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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 août 2010

Admirer, imiter, plagier, copier

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:59

« C’est vous qui êtes le nègre ? Eh bien, continuez ! » — Maréchal Mac Mahon s’adressant à un élève lors d’une revue à Saint-Cyr.

Nous sommes, selon Bernard de Chartres, comme des nains juchés sur des épaules de géants. On apprend soit en expérimentant soi-même – ce qui revient parfois à réinventer la roue – soit en imitant ceux qui savent déjà. Comme l’écrit si bien Diderot :

Imitation, s. f. Poésie. Rhétor. On peut la définir, l’emprunt des images, des pensées, des sentiments, qu’on puise dans les écrits de quelque auteur & dont on fait un usage, soit différent soit approchant, soit en renchérissant sur l’original.

Rien n’est plus permis que d’user des ouvrages qui sont entre les mains de tout le monde ; ce n’est point un crime de le copier ; c’est au contraire dans leurs écrits, selon Quintilien, qu’il faut prendre l’abondance & la richesse des termes, la variété des figures, & la manière de composer : ensuite, ajoute cet orateur, on s’attachera fortement à imiter les perfections que l’on voit en eux ; car on ne doit point douter qu’une bonne partie de l’art ne consiste dans l’imitation adroitement déguisée.

Laissons dire à certaines gens que l’imitation n’est qu’une espèce de servitude qui tend à étouffer la vigueur de la nature ; loin d’affaiblir cette nature, les avantages qu’on en tire ne servent qu’à la fortifier.

Denis Diderot, Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. 1782.

Un des sommets de l’imitation est l’hommage que rend un artiste à un autre :

On n’accusa point Euripide de plagiat pour avoir imité un chœur d’Iphigénie le second livre de l’Iliade ; au contraire, on lui sut très bon gré de cette imitation, qu’on regarda comme un hommage rendu à Homère sur le théâtre d’Athènes. Virgile n’essuya jamais de reproche pour avoir heureusement imité dans l’Énéide une centaine de vers du premier des poètes grecs.

Voltaire, « Épopée », in Questions sur l’Encyclopédie par des amateurs. 1775.

Ce genre d’hommage – de citation, mais aussi d’enrichissement, sans lequel il ne serait qu’un écho de l’original – se retrouve dans tous les arts.

Il existe d’autres types d’imitation, voire carrément de plagiat ou de copie, qui n’ont rien d’un emprunt. Ils ne visent pas à exprimer l’admiration ou à rendre hommage (ou, à l’inverse, à critiquer pour proposer une alternative), mais à s’approprier d’une façon ou d’une autre l’œuvre d’autrui pour des visées purement égoïstes : en obtenir des gains financiers, médiatiques ou honorifiques en s’attribuant ainsi la paternité de l’œuvre. Cela demande un certain effort, celui d’effectuer un choix judicieux, de changer un mot ici ou là… et pour ceux qui n’en n’ont ni le temps ni l’envie, il existe une solution éprouvée : la négritude. Non pas tellement celle d’Aimée Césaire1, mais celle à laquelle nombre d’écrivains, connus (à l’instar de Dumas, pour ne pas citer des contemporains et contemporaines réputés) et moins connu ont fait appel : une plume à laquelle on achète le texte et l’anonymat.

L’internet a facilité ces transactions, depuis la recherche d’un tel service jusqu’à la copie du produit en question, et notamment pour les étudiants en mal d’inspiration, nés fatigués ou incapables de produire des essais, des rapports, des dissertations voire des thèses de la qualité requise pour obtenir leur diplôme. Nous en parlions déjà en 1997 avec l’émergence de sites web idoines, et voici que leur promotion se fait par l’entremise des blogs : depuis un certain temps, des milliers de commentaires, tous identiques, apparaissent sur des billets, quel qu’en soit le sujet ou la langue :

Whenever i see the post like your’s i feel that there are still helpful people who share information for the help of others, it must be helpful for other’s. thanx and good job.

Écrits en mauvais anglais (syntaxe, grammaire, orthographe), ils fournissent l’adresse du site de leur « auteur » : il s’agit d’un service (basé au Royaume Uni) fournissant à la demande des dissertations sur tout sujet et pour tout niveau universitaire, de la licence au doctorat. Ils se défendent d’encourager le plagiat, non monsieur, c’est un service à la carte et de qualité. Payant, évidemment (au mot et au degré d’urgence requise pour la livraison), mais la mise en page, la bibliographie, les révisions, la vérification de l’orthographe (qu’ils sont incapables de faire dans leurs spams), tout ça c’est 100% gratuit et l’on peut bénéficier d’une remise de 20% sur le tout. Une affaire, une aubaine !

En 1997, on concluait ainsi : « À quand l’achat de diplômes sur le Web (par carte bleue et transactions sécurisées, évidemment) ? » Eh bien, cherchez et vous trouverez.

________________________

Le sens de « nègre » dans la célèbre citation de Mac Mahon était spécifique à Saint-Cyr, et y désignait le premier de la promotion. Il semblerait que le « nègre » en question était aussi mulâtre et que l’injonction du maréchal-président l’ait poursuivi ultérieurement. (Source : Roger Alexandre, Les mots qui restent, 1901).

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Un commentaire »

  1. [...] Tout pour l’élève pressé comme un citron, et dans une optique généreuse de don, pas comme certains services payants, même si le résultat est le même : c’est quelqu’un d’autre qui fait le travail pour [...]

    Ping par Miklos » Même avec les meilleurs intentions du monde… — 8 septembre 2010 @ 8:29

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