Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

19 juillet 2011

Bis repetita placent

Classé dans : Langue — Miklos @ 0:43

Ce pourrait être l’histoire bizarre de deux frères bessons balèvres chaussant des bésicles, qui posent leur besace sur une balance.

Encore que le fruit soit petit de cette recherche, si est-ce que le labeur n’en est pas moindre. Quand deux enfants sont nés d’une ventrée nous les appelons bessons, qui est un mot corrompu de beshoms, tourné de deux mots latins Bis homines, comme si nous voulions dire, deux hommes. Nos vieux Français usaient de homs pour hommes. Cette même rencontre s’observe en ce mot de bésicles, que nous appelons autrement lunettes, parce qu’elles représentaient la forme de la Lune, desquelles nous usons pour mieux lire quand la vue commence de nous diminuer. C’est pourquoi les anciens les appelaient Bis oculi, doubles yeux, par ce mot abrégé de bésicles. Le même est-il au jeu de dés, quand nous tombons sur deux as nous les appelons besas ; & deux sacs recousus ensemble, on les appelle besaces, ou bissacs. Cette même composition se rencontre en ce vocable de balèvre, comme si nous disions bis labra. Ainsi est-il de la balance, parce que chaque côté d’icelle était par les anciens Latins appelé lanx ; & de là est que Cicéron en ses Tusculanes, parlant qu’au poids que Philolaos faisait de la vertu, elle emportait en tout & par tout les biens du corps, & de fortune. Nos ancêtres donc appelèrent l’instrument destiné à peser balance, du mot corrompu de bilance, ou belance, quasi Bis lanx. Tout cela en notre langue a fort bonne grâce, & très mauvaise, si nous en usions ainsi en latin. Mais c’est ce que j’ai dit ailleurs que nous avons amendé notre langage du sien de celui de Rome, comme l’on disait de Virgile à l’endroit d’Ennius.

Étienne Pasquier, Les Recherches de la France, Paris, 1596.

18 juillet 2011

De quelques vers holorimes polyglottes, dont un gentiment coquin

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 23:53

Devinette : quelle est la différence entre Paris, l’ours, l’explorateur, et Virginie ? — Aucune, puisque Paris est métropole, l’ours est maître au pôle, l’explorateur aime être au pôle, et Virginie aimait trop Paul. (in Paul Bogaards et al., éds., Quitte ou double sens, articles sur l’ambiguïté offerts à Ronald Landheer, Amsterdam, 2001)

On a récemment mentionné quelques homonymes homophones qui ne doivent manquer de dérouter les étudiants étrangers de la langue française, et leurs dérivés ludiques tels que les vers holorimes, qui en rajoutent une couche, celle qui consiste à trouver deux (ou plus) phrases qui se prononcent identiquement mais ne signifient pas la même chose.

Plus fort encore ? quand le procédé implique deux langues distinctes. On avait cité le fameux Mots d’Heures. Gousses, Rames, ouvrage qui, sous l’apparence d’une collection de poésies en français ancien (« Un petit d’un petit / S’étonne aux Halles… ») est en fait un holorime des Mother Goose Rhymes, ou Contes de ma mère l’oye en anglais (« Humpty Dumpty / Sat on a wall… »).

On vient de trouver un holorime français-latin dans un ouvrage du XVIe siècle, Les bigarrures du Seigneur des Accords d’Étienne Tabourot (livre dont on a aussi récemment parlé à propos de la qualité plutôt catastrophique de sa numérisation). Cité dans le chapitre intitulé « Les rébus de Picardie », il est en fait la « solution » d’un rébus, que l’auteur définit ainsi : « Que ce sont peintures de diverses choses ordinairement connues, lesquelles proférées de suite sans article, font un certain langage : ou plus brièvement, Que ce sont équivoques de la peinture à la parole. » Voici le passage où il en parle, dans le chapitre intitulé « Les rébus de Picardie » avec l’illustration qui l’accompagne, bien évidemment.

Sur la porte d’un cloître de certaine abbaye était cette peinture, qui me sembla fort étrange : c’était un abbé mort au milieu d’un pré, ayant le cul découvert, duquel sortait un lis, fleur assez connue. Après avoir rêvassé que cela voulait dire, le sacristain du lieu, qui en faisait grand cas, & le réputait une excellente énigme, me vint dire en l’oreille, par une faveur spéciale, que c’était une belle sentence composée d’un rébus latin & français,

Abbé mort en pré au cul lis,
Habe mortem prae oculis
1.

