Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

2 septembre 2008

Le nouveau Monde

Classé dans : Actualité, Langue — Miklos @ 15:56

« Surtout qu’en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. »

— Boileau, L’Art poétique.

« II ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme : entre eux il y a cette différence que le barbarisme est une locution étrangère à une langue, et que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue, faute que les naturels d’un pays peuvent faire par inadvertance ou par ignorance. » — Encyclopédie des gens du monde, 1834.

« L’orthographe est de respect ; c’est une sorte de politesse. » — Alain.

Un article du Monde en ligne d’aujourd’hui au titre pour le moins racoleur (sinon vulgaire), « La grossesse de la fille Palin… » frappe par l’étrange combinaison de la vacuité de son sujet et de la densité des fautes qui émaillent le texte : mauvais accords (« la phrase prononcé par M. Obama qui est devenu le sujet de prédilection comme l’attestent plusieurs post », « une chasse au sorcières », « J’ai deux filles… s’ils font une erreur, je ne veux pas qu’elles soient punies »…), faux amis (« Je vais leur apprendre les morales » où l’anglais morals aurait dû être traduit par morale), sans parler de l’usage d’américanismes à outrance là où il existe un terme ou une tournure en usage en français (« post » au lieu de « billet », par exemple).

Mais le clou est la phrase suivante :

L’idée de voire les « bébés comme des punissions », qui revient fréquemment dans les posts consacrés à cette affaire, est une pique contre Barack Obama.

Nouvelle orthographe ? Voire ! Plutôt obsolète, « punission » étant attesté en 1250. Quant à « voire », c’est un adverbe dérivé du latin verus (vrai), tandis que « voir » provient de videre.

Les morales (sic) de ces histoires : (1) corrigez, correcteurs ! (2) « Ce qui importe ce n’est pas de lire mais de relire » (J. L. Borges).

19 juin 2008

Tirer la langue ou la raccourcir ?

Classé dans : Langue, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 4:38

Notes tironiennes Système de sténographie en usage chez les Romains et dans le haut Moyen Âge, inventé par Tiron, l’affranchi de Cicéron. — Trésor de la langue française.

Sténographie Écriture abrégée utilisant des signes conventionnels, destinée à transcrire la parole à mesure qu’elle est prononcée. — Trésor de la langue française.

« 2b or nt 2b, dat is da q » — Shkspr.

En novembre 2006, l’Autorité de qualification néo-zélandaise (NZQA1) avait annoncé que les élèves du secondaire pour­raient utiliser des SMS lors des exa­mens nationaux, tant que leurs réponses seraient intelligibles et démon­treraient une compré­hension du sujet ; une exception à cette auto­risation concer­nerait les épreuves destinées à vérifier leur connais­sance de la langue et de la litté­rature. Cette décision révo­lu­tionnaire est pourtant bien plus conservatrice que celle de l’organisme correspondant en Écosse (SQA) qui, une semaine auparavant, avait déclaré que ceux de ses élèves qui répondraient à des questions concernant William Shakespeare, Wilfrid Owen ou John Steinbeck en utilisant ce langage seraient notés pour autant que les réponses fussent correctes.

Il serait injuste de réduire le SMS à un épiphénomène des nouvelles technologies : la nécessité d’écrire toujours plus rapidement (pour transcrire une parole au fur et à mesure d’un discours ou par raison des matériaux et des encres utilisés dans l’écriture) et/ou sur une surface contrainte ou réduite (dans les manuscrits sur parchemin dont il fallait respecter les marges, par exemple) a toujours existé et conduit à utiliser des abréviations de tous ordres : omissions de lettres (souvent voyelles, mais aussi consonnes), confusion de lettres ou de groupes de lettres ayant des sonorités proches, fusion de groupes de lettres en un signe simplifié (à l’instar du tilde au Moyen Âge) : « Comme dans l’Antiquité, les scribes du xvie siècle disposent, outre les sigles, de trois moyens habituels pour abréger les mots : les abréviations par suspension, par contraction ou par usage des signes particuliers, les notes tironiennes. »2 Les manuscrits de cette époque-là sont autrement plus difficiles à déchiffrer qu’un SMS contemporain, ainsi que le montrent les exemples ci-dessous tirés d’une correspondance épiscopale datant de 14962 :

D’ailleurs, on retrouve certains de ces types d’abréviations aussi dans des textes imprimés, tel celui-ci qui date de 1612 :

(où ingeniiq; abrège ingeniique, etc.).

Si le terme de sténographie remonte, en français, à 17923 – et en anglais à 16024 –, sa définition ne convient-elle pas parfaitement à ce phénomène finalement banal des temps modernes ? Ici aussi, rien de neuf sous le soleil : les réactions qui ont suivi les déclarations des ministères en question rappelaient, par leur virulence, les débats récurrents autour de la réforme de l’orthographe. Les langues ne cessent d’évoluer d’une époque à la suivante, d’un milieu social à l’autre : doit-on résister à, prendre acte de, ou devancer ces changements ? Notre ministère va-t-il rajouter au programme des écoles les célèbres fables que nous avions appris dans notre enfance dans une novlang du xxie siècle : le corbô É le renar, le ch’N É le rozô, la grenou’ye ki v’E se f’R Ø’6 gro ke le b’Ef, la 6’gal É la foumi, le lou É l’aÑô, lê 2 kok’, le labour’Er É sê enfan5… ?

S’il le fait, ce ne sera pas une innovation : la Ville de Montréal propose sur son site, depuis plusieurs années, un « akey ki s’adrês o pêrsone ki on dê z’inkapasité intélêktuêl ». Je me demande si cette « ortograf altêrnativ », encore plus pleine d’accents et d’apostrophes que l’ortographe « normale » (cf. le rajout d’un circonflexe dans personne sans aucun rapport phonétique avec la perte du ne final), en rend la lecture plus aisée à ceux qui ont des difficultés à lire. Voici leur explication, qui est loin de me convaincre :

En plus de simplifier le texte, l’ortograf altêrnativ réduit la complexité de l’écriture. Cette façon différente d’accéder à la communication écrite mise sur une correspondance orthographique stable entre les lettres (graphèmes) et les sons (phonèmes). L’ortograf altêrnativ utilise seulement 35 correspondances graphèmes/phonèmes alors que l’orthographe conventionnelle en compte plus de 4000.

Imaginez la difficulté de saisir des messages SMS en cette ortograf altêrnativ qui prétend « réduire la complexité de l’écriture »… On peut douter que les prescripteurs de cette orthographe arriveront à leurs fins : la langue ne se laisse pas faire et ne va pas forcément dans le sens qu’on veut lui imposer, comme on l’a vu par exemple pour l’espéranto. En tout cas, le phénomène SMS intéresse évidemment les linguistes : le CENTAL (centre de traitement automatique du langage de l’université catholique de Louvain) a lancé un projet de recherche, Faites don de vos SMS à la science ! ;-) (souriard y inclus, bien évidemment), concernant « la linguistique, la sociolinguistique et les aspects liés à l’ingénierie linguistique et à l’enseignement ». Deux ouvrages ont déjà été publiés dans ce cadre.

Quoi qu’il en soit, rien n’est perdu. En déambulant ce soir dans la rue, je me trouvais à quelques pas d’un jeune homme qui avançait tout en envoyant un SMS. M’apercevant du coin de l’œil, il se tourne vers moi et me demande :

— « “Chère inconnue”, ça s’écrit c, h, e, r, e avec un e ? »

Ne sachant s’il voulait écrire chère inconnue ou cher inconnu, je lui réponds :

— « Si c’est pour un homme, non. Si c’est pour une femme, oui. »

Si l’on pouvait être surpris ou amusé par l’incertitude grammaticale qu’il éprouvait (il n’avait pas de doute sur le genre de la personne), il était finalement fort encourageant de constater l’effort qu’il faisait pour écrire correctement. Même en SMS.


1 Agence nationale chargée de l’évaluation et de la qualification des écoles en Nouvelle-Zélande et d’assurer la qualité des programmes éducatifs offerts par les écoles publiques et privées et des examens qui y sont administrés.
2 Gabriel Audisio et Isabelle Bonnot-Rambaud : Lire le français d’hier. Manuel de paléographie moderne xve-xviiie siècle, Armand Colin, 1991. Cf. la définition de notes tironiennes en exergue.
3 Selon le Trésor de la langue française.
4 Selon le Oxford English Dictionnary. C’est la date à laquelle John Willis publiera la première édition de son manuel de sténographie, The Art of Stenographie. Whereunto is annexed a direction for steganographie. Cet étonnant personnage consacrera aussi un ouvrage à la mnémotechnique, The Art of Memory : So Far Forth as it Dependeth Upon Places and Ideas. Écrire rapidement et mémoriser sont deux compétences fort utiles dans le développement intellectuel, or rien n’est moins sûr que les nouvelles technologies contribuent à la seconde.
5 In Phil Marso : la font’N j’M ! Les fables de La Fontaine en PMS (la Phonétique Muse Service), Megacom-IK, Paris.

3 juin 2008

De l’importance de la casse

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 21:29

« Cadence innovation un an après la casse. » — La Voix du Nord, 3 juin 2008.

« Je vous passe la casse, passez-moi le séné. » — Proverbe (cité par le TLF).

« Les grands seaux où l’on va puiser l’eau avec la casse en cuivre rouge. » — Ramuz, Aimé Pache, peintre vaudois, 1911 (cité par le TLF).

Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un événement récent dans une banlieue chaude, ni d’une « longue gousse de légumineuse, dont la pulpe a des propriétés laxatives douces », voire même d’une lèche-frite – trois des sens du substantif casse selon le TLF. On parlera ici de ses hauts et de ses bas, qui concernent non pas la psychanalyse mais la typographie, art en voie de disparition avec l’usage croissant des SMS et autres modes de communication écrite instantanée qui développent l’agilité de notre pouce à l’instar de celui d’autres primates.

Une récente annonce ne manquera pas d’intéresser les vieux de la vieille de l’informatique – ceux qui se définissent comme « adeptes de la ligne de commande1 » – mais aussi ceux qui sont las d’avoir à secouer la souris et à cliquer de nombreuses fois pour un résultat qu’on aurait pu autrefois obtenir à bien moindre effort (et sans tendinite), en ne bougeant que quelques doigts sur le clavier. Il s’agit de l’apparition récente de GooSH, site dont le nom est déjà tout un programme : il combine la première syllabe du nom de notre ami2 à tous, et « sh », le raccourci canonique de shell (coquille, en anglais), terme qui désigne l’environnement informatique permettant de piloter des programmes informatiques par ligne de commande, autrement dit uniquement à l’aide du clavier, et sans avoir à utiliser la souris.

Cette astucieuse invention de Stefan Grothkopp permet d’interroger très simplement une partie des services en ligne en question. Ainsi, si vous voulez savoir où se trouve Saint-Michel-Chef-Chef, vous tapez :

place saint michel chef chef

et la carte géographique s’affiche immédiatement (si vous voulez la voir en plus de détail, il vous faudra avoir recours à la souris pour cliquer dessus). Pour avoir des renseignements à propos de la localité, tapez alors :

wiki saint michel chef chef

et vous obtiendrez la liste des quatre premières pages de la WP (anglaise) qui en parle. Un clic, et vous lisez la page. Et maintenant, pour voir le blason et des photos de ce lieu :

image saint michel chef chef

Si les quatre réponses ne vous suffisent pas et vous souhaitez voir la suite, il suffit de dire :

more

et votre désir devient réalité.

Ce site n’est évidemment pas consacré à la géographie. Vous pouvez chercher ce qui vous chaut ; les dernières nouvelles à propos d’Hillary ?

news clinton

Si les réponses – principalement américaines – ne vous intéressent pas, et que vous souhaitez voir ce que Le Monde en dit, lancez :

in www.lemonde.fr hillary

Et enfin, pour la voir en vrai (sur l’internet),

video hillary

Bien d’autres services sont accessibles par l’entremise de cet outil sobre et efficace. Mais ce n’est pas l’état de la campagne de l’ex première dame américaine qui nous a fait évoquer la casse. L’un des services auxquels on peut accéder ainsi rapidement est celui de traduction automatique qu’on a récemment évoqué. Faites-donc pour voir :

t en fr I love you

(ce qui veut dire « traduire d’english en français “I love you”). Le résultat ne se fait pas attendre. Cette rapidité nous a permis d’expérimenter les connaissances linguistiques de l’outil, et l’on a constaté avec un certain étonnement que son aptitude à traduire plus ou moins fidèlement dépend fortement de l’utilisation correcte de la casse (majuscule/minuscule). Voici le résultat de la traduction en anglais d’une phrase somme toute assez courante en français, puis, pour le fun (« rigolo », selon le traducteur), sa retraduction dans la langue de Molière (ou plutôt de Villon ou de Verlaine) :

Original Fr → En En → Fr
va te faire foutre will make you foutre vous fera foutre
Va te faire foutre Va te faire foutre Va te faire foutre
va te faire foutre! will make you spunk! vous fera foutre!
Va te faire foutre! Will make you sperm! Vous fera sperme!
Allez vous faire foutre Go get foutre Go get foutre
allez vous faire foutre will make you foutre vous fera foutre
Allez vous faire foutre! Go fuck you! Allez vas te faire encule!
allez vous faire foutre! go fuck you! allez vas te faire encule!

Où l’on constate que le sens3 varie selon que l’on ait mis une majuscule ou non au début de la phrase et un point d’exclamation final. Le traducteur ne se sera réellement rapproché du sens correct que lorsque l’on est particulièrement poli avec lui (vouvoiement, majuscule initiale, point d’exclamation final), tandis qu’il rétorque en ignorant royalement les règles de bienséance (tutoiement, vulgarité) et de grammaire. Curiouser and curiouser, comme disait Alice. On en a profité pour tester sa compétence à traduire les deux phrases attribuées à Groucho Marx que nous avions citées :

t en fr Time flies like an arrow.
t en fr Fruit flies like a banana.

eh bien, c’est raté pour la seconde, qu’elle soit en majuscule ou minuscule initale.


1 Aucun rapport avec la hiérarchie militaire.
2 On trouvera ici un développement de l’acronyme.
3 Le terme spunk possède (si l’on peut dire), en argot britannique, le même sens que foutre en français. On suspecte que le traducteur a utilisé la Wiktionary pour trouver cette équivalence, sans pour autant y trouver la traduction (plus correcte) de l’expression que nous avons utilisée dans nos expériences linguistiques suscitées.

12 mai 2008

Tradutore traditore

Classé dans : Langue, Peinture, dessin, Sciences, techniques — Miklos @ 1:26

Si la traduction s’élève parfois au niveau de l’art – on en a parlé ailleurs –, elle n’a souvent qu’une fonction, celle de palliatif des tristes conséquences de la construction de la tour de Babel, dont on a récemment vu au Kunsthistorisches Museum de Vienne l’époustouflante représentation qu’en a donné Brueghel – qui est après tout un autre genre de traduction, de la langue de la Bible (qu’il avait sans doute lue déjà traduite) à celle de la toile : son attention autant pour l’ensemble que pour la myriade des plus microscopiques détails, tableaux dans le tableau, peut d’ailleurs illustrer ce qu’est le travail du grand traducteur, fidèle à tous les niveaux du texte tout en en donnant sa propre représentation dans la langue cible. Voyons ce qu’en dit Dominique Bouhours (dont on avait lu les remarques acérées à propos de larigot et d’étymologies fantaisistes) :

Sur tout je me persuade que la précipitation est dangereuse en ce mestier-là. Ceux qui composent le plus de livres, ne sont pas toûjours les meilleurs Ecrivains ; & ce que Quintilien a dit de sa Langue1, se peut dire de la nostre. Ce n’est pas en écrivant viste, que l’on apprend à écrire bien ; c’est en écrivant bien, que l’on apprend à écrire viste.

L’exemple de M. de Vaugelas en vaut mille, si je ne me trompe. Vous sçavez, Messieurs, que tout habile qu’il estoit en nostre langue, il fut plusieurs années sur la traduction de Quinte-Curce, la changeant, & la corrigeant sans cesse ; & j’ay leû avec étonnement dans l’histoire de l’Académie2, qu’après avoir veû quelque traduction de M. d’Ablancourt, il recommença tout son travail, & fit une traduction toute nouvelle. Mais ce qui m’a le plus surpris, & ce qui devroit confondre les faiseurs de livres, c’est que dans cette derniére traduction, il se donna la peine de traduire la plupart des périodes en cinq ou six manières différentes.

Aussi je ne m’étonne pas aprés cela, que son ouvrage ait esté admiré de tout le monde, & que M. de Balzac mesme, qui n’estoit pas grand admirateur des ouvrages d’autruy, ait dit de bonne foy, que l’Alexandre de Quinte-Curce estoit invincible, & celui de Vaugelas inimitable.

Pour moy, Messieurs, je vous confesse que j’en suis charmé ; & que plus je lis cette admirable Traduction, plus j’y découvre de beautez. C’est, à mon gré, un chef-d’œuvre en nostre Langue, & je pense que l’on ne peut se rendre parfait dans l’éloquence Françoise, sans suivre les Remarques & imiter le Quinte-Curce de M. de Vaugelas.

Dominique Bouhours, Doutes sur la langue françoise
Proposez à Messieurs de l’Académie françoise
par un gentilhomme de province
. Paris, 1675.

C’est par des traductions sur un autre genre de toile que nous clorons ces remarques. L’utilisation de la machine pour effectuer des traductions automatiques est un rêve qui date, selon John Hutchins, du xviie siècle3, et qui n’a pu commencer à prendre corps qu’avec l’invention de l’ordinateur, ce qui a été le cas peu après la seconde guerre mondiale, et en intégrant les avancées scientifiques dans des domaines tels que la cryptographie et la théorie de l’information de Shannon. Si la traduction est un domaine d’une rare complexité4, son informatisation l’est bien plus : elle ne se limite pas au choix d’un mot dans un dictionnaire, mais nécessite la compréhension du texte (en d’autres termes, sa sémantique). Considérez ces deux phrases en anglais :

Time flies like an arrow.
Fruit flies like a banana.

(attribuées à Groucho Marx). Elles illustrent la nécessité d’une information sémantique pour pouvoir déterminer que, dans la première, time est le sujet, flies est un verbe à la troisième personne du singulier et like une préposition, tandis que dans la seconde, le sujet est fruit flies, flies étant ici un substantif au pluriel (de fly), et like le verbe au pluriel. Ainsi, la première signifie « le temps vole comme une flèche » (et non pas « les moucherons du temps aiment une flèche »), et la seconde « les moucherons des fruits aiment une banane » (et non pas « le fruit vole comme une banane »). Il faut « savoir », entre autre : que les fruits ne volent pas (sauf si un conjoint vous jette une banane à la tête), que, d’ailleurs, le temps non plus sauf dans cette métaphore en anglais (qui correspond au tempus fugit en latin, tout aussi métaphorique), et qu’il existe des mouches de fruit et pas de mouches de temps.

C’est la raison pour laquelle les systèmes conçus pour un corpus de textes bien définis – le droit, la recherche pharmaceutique, l’industrie pétrolifère pour ne citer que ceux qui bénéficient de soutiens conséquents pour leur importance économique et stratégique – sont en général plus efficaces que ceux destinés à traduire tout type de texte : on peut leur fournir ce niveau de connaissance (à l’aide d’ontologies informatiques, par exemple), ce qui n’est pas faisable pour l’ensemble des domaines de l’esprit humain. Certains systèmes généralistes sont disponibles sur l’internet, tel Babel Fish d’Altavista6, qui utilise, comme d’autres traducteurs informatiques, la technologie de traduction Systran développée depuis les années 1960 (et qui avait été mise à disposition sur le réseau Minitel…).

Un développement original dans son approche est celui du traducteur de Google, qui ne se base pas uniquement sur des règles et des dictionnaires, mais aussi sur un corpus gigantesque de traductions « humaines », celui de textes bilingues officiels des Nations Unies : ceci lui permet d’« apprendre » des usages de traduction en se servant de cette multiplicité d’exemples en contexte. Mais dans le meilleur esprit du Web 2.0 il permet aussi à l’usager ayant fait appel à ce service de suggérer une meilleure traduction, ce qui est souvent nécessaire : sa traduction en anglais de l’expression ce plagiat antisémite produit (en mauvais anglais) un contresens : The anti-plagiarism, un anti-plagiat7… On peut se demander toutefois si ce genre d’intervention ne fera pas aussi appel à des vandales, tels ceux qui, régulièrement, défigurent, parfois avec humour, la Wikipedia, sans pour autant être détectés parfois pendant de longues semaines.8

Et enfin, on ne peut passer sous silence le traducteur dans le vent (de l’actualité), qui nous a donné ceci. À l’arvoïure !


1 Citò scribendo non fit ut benè scribatur; benè scribendo, fit ut citò. (Note de l’auteur)
2 P. 498. (Note de l’auteur)
3 E. F. K. Koerner et R. E. Asher (eds.), Concise history of the language sciences: from the Sumerians to the cognitivists, p. 431-445. Pergamon Press, Oxford, 1995. Cet extrait est disponible en ligne. Le site Machine Translation Archive, réalisé par John Hutchins, vise à réunir l’ensemble des textes (articles, livres…) publiés en anglais sur la traduction automatique. On y trouve quelques textes (pour l’un d’eux, le sommaire uniquement, pour raisons de respect de copyright) de Peter Toma, l’inventeur de Systran, dans lesquels il décrit sa longue carrière (débutée en 1956) dans ce domaine.
4 Cf. Umberto Eco, Dire presque presque la même chose. Expériences de traduction. Grasset, Paris, 2007.
5 Même les traductions que nous avons exclues seraient envisageables dans un certain genre de texte, humoristique, poétique, de science-fiction…
6 L’un des tous premiers moteurs de recherche, inventé par Digital Eq. Corp. en 1995, et qui avait proposé bien avant d’autres plus célèbres aujourd’hui des modes de recherche novateurs. François Bourdoncle, le père du récent moteur de recherche français Exalead qui devrait être utilisé dans le projet Quaero, avait travaillé comme chercheur chez Altavista.
7 Il se peut que la traduction ait changé lorsque vous cliquerez sur le lien signalé, si un lecteur intéressé aura pris la peine de suggérer une autre traduction, en passant la souris sur le texte problématique.
8Ainsi, l’article sur l’Ordre de la Toison d’or, que nous avons consulté après notre retour de Vienne, indique à ce jour que « Les collections médiévales de l’ordre (…) sont exposées au musee de Margot, à Vienne.kokok ». Inutile de préciser qu’un tel musée n’existe pas, ok ok ? L’historique des modifications de cet article montre qu’un abonné de Wanadoo à Dijon s’est attaché à corriger ainsi le nom du musée, dont la version précédente était musee de Monoprix. Nous ne citerons pas les inventions précédentes qui se sont succédées depuis le 2 avril, date où l’on trouvait encore le nom correct, celui du Schatzkammer. Inutile de se fatiguer à corriger, le lutin reviendra sous une autre adresse. Quand le ver est dans la pomme…

28 avril 2008

Une information corsée

Classé dans : Actualité, Langue — Miklos @ 23:15

Selon Rue89, « la côte de Nicolas Sarkozy ne semble pas prête de repartir à la hausse. Son effondrement trouve sa source dans les principaux soutiens qui l’ont porté à l’Élysée. ». Ce problème anatomique – thorax en carène ou scoliose ? – aurait effectivement nécessité le port d’un corset : Louis Fleury ne dit-il pas1 que « le corset doit contenir et soutenir » ? En plus, il possède des vertus utiles à l’homme qui veut séduire une femme et conquérir un pays : « Le corset est un attirail très évocateur et ambigu dans la culture occidentale. La dimension érotique lui est en quelque sorte surajoutée puisqu’à l’origine il était plutôt un instrument de la domination mâle (…). Ils contribuent à l’effet de distance, une distance qui n’est pas seulement historique mais symbolique, le corset enfermant le sujet dans une identité inaccessible et mystérieuse. »2

Tout ceci a manqué en l’occurrence. Il aurait fallu immobiliser la douzième côte, dite flottante et donc sujette à chuter, à propos de laquelle l’Encyclopédie méthodique d’Hypp. Cloquet (Paris, 1823) dit : « elle ne diffère de la précédente que par son excessive brièveté ». La durée maximale du mandat actuel à l’Élysée est effectivement plus courte que la précédente, mais de là à en prédire l’excessive brièveté est encore quelque peu prématuré.


1 Dans son Cours d’hygiène, fait à la Faculté de médecine de Paris (1852).
2 Sylvie Camet, Tableau de l’Homme Nu. Essai sur Richard Lindner, p. 119. Éditions Complicités, Paris, 2005.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos