Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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14 décembre 2013

« Sur la langue yiddish »

Classé dans : Actualité, Histoire, Judaïsme, Langue, Littérature, Musique, Religion, Société — Miklos @ 15:14

L’intervention fort intéressante que l’on pourra lire ici a été prononcée il y a deux jours à l’Hôtel de Ville de Paris par Yitskhok Niborski à l’occasion de la présentation du Projet Pourim Shpil, qui vise à faire inscrire cette tradition carnavalesque juive multiséculaire – elle était déjà mentionnée au XIVe siècle – au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Son nom est composé de deux mots : l’un en hébreu, « Pourim », qui dénote la fête (au printemps) qui a donné lieu à ce type de manifestation ; l’autre en yiddish, « spil », qui signifie « jeu, jeu de scène ». Il vise à représenter, souvent de façon humoristique et avec des clins d’œil plus ou moins ironiques à l’actualité de la communauté qui le monte, l’événement fondateur de la fête, et qui est décrit dans le Livre d’Esther de l’Ancien testament : on y trouve tous les ingrédients d’une pièce à rebondissements – désir, amour, jalousie, trahison… mais aussi l’entrelacement souvent périlleux entre les sphères politique et personnelle chez les grands de ce monde. Tout est bien qui finit bien, d’où cette fête (presque) débridée qui exprime un réel soulagement.

Il pourrait sembler curieux qu’on ait utilisé le terme de « carnavalesque » pour qualifier cette tradition, puisqu’il dénote la période précédant le Carême chrétien. Mais non seulement il en partage le sens de « bouffonnerie plus ou moins grotesque », mais la période à laquelle il a lieu est curieusement comparable dans les calendriers juif et chrétien : la fête de Pourim précède d’un mois jour pour jour la Pâque juive, tandis que le Mardi gras a lieu un mois et demi avant Pâques – en 2014, les 16 et 4 mars respectivement, et donc précédant de peu le l’équinoxe de mars…

Enfin, on précisera à ceux qui ne le connaissent pas encore que l’orateur est non seulement l’« un des meilleurs connaisseurs au monde de la langue et de la littérature yiddish », mais un des meilleurs enseignants de langues qu’il m’ait été donné d’avoir au cours de ma vie (et ce n’est certainement pas de sa faute si j’ai été sans doute un de ses cancres les plus notoires). Un maître.

«La proposition d’inscrire le Purim-shpil aux listes pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco ne prendra tout son sens que si nous considérons cette vieille pratique théâtrale des Juifs ashkénazes sous l’aspect de ses véritables liens avec la langue yiddish et sa littérature. Je ne parle pas du fait, évident, que tout projet pour remettre en valeur les purim-shpiln devrait impliquer un effort sérieux pour approfondir et diffuser la connaissance et la pratique du yiddish. Cela va de soi. Je parle maintenant de certaines caractéristiques du purim-shpil qui peuvent illustrer ce que le yiddish lui-même représente.

Parce que c’est le yiddish qui est le véritable chef d’œuvre de la civilisation ashkénaze. Pas forcément à cause de la grande diversité de ses origines : allemand du moyen-âge, hébreu et araméen, langues romanes, langues slaves. C’est très intéressant, mais tout de même un phénomène linguistique courant. Pas non plus à cause de la manière, pourtant remarquable, dont tous ces ingrédients se sont recomposés jusqu’à former une langue distincte et cohérente. Cela passionne à juste titre les spécialistes, mais au demeurant toutes les langues résultent de fusions entre autres langues, toutes empruntent et assimilent des éléments étrangers. Non ; si le yiddish nous intéresse, c’est pour avoir été en même temps le produit, le vecteur, le facteur d’équilibre et finalement aussi la force transformatrice de la civilisation qui l’a parlé.

Je dis : le yiddish, produit de la tradition juive, parce que c’est le mode de vie traditionnel juif qui a forgé la langue. L’activité intellectuelle par excellence était l’étude des textes bibliques et talmudiques en hébreu et en araméen, qu’on expliquait et commentait oralement en yiddish. Au fil des générations, cette activité a élargi le vocabulaire de la langue parlée, diversifié ses formes, changé sa musique. En même temps, des milliers d’expressions naissaient pour nommer l’infinité de pratiques rituelles et coutumières rythmant la vie de tous les jours, ainsi que les nombreuses règles et institutions du système rabbinique. Une vie si complexe et si spécifique ne pouvait se vivre qu’avec une langue également singulière.