Je lui dis en riant que ce rébus était assez gentil, mais que la peinture n’était guerre honnête : & qu’elle eût été plus convenable, si au lieu de ce lis on y eût mis le nez de ce sacristain, qui était à pompettes2. Dont il ne fit que rire, car il était bon compagnon poule appareille3, & levraut apprêté, avec bon vin, dont il nous donna à dîner. La figure était telle :


1 Aie la mort devant les yeux.
2 Nez violacé, nez d’ivrogne. (Source : Trésor de la langue française)
3 Prononciation parisienne de « pour la pareille », à charge de revanche [le sacristain offre à l’auteur de partager son dîner]. (Source : notes de Francis Goyet à l’édition des Bigarrures, Droz, 1986)

10 juillet 2011

Insolite, vous avez dit insolite ?

Classé dans : Langue, Médias, Nature — Miklos @ 19:51

On ce souviens, pardon, on se souvient, des métamorphoses de l’orthographe française – est-ce sa tant attendue modernisation périodique ? – aux mains de l’Élysée. Il n’est donc pas surprenant qu’une des chaînes de télévision publiques, France 3 en l’occurrence, emboîte le pas, en révélant à la France entière en période de pointe1 (du moins à celle qui regarde ce soir son journal télévisé à 19h30) la façon d’écrire « bison ». En grand, s’il vous plaît.

Pas très futé ce bizon-ci, dites-vous ? Détrompez-vous : loin d’une modernisation, c’est en fait un retour vers le passé : l’orthographe bizon était courante jusqu’au début du XVIIIe siècle, comme on peut le constater ici :

On ne peut donc qu’admirer ce clin d’œil de la rédaction du JT à ces temps révolus où les bizons faizaient foizon.


1 Prime time, en québécois.

22 mai 2011

Pouah, ces homonymes !

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 0:55

Il était une fois une belle dame de foi qui vendait du foie dans la ville de Foix.

Les charmes de l’orthographe française peuvent en dérouter certains (et même la plupart des adeptes de la fameuse dictée de Pivot). Considérons les homonymes.

- Pouah !, vous écriez-vous.

- Mais écrivez-vous pois, poix, ou poids ? Et à propos de ou, justement, est-ce bien ou ou où, hou, houe ou houx ?

- Oh (au, aulx, aux, eau, eaux, haut, hauts, ho, ô, os) là là !, renchérissez-vous.

- Eh (et non ai, aie – à distinguer de aïe qui se prononce comme ail, singulier de aulx qu’on vient de voir –, ais, ait, aient, es – et non pas ès –, est – à ne pas confondre avec l’opposé de l’ouest –, et, haie – qui n’est pas haïe quand elle ne cache pas la vue aux voisins –, haies, hé) oui, mais c’est tout de même plus simple qu’avant : voici quelques homonymes que Claude Mermet signale dans sa Pratique de l’orthographe françoise en 1583 :

Point, poinct, poind, poing

Point par t, vaut autant que nul ou nulle : exemple, il n’y en a point ; je n’en veux point.

Poinct, par ct, c’est un article arrêté, une conclusion : exemple, quant à ce poinct, c’est un poinct résolu, voilà le poinct.

Poind, par d, c’est un poind d’aiguille : ou autre piqûre, exemple, voilà un ouvrage à poind de Juif1.

Poing, par g, c’est le poing, à savoir la main close, exemple, elle a pris la dragée à plain poing, pour montrer son honnêteté : exemple de tous, il a reçu un coup de poing qui au cœur le poind2, il n’en voulait point, voilà le poinct.

De ces quatre formes il n’en reste plus que deux de nos jours, vous voyez !

Le comble de l’homophonie se retrouve sans doute dans le vers holorime (deux vers qui riment entièrement, c’est-à-dire qu’ils s’écrivent différemment mais se prononcent identiquement), dont voici l’un des exemples les plus célèbres que l’on doit non pas à Victor Hugo mais à Marc Monnier :

Gal, amant de la reine, alla, tour magnanime,
Galamment de l’arène à la Tour Magne, à Nîmes.

N’allez surtout pas noyer votre chagrin dans un verre (vair, ver, vers, vert) de vin, ce serait vain. Relisez plutôt ce texte vingt fois, il vous paraîtra alors aussi simple que quand il me vint à l’esprit, et suivez le conseil qu’Alphonse Allais prodiguait à un voyageur timoré qui s’apprêtait à traverser une forêt hantée par des êtres surnaturels :

Par le bois du Djinn où s’entasse de l’effroi
Parle ! Bois du gin !…ou cent tasses de lait froid.

Et si vous ne vous êtes pas encore endormi, voici une petite histoire :

Dans la salle aux murs blanchis à la chaux, un seul spectateur avec son chow-chow. Il était venu y voir un show chaud. Après la représentation, il alla dîner dans un restaurant chinois. Au garçon qui lui demandait où il voulait s’asseoir, il répondit : Peu me chaut, mais chervez-moi (il était de la famille de VGE) un bon chow mein. Et qu’cha chaute ! Cette histoire se passait, faut-il le préciser, à la Chaux-de-Fonds.


1 Ancien point de dentelle.

2 Le pique. Si le substantif s’écrit dorénavant point, le verbe poindre persiste sous une forme défective, et s’écrit à la troisième personne du singulier Il point (comme dans le jour point) et non plus Il poind comme dans cet exemple.

21 mai 2011

‘tain !, ou, contes et légendes de la Wikipedia

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 12:10

En anglais, l’exclamation son of a gun ! équivaut à notre putain ! (pardon my French). Or cette correspondance est plus littérale qu’on ne le croit malgré l’étymologie fantaisiste qu’en fournit l’encyclopédie mondiale et qu’elle véhicule depuis plusieurs années.

Selon elle, cette expression tire son origine de la marine, gun signifiant gun deck, ou pont-batterie, qui, dans les navires de guerre, était occupé non seulement par des canons (au sens littéral du terme, évidemment) mais par des femmes – soit les épouses des marins, soit des dames de mœurs plus ou moins légères. Les moyens de contraception de l’époque étant ce qu’ils étaient, il arrivait qu’elles y accouchent d’enfants illégitimes.

Or comme l’indiquait déjà il y a plus de deux siècles l’Etymologicon Magnum de Walter Whiter, gun serait ici dérivé du grec γυνη (gyne, femme) qui est aussi à l’origine de quean, prostituée, en anglais médiéval (mais aussi de queen, reine), d’où le sens de fils de pute, soit en tant qu’insulte, soit affectueusement.

Curieusement, le Oxford English Dictionary précise que, dans son acception d’arme, gun aurait son origine dans un prénom scandinave féminin (Gunne et ses dérivés, à l’instar de Gunnhild[r]) : il semble qu’en des temps révolus on donnait en Suède des prénoms féminins aux instruments de guerre.

Cette expression se trouve déjà dans le numéro daté du 7-9 juillet 1708 du British Apollo, or, Curious amusements for the ingenious, to which are added the most material occurrences foreign and domestick. Ce périodique, apparu en février de la même année et disparu en mai 1711, était constitué principalement de questions (posées par des lecteurs, réels ou inventés) et de réponses que l’éditeur y apportait, à l’instar du bien plus célèbre Notes and Queries, fondé en 1849 ou de L’intermédiaire des chercheurs et curieux apparu quinze ans plus tard, tous deux toujours bien vivants. La question en question, posée en vers telle une énigme, s’intéresse à un problème qui devait démanger le lecteur :

        You Apollo’s son,
        You’re a son of a gun,
        Made up with bamboozle,
        You directly I’ll puzzle;
Pray how many feet has a louse?
        Have recourse to your head,
        For there they were bred:
        You may look any where,
        I believe they are there;
Let me have no shuffling excuse.

En d’autres termes, combien de pieds possèdent les poux du cuir chevelu ?, demande-t-il tout en enjoignant à ce fils d’Apollon (le nom du journal), qu’il traite de tous les noms mais surtout pour la rime, de se servir de sa tête – où ces bestioles se développent – pour lui répondre, ce qu’il ne manque pas de faire :

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos