Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

12 octobre 2011

« 10 ans de Complément d’enquête : ces enquêtes qui ont changé la France » et le français

Classé dans : Actualité, Histoire, Langue, Médias — Miklos @ 7:54


« Bongo, il avait un bureau avec une estrade absolument énorme
qui ressemblait à un hôtel d’église »

L’émission revient sur ses moments phare (et non pas far, même si en Bretagne on trouve les deux). L’un d’eux concerne les financements cachés d’une certaine campagne présidentielle. Le sous-titrage du témoignage d’« un ex-ministre d’un gouvernement socialiste » sur les largesses d’Omar Bongo ne manque pas de sel. On espère que ce ministre savait non seulement conter (ces faits) et compter (ces sous), mais aussi écrire correctement.

Pour ceux qui croiraient que c’est une manifestation de la nouvelle ortograf altêrnativ, que nenni : on la retrouve dans un texte datant du 3 juillet 1622 et republié dans un article (Constant Verger : « L’abbaye du Bois-Grolland en Poitou ») d’un numéro de la Revue historique de l’Ouest datant de 1889 :


« Vu aussi un tailleur dépecer un ciel d’hôtel d’église et en faire des caleçons et des bas de chausse. »

À la décharge de Constant Verger (l’auteur de l’article) et du comte Régis de l’Estourbeillon (secrétaire de rédaction de la susdite revue), il semblerait que cette orthographe peu constante ait été le fait de François Cremois, « prestre et curé susdit », qui avait pris par écrit la déclaration de Maris Gentis et de Marie Couchau sa fille sur les dégâts occasionnés par le passage d’une compagnie des gens de Monsieur de Soubise « en ce bourg de Poireux ». On aurait pu croire qu’un curé serait au fait de la différence d’orthographe qui concerne un objet de son culte, mais que nenni. Peut-être a-t-il été estourbillé par cette histoire au point d’en oublier son latin français.

Quant au petit écran, ce n’est pas là que nos petites têtes blondes, brunes, rousses ou punk apprendront à écrire correctement (mais on le savait déjà). Encore faudrait-il qu’elles sachent lire rapidement les sous-titres qui défilent à toute berzingue, mais de toute façon elles préfèrent passer leur temps accrochées au tél qu’à l’hôtel ou devant un autel (voire même devant la télé).

6 octobre 2011

Les métrosexuels avant l’heure, ou, ce qui fait courir (aussi) les hommes

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Société — Miklos @ 0:14

Pour éviter toute confusion, on précise d’abord qu’on ne parle pas ici des prédateurs sexuels qui hantent les longs couloirs vides de certaines stations peu avant l’heure du dernier métro. Il s’agira ici d’un terme récent, provenant directement de l’anglais, et dénotant

ce nouvel homme très attentif à son look [autre terme anglophone], très soigneux, le plus souvent épilé (au moins sur la poitrine), bronzé et toujours à la dernière mode. (…) le métrosexuel déteste être négligé ; il aime faire du shopping [ibid.], y compris dans les parfumeries, où il dépense beaucoup en crèmes antirides ; il choisit avec attention tous les détails de sa garde-robe (…)1

« Nouvel homme », dit-il ? Et pourtant, ce même auteur écrivait dans un précédent ouvrage2 qu’Oscar Wilde, « l’écrivain anglais bien connu (…), a été un métrosexuel avant l’heure. On se souvient de ses cols cassés et en dentelle, de ses cheveux ondoyants, de ses vestes extrêmement ajustées. »

Et cent ans avant Wilde, il avait déjà eu en France les Incroyables – et leur pendant féminin, les Merveilleuses (dont on avait récemment dévoilé – c’est le cas de le dire – les accoutrements extraordinaires) – ces « jeunes gens qui s’étaient arrogés le monopole du suprême bon ton, depuis le choix du costume jusqu’aux formes du langage. »3 On ne résiste pas au plaisir de laisser l’auteur poursuivre :

De longues tresses de cheveux tombant sur les épaules, et que l’on nomma oreilles de chien ; un peigne d’écailles relevant derrière la tête des cheveux dont n’approchaient plus les ciseaux, trop vulgaires, et qui devaient être coupés avec un rasoir ; des redingotes très courtes, avec des culottes de velours noir ou vert, tels furent les signes principaux auxquels on reconnaissait les élégants du jour. Leur manière de prononcer les mots ne les faisait pas moins reconnaître par sa singularité et son affectation. La lettre r était tombée dans leur disgrâce : ces messieurs, qui avaient désossé notre langue, ne donnaient que leur paole d’honneu, leur petite paole ; et leur racontait-on quelque chose qui les étonnait, ils s’écriaient : « C’est incoyable ! » Ce fut cette habitude qui leur fit donner dans la société le nom d’incroyables, tandis que la classe plus vulgaire les appela des muscadins. —En grande toilette, l’incroyable devait remplacer sa redingote courte par un habit à taille carrée et à grands revers ; un chapeau claque d’une dimension monstrueuse se trouvait sous son bras, et ses souliers pointus rappelaient les chaussures à la poulaine du moyen âge.

On se doute bien que ces métrosexuels d’alors – comme ceux d’aujourd’hui – devaient passer un temps fou à se bichonner. Or à peu près à cette époque, un dictionnaire des expressions vicieuses usitées dans un grand nombre de départements, et notamment dans la ci-devant province de Lorraine, affirme que se bichonner n’est pas français et qu’il faut utiliser, en lieu et place, s’adoniser (dont l’étymologie est évidente, mais à ne pas confondre avec atomiser bien que les adonisants utilisent souvent des atomisateurs), verbe qui a donné adoniseur, que l’on pourrait appliquer de nos jours au personnel d’instituts de beauté. L’exemple que fournit ce dictionnaire pour illustrer le bon usage concerne sans doute les Merveilleuses – « Cette femme est sans cesse à s’ajuster, à s’adoniser » – mais s’applique aussi bien à leur contre­partie masculine, les Incroyables d’alors et les métrosexuels d’aujourd’hui.

Ce verbe sera utilisé au cours du 19e s. (et tombera en désuétude plus tard) : le Trésor de la langue française cite son emploi chez Nerval, Châteaubriant, Sainte-Beuve ou Balzac, et en particulier chez Théophile Gautier, dans Le Capitaine Fracasse :

Si vous voulez accepter un vieux pédant de comédie pour valet de chambre, dit Blazius en se frottant les mains d’un air de contentement, je vais vous adoniser et calamistrer de la belle façon. Toutes les dames raffoleront de vous incontinent.

où l’on découvre le verbe calamistrer (se faire friser les cheveux, préoccupation de tous ceux qui ont les cheveux lisses, à l’inverse des têtes bouclées qui cherchent à se les défriser), et chez Victor Hugo qui décrit si bien l’éternel métrosexuel dans Les Misérables ainsi :

Il est impossible de s’imaginer que Dieu nous ait faits pour autre chose que ceci : idolâtrer, roucouler, adoniser, être pigeon, être coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans sa petite femme, être fier, être triomphant, faire jabot ; voilà le but de la vie.

Enfin, on trouve dans le Gil Blas de Le Sage cette belle réflexion sur l’importance de cette activité aux âges de la vie :

L’envie que j’avais de paraître agréable à cette dame me fit employer trois bonnes heures pour le moins à m’ajuster, à m’adoniser ; encore ne pus-je parvenir à me rendre content de ma personne. Pour un adolescent qui se prépare à voir sa maîtresse, ce n’est qu’un plaisir ; mais pour un homme qui commence à vieillir, c’est une occupation.

Nihil novi sub sole.


1 Willy Pasini, Des hommes à aimer. Comprendre et gérer les fiancés, les maris et les amants. Trad. de l’italien. Odile Jacob, 2007.
2 Willy Pasini et Maria Teresa Baldini, Les 7 avantages de la beauté. S’améliorer sans se transformer. Odile Jacob, 2006.
3 Dictionnaire de la conversation et de la lecture, vol. 32. Paris, 1836.

27 septembre 2011

Devinette : quelle lessive pour quelle clientèle ?

Classé dans : Langue — Miklos @ 23:26

Les ailurophiles ?Le Chat
Les amoureux ?Cajoline
Les Argentins ?Tandil (ville près de Buenos Aires)
Les chrétiens ?La Croix
Les métrosexuels ?Omo
Les mineurs ?Skip (mécanisme de levage de roche dans les mines)
Les pompiers du ciel ?Dash (avion bombardier d’eau)
Les surdoués  ?Apta (parce qu’aptes à tout)
Les végétariens ?Persil

19 septembre 2011

Un grave problème, une interrogation aiguë et la culture sur France 2, ça craint, surtout l’matin

Classé dans : Actualité, Langue, Médias — Miklos @ 15:37

La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux:
Son petit faon délicieux
A disparu dans la nuit brune.

Pour raconter son infortune
À la forêt de ses aïeux,
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux.

Mais aucune réponse, aucune,
À ses longs appels anxieux !
Et, le cou tendu vers les cieux,
Folle d’amour et de rancune.
La biche brame au clair de lune.

Maurice Rollinat

Le musée de la chasse – ce sport où une meute d’êtres humains poursuit un animal aux abois – avait hier ouvert les portes de sa cour au public, journées du patrimoine oblige.

On pouvait y admirer un enclos dans lequel des chiens de chasse, qui semblaient avoir atteint depuis quelques lustres l’âge de la retraite, étaient avachis les uns sur les autres, le regard mélancolique. Des bois de cerf décorés d’un cor de chasse étaient suspendus au grillage élevé qui entourait ces pauvres bêtes destiné sans doute à les empêcher de se précipiter à la poursuite de quelque voiture qui passerait dans la rue avoisinante, à défaut de sanglier.

Dans le fond de la cour, on pouvait voir des photos de lièvres en train de s’enfuir ; il n’y manquait que l’argumentaire consistant à démontrer l’utilité de ces activités cynégétiques autant pour la santé des hommes et des chiens que pour la « régulation » de la population des léporidés et autres envahisseurs de nos forêts profondes où on entend le coucou qui répond au hibou, c’est fou, hein.

Mais c’est un autre panneau – et un dépliant qui en reprend les termes – qui a attiré notre curiosité : intitulé La Vènerie, créatrice de patrimoine depuis plus de 1000 ans, il détaille les contributions de ce sport aux arts décoratifs (tout en oubliant de mentionner les trophées, parties ou tout d’animaux tués, qui décorent de belles maisons), à la littérature (ils auraient pu citer par exemple le poème en exergue), à la peinture (ces fameuses natures mortes où les animaux qui y sont représentes sont bien morts, ou les scènes de hallali) ou au langage. Il y manquait évidemment la musique (même s’ils parlaient de « la trompe de vènerie », sic) – quid du Freischütz de Weber (splendide, il faut le reconnaître), par exemple ?

C’est surtout le langage qui nous interpelle ici. D’abord, leur brochure orthographie ce mot ainsi :

On constate l’influence hésitante de la mondialisation, et plus précisément de l’anglais, sur leur écriture (language/langage), eux pourtant qui se targuent de préserver le patrimoine national.

Mais on est surtout intrigué par un détail bien plus grave, un problème aigu :

Selon la ligne, on trouve « vènerie » (accent grave) ou « vénerie » (accent aigu). Même s’il y avait deux façons d’écrire ce mot (ce qui n’est pas le cas), il aurait fallu s’y tenir à l’une des deux. Au moins dans le même document. Ou sinon, dans le même paragraphe. Ça donne le tournis, à force. Regardez la forme qu’a pris la trompe !

À l’origine, ce mot – dérivé du verbe (désuet) vener (chasser à courre), s’écrivait sans accent, venerie. C’est au XVIIe siècle qu’apparaît le é (et donc bien avant 1740, date que signale le TLFi) : on le trouve en effet déjà dans les éditions successive du dictionnaire de Pierre Richelet : vénérie (Dictionnaire françois, 1680), puis vénerie (Nouveau dictionnaire françois, 1694) ; c’est cette forme qui s’imposera (sauf au musée de la chasse).

Cette tendance à remplacer erronément un é par un è se retrouve dans événement (orthographe classique), souvent transformé en évènement, du fait de la prononciation de la seconde syllabe () avec un timbre ouvert (et donc différent du é initial), pour des raisons qu’explique le TLFi. C’est (malheu­reusement ou non, selon ce qu’on pense de l’évolution du language, pardon, de la langue) l’orthographe qui semble s’imposer de nos jours.

Pour en finir avec la vénerie, on rappellera à nos fidèles et assidus lecteurs les lignes qu’Akbar avait consacrées à la fort intéressante Vènerie Vénerie royale de Turin, qu’il avait visitée en compagnie d’Anna.

À propos de langue, on ne peut s’empêcher de citer in extenso un extrait du Télématin du jour, qu’on commentera après :

Nathanaël de Rincquesen, lisant le texte qu’on a dû lui préparer : on termine sur une belle image, William, et une bonne note aussi, pour ce qui est plutôt un exploit, en voyant ces 4645 mélomanes taïwanais réunis dans un stade pour jouer la même partition. Attention, ils ont interprété le célèbre Ode à Changhua, sous l’œil intéressé et l’oreille avertie des observateurs du livre des records qui se sont tous accordés à dire qu’écouter 4645 archets qui s’agitent, ça craint.

William Leymergie, imperturbable : Deux fois.

NdR, interloqué : Ça craint… ?

WL : « Ça craint » deux fois.

NdR : Ça craint deux fois ?

WL : Ça crincrin.

NdR, l’air tout aussi perdu : Ah ! d’accord.

WL, mdr : Non ? Oui ?

NdR, encore plus paumé : C’est moi qui crains, c’est ça ?

WL, encore plus mdr : Non non, pas du tout ! Je disais : ça crincrin, quoi. Voilà, bravo !

NdR, résigné : Bon écoutez, on fera mieux demain.

Comme quoi, si on se résigne à ce que les nouvelles générations ne connaissent plus l’orthographe, on peut s’étonner qu’elles ignorent aussi le bon vieil argot français. Quant à cette célèbre Ode de nous inconnue, on a vérifié : en fait, le Taiwan Today (qui devrait savoir) indique qu’ils ont joué trois œuvres d’un compositeur taïwanais, Arbin Yang : Le Concerto de Changhua, À la Gloire de Changhua, et La Joie des jeux nationaux. Pas plus d’ode (qui, en passant, est féminin, même quand on parle de l’autre Chine, cher Nathanaël) que de cheveu sur la tête à… On précisera tout de même que c’est la CNA (Central News Agency, l’agence de presse taïwanaise) qui a intitulé l’une des œuvres (on suppute que c’est la seconde) Ode à Changhua.

12 septembre 2011

La question du jour. 4.

Classé dans : Langue — Miklos @ 0:29

Je cherche : « comment dire ciel en anglais »*.

Réponse du linguiste de service. « Ciel » se dit « sky » et se prononce « s’caille ». Mais si, cher lecteur ou lectrice, vous devez vous écrier à Londres, à New York ou à Melbourne « Ciel ! mon mari ! », il est préférable de ne pas lancer « Sky! My husband! », mais plutôt : « Heavens! My husband! », ce qui correspond littéralement à « Cieux ! mon mari ! », ou, mutatis mutandis, à « Ô cieux ! Ma femme… ». Dans ce cas, il s’agit en fait d’une traduction de l’anglais – du Shakespeare, pas moins – dont l’original est “O heavens! O wife…” (Roméo et Juliette, V.3), ce qu’on trouve traduit aussi ainsi : « Ô ciel ! Ô femme ! ». Un petit air de « Orage, eau des espoirs », qui pourrait servir de slogan publicitaire à un certain parfum.

Si toutefois vous vous demandez quelle est la différence entre sky et heaven, pour simplifier on répondra que c’est celle qui existe entre ciel et firmament (mais n’allez pas vous écrier Firmament ! mon mari ! sauf si c’est son prénom, à ne pas confondre avec Firmin).

Et entre temps, Heaven can wait.


* Il s’agit d’une recherche effectuée par un internaute anonyme qui l’a menée vers ce blog.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos