus est mis en parallèle avec Cromwell ; & Julien se trouve à côté de l’Empereur Trajan.

Quelle idée 1’auteur s’est-il donc fait de ce qu’on peut appeler un honnête homme ? Quelle est sa façon de penser sur ces êtres privilégiés qu’on doit proposer pour modèles aux siècles à venir ? Quel est son système, lorsqu’il place sur la même ligne Plutarque & Boindin, Soliman & Louis IX, Sully & Machiavel, Wolf & Colbert, Bayle & d’Aguesseau ? Que devient l’honneur & la vertu de la plus belle moitié du genre humain, si l’espèce de célébrité honteuse que Ninon Lenclos s’est acquise doit consacrer son nom, & lui attirer l’hommage dû à Eudoxie, épouse infortunée du jeune Théodofe.

Cet assemblage monstrueux de personnages, choisis dans l’étendue des siècles, ce rapprochement de noms également célébrés ou fameux, cette réunion enfin des hommes qui ont fait la gloire & les délices de la Terre avec ceux qui ont fait la honte & le malheur de l’humanité, annonce le projet formé depuis longtemps d’anéantir, s’il était possible, la religion chrétienne, par le ridicule qu’on veut répandre sur ses plus zélés défenseurs.

Peut-on lire sans indignation, que cet Almanach est donné pour l’an premier du règne de la Raison, comme si la raison ne pouvait dater son empire que de l’époque qu’un vil troupeau d’incrédules veut bien lui assigner ; comme si le monde avait été jusqu’à présent dans les ténèbres ; comme si les novateurs du siècle étaient venus l’éclairer du flambeau de la vérité. Mais en quoi consiste donc cette lumière de la raison nouvelle qu’on veut faire briller à nos yeux ? Elle consiste à supprimer de nos anciens calendriers les noms de tous ceux qui se sont distingués par leur piété & leurs vertus, & à substituer à leur place les noms des payens, des athées, des Pyrrhoniens, des incrédules, des comédiens, des courtisanes, en un mot des détracteurs outrés ou des ennemis déclarés de notre religion sainte ; & si ces derniers se trouvent confondus avec des noms respectés & respectables, c’est: pour accorder aux premiers une célébrité politique, qui, dans l’intention de l’auteur, s’allie avec son plan destructeur de toutes les institutions religieuses.

Mais ce que nous ne pourrions jamais croire, si nous n’en avions la preuve entre les mains, c’est de trouver le saint nom de Jésus Christ au milieu de cette foule d’imposteurs & d’impies.

Quel blasphème d’associer le nom de notre divin sauveur, Dieu & Homme tout ensemble, le seul objet de notre culte & de notre adoration, à une multitude d’idolâtres & même de scélérats !

Non seulement les mystères de notre sainte religion sont pour ainsi dire écartés, comme les fruits de l’ignorance & de la crédulité, mais l’auteur propose de substituer à nos fêtes solennelles, la Fête de l’Amour profane, celles de l’Hyménée, celle de la Reconnaissance & de l’Amitié, qu’il érige en divinités païennes, pour nous replonger dans l’aveuglement de l’idolâtrie.

C’est en rougissant que nous rendons compte à la Cour des conséquences absurdes & révoltantes qui résultent de cet ouvrage d’impiété, d’athéisme & de folie. Nous ne pouvons envisager l’auteur que comme un frénétique dont l’imagination ne produit que des idées extravagantes & inconciliables. Mais le scandale inouï qu’un tel Ouvrage peut causer dans le public, & le cri général qui s’est élevé au moment même de sa distribution, nous forcent, malgré nous-mêmes, de proposer à la Cour de lui donner une sorte de publicité par une flétrissure éclatante ; & puisque l’auteur n’a pas craint de mettre son nom à la fin de son Almanach, pour se donner à lui-même le juste tribut de louange qu’il croit mériter, en requérant que cet écrit soit condamné aux flammes, comme scandaleux & blasphématoire, nous nous élèverons contre l’auteur, comme impie & blasphémateur.

C’est l’objet des conclusions par écrit que nous avons prises, & que nous laissons à la Cour avec l’imprimé qu’elle nous a fait communiquer.

Et se sont les Gens du Roi retirés, après avoir laissé sur le bureau ledit imprimé & les conclusions par eux prises par écrit sur icelui.

Eux retirés.

Vu l’imprimé commençant par ces mots : Almanach des Honnétes Gens, & finissant par ceux-ci, soit ployé dans un étui. Conclusions du Procureur Général du Roi. Ouï le rapport de Me Gabriel Tandeau, Conseiller. La matière mise en délibération.

LA COUR ordonne que ledit imprimé sera lacéré & brûlé dans la cour du Palais, au pied du grand escalier d’icelui, par l’exécuteur de la haute justice, comme impie, sacrilège, blasphématoire, & tendant à détruire la religion : Enjoint à tous ceux qui en ont des exemplaires de les apporter au greffe de la Cour, pour y être supprimés : fait inhibitions & défenses à tous libraires, imprimeurs, d’imprimer, vendre & débiter ledit écrit, & à tous colporteurs, distributeurs & autres, de le colporter ou distribuer, à peine d’être poursuivis extraordinairement, & punis suivant la rigueur des ordonnances : Ordonne qu’à la requête du procureur général du Roi, & par-devant le conseiller qui sera commis par la Cour, il sera informé contre les auteurs, imprimeurs ou distributeurs dudit écrit, pour l’information faite, rapportée & communiquée au procureur général du Roi, être par lui requis, & par la Cour ordonné ce qu’il appartiendra : Ordonne que le nommé M. P. Sylvain Maréchal sera pris & appréhendé au corps, constitué prisonnier dans les prisons de la Conciergerie du Palais, pour être ouï & interrogé par-devant le conseiller rapporteur, sur les faits sur lesquels le procureur général du Roi voudra le faire ouïr & interroger ; & où ledit Sylvain Maréchal ne pourrait être pris ni appréhendé, sera, après perquisition faite de sa personne, assigné à quinzaine, ses biens saisis & annotés, & à iceux établi commissaire, jusqu’à ce qu’il ait obéi, suivant l’ordonnance. Ordonne que le présent arrêt sera imprimé, publié & affiché partout où besoin sera, & copies collationnées dudit arrêt envoyées aux bailliages & sénéchaussées du ressort, pour y être lu, publié & registré : Enjoint au substitut du procureur général du Roi au Châtelet de Paris, & aux substituts du procureur général du Roi dans les sièges royaux, de tenir la main à l’exécution dudit arrêt, & d’en certifier la Cour dans le mois. Fait en Parlement, le sept janvier mil sept cent quatre-vingt-huit. Collationné Lutton.

Signé YSABEAU.

Et le Mercredi neuf janvier mil sept cent quatre-vingt-huit, ledit imprimé ci-dessus énoncé, ayant pour titre : Almanach des Honnêtes Gens, a été lacéré & brûlé par l’exécuteur de la haute justice, au pied du grand escalier du palais, en présence de moi Étienne Timoléon Ysabeau, écuyer, l’un des greffiers de la grand’ chambre, assisté de deux huissiers de la Cour.

Signé YSABEAU.

28 mai 2017

Culture et communication à la Mairie de Paris

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts, Langue, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 17:41

Madame Hidalgo
Maire de Paris
Mairie de Paris
 
Paris, le 27 mai 2017.

Madame la Maire,

En passant en fin de matinée le vendredi 26 mai devant la mairie du premier arrondissement, j’ai contemplé l’accrochage de Miroslav Sekulic-Struja sur ses grilles. La pancarte qui parle de l’œuvre et de l’artiste y parle d’un ouvrage, « Renée Magritte Vu par... » (pancarte que j’ai prise en photo). Or comme vous devez le savoir, il s’agit de René Magritte.


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J’ai voulu le signaler aussitôt. Le gardien à l’entrée de la mairie m’a dit qu’il n’y avait personne pour ce faire…

J’ai alors voulu le signaler sur le site de la dite mairie : à la fin de la saisie, le site me répond invariablement que « Les caractères : <, >, #, « , & sont interdits dans les champs de saisie !  » Or mon message ne comportait aucun de ces caractères (j’avais même supprimé les guillemets partout).

En désespoir de cause, je me suis rendu sur le site de la Mairie de Paris, pour vous déposer le message ci-dessus dans le formulaire de contact qui s’y trouve. Et voilà que je reçois cet « accusé de réception » n° Ref417095 par courriel :


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et pourtant c’était ce que je venais de faire !

Je trouve cette conjonction de problèmes – culturel et commu­ni­ca­tionnels – bien désolante. À toutes fins utiles, je précise qu’étant infor­ma­ticien je sais en général me servir des outils de commu­ni­cation disponibles sur l’internet (quand ils fonctionnent correctement).

Veuillez accepter, Madame la Maire, l’expression de mes salutations distinguées.

23 avril 2017

“Nonnegotiable”

Classé dans : Actualité, Littérature, Politique, Société — Miklos @ 13:43


Some of the words ending in ism. Click to enlarge.

Two poems by Karl Jay Shapiro (1913-2000), quite relevant this very day of national elections in France and during the whole campaign that preceded it.

ISMs

The liberal is your true undying friend
But disagree with him and that’s the end.

The radical, however, claims no friend
Except his catechism, which can bend.

In the revolution there are always cracks:
The Communists killed Trotsky with an ax.

The guns of the Idealists are red-hot:
Whoso commits nonviolence is shot.

Sestina: Of the Militant Vocabulary

The first word you must know is relevant,
The qualifier of experience.
Relevant experience of the revolution,
For instance, trains you to confront the pigs,
The first defense line of the power structure,
Which guards insidiously the Establishment.

What we are after is the Establishment,
Which acts as if we are not relevant
And forces us to wreck the power structure.
This confrontation is an experience
Not only for the people but for the pigs
Whom we’ll win over in the revolution.

When we make love we make the revolution,
As war is made by the Establishment,
For in our confrontation with the pigs
We prove to them that they’re irrelevant
And immaterial to the experience,
Which in itself can wreck the power structure.

The military-industrial power structure,
A major target of the revolution,
Must also be a sexual experience.
To expose the symbols of the Establishment
Expose yourself—it’s highly relevant
And absolutely petrifies the pigs.

In our utopia there will be no pigs
And no remains of any power structure
Except what we decide is relevant;
And what is relevant but revolution?
We spell the death of the Establishment,
Which will probably welcome the experience.

Meanwhile, experience the experience;
Demand, demand, and overwhelm the pigs
Till we in fact are the Establishment
And constitute a groovy power structure.
Remember the slogan of the revolution:
Now is forever; Now is relevant.

While pigs perpetuate the power structure,
Baby, be relevant to the revolution
Till we experience the Establishment.

« Homme, réveille-toi ! »

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique, Société, antisémitisme, racisme — Miklos @ 2:04

En ce jour d’élections, en cette période qui voit chez nous comme ailleurs la montée – que je veux encore croire résistible – des iden­ti­tarismes et du rejet, voire de la haine, de l’autre, qu’il soit juif, musulman, étranger, migrant…, bref, perçu ou imaginé comme « différent » et donc menaçant, cette Lettre de Zola, d’une actualité brûlante, devrait parler au cœur et à la tête de chacun.

Le passage qui suit est extrait du numéro du 13 juin 1924 de l’Univers israélite.

«On inaugure dimanche prochain la statue d’Émile Zola. Quoi que l’on pense du romancier – dont le réalisme choque moins aujourd’hui – et du penseur – dont l’idéalisme commande la considération – nous devons un hommage reconnaissant au critique social, qui dans sa peinture des milieux financiers se montra impartial envers les israélites (L’Argent), au journaliste qui combattit courageusement l’antisémitisme naissant en France (articles du Figaro), au grand citoyen surtout, qui, bravant la popularité, la fortune et même la sécurité, se rangea aux côtés des défenseurs du capitaine Dreyfus dès qu’il eut été convaincu de l’erreur judiciaire et qui, par sa campagne de l’Aurore et les procès qu’il eut à soutenir, fut un des meilleurs artisans de la révision.

Nous reproduisons aujourd’hui les principales parties de sa « Lettre à la Jeunesse », qui parut en brochure le 14 décembre 1897, au lendemain des manifestations d’étudiants contre le sénateur alsacien Scheurer-Kestner. C’est par cette publication que Zola se jeta dans la mêlée.

Tous ses articles sur l’Affaire Dreyfus ont été réunis par lui dans un volume intitulé « La Vérité en marche » (Fasquelle, éditeur).

Où allez vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui courez en bandes par les rues, manifestant au nom de vos colères et de vos enthousiasmes, éprouvant l’impérieux besoin de jeter publiquement le cri de vos consciences indignées ?

Allez vous protester contre quelque abus du pouvoir ? a-t-on offensé le besoin de vérité et d’équité, brûlant encore dans vos âmes neuves, ignorantes des accommodements politiques et des lâchetés quotidiennes de la vie ? Allez-vous redresser un tort social, mettre la protestation de votre vibrante jeunesse dans la balance inégale où sont si faussement pesés le sort des heureux et celui des déshérités de ce monde ? Allez vous, pour affirmer la tolérance, l’indépendance de la race humaine, siffler quelque sectaire de l’intelligence, à la cervelle étroite, qui aura voulu ramener vos esprits libérés à l’erreur ancienne, en proclamant la banqueroute de la science ? Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage fuyant et hypocrite, votre foi invincible en l’avenir, en ce v siècle prochain que vous apportez et qui doit réaliser la paix du monde, au nom de la justice et de l’amour ?

— Non, non ! nous allons huer un homme, un vieillard, qui, après une longue vie de travail et de loyauté, s’est imaginé qu’il pouvait impunément soutenir une cause généreuse, vouloir que la lumière se fît et qu’une erreur fût réparée, pour l’honneur même de la patrie française !

Je sais bien que les quelques jeunes gens qui manifestent ne sont pas toute la jeunesse et qu’une centaine de tapageurs, dans la rue, font plus de bruit que dix mille travailleurs, studieusement enfermés chez eux. Mais les cent tapageurs ne sont-ils pas déjà de trop, et quel symptôme affligeant qu’un pareil mouvement, si restreint qu’il soit, puisse à cette heure se produire au Quartier Latin !

Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ?

Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir ! Cent ans après la Déclaration des droits de l’homme, cent ans après l’acte suprême de tolérance et d’émancipation, on en revient aux guerres de religion, au plus odieux et au plus sot des fanatismes ! Et encore cela se comprend chez certains hommes qui jouent leur rôle, qui ont une attitude à garder et une ambition vorace à satisfaire. Mais chez des jeunes gens, chez ceux qui naissent et qui poussent pour cet épanouissement de tous les droits et de toutes les libertés, dont nous avons rêvé que resplendirait le prochain siècle !

Ils sont les ouvriers attendus, et voilà déjà qu’ils se déclarent antisémites, c’est-à-dire qu’ils commenceront le siècle en massacrant tous les juifs, parce que ce sont des concitoyens d’une autre race et d’une autre foi ! Une belle entrée en jouissance, pour la cité de nos rêves, la cité d’égalité et de fraternité ! Si la jeunesse en était vraiment là, ce serait à sangloter, à nier tout espoir et tout bonheur humain.

Jeunesse, jeunesse ! sois toujours avec la justice. Si l’idée de justice s’obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos Codes, qui n’est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter; mais il est une notion plus haute de la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible et qui admet l’innocence possible d’un condamné sans croire insulter les juges. N’est-ce donc pas là une aventure qui doive soulever ton enflammée passion du droit ? Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n’est toi qui n’es pas dans nos luttes d’intérêts et de personnes, qui n’es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi ?

Jeunesse, jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu’un innocent subit une peine effroyable et que notre cœur révolté s’en brise d’angoisse. Que l’on admette un seul instant l’erreur possible, en face d’un châtiment à ce point démesuré, et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux. Certes, les gardes-chiourme restent insensibles, mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés !

Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s’il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? Qui donc, si ce n’est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse et superbe, tiendra tête à un peuple, au nom de l’idéale justice ?

Et n’es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient tes aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent aujourd’hui ta besogne de généreuse folie ?

Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir» de vos vingt ans ?

— Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice !

Émile ZOLA

27 août 2016

La liste de diffusion : un média de communication comme un autre

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 21:10

(source)

Une liste de diffusion est un dispositif infor­matique sur l’Internet comprenant essen­tiel­lement une adresse élec­tro­nique et des abonnés. Chaque abonné (et pour certaines listes, pas que des abonnés) qui envoie un message à cette adresse le voit être auto­ma­ti­quement retransmis aux adresses élec­tro­niques de tous les autres abonnés. Ce dispo­sitif permet donc à ses abonnés d’échanger sur un sujet d’intérêt commun : le propos de la liste.

Chaque abonné peut se désinscrire de la liste, en général en envoyant un message type à une adresse distincte de celle utilisée pour y envoyer des contenus, et/ou sur un site destiné à gérer la liste.

Chaque liste a, en principe, un ou des administrateurs chargés de veiller à son bon fonc­tionnement. Ce sont eux qui déter­minent le degré d’ouverture de la liste : est-ce que les messages doivent être validés par eux avant d’apparaître sur la liste (on dit alors que la liste est « modérée », un anglicisme de plus) ou non ; est-ce que la liste est ouverte aux messages provenant de non abonnés ou non, etc. Une adresse générique de mail (différente des deux autres) est attri­buée à l’ensemble de ces mo­dé­rateurs que l’on peut joindre indé­pen­damment.

Ce texte, écrit après une « crise » dans une liste de dif­fusion spé­cia­lisée consa­crée à la com­mu­ni­cation et aux médias, se voulait une cri­tique rai­sonnée et raison­nable de ce qui s’y était passé. Il n’y a pas été (encore ?) validé par le(s) ges­tion­naire(s) de la liste 24 heures après son envoi.

Ouverte auparavant à tous (non modérée), cette liste autre­fois assez léthargique – moins d’une demi douzaine de messages depuis janvier – a vu soudain s’y diffuser plus de 70 mes­sages en quelque 12 heures, et puis silence total : appa­rem­ment main­tenant modérée et muette comme une tombe, elle a dû être verrouillée par ses admi­nis­trateurs sans l’annoncer aux abonnés, effet boomerang si commun en politique : après le laxisme, le tour d’écrou.

La récente poussée de fièvre sur cette liste de diffusion consacrée à l’« histoire de la com­mu­nication – temps médias société » par le groupe éponyme de Sciences Po. et en relation avec la revue Le Temps des Médias, pourrait faire l’objet d’une étude scientifique (ou d’un article dans leur revue ?), ce que ce billet ne se targue pas d’être. Son auteur ayant déjà assisté à un phénomène quasi identique sur une autre liste – bien plus technique dans son propos – il tente de faire ici un bref résumé des événements assorti de quelques réflexions post liminaires.

___

C’est le 25/8 à 20h32 que l’épidémie s’est déclarée, lors d’un message envoyé à la liste demandant d’en désabonner son auteur, alors qu’il aurait dû être envoyé à l’adresse destinée à gérer les abonnements (ou à passer par son site). Un second message – qui y faisait référence (puisque son contenu se résumait à « Moi aussi ») – est arrivé 5 minutes plus tard, et puis la cadence et le nombre de demandes se sont accélérés. Le dernier message (public) demandant d’être désinscrit est arrivé le lendemain à 9h28.

Des plus de 70 messages échangés sur la liste au cours de cette épidémie de relativement courte durée mais parfois intense (au vu des majuscules et points d’exclamation) – l’auteur de ces lignes, un abonné parmi d’autres, en a fait le décompte exact – 45 demandaient qu’on les désabonne, 6 indiquaient comment le faire soi-même, et le reste contenait des demandes de non désabonnement, des commentaires sur ce phénomène (allant du « Que se passe-t-il ici ? » à des demandes insistantes de ne plus encombrer les boîtes mail de tous et même un « Bonjour Edgar » à vous-savez-qui). Enfin, un seul message concernait le propos de la liste (et non son fonctionnement) : il s’agissait d’un appel à communications pour un numéro futur d’une revue, appel probablement noyé dans le bruit et la fureur.

Voici la répartition horaire des deux catégories de message les plus pertinentes : les demandes de désabonnement, et les instructions pour ce faire :

Heure
d’envoi
 

Demandes
de désabonnement

Instructions
pour se désabonner

20-21

2

21-22

12

2

22-23

6

2

23-00

1

00-01

0

01-02

1

02-03

1

03-04

1

04-05

0

05-06

1

06-07

1

07-08

4

08-09

10

2

09-10

7

Total

45

6

On pourrait se poser quelques questions :

Pourquoi ces demandes sont-elles parvenues à la liste – et donc à tous les abonnés ?

Il y a deux explications possibles : l’une, c’est que le pied-de-page de chaque message diffusé sur la liste indique (fort ma­len­con­treu­sement – c’est l’un des reproches que l’on peut faire à la façon dont est configurée cette liste) que pour ce faire « il suffit de le signaler par retour de mail. » Faux : « on » aurait dû y indiquer soit l’adresse mail des administrateurs, soit une procédure de désa­bon­nement automatique. La première réaction du destinataire moyen de ces messages – et la réactivité est une des carac­té­ristiques de ce phénomène – est de suivre litté­­ra­­lement cette directive, et donc d’envoyer une demande de désinscription à la liste et donc à tous ses abonnés que cela n’intéresse absolument pas.

Mais on est en droit de se demander comment il se fait que des personnes intéressées souvent professionnellement par les médias (sinon pourquoi s’abonner à cette liste ?) ne connaissent pas les bases du fonctionnement des listes de diffusion, qui existent depuis belle lurette. Celles-ci comprennent en général deux adresses : l’une utilisée pour permettre à chaque abonné de communiquer avec tous les autres abonnés, et l’autre pour communiquer avec les gestionnaires (humains ou automatiques) de la liste. Ce qui se passe dans l’office de la cuisine ne doit pas déborder dans le salon, Madame Michu.

Or là c’est ce qui s’est passé. Il aurait dû être évident à tout usager d’une liste qu’envoyer une demande de désinscription à la liste l’enverrai à tous ses abonnés, tout en n’atteignant pas forcément son but, et ayant pour double effet celui de la contamination (on en reparlera) et de l’exaspération, avec à la clé d’autres demandes de désinscription. Un tel usager utiliserait alors son moteur de recherche favori pour trouver comment le faire – il lui aurait suffi d’un clic en l’occurrence pour trouver le site de gestion de la liste comprenant une page pour se désinscrire.

Quand bien même les participants à cette foire d’empoigne n’auraient pas été au fait des modalités de désinscription de listes de diffusion, pourquoi ont-ils persisté à y envoyer des messages, tout en étant eux-mêmes inondés par les demandes précédentes ? Il s’agit probablement d’une combinaison de mimétisme de foule (il est plus facile de lancer un moi aussi que de réfléchir à une solution prag­ma­tique) à l’emprise croissante du passionnel, de la réactivité et de l’instan­tanéité sur le rationnel et sur la réflexion posée (phéno­mène commun dans les commu­nications électroniques), avec pour consé­quence une atmosphère qui ressemble plus à des criailleries d’enfants trépignant de dépit dans une cour de récréation qu’à une société savante.

O tempora ! O mores !

Pourquoi se désinscrire ?

Avant ce big bang, la liste était particulièrement calme : on a compté moins d’une demi-douzaine de messages pertinents envoyés depuis janvier, ce qui en fait moins qu’un par mois.

Il est plausible qu’une partie des abonnés s’y soient inscrits sans trop connaître le propos de cette liste, ou, avec le temps, s’en soient désintéressés. Un des abonnés, bardé de titres, a même envoyé un message virulent à l’auteur de ce message (après qu’il ait indiqué en public comment se désinscrire) le critiquant pour l’y avoir inscrit sans qu’il l’ait demandé, une autre a parlé d’« abonnements d’office ».

La rareté des messages jusqu’à hier était telle que le « bruit » qu’ils généraient pour ces personnes était sans doute négligeable. Mais avec le début, puis le nombre croissant, de messages de désinscription a rendu ce bruit insupportable, probablement même pour ceux qui étaient réellement intéressé par le propos de la liste, devenu inaudible.

Enfin, on ne peut ignorer aussi l’effet d’entraînement dans une foule, aussi virtuelle soit-elle (par exemple le nombre de clics « J’aime » sur un item vous-savez-où, souvent sans trop savoir de quoi il s’agit vraiment).

Pourquoi continuer à envoyer des demandes publiques de désinscription après l’arrivée des messages qui expliquaient comment le faire ?

Il semblerait que ce soit dû aux intitulés (ligne « Sujet ») de certains de ces messages. Le tout premier qui expliquait comment se désinscrire est arrivé à 21h26, une petite heure après le début des événements et après que 8 demandes soient parvenues à la liste. Portant comme intitulé « Re : me désabonner de la liste Temps media. » comme tous les messages qui le précédaient et qui avaient demandé une désinscription, il se peut que les personnes intéressées à le faire ne l’aient même pas ouvert pour le lire et aient ainsi loupé l’occasion de se taire en public.

Soit dit en passant, un quart d’heure plus tôt (donc à 21h10, après l’apparition des quatre premières demandes) l’auteur de ces lignes avait envoyé à la liste un message intitulé « Comment se désabonner sans envoyer votre message au monde entier » dans lequel il expliquait comment le faire. Ce message n’est jamais parvenu à la liste, l’adresse d’émission n’étant pas la bonne… et le moteur de la liste n’ayant pas renvoyé un message d’erreur ou de transmission au modérateur (deuxième problème de configuration de la liste).

Quoi qu’il en soit, il semblerait que ce soient deux messages, envoyés à quelques minutes près vers 8h30 qui aient finalement attiré l’œil de ceux qui souhaitaient quitter la liste (pour autant qu’il y en avait encore…), intitulés respectivement « POUR SE DESABONNER SANS POLLUER » et « Arrêtez svp d’envoyer ces messages en rafale sur cette liste pour demander inutilement à vous désabonner, il y a un autre moyen… » qui aient fait de l’effet, quoiqu’au ralenti : 11 demandes de désabonnement sont arrivées dans l’heure qui a suivi ces deux messages : elles font en fait suite (« réponse ») à des demandes de désabonnement arrivées dans la boîte aux lettres de ces personnes avant les deux messages en question.

Ceci soulève l’intéressante question de l’arborescence des messages (qui répond à qui) qui, en général, n’est pas affichée dans nombre d’applications de lecture de mail qui en font une présentation linéaire qui réduit parfois ad absurdum les « fils de sens » qui se ramifient graduel­lement et peuvent parfois diverger consi­dé­ra­blement tout en s’affichant dans une séquen­tialité temporelle qui les mêle tous.

À quoi servent les intitulés des messages ?

On peut se le demander, par exemple à la lecture d’un message dont l’intitulé est « me désabonner de la liste Temps media » et le contenu « Idem ». On en déduirait que son auteur souhaite quitter la liste ? Eh bien non, il répondait à un précédent message portant le même intitulé, mais dont le contenu indiquait explicitement que son auteur souhaitait rester sur la liste…

Le plus curieux intitulé dans ce lot aura été sans doute « La Gratuité à quel prix ? », et dont le contenu était « Veuillez me désabonner de votre liste ». L’auteur « répondait » en fait à un message datant de… mars 2015 et annonçant la publication d’un ouvrage sur ce thème.

Le plus curieux contenu aura été le mail privé qu’a reçu l’auteur de ce texte en réponse à son message public expliquant comment se désinscrire, et qu’on ne résiste pas à citer (en omettant l’auteur et sa bardée d’une demi-douzaine de titres universitaires) :

La faute est à vous. Je n’avais nullement demandé d’être inscrit sur votre liste. Et, ayant répondu aux instructions affichées pour m’en désabonner, apparemment c’est à moi maintenant de perdre encore plus de temps à suivre vos instructions pour trouver un autre moyen de le faire. Vous exagérez.

Il est amusant de constater qu’une telle sommité n’avait pas compris que l’auteur n’était qu’un des usagers exaspérés par ce bruit et cette fureur et qui, au lieu de crier « Moi aussi » avait préféré répondre à la profonde détresse de l’abonné-malgré-lui et de celui-ne-sachant-pas-comment-faire.

Et l’administration de la liste, alors ?

On peut se le demander, mais on n’a pas de réponse. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’une liste de diffusion, aussi sérieux que soit son propos, ne peut fonctionner sans que quelqu’un garde un œil sur ce qui s’y passe. On n’est pas dans une cour de récréation, tout de même…

— Un abonné qui résiste encore à la vague (de désinscriptions).

Post-scriptum 1

Après avoir écrit ce texte, son auteur l’a envoyé à la liste. Oh surprise ! En retour, il reçoit une notification que son message a été transmis aux modérateurs, ce qui n’était pas le cas quelques heures avant, quand il y avait envoyé un message indiquant comment se désinscrire : ce dernier y avait été automatiquement retransmis et, on l’espère, aura contribué à la baisse des demandes publiques de désincription..

On imagine donc qu’un administrateur a finalement vu ce qui se passait, et a changé le mode opératoire de la liste, de « non modérée » à « modéré », avec pour conséquence que tout message qui y est envoyé doit forcément être validé avant sa rediffusion. Or depuis 8h51, la liste est muette.

Quant bien même ce serait le cas, on se demande pourquoi ils n’ont pas (encore ?) autorisé la retransmission de ce texte-ci.

Post-scriptum 2

Tout vient à point à qui sait attendre : un courriel personnel envoyé trois jours plus tard par la modération – qui, non connectée durant les quelques heures en question, avait sans doute dû éplucher la centaine de messages publiée sur la liste durant ces douze heures – a, entre autres, indiqué que la configuration de la liste avait changé de modérée à non modérée, pour une raison encore inconnue, ce qui avait causé son emballement (soit dit en passant, on comprend maintenant la raison du pied-de-page indiquant que, pour se désinscrire de la liste, il suffit de le demander en répondant à un message quelconque, cette réponse devant parvenir à la modération).

Ce qui soulève la question de la « nécessité » (sociale et/ou technique) de la connectivité permanente – les modérateurs de la liste auraient-ils dû surveiller la liste 24 heures sur 24 pour le cas où « la machine » se serait détraquée ? (on pense à Metropolis, aux Temps modernes ou à Mon Oncle) – voire uni­quement pour modérer instan­ta­nément les messages envoyés à cette liste en général si calme ? On est bien dans l’ère de l’emprise de la réaction sur la réflexion dont on a parlé plus haut.

Ô temps, suspends (un peu) ton vol !

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