À l’occasion du jubilé, le Nouvel Obs dévoile sa nouvelle orthographe


Pour oublier ce quotidien, il s’était mis à coucher sur le papier un monde meilleur. — Frédéric Gaillard, « Un sang d’encre », in Nocturnes, les charmes de l’effroi – encre et ténèbres, n° 1. Printemps 2011.
S’il y en a qui se réfugient des déceptions et des turpitudes de ce monde dans le sommeil pour y rêver d’un meilleur, Akbar préfère rêver éveillé, prendre la plume et laisser cours à son sens aigu de l’observation – que certains qualifient fort injustement de râlerie et qu’un sien lointain cousin à la fine moustache appelait paranoïa critique – qui, combiné à une curieuse mémoire sélective mais qui remonte dans le temps bien en deçà de sa propre vie, lui permet de replier le temps et l’espace, de faire des rapprochements incongrus ou de remarquer d’étranges coïncidences, le tout mâtiné d’une imagination incontrôlée parce qu’incontrôlable et dont il ne connaît les ressorts. Mais il n’en a cure : sa curiosité inextinguible s’applique surtout au monde extérieur tel qu’il est ou tel qu’il se le reconstruit.
Ce n’est pas l’inspiration qui lui manque. Les idées arrivent sans aucune régularité et donc imprévisibles et à l’improviste, seules ou accompagnées. C’est un air qui lui revient en mémoire, une image impossible, un mot désuet ou inexistant, une phrase qui ne semble pas faire sens ou une citation célèbre, une expression curieuse. Ce peut être un détail quasi invisible ou un ensemble complexe qui suggère une forme particulière. Une combinaison de sonorités. Une peinture de rue qu’il remarque ou un jeu d’ombres. Un raisonnement imparable basé sur des hypothèses farfelues, ou, à l’inverse, une logique étrange et pourtant convaincante.
Il lui faut d’abord la cerner, s’en saisir, la fixer puis la dégrossir toutes affaires cessantes, sinon elle s’estompe ou disparaît aussi soudainement qu’elle est apparue, telle un nuage fantasque qui n’a de cesse de se transformer avant de s’effacer tel le Chat de Cheshire, ou une bulle de savon ondoyante aux couleurs chatoyantes qu’un enfant poursuit tandis qu’elle glisse dans les airs et qui fait pouf ! au moment où il pensait l’attraper.
Il la prend, l’observe, l’étire, la creuse, la renverse, la noue ou la délie. Il en trouve parfois une autre qui lui fait curieusement écho, et c’est alors cet écho dont il cherche à se saisir.
Jusque là, tout se passe dans sa tête. C’est le passage à l’acte – d’écriture – qui est aussi imprévisible que l’apparition de l’idée. Voire impossible. Mais parfois, sa main se met à écrire toute seule, les phrases s’alignent, des images se présentent pour les illustrer. Ou alors, c’est une image qui se compose et les mots arrivent après.
C’est ainsi que se tisse un bout de tapisserie qui s’empile avec les autres et qu’il retrouve parfois bien plus tard, étonné d’avoir produit cet objet si étranger et si familier à la fois.
Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.
| He’s game. | Il est d’attaque. |
| His game. | Son tour de jouer. |
| His’s good, hers’s better. | Le sien à lui est bon, le sien à elle est meilleur. |
| It’s good. | C’est bon. |
| Its good. | Son bien. |
| It’s his, it’s hers. | C’est à lui, c’est à elle. |
| It’s its hit. | C’est son succès. |
| My friend’s walk. | La promenade de mon ami. |
| My friends walk. | Mes amis se promènent. |
| My friends’ walk. | La promenade de mes amis. |
| One scone, score, sport, stable, stop, strumpet… | Un(e) scone (gâteau britannique), score, sport, étable, arrêt, prostituée… |
| One’s cone, core, port, table, top, trumpet… | Le (la) cône, noyau, port, table, sommet, trompette… de quelqu’un. |
| There’s a book. It’s theirs. | Il y a un livre. C’est le leur. |
| They’re there. | Ils sont là. |
| Who’s right? | Qui a raison ? |
| Whose right? | Le droit de qui ? |
| You’re good. | Vous être bon. |
| Your good. | Votre bien. |
| Yours? Good! | Le vôtre ? Bien ! |
| Yours’s good. | Le vôtre est bon. |
| Up yours! | À la vôtre ! |
Après le débat d’hier, le terme d’anaphore a fait une petite percée – toute temporaire, on ne va pas rêver – dans le vocabulaire : il s’agit, nous dit Le Trésor de la langue française, d’un procédé de rhétorique « visant à un effet de symétrie, d’insistance, etc., par répétition d’un même mot ou groupe de mots au début de plusieurs phrases ou propositions successives. » Pour ceux qui voudront le placer à plusieurs reprises dans une tirade de salon sans se répéter, on rajoutera que son synonyme est épanaphore et son antonyme épistrophe (répétition à la fin et non au début).
L’anaphore en question est celle de François Hollande, qui a scandé un passage de sa prestation en répétant Moi président de la République, je… en en variant le rythme, la respiration, l’intonation, avec un tel naturel qu’il avait dû nécessiter une longue préparation. Ou qui peut-être démontrait un tel art de l’improvisation qui frise le sublime (de l’art de la scène) qu’on se dit que ce candidat-ci a bien des qualités dans sa manche.
Il n’a pas été le premier à l’utiliser : un modèle du genre est celui qui ouvre les Catilinaires de Cicéron :
Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? quam diu etiam furor iste tuus nos eludet ? quem ad finem sese effrenata iactabit audacia ? Nihil ne te nocturnum praesidium Palati, nihil urbis uigiliae, nihil timor populi, nihil concursus bonorum omnium, nihil hic munitissimus habendi senatus locus, nihil horum ora uoltusque mouerunt ?
(« Jusques à quand abuseras-tu de notre patience, Catilina ? combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur ? jusqu’où s’emportera ton audace effrénée ? Quoi ! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien n’a pu t’ébranler »).
Et si Hollande n’a pas utilisé la toute première apostrophe en l’adaptant – Quo usque tandem abutere, Nicolas, patientia nostra ? – toute son intervention la sous-tendait.
Quant au leitmotiv – ainsi l’a qualifié Hollande – qu’a asséné Sarkozy, c’est « menteur » sous toutes ses formes et déclinaisons, mais sans aucun style. Hargneux. Pire, sur le fond il a justifié l’adage « c’est celui qui le dit qui l’est », comme l’a déclaré France Terre d’asile. Et France 2 – dont le président a été nommé par l’individu en question – a indiqué avec euphémisme que le dit président en fonction s’était trompé en affirmant qu’il n’était jamais allé à l’hôtel Bristol participer à une réunion de collecte de fonds. Ce que d’autres médias se délectent à démontrer en republiant une photo où on l’y voit en compagnie, entre autres, d’un certain Éric Worth qui n’était alors que trésorier de l’UMP. Non, ce président n’est pas le chef d’un parti.

Ce procédé répétitif était connu et décrit des Grecs (d’où l’origine grecque du terme, qui s’appelait plus simplement repetitio en latin), comme on peut le voir ci-dessus dans cet extrait de La Rhétorique d’Aristote. Le Traité du Sublime, datant du Ier siècle environ (on n’en connaît avec certitude l’auteur) – et dont on tient une traduction de Boileau – utilise ce terme d’anaphore pour la première fois dans ce sens, et mentionne son usage dans un discours de Démosthène, Contre Midas. On en trouve aussi chez Homère ou Sappho par exemple. (source)
Sans remonter si loin dans le temps ni aller si loin en Europe, on connaît tous l’imprécation de Camille :
Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !
Corneille ne s’est d’ailleurs pas privé de l’utiliser ailleurs.
Pour finir sur une note plus incantatoire qu’imprécatoire, on citera Éluard :
|
Sur mes cahiers d’écolier |
Sur la lampe qui s’allume |
Perché questa parola nel titolo di questo post, vous étonnez-vous ?
Il s’agit en fait ici du mot français décrivant l’état d’une personne ou d’un animal (voire même d’un objet) posé sur un perchoir – posture parfois malcommode, mais quand il s’agit de celui de l’Assemblée, cette perspective en tente plus d’un – ou sur tout autre endroit physiquement ou métaphoriquement élevé, tel « ce fier Espagnol, qui est toujours perché sur les hauteurs de son amour-propre » (sourceL’admireur M….d, « Lettre à Madame de Staël Holstein,
auteur de Delphine » in Le Spectateur français au XIXe siècle,
ou valeurs morales, politiques et littéraires, recueillies
des meilleurs écrits périodiques, t. 2, 1805.). Soit dit en passant, on ne le dit pas d’un bœuf, même s’il se trouve par hasard sur un toit.
Il n’y a pas que des politiciens français et des fiers Espagnols qui perchent haut, on se doit de mentionner un certain baron ligurien, Côme Laverse du Rondeau, qui décide un beau jour de s’installer tel un stylite (à ne pas confondre avec les stylistes) mais non pas sur une colonne : dans un arbre. C’est du moins ce que nous rapporte Italo Calvino. Avez-vous lu Italo Calvino ? Si ce n’est pas le cas, allez toutes affaires cessantes le faire, il est purement génial.

Disons-le tout de suite pour éviter un contresens : percher signifie en premier lieu, comme nous en instruit le Dictionnaire de l’Académie françoise de 1825, « Se mettre sur une perche ».
Or, toujours d’après cet ouvrage, le premier sens de perche est « Poisson d’eau douce, dont la chair est blanche et ferme », fermeté qui permettrait en fait de s’y percher (en faisant attention de ne pas en salir la blancheur), sauf que, rajoute le lexicographe, « et qui a sur le dos une manière de crête fort piquante », ce qui rendrait l’exercice assez piquant.

On lui préférera donc le troisième sens (le second étant « mesure de dix-huit, de vingt et de vingt-deux pieds de Roi, selon les différents pays »), bien qu’il soit moins commun, « signifie aussi quelquefois Un brin de bois long de dix à douze pieds, et de la grosseur du bras ou environ ». Dans son acception plus générale, percher permet de se placer « sur une branche d’arbre – avouez-le, c’est plus commode –, sur une baguette, etc. Il se dit proprement Des oiseaux domestiques. »
Parmi ceux-ci, on trouve d’ailleurs l’épervier, à propos duquel Diderot dit : « Perché se dit de l’épervier sur un bâton », il est donc dans un état de domestication avancée. Mais le plus célèbre représentant perché de la gent ailée est le Maître Corbeau de la fable, que Jean-Jacques Rousseau décortique – la fable, non le corbeau – si joliment dans son Émile pour démontrer qu’elle n’est pas faite pour les enfants, que nenni :
Maître corbeau, sur un arbre perché,
Maître ! que signifie ce mot en lui-même ? que signifie-t-il au devant d’un nom propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?
Qu’est-ce qu’un corbeau ?
Qu’est-ce qu’un arbre perché ? L’on ne dit pas sur un arbre perché, l’on dit perché sur un arbre. Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie ; il faut dire ce que c’est que prose et que vers.
Tenoit en son bec un fromage.
Quel fromage ? étoit-ce un fromage de Suisse, de Brie ou de Hollande ? Si l’enfant n’a point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s’il en a vu, comment concevra-t-il qu’ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images d’après nature.
Maître renard, par l’odeur alléché,
Encore un maître ! mais pour celui-ci c’est à bon titre : il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c’est qu’un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention qu’il a dans les fables.
Alléché. Ce mot n’est pas usité. Il le faut expliquer ; il faut dire qu’on ne s’en sert plus qu’en vers. L’enfant demandera pourquoi l’on parle autrement en vers qu’en prose. Que lui répondrez-vous ?
Alléché par l’odeur d’un fromage ! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un arbre, devoit avoir beaucoup d’odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier ! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne s’en laisse imposer qu’à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans les narrations d’autrui ?
Lui tint à peu près ce langage :
Ce langage ! Les renards parlent donc ? ils parlent donc la même langue que les corbeaux ? Sage précepteur, prends garde à toi : pèse bien ta réponse avant de la faire ; elle importe plus que tu n’as pensé.
Hé ! bonjour, monsieur le corbeau !
Monsieur ! titre que l’enfant voit tourner en dérision, même avant qu’il sache que c’est un titre d’honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien d’autres affaires avant que d’avoir expliqué ce du.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Cheville, redondance inutile. L’enfant voyant répéter la même chose en d’autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dîtes que cette redondance est un art de l’auteur, qu’elle entre dans le dessein du renard, qui veut paroître multiplier les éloges avec les paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève.
Sans mentir, si votre ramage
Sans mentir ! on ment donc quelquefois ? Où en sera l’enfant si vous ne lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce qu’il ment ?
Répondoit à votre plumage,
Répondoit ! que signifie ce mot ? Apprenez à l’enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage ; vous verrez comme il vous entendra.
Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.
Le phénix ! Qu’est-ce qu’un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la menteuse antiquité, presque dans la mythologie.
Les hôtes de ces bois ! Quel discours figuré ! Le flatteur ennoblit son langage et lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c’est qu’un style noble et un style bas ?
À ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,
Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.
Et pour montrer sa belle voix,
N’oubliez pas que pour entendre ce vers et toute la fable, l’enfant doit savoir ce que c’est que la belle voix d’un corbeau.
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Ce vers est admirable : l’harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; j’entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.
Le renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Voilà donc déjà la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps pour instruire les enfants.
Apprenez que tout flatteur
Maxime générale ; nous n’y sommes plus.
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Jamais enfant de dix ans n’entendit ce vers-là.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Ceci s’entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n’est qu’une raillerie. Que de finesse pour des enfants !
Le corbeau, honteux et confus,
Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.
Jura ! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu’un serment ?
Et Rousseau de conclure :
Je demande si c’est à des enfants de six ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourroit tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité : mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre.

Enfin, il ne faut oublier Delphine et Marinette, héroïnes des délicieux Contes du chat perché du délicieux – et parfois merveilleux, poétique, redoutable d’ironie grinçant, ou carrément tragique – Marcel Aymé, dont il faut aussi lire toutes affaires cessantes, outre ces histoires, Le Passe-muraille, La Tête des autres, La Jument verte… et bien d’autres œuvres, c’est un grand maître du style, de l’art de l’observation et de la description, un scalpel qui va droit au cœur de l’homme. Cruel ? Envers les puissants de la politique, de la finance. Mais d’une tendresse bourrue qui cache, comme pour éviter un trop-plein d’émotion, une profonde empathie pour les faibles et les rejetés de la société.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.
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