Je dis : le yiddish, vecteur de la tradition juive, parce que s’il est vrai qu’une élite d’hommes instruits étudiait directement les textes sacrés, des couches plus vastes parmi les hommes et la grande majorité des femmes recevaient leur formation religieuse et morale à travers le yiddish. Non seulement à travers les sermons de rabbins et prêcheurs, mais aussi par le yiddish écrit, auquel la plupart des hommes et des femmes avaient accès. Pour eux on éditait en yiddish des livres édifiants et des vulgarisations des lois rabbiniques.

Je dis : le yiddish, facteur d’équilibre dans la tradition juive, parce que par sa seule existence comme fusion de mille emprunts, la langue constituait une surface de contact avec la vie des autres. Dès ses débuts, il y a six cent ans, la littérature yiddish a servi aussi pour apporter aux masses juives un peu de la culture séculière de leurs voisins. Femmes et hommes juifs appréciaient les mêmes genres littéraires que les gens d’autres peuples et en étaient d’autant plus friands que, pour la plupart, eux ils savaient lire. C’est ainsi que des contes et des nouvelles, des récits de chevalerie, des chroniques de voyages fantastiques et bien d’autres textes en yiddish apportaient aux gens du commun un divertissement donnant un aperçu de ce qui existait en dehors du groupe juif. Les rabbins se méfiaient de ce type de littérature si populaire, mais ont dû composer avec elle. On peut trouver étonnant que la langue façonnée par les études et pratiques traditionnelles, pétrie de leur esprit, ait pu en même temps servir de véhicule à des contenus, voire à des valeurs, venus de l’extérieur. Mais derrière ce paradoxe apparent se cache le plus savant des équilibres. Comme un épiderme qui protège l’organisme tout en lui assurant une respiration, le yiddish et sa littérature jusqu’au 19e siècle ont préservé la spécificité de la vie juive tout en compensant les tendances à l’enfermement et au verrouillage.

Je dis : le yiddish, force transformatrice de la tradition juive, parce qu’à partir du 19e siècle il s’arrache à son rôle figé de langue subalterne, tantôt appoint de la discipline religieuse, tantôt passeur en fraude d’un peu de culture extérieure. C’est l’époque où, sous l’influence des Lumières, des intellectuels formés dans le moule traditionnel en sortent pour entreprendre la réforme de la société juive. Ils veulent convaincre les couches populaires juives des empires russe et austro-hongrois de l’intérêt d’ouvrir l’éducation aux langues européennes, aux sciences, aux lettres et aux arts. Ils veulent moderniser les structures de la famille et de la communauté. En se servant du yiddish pour diffuser leurs idées, ils fondent une littérature moderne. Celle-ci, en véhiculant des idées progressistes et plus tard des pensées politiques tant sociales que nationales, a modifié de fond en comble la sensibilité et la réalité de tous les Juifs, bien au delà de la branche ashkénaze.

Le purim-shpil incarne bien ces caractéristiques principales du yiddish. Produit de la tradition, il a servi à la perpétuer tout en compensant sa rigueur excessive et ses hiérarchies rigides par cette libre respiration qu’est l’irrévérence. Il a fait entrer dans l’espace juif pas mal d’éléments du théâtre populaire européen. Berceau du théâtre moderne, il se place par là à l’origine d’un facteur majeur d’ouverture et de transformation culturelle. Même après le génocide, il inspire encore certaines œuvres comme celles de Khayim Sloves, où convergent la farce de Purim et l’esprit du théâtre de Bertolt Brecht.

Notre démarche auprès de l’Unesco aura un sens si, indépendamment de son issue, nous affirmons pour nous mêmes, autour du symbole du Purim-shpil, »les valeurs de contestation féconde, d’ouverture et de partage qui sont celles de la culture yiddish moderne. Sans ça, nous risquons de jouer un bien mauvais purim-shpil.

Yitskhok Niborksi

13 décembre 2013

Immigrés, suite et (une) fin

Classé dans : Judaïsme, Langue, Littérature, Récits, Religion, Société — Miklos @ 0:40

Pour ceux qui n’ont pas eu le loisir de lire le roman Uncle Moses de l’écrivain Sholem Asch dont on avait récemment résumé le début, en voici une suite.

Oncle Moses finit par obtenir ce qu’il convoitait : la jeune et belle Masha se résigne à l’épouser malgré le dégoût et le mépris qu’il lui inspire. Il n’y a pas d’autre issue pour elle : le jeune Charlie qui l’attire ne s’intéresse pas à elle et n’est passionné que par la lutte sociale ; quant à sa propre famille, elle attend avec un immense espoir ce mariage qui la tirerait de la misère.

Une très curieuse métamorphose du caractère de Moses commence alors : il s’adoucit à l’égard des autres, s’humanise et se rapproche de la religion tout en prenant un certain recul des affaires. Sam, son âme damnée et maître des hautes et basses œuvres, en profite pour prendre de l’ascendant dans l’atelier en en écartant graduellement son patron.

Deux ans plus tard, un enfant naît. Masha, elle, alterne entre dégoût et indifférence pour les attentions de son mari, passe ses journées à rêver et sombre dans l’ennui. Poussée par le désespoir, elle abandonne Moses en emmenant leur enfant avec elle. Travaillant jour et nuit dans des conditions bien pires que celles de l’atelier de Moses, elle assure à son fils la meilleure éducation possible ; il finit par entrer à Harvard, puis par devenir un avocat très en vue, ce qui lui permettra de se lancer en politique et d’aspirer aux plus hautes responsabilités. Il avait de qui tenir.

Moses a tout perdu : son fils, sa femme, son atelier. Désespéré, il ne peut rester dans cette ville, dans ce pays, qui de paradis s’était trans­formé en enfer. Il finit par se décider à tout quitter pour partir à Paris : ne disait-on pas dans le vieux pays גליקלעך ווי גאָט אין פֿראַנקרייַך Heureux comme Dieu en France. ?

Après un long voyage qui n’est pas sans lui rappeler celui qu’il avait accompli dans sa jeunesse et qui l’avait emmené de son shtetl de Kuzmin à New York, il arrive à destination. Ruiné, vivant d’expé­dients, couchant sous les ponts, il est finalement recueilli par les Frères missionnaires de la charité. Ils l’aident à se reconstruire psycho­lo­gi­quement, il finit par se convertir. Par reconnaissance ? Par besoin ? Par conviction ? L’auteur laisse le lecteur libre d’analyser ses motivations.

L’esprit d’entreprise de Moses et l’énergie inépuisable qui lui avaient permis, jeune, de sortir de la misère pour arriver à la tête d’une affaire, n’ont pas disparu : il gravit l’échelle de la hiérarchie de l’Église, est nommé cardinal, puis – faut-il s’en étonner – élu pape. Par un curieux clin d’œil à son histoire personnelle, c’est son ancien atelier de couture où règne Sam avec autant de brutalité que Moses l’avait fait en son temps avant d’en être évincé qui fournit dorénavant les habits d’apparat de la maison papale. Sam est vert de jalousie de la réussite de son ancien patron, mais ביזנעס איז ביזנעסBusiness is business, comme on dit à New York.

Et c’est la fin de l’histoire, voire même celle de l’Histoire : une légende juive affirme que l’élection d’un pape né juif annonce l’arrivée des temps messianiques.


Le pape Moses

29 novembre 2013

« Redonner un visage à l’homme. Repenser la centralité anthropomorphe. »

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Langue, Littérature, Livre, Progrès, Shoah, Société, Éducation — Miklos @ 23:24

Lors du colloque « Permanence du yiddish » qui s’était tenu à l’Unesco il y a un an, l’allocution d’ouverture de Rachel Ertel, grande dame de la langue et de la culture yiddish s’il en est, a placé le propos spécifique de la confé­rence dans celui, bien plus général, de la place de l’homme – et donc de la langue, de l’histoire, de la culture, de l’iden­tité, de la transmission – dans, ou face à, la moder­nité. On trouvera ci-dessous le début de son inter­vention qui donnera, on l’espère, l’envie d’écouter (ici, où l’on peut aller directement à son intervention par le menu de droite) ou de lire () l’intégralité de sa communication.

Rachel Ertel est pessimiste : le yiddish est une « langue assassinée », elle ne redeviendra plus une langue populaire. Mais, dit-elle, « elle peut conserver et transmettre son infinie richesse en son propre idiome ou, comme dans la métaphore de Peretz par “la métamorphose de sa mélodie”, en d’autres langues », ce que sa propre activité de traductrice (vers le français) n’a eu de cesse de démontrer. Mais la tâche du traducteur est aussi celle de « témoin du témoin absent ».

Rachel Ertel a aussi œuvré à enseigner et faire enseigner le yiddish – j’en sais quelque chose personnellement – et pas uniquement à l’intention de ceux dont les parents maintenant disparus et leurs propres parents souvent assassinés parlaient cette langue, mais de jeunes générations parfois étrangères à cette filiation mais qui n’en montrent pas moins d’intérêt à l’étudier, à se l’approprier.

Et donc, en dépit de son pessimisme affiché, elle conclut ainsi : « En faisant jouer ensemble toutes ces strates on peut espérer qu’une sédimentation fertile verra le jour, dont il est impossible de prévoir les avatars et les configurations, mais qui peut, peut-être, redonner une fluidité, une capacité de métamorphose, bref une vitalité au yiddish qui lui donnera une forme de permanence. »

Nota bene : le terme yiddish de « Khurbn » qui revient à plusieurs reprises dans la seconde partie de son allocution provient de l’hébreu où il signifie « destruction », voire « destruction totale, catastrophique ». En hébreu, il est surtout appliqué aux deux destructions du Temple de Jérusalem. En yiddish, il dénote l’extermination des Juifs durant la Seconde guerre mondiale (en français, on tend à utiliser de nos jours dans ce contexte le mot hébreu de « Shoah », qui signifie « catastrophe »).

«La notion de permanence et sa définition, celle du dictionnaire, est la suivante : « Caractère de ce qui est durable, de ce qui dure, demeure, sans discontinuer, ni changer ». J’insiste sur le terme de « changer ».

La question qui se pose alors est d’ordre tout à fait général : est-ce le cas des langues, est-ce le cas des cultures ? Les langues et les cultures qui durent, qui demeurent sans discontinuer ni changer deviennent vite des langues et des cultures mortes. Il faut donc, pour être permanent, ne cesser de changer, de se transformer, et de se muer constamment. La réalité de la permanence est un flux constant, la seule permanence est la fluidité, la transformation, la métamorphose, l’ubiquitaire, le polysémique, la mutation, le polymorphe.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, et pour certains même pendant une partie du XXe, nous vivions dans l’illusion du progrès illimité de l’humanité. La technique avance plus vite que jamais, mais le progrès n’est plus crédible. L’humanité toute entière a perdu la face, et l’histoire continue à nous montrer que, loin de la retrouver, elle ne fait que la bafouer et l’abolir de jour en jour.

Nous vivions dans des dimensions à échelle humaine – des familles, des régions, à la rigueur des États-nations –, nous vivons maintenant à l’échelle planétaire, autant dire nulle part.

Nous vivions dans l’illusion d’un axe du temps unilatéral qui nous menait vers des lendemains qui chantent. Pour certains, la rédemption était accomplie ; mais les faits l’ont démenti. D’autres attendent encore une rédemption qui semble de plus en plus hypothétique si nous nous en tenons aux faits historiques aux guerres, aux massacres, de plus en plu industriels, de plus en plus scientifiques. La science que l’on croyait la panacée universelle a dévoilé sa face d’ombre.

Nous avons perdu notre innocence. Pour ma génération l’univers entier est à repenser. Les mots ont perdu ou changé de sens. Nous vivons dans « le désenchantement du monde. » Et tout est à repenser. À commencer : redonner un visage à l’homme. À repenser la centralité anthropomorphe. À retrouver le sens des mots, les dimensions dans lesquelles l’être humain évolue, les espaces de vie.

Pour pouvoir vivre, le repenser non pas en termes de mondialisation, de globalisation, mais d’une proximité qu’aucun internet, le plus sophistiqué ne peut supplanter. Repenser le temps. Le temps, non plus comme un axe unilatéral, ni comme un cycle toujours recommencé. Le temps avance et recule par bonds, il oscille, il va et vient, il tangue, il bafouille, il bégaie.

Il faut peut-être repenser notre monde non plus par sa centralité, mais comme disait Richard Marienstras, par les marges.

Repenser de fond en comble la notion, nous dire que la permanence est mortifère, que la véritable dimension de la permanence c’est le mouvement, c’est le changement, c’est la transformation.

»Alors nous pourrons repenser la permanence dans ses multiples dimensions : linguistique, historique, culturelle, iden­titaire, transmissible, c’est-à-dire dans la vie avec tous ses aléas.

24 novembre 2013

Un matin d’octobre les arbres sanguinolaient, ou, Quelques bonnes feuilles

Classé dans : Arts et beaux-arts, Langue, Littérature, Photographie — Miklos @ 15:59

C’est l’heure exquise et matinale
Que rougit un soleil soudain.
À travers la brume automnale
Tombent les feuilles du jardin.
 
Leur chute est lente. On peut les suivre
Du regard en reconnaissant
Le chêne à sa feuille de cuivre,
L’érable à sa feuille de sang.
[…]
 
—  François Coppée, Matin d’octobre.

C’est en voyant la photo d’une forêt dont les arbres et le sol étaient couverts de feuilles écarlates que la phrase « Un matin d’octobre les arbres sangui­nolaient » m’est venue à l’esprit. Cette photo circule depuis au moins octobre 2012 sur l’internet sans qu’il soit possible d’en connaître l’auteur. Ici où là, il est mentionné qu’il s’agit d’une forêt en Pologne, et parfois il est même indiqué qu’il s’agit de « la forêt écarlate de Gryfino ». Or il semblerait que dans cette petite ville du nord de la Pologne il y ait déjà une forêt remarquable, qui se distingue par ses arbres curieusement tordus, principalement des bouleaux, ce qui n’est pas le cas de ceux de cette forêt écarlate qui ressemblent à des érables rouges, ces arbres « à la feuille de sang » qui sont endémiques à l’est de l’Amérique du nord.

Par contre, une autre photo d’arbres curieusement similaires par leurs couleurs et leurs formes à ceux de la photo mystérieuse, est datée 2001 et marquée d’un copyright, celui d’un photographe tchèque réputé, né en 1970, Frantisek Staud (qui se décrit « Traveler, photographer and publicist, scientist and university lecturer »). Cette photo – qu’elle soit de lui ou non, on ne le sait encore – est reprise pour illustrer des textes concernant l’automne au Japon

Revenons à « sanguinoler » : ce verbe n’existe dans aucun des dictionnaires qu’on ait consultés, et le Trésor de la langue française indique que l’adjectif sanguinolent provient directement du latin sanguinolentus. N’empêche : son utilisation, qu’on qualifierait techni­quement de barbarisme, est tout à fait compréhensible, et pourrait s’apparenter donc au néologisme, si l’on n’en avait trouvé aussi d’autres rares occurrences au XIXe et XXe siècles, tels ce « Quelques toits rouges sangui­nolaient parmi des verdures rares et se perdaient dans la tache uniformément jaunâtre du sol pelé ».

Cette citation est tirée d’un livre, Les casques blancs, d’un certain J.C. Holl, publié chez Ambert en 19??, selon les informations lacunaires de Google Books (où l’on ne peut évidemment pas en consulter le contenu). Cet ouvrage est absent du catalogue de la BnF, tandis qu’on y trouve plus d’une dizaine d’autres ouvrages de « Holl, J.-C. » (avec ou sans précision des dates de naissance et de mort, 1874-19..), dont certains publiés en 1903 chez le même éditeur – ce qui me laisse penser qu’il s’agit de la même personne –, et parvenus à la BnF par le dépôt légal – l’absence des Casques blancs en étant d’autant plus étonnante. Les voici :

— Les Deux idoles, [roman]. Ambert, 1903.

— Camille Pissaro et son œuvre. 1904 [sans mention d’éditeur].

— Chaos et lumières. Le Baiser d’Eve. 4e éd. Ambert, 1905.

— Les Salons du Printemps. Cahiers d’Art et de Littérature, 1905. [Disponible en ligne dans Gallica ; cette revue indique que ces cahiers sont publiés par J.-C. Holl]

— Le salon d’automne. Cahiers d’Art et de Littérature, 1905. [Disponible en ligne dans Gallica]

— L’œuvre de Raphaël Lewishon. Cahiers d’Art et de Littérature, 1906.

— Les Salons de 1906 illustrés. Cahiers d’Art et de Littérature, 1906.

— Le Salon d’automne 1906. Cahiers d’Art et de Littérature, 1906.

— Après l’impressionnisme, Librairie du XXe siècle, 1910.

— La jeune peinture contemporaine. Éds. de la Renaissance contemporaine, 1912.

— [Catalogue de l’]Exposition de peintures de A. F. Cals (rétrospective) et de sculptures de Paul Paulin Galerie Louis-le-Grand, (Pavillon de Hanovre). Du 2 juin au 2 juillet 1914.

— La Ville-chimère. Librairie des lettres, 1919.

En 1986, le catalogue raisonné de l’œuvre de Maximilien Luce cite un extrait de La Jeune Peinture Contemporaine en mentionnant son auteur comme « Le critique Jean-Claude Holl », seule occurrence qu’on ait trouvée de ces prénoms et nom (précisions qu’il y a un autre Jean-Claude Holl au catalogue de la BnF, mais d’évidence ce n’est pas le même…).

Quant à l’éditeur Ambert, il semble avoir été actif entre 1900 et 1914 (et principalement en 1903 et 1904).

13 novembre 2013

Immigrés

Classé dans : Langue, Littérature, Religion, Société — Miklos @ 19:04


Immigrants à Ellis Island (source)

La migration est un phénomène tout aussi ancien que la vie sur terre : il est même concomitant à la vie elle-même comme une des stratégies de survie. Les animaux migrent ; les plantes, elles aussi, migrent ; comment n’en serait-il pas de même de l’espèce humaine ?

Chez cette dernière, on retrouve des schémas assez constants dans le long processus d’intégration qui s’ensuit à une arrivée souvent forcée par la nécessité dans une société et une culture étrangères rarement accueillantes, processus qui concerne tous les aspects de leur nouvelle vie. D’une part, le difficile apprentissage d’une langue, d’us et de cou­tu­mes, de culture, de démocratie, de laïcité parfois bien différents de ce qu’ils connaissaient jusque là, processus qui peut s’accom­pagner d’un repli voire d’un enfer­mement communautaire, ou, à l’inverse, du rejet de son propre patrimoine par la première ou la seconde génération qui embrasse parfois aveu­glément une modernité qui la fascine pour revenir, une ou deux géné­rations plus tard, de façon apaisée ou exa­cerbée, vers la tradition, réelle ou fantasmée, de leurs ancêtres. D’autre part, la perte de statut socio-profes­sionnel qui ne laisse souvent comme choix que celui de prendre les métiers considérés comme les plus bas sur l’échelle sociale et délaissés par les autochtones (qui ne sont après tout que des descendants d’immigrés) qui considèrent avec mépris ou ignorent tout à fait ces exploités mais qui ne manqueront de critiquer leur ultérieure ascension sociale… Conflits inter­gé­né­ra­tionnels, racisme, margi­na­li­sation, fonda­men­talismes y trouvent malheu­reu­sement un terreau bien fertile.

Les passages que l’on pourra lire ci-dessous reflètent ces phéno­mènes dans le cadre des vagues d’immi­grations juives en provenance de l’Europe de l’Est où ces popu­lations souffraient de pau­vreté et de persé­cutions croissantes. Leur desti­nation : l’Amérique, cet ailleurs rêvé, fantasmé, comme d’un paradis sur terre mais où le réveil à l’arrivée est souvent accom­pagné de ces chocs dont nous parlons plus haut, comme le chante avec humour le grand Aaron Lebedeff à quasiment la même époque. Ces textes sont extraits du roman Uncle Moses de l’écrivain Sholem Asch, publié en anglais (l’original est en yiddish) en 1920. L’auteur sait de quoi il parle : né en 1880 dans la petite ville polonaise de Kutno (où Napoléon était passé en 1807) dans une famille juive tradi­tio­naliste, il en partira au début des années 1900 et vivra succes­si­vement en Palestine, aux États-Unis, en France, de nouveau en Palestine puis aux États-Unis, qu’il quittera après le rejet par le lectorat juif de sa fameuse trilogie « chré­tienne » (dont seul Le Nazaréen a été traduit en français et publié, une seule fois, en 1947) pour s’installer en Israël et décéder à Londres en 1957.

La version intégrale de la tra­duc­tion en anglais du roman et celle de l’ori­ginal en yiddish se trou­vent à la fin de ce billet. On pourra en écouter ici la lecture inté­grale en yiddish. Un film éponyme a été réalisé en 1932 par Sidney Goldin et Aubrey Scotto avec le grand acteur Maurice Schwartz dans le rôle prin­cipal, dont il existe une version en DVD (sous-titré en anglais).

Au début du roman, Asch décrit une famille juive ori­gi­naire d’un shtetl de Pologne, Kuzmin, venue s’installer à New York quelques années aupa­ravant, dans une vague d’émi­gration qui avait saisi quasiment tous les habitants du village partis à la suite d’un de leurs jeunes à l’esprit entre­prenant et aux dents longues, Moses Melnik, garçon-boucher de son état. Arrivés au pays de leurs rêves, ils se retrouveront tous réduits, de l’instituteur à l’artisan et jusqu’à la lie de leur société d’antan, à travailler dans des conditions de quasi escla­va­gisme sous la coupe de cet homme devenu un employeur impi­to­yable que tout le monde appelle Oncle Moses – lui-même esclave de cette machine productiviste qui broie tout jusqu’à ses créateurs, comme l’illustrera quelques années plus tard le film Metropolis – dans un de ces sweatshops de l’époque, ateliers de confection où non seulement les ouvriers étaient exploités de façon éhontée mais où des accidents tragiques n’étaient pas rares.

Le père, Berrel, ne s’est pas intégré dans ce monde nouveau qu’il ne peut comprendre ; à l’inverse de sa femme, Gnendel, qui embrasse avec enthousiasme la mode et la culture (juive) américaines dans lesquelles baignent leurs enfants, il sait que ce n’est plus dans ce monde qu’il trouvera le bonheur. Il se réfugie dans la religion de ses ancêtres avec un sentiment de profonde solitude mêlé d’exaltation pour cet autre monde vers lequel il se rapproche. Son frère Aaron, lui aussi père de famille, essaie infructueusement d’échapper au travail mécanique dont il est esclave.

Leurs enfants – les trois filles Deborah, Rachel et Clara et le fils Charlie – n’ont pas bénéficié également de leur immigration. L’aînée, Deborah, a dû trouver immédiatement du travail pour aider sa famille, tandis que ses sœurs, et surtout son frère, le benjamin, ont pu faire des études ; grâce à son sacrifice, lui a toutes les chances de devenir avocat et de réaliser ainsi le rêve de toute mère juive archétypale, et les deux sœurs de trouver des partis bien établis socialement, tandis qu’elle est condamnée à devenir une vieille fille aigrie.

Et ainsi, aux sentiments d’aliénation qui se sont installés entre les deux parents puis entre les parents et leurs enfants se rajoutent aussi des tensions au sein de la deuxième génération, dues aux parcours différents des membres de la fratrie et aux sentiments d’injustice et de frustration qui en découlent.

Ces problèmes familiaux s’inscrivent dans un cadre plus large de conflits et de boule­ver­sements parfois drama­tiques que le roman déve­lo­ppera ensuite avec subti­lité, autant sur le plan social que psycho­logique. Oncle Moses, tel un parrain mafieux, plie impi­to­ya­blement tout le monde à ses besoins et à ses désirs : ses ouvriers, dont il tente de casser les velléités de syndi­cation puis de grève, et qui seront orga­nisés et repré­sentés plus tard par le fils de Berrel, Charlie, devenu avocat ; Masha, la splendide nièce de Berrel à peine sortie de l’ado­les­cence, très proche de son cousin Charlie, et que Moses, quinqua­génaire solitaire en plein retour d’âge, épou­sera quasiment de force afin qu’elle lui donne des enfants. Mais rien ne se passera ensuite comme prévu.

Le théâtre de ces scènes de la vie des immigrés est la transpo­sition de ce paradis sur terre qu’était malgré tout le shtetl du « vieux pays » (où Berrel souhaitera retourner « pour y mourir ») dans l’enfer que repré­sente l’atelier dans ce nouveau monde tant désiré.

That night Joseph’s home was besieged by relatives, near and distant, by neighbors and anxious members of the community, who came to ask news of the children and friends they had in America. If one of them had a son in Africa, in Brazil, or even in London, he came to ask news of the American. For what sort of place this America might be was not clearly understood in the village. In those days everything was called America. Just across the border, it seemed, was one vast city and the name of that city was America.

[…]

In America the inhabitants of the village found one another anew. On the Bowery stood a filthy, dust-laden three-story structure, covered with the dust that the elevated trains whirled up from the streets. And in the upper stories dwelt the entire village of Kuzmin. And the village sewed clothes for the American. And who might not be found here in this Bowery building? The Hebrew teachers of the town,—the leading citizens side by side with artisans and the scum of the village, —all sat on the top floor of the Bowery edifice, sewing and sewing away. And whosoever landed here, remained for the rest of his days. They knew but one round: in the morning from their homes to the Bowery; at night, from the Bowery to their homes. Over the entrance to the house on the Bowery was a small, dust-covered sign, which bore “the American’s” name: Moses Melnick.

[…]

Gnendel entered from the next room and although she was already a grandmother,—although she had been in America for twelve years and had had five children, whose pay she practically tore out of their hands, she still wore the same elegant wig with the three curls over her shining forehead, just as she had been accustomed to do at home, in Poland, when dressed in gala array for the synagogue on the Sabbath and other holy days. While America had had a devastating effect upon her husband Berrel, having in a very short time made a bent old man of him, it had affected Gnendel in quite the opposite way. Gnendel had grown younger in America. She had here become “liberal.” Instead of Zeena UreenaThe “Zeena Ureena” is a book, particularly intended for Yiddish women, containing an exposition of the Bible plentifully besprinkled with folk tales., which had been her spiritual food in her old home, she began here to read Yiddish newspapers and take an interest in everything. The children often took her along to the Jewish theatre, which she enjoyed immensely; she was fond, moreover, of attiring herself in her daughters’ cast-off shoes and altered dresses, so that, in a certain manner, she managed to follow the fashions, except that she was a trifle behind. Her husband’s piety and devotion to the sacred books, which at home had been her pride, had in America lost their value to her almost entirely. And because the machine had aged Berrel so quickly and bent him over, he lost all attraction and respect in her eyes. She made life hard for him in his declining years.

[…]

Deborah who well remembered her father as he had been in the old country, where he was the most highly respected ChassidMember of a Jewish sect founded in Poland about 1750, by Rabbi Israel ben Eliezer Baal-Shem, to revive the strict practises of the earlier Chassidism. This earlier sect was founded about the third century B.C. by opponents of the Hellenistic innovations. It was devoted to the strict observance of the ritual of purification and separation (Webster’s New International Dictionary, under Chasidim). in the town with a splendid home,—who had lived through the bitter times of advancing poverty that had forced him to move his family to America, when she was already a grown-up girl, felt, more than the rest of the children, a certain respect for her father. Her father’s cry of “Deborah, dear!” summoned the remembrance of their former home in the little Polish town, where her parents called her by that same name. She paused, and was on the point of going to help her mother with the breakfast, as she was once wont to do, but as she looked at her brother who was dressing in such calm, leisurely fashion, she was provoked.

“Well, everything here goes upside down.”

Deborah had teen the first of the children to earn money and bring it home to her mother; she had found employment from the very first day on which she landed. Wherefore she imagined that she was the real mistress of the household. She grudged her brothers and sisters their opportunity to attend the public schools—one of them for a year, the other for two years. She had been obliged to toil from the very first, whence she got the notion that she supported the rest. Her brothers and sisters indeed had now been working for a long time; it was Charlie whom she envied most. He was the only boy and had come to America while yet a child, thus having gone to the public schools longer than the others. Today he was a grown-up fellow, yet he did not work “steady,’” in the evenings attending “preparatory school” and in the daytime sporadically picking up whatever work presented itself. His sister simply could not endure seeing that he would soon be ready to enter college; maybe he would finally become a lawyer, thus gratifying his ambition. She felt convinced that all this was due to her self-sacrificing youthful toil,—that because of him her lips and hands had become so coarse, and her neck so thin that the veins showed through. Because of him she had remained an old maid.

[…]

Aaron stared at his sister-in-law in amazement. Was this the pious woman who in the old country used to lead the women in prayer at the synagogue and come running in to the House of Study every other day to discover whether a certain piece of meat or a fowl were fit for food from the Mosaic dietary standpoint? She had always had questions of food purity to be settled. What had become of her during the few years that she had been in America?

Gnendel, however, as we have seen, had become “liberal.” Berrel’s home was divided into two camps. One party was composed of the father and the two older daughters,—Deborah the ‘old maid’ and Rachel, who had married a Galician Jew. These two remembered their father from his prosperous days, and still respected him. The other party was comprised of the mother and the two younger children, Charlie and Clara, who had completed their bringing up in America. They were fond of their mother, who returned their affection. The parties clashed at every meal.

Berrel himself could not understand what had come over his wife since she had landed. But he was used to this bepuzzlement. There were so many things he did not understand in America. He simply got used to them and stopped asking questions. The twelve years that he had been in America were lived in solitude, in abandonment amidst his family circle. He had none to converse with. Not only were his children estranged from him, but the very wife who had borne him the children and with whom he had shared so many years of his life, became a stranger to him here in America. This spiritual solitude drove the man to religious ecstasy. He sought life in his religion. This world he had already lost; so he desired the next world, for which he was preparing, to be richer and more glorious. He did not eat the same bread as the rest of his family. Saturday evening he would go to a friend who lived on a Jewish street and who dealt in kosher butter and cheese. He would recite prayers with him, would purchase a cheese and a half- pound of butter and would live upon this fare from one week to the next. It was of this food that he now ate his breakfast.

A quarter of an hour later Gnendel’s kitchen was quiet and empty. Everybody had gone off to work.

When Aaron and Berrel reached the street Aaron looked closely at his brother and for the first time fully realized how old Berrel had become during his brief residence in America. He was already an aged man with a grey beard and stooping shoulders. Yet what a short time ago, it seemed, had this man been Berrel the Chassid of Kuzmin, with a jet-black beard, blooming red cheeks and black, sparkling eyes! Berrel the Chassid, who was so active in all community affairs,—a veritable “live-wire.” He had been a merchant, had ridden to Ger to the Chief Rabbi and had been a deep student. And was this he? It seemed to Aaron that he had two brothers,—that Berrel the Chassid had remained in the little Polish, town and that this one at his side was a decrepit old operative, a complaining, broken-down old fellow.

Berrel noticed Aaron’s glances and knew the thoughts that stirred behind them.

“But, Berrel,” smiled Aaron, “how can you …”

Aaron choked back his query.

“Bah, the end isn’t so far off. I ask nothing more of the world. I’ve had enough.”

And now Aaron could understand why, amid his servitude, his brother had not lost hope and courage. Not until now had he discovered the reason for his brother’s calm contentment, for the untainted clearness of his eyes. Now he saw it all. His brother believed in a future life, and the nearer he came to the next world, the happier and calmer he grew. It seemed to him that he could see his brother sailing to the shores of an island where there were awaiting him stored-up treasures that he had accumulated during his life, and that his enjoyment of them was soon to begin. The nearer he came to the island, the happier and calmer he grew. Belief in the future world infused the brother with strength to endure so placidly and patiently the vicissitudes of the present. For the first time Aaron envied his brother his belief, and he began to seek in his own life something analogous to his brother’s faith. But he could discover nothing. His life was empty—only poverty, monotony, and barren, slavish toil for his daily bread. . . .”

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