Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

21 mars 2010

« Oh ! madame, les Bach sont connus de père en fils. »

Classé dans : Littérature, Musique — Miklos @ 21:35

C’est ce qu’affirme Pitter Bach à la dame voilée qui lui demande de céder sa maison de Scheveningen pour la nuit, maison dans laquelle il habite avec sa femme bien qu’il l’ait louée à un cavalier inconnu. Nous sommes en 1660, et c’est ainsi que s’ouvre L’Envers d’une conspiration. Sans en révéler les multiples rebondissements – il s’agit d’une comédie d’Alexandre Dumas – on peut tout de même lever un coin du voile : le cavalier est Charles II d’Angleterre, venu conspirer pour son propre compte, et l’inconnue est sa femme, arrivée par coïncidence pour, dit-elle, conspirer contre elle-même.

En tout cas, pas de confusion possible avec son homonyme, le Cantor de Leipzig : celui-ci naît un quart de siècle plus tard, et sa famille est autrement connue, non seulement de père en fils mais aussi dans ses branches latérales, toutes issues du meunier Viet. Hans (fils de Viet, musicien) est le père de Christoph (musicien de cour et de ville) dont le deuxième fils, Johann Ambrosius (lui aussi musicien de cour et de ville) est le père de Jean-Sébastien Bach. Plusieurs de ses fils furent aussi des compositeurs reconnus ainsi qu’un petit-fils (Wilhelm Friedrich Ernst, que Schumann a rencontré à l’occasion de l’inauguration du monument Bach à Leipzig).

Deux concerts on ne peut plus différents viennent d’évoquer le musicien-poète (titre de l’ouvrage qu’Albert Schweitzer, un de ses grands interprètes, lui a consacré). Le premier, Méditation sur B.A.C.H., avec la flamboyante claveciniste Elisabeth Chojnacka et l’ensemble Calliopée, s’est tenu dans le Grand Salon de l’Hôtel national des Invalides. Les moulures dorées des portes, les cristaux étincelants des lustres, le grand tableau de Louis XIV sur la cheminée au-dessus du clavecin (et, à l’opposé de la pièce, celui de Napoléon III…), tout signalait le baroque.

Tout, sauf le programme, composé d’œuvres classiques et contemporaines inspirées directement ou indirectement de Bach :

 deux préludes et fugues de Mozart pour trio à cordes (d’après Le Clavecin bien tempéré, pour les fugues – on a récemment relaté les raisons qui avaient poussé Mozart à en transcrire), qui ne sont pas parmi les œuvres les plus passionnantes de Mozart ;

 le court Capriccio en mi mineur pour quatuor à cordes de Félix Mendelssohn, qui devait sans doute sa grande admiration pour l’œuvre de Bach à son maître Friedrich Zelter d’une part, et à sa grand-tante Sarah Levy d’autre part : elle avait été l’élève favorite de Wilhelm Friedmann Bach, l’un des fils de Jean-Sébastien. Détentrice d’une importante collection de manuscrits de Bach, elle donna celui de la Passion selon Saint Matthieu à Mendelssohn, qui en dirigea la première interprétation depuis la mort de Bach et participa ainsi à la redécouverte de son œuvre. On lira avec profit l’article (en anglais) de la Bibliothèque du Congrès, illustré d’une page manuscrite de la (splendide) Cantate BWV 106 (Gottes Zeit), annotée par Mendelssohn.

 la Bachiana brasileira n° 1 (1932) de Heitor Villa Lobos. Si l’on connaît surtout la cinquième (dont l’interprétation de Victoria de los Angeles, sous la direction du compositeur, est certainement la plus belle), ce n’est que l’un des neuf mouvements de cette suite écrite pour diverses formations (le premier pour orchestre de violoncelles) où le compositeur s’inspire de techniques d’harmonie et de contrepoint baroques pour écrire une musique brésilienne.

 le Prélude et fugue sur B.A.C.H. sur une série de douze tons (1934) de Hanns Eisler. En allemand (et en anglais), les notes de la gamme sont indiquées par des lettres, et ces quatre lettres correspondent à si bémol, la, do, si. Bach s’en était d’ailleurs servi comme thème de la Fuga a 3 Soggetti (Contrapunctus XIV) de L’Art de la fugue, et, plus indirectement, dans le Contrapuctus II, composé de 14 itérations (14 = B + A + C + H, chaque lettre étant remplacée par son ordre d’occurrence alphabétique). Cette œuvre de Eisler n’a rien de classique : elle est écrite dans le style dodécaphonique développé par son maître, Arnold Schoenberg.

 le splendide Continuum pour clavecin (1968) de György Ligeti, composé de grandes masses sonores (qui ne sont pas sans rappeler Gmeeoorh pour orgue, de Iannis Xenakis) si atypiques pour un clavecin dont les notes se détachent en général si distinctement les unes des autres : il faut ici toute la virtuosité diabolique d’une Chojnacka pour réaliser cette fusion : elle en serait capable de jouer les Études pour piano mécanique de Conlon Nancarrow !

 la création française de Méditation sur le choral de J. S Bach « Devant ton trône je vais comparaître » BWV 668 pour clavecin et quintette à cordes (1993) de Sofia Gubaïdulina, qui se base sur son analyse des « relations numériques et des relations particulières entre les notes » de l’œuvre de Bach, « au centre de laquelle se trouve le chiffre 9 » : c’est la valeur numérique de la lettre J, initiale du prénom du compositeur… L’exécution de cette œuvre a été précédée par celle dudit choral (extrait de L’art de la fugue).

 Phrygian Tucket (et non pas Frygian Toccata, comme indiqué dans le programme) pour clavecin amplifié et bande (1994, et non pas 1995…) de Stephen Montague, œuvre composée pour, et dédiée à, Elisabeth Chojnacka, qu’elle a créée en 1994 au Centre Pompidou. « Tucket » signifie fanfare, et cette pièce fait partie d’une série de toccatas, forme utilisée par Bach. Le mode phrygien correspond à une gamme (non altérée) commençant sur le mi, sans doute autre clin d’œil à Bach dont on connaît la Toccata en ré mineur « dorienne » BWV 538 (dont la fugue en mode éolien).

Le concert s’est achevé par le Largo du Concerto n° 5 en fa mineur pour clavecin et cordes BWV 1056. Le choix n’était pas très heureux : ce mouvement est destiné à s’enchaîner avec le Presto qui clôt l’œuvre. Sans ce Presto, on est resté sur un sentiment de musique suspendue, inachevé, inaboutie. En sus, le son du clavecin, amplifié – ce qui ne détonne pas dans une œuvre contemporaine mais ne convient pas à ce type de musique –, provenait des hauts parleurs plutôt que de la scène où se trouvaient les autres musiciens, contribuant à la désorientation sonore et à un certain manque de délicatesse que ce mouvement demande.

Ce sont délicatesse et force, clarté et sobriété, légèreté dansante et profondeur méditative qui caractérisaient le récital que le claveciniste Benjamin Alard a donné le lendemain dans la salle moderne et dépouillée du Théâtre des Abbesses.

La valeur n’attend pas le nombre des années : né en 1985, il est lauréat de plusieurs prix de concours internationaux de clavecin et d’orgue, et est titulaire du poste d’organiste de l’église Saint-Louis-en-l’Île à Paris. Le programme a dû être changé in extremis, le tempérament choisi pour l’accord du clavecin convenant plus à des œuvres avec une signature de dièses que de bémols… On a donc entendu le Prélude et fugue en fa dièse mineur, BWV 859, la Partita n°4 en ré mineur, BWV 828, et pour finir l’Ouverture à la française en si mineur, BWV 831, qui est bien plus qu’une ouverture, puisqu’elle comprend, en sus du mouvement éponyme, une courante, deux gavottes, deux passepieds, une sarabande, deux bourrées, une gigue et un écho. Si, à certains rares moments, le toucher du claveciniste paraît un peu trop lié (influence de l’orgue ?), ce récital sans une once d’afféterie, l’interprète s’effaçant devant l’œuvre, était une longue méditation dans un univers musical et spirituel bouleversant.

18 mars 2010

Les visiteuses

Classé dans : Musique, Photographie, Récits — Miklos @ 8:54

Madame XFRR#27 et sa fille xfrr#031 (qu’elle appelle familièrement Porfi­chtou­mik­da­bi­croûté) viennent d’émerger de leur aéronef. Plates malgré leur apparence arrondie (signe de luxe sur leur planète), elles se déplacent généralement en glissant sur des surfaces horizontales comme verticales. Leur grand œil ouvert en perma­nence scrute avec curiosité les alentours. Au-dessous du cou, leur thorax bombé est surmonté d’une ouverture destinée à évacuer l’air qu’elles aspirent par leur pied unique lorsqu’elles ont à décoller d’une surface pour voler vers une autre.

Ce n’est pas la première fois que la mère visite la Terre : elle l’avait découverte enfant avec sa propre mère, et revient maintenant pour montrer à sa fille ce monde étrange, tradition familiale qu’elle espère se voir perpétuer. Elle est surprise : une trentaine d’années plus tôt2, il y faisait beaucoup plus clair et les Formes étaient vêtues de couleurs aussi vives que les leurs. Maintenant, la Terre est terne, son Soleil est-il en train de s’éteindre ? Elle garde ces tristes réflexions pour elle.

N’ayant qu’un œil, les deux femmes ne peuvent percevoir la profondeur : tout ce qu’elles voient est plat. Et inexplicable, voire choquant : il leur suffit de glisser légè­rement pour voir des Formes, apparemment immobiles, glisser en sens inverse3 ; certaines Formes, plus rapides, passent au-dessus d’autres au lieu de les contourner par politesse. Il n’y a qu’une Forme qui leur paraît plus familière : placée en hauteur dans un cadre leur faisant face, elle est plate comme elles. Même si elle possède deux yeux qui surmontent une ouverture béante, elle se laisse contempler à loisir, n’étant pas saisie de cette frénésie qui semblent animer toutes ses congénères. Plus tard, lorsqu’elles glisseront vers le sol, elles en rencontreront une autre sur leur chemin, monochrome et aux deux yeux si cernés de noir qu’elle en a l’air bien malade.

Quel univers morbide, se dit la petite fille. Vivement qu’on s’en aille, poursuit-elle en fredonnant, pour se rassurer, son tube favori :

On s’est aimés comme dans un rêve
Mais hélas j’ai dû repartir
Et nos amours ont été brèves
Chérie je voudrais revenir
Ton nom me hantera sans cesse
Pendant les longues nuits d’été
Ton nom doux comme une caresse
Porfichtoumikdabicroûté
Un jour je monterai peut-être
Chercher le fruit de nos amours
Cet enfant bâti comme un hêtre
Qui naquit au bout de huit jours
En voyant amarsir son père
Le chéri l’aimera beaucoup
Et prendra pour courir lui dire
Ses treize jambes à ses deux cous…
 
C’est la java martienne
La java des amoureux
En fermant mes persiennes
Je revois tes trois grands yeux
Ça marse toujours, ça marse comme ça
Oui Saturne à tour de bras
La java d’amour, martiale java
Que j’ai dansée dans tes bras
C’est la java martienne
La java des amoureux
Toutes tes mains dans les miennes
Je revois tes trois grands yeux.4


1 Les noms des enfants – uniques – sont en minuscules jusqu’à leur majorité, jour où leur œil vert devient blanc, tandis que leur peau prend une teinte plus foncée. L’âge est toujours précisé dans leur nom après le croisillon. Il n’y a pas d’hommes dans leur monde, et il n’est donc pas nécessaire pour la femme ou la fille de prendre le nom d’un quelconque mari ou père, présent ou envolé.

2 Une de leurs années durant environ une semaine terrienne, ce voyage remontait à juillet 2009.

3 Tout est relatif : lorsqu’elles glissent dans un sens, la personne immobile semble glisser dans le sens inverse, par rapport au paysage.

4 Boris Vian, La Java martienne.

3 février 2010

Alla breve. XXVIII.

Classé dans : Actualité, Alla breve, Musique — Miklos @ 2:31

[197] Un opéra X à Genève. Le Grand Théâtre de Genève récidive : la mise en scène qu’y prépare Olivier Py pour Lulu d’Alban Berg est déconseillée aux moins de 16 ans. Voici l’avertissement : « Pour traduire les intentions du compositeur et de son inspirateur Frank Wedekind, Olivier Py et son équipe ont fait appel à des images qui, quoi que de plus en plus usuelles et répandues, restent rares et inhabituelles sur une scène lyrique et pourraient choquer un spectateur non averti. Respectueux du regard de chacun ainsi que de ses opinions, il nous paraît important de vous en informer avant votre entrée en salle ou avant l’achat de votre billet. Nous déconseillons le spectacle aux personnes de moins de 16 ans ». Qu’aurait dit Calvin (pas l’ami de Hobbes – il a moins de 16 ans, de toute façon –, mais l’autre) ? Quant à Olivier Py, on en connaît de bien sombres recoins, ce qui ne nous a pas empêché d’apprécier sa fort réussie mise en scène du Soulier de satin, qui, elle, est recommandée à tout public capable de rester assis dans un fauteuil de théâtre pendant 9 heures sans dormir : nous, on y était scotché. (Source)

[198] Les prix Grammys. Ce grand spectacle annuel américain est l’occasion pour l’industrie américaine du disque de se récompenser dans toutes les catégories possibles et imaginables de sa production : il y en a actuellement 108 aux noms qui semblent, pour certains, très semblables les uns aux autres à l’œil du non-initié, qui constate tout de même qu’il y a 11 catégories consacrées à la musique classique (dont une seule pour « voix solo ») considérée comme un seul genre contre 72 aux autres genres de musique (dont une pour « voix solo femme » et une autre pour « voix solo homme »). Sa 52e édition vient d’avoir lieu en Californie (on n’est pas surpris), et a été vue par quelque 26 millions de téléspectateurs (on n’est pas surpris). En parcourant la liste des lauréats, on constatera, pour le classique, que ce sont en général des œuvres plus « populaires » qui ont remporté des prix (album classique : Mahler plutôt que Ravel ou Chostakovitch ; interprétation orchestrale : Ravel plutôt que Chostakovitch ou Szymanowski ; opéra : Britten plutôt que Messiaen ou Tan Dun ; interprétation chorale : Mahler – le même – plutôt que Penderecki ; musique soliste avec orchestre : Prokofiev plutôt que Bartók ou Korngold, etc.). On se croirait sur Radio Classique… et on n’est pas très surpris de trouver dans le classique une sous-catégorie « crossover » remportée par Yo-Yo Ma (avec la participation d’un nombre impressionnant d’artistes de tous genres.

[199] Les prix Opus 2009. Le lendemain du week-end des Grammys s’est tenu à Montréal le 13e gala des prix Opus, consacré à la musique de concert québécoise et quelque peu (c’est un euphémisme) mieux équilibré que sa contrepartie étatsunienne, puisque les genres en sont « médiéval, de la Renaissance, baroque, classique, romantique, moderne, actuel, contemporain, électroacoustique, jazz et musiques du monde ». On remarquera, sourire en coin, parmi les lauréats des performances d’œuvres de quelques compositeurs qui n’ont pas eu l’heur de décrocher des Grammys : Händel, Bruckner et Messiaen. La différence n’est pas que culturelle : ces prix sont organisés par le Conseil québécois de la musique, dont la vocation, non lucrative, est de regrouper des professionnels de la musique de concert, et non seulement des industriels de ce domaine. (Source)

[200] Les archives de l’orchestre philharmonique de New York en ligne. Bientôt. Cet orchestre possède des archives très riches (de 1842 à nos jours… !), à l’instar de lettres manuscrites de Bruno Walter ou d’une partition de Mahler (que l’on peut apercevoir ici) annotée par le compositeur en 1909 puis, cinquante ans plus tard, par Leonard Bernstein. 1,3 millions de pages vont être numérisées et mises en ligne en libre accès, grâce à une donation de la fondation Leon Levy. Entre temps, on peut interroger la base de données qui inventorie ces archives. (Source)

[201] Après le MP3. Un nouveau format de distribution en ligne de musique, MusicDNA, vient d’être annoncé. Il vise à succéder au MP3 en l’enrichissant (analyses audio, annotations, paroles, calendrier d’événements, réseaux sociaux, « business intelligence »…) et en fournissant ainsi de façon intégrée des fonctionnalités supplementaires (recherche, recommandation, génération de playlists…), tout en décourageant le téléchargement illégal. (Source)

[202] Une folle Norma. Une remarquable – dans le sens de « qui se fait remarquer » – série de représentations de Norma de Bellini s’est récemment achevée au Châtelet, sous les applaudissements de certains et les huées des autres. Si, d’après le livret de Felice Romani, l’action se déroule en Gaule sous l’occupation romaine, la mise en scène de Peter Mussbach la place dans une maison de fous (mais sans Astérix), remplace le bronze des armures romaines par une peinture de la même couleur à même la peau du torse du proconsul Pollione. D’autres effets surprenants ont émaillé le spectacle. Selon un critique, les voix étaient adéquates (difficile d’égaler l’inégalée), et l’orchestre – l’Ensemble Matheus sous la direction de son chef Jean-Christophe Spinozi – a divisé le public, en tentant de recréer le son d’un orchestre du temps de Bellini, sec et sans chaleur pour certains, vif et clair pour d’autres. (Source)

[203] Earl Wild. Le grand pianiste (et compositeur) américain, connu notamment pour ses interprétations d’œuvres virtuoses romantiques (transcriptions de Liszt, concertos de Rachmaninov…) – mais dont l’immense répertoire s’étendait du baroque au contemporain – vient de s’éteindre à l’âge de 94 ans. Il avait commencé à étudier la musique à l’âge de 4 ans, et eu comme maître le pianiste Selmar Jansen, lui-même élève d’Eugen d’Albert et de Xaver Scharwenka, tous deux élèves de Liszt. Son autobiographie, à laquelle il avait récemment travaillé, sera publiée dans le courant de l’année. (Source)

25 janvier 2010

Le réseau ferré français est dangereux

Classé dans : Histoire, Musique — Miklos @ 0:43


PARIS, 17 septembre. — Le public en France est très perturbé par la fréquence des accidents semble-t-il inexcusables sur la ligne de l’Ouest, qui est exploitée par le Gouvernement. L’accident, qui a eu lieu près de Cherbourg cette semaine et qui a coûté la vie à huit personnes, semble avoir été entièrement dû, d’abord, à des défauts de construction de la voie, et ensuite au mauvais état des voitures. — New York Times, 18 septembre 1910.

La Compagnie des chemins de fer de l’Ouest a été constituée le 13 juin 1855 (à la suite d’un décret du 27 janvier 1852) par la fusion de sociétés concessionnaires des lignes de Paris à Saint-Germain, Argenteuil et Auteuil (qui était en dehors de Paris jusqu’en 1860), Paris à Rouen, Rouen au Havre, Dieppe et Fécamp, l’Ouest, Paris à Caen et à Cherbourg, et auxquelles se rajoutent diverses lignes et embran­che­ments, notamment de Rennes à Brest, de Rennes à Saint-Malo et du Mans à Angers. On lira avec profit la notice historique qui en détaille les fusions successives.

Son premier conseil d’administration comprenait quelques noms célèbres à un titre ou un autre : le comte Prosper de Chasseloup-Laubat (ministre nous Napoléon III), le duc de Noailles, le baron Casimir de l’Espée (neveu du maréchal Ney ; inconnu de Wikipedia qui propose comme recherche alternative « Casimir de l’obèse »), Charles Laffitte (promoteur de la construction de la voie Paris-Rouen et neveu du banquier Jacques Laffitte), Émile Pereire (banquier comme son frère, et tous deux fondateurs de la compagnie Paris-Saint-Germain ; saint-simoniste)…

Les amateurs d’Offenbach en ont entendu parler, ou plutôt chanter, dans La Vie parisienne, qui s’ouvre ainsi :

Nous sommes employés de la ligne de l’Ouest,
Qui dessert Saint-Malo, Batignolles et Brest,
                   Conflans, Triel, Poissy,
                   Barentin, Pavilly,
                   Vernon, Bolbec, Nointot,
                   Motteville, Yvetot,
                   Saint-Aubin, Viroflay,
                   Landernau, Malaunay,
                   Laval, Condé, Guingamp,
                   Saint-Brieuc et Fécamp.
Nous sommes employés de la ligne de l’Ouest,
Qui dessert Saint-Malo, Batignolles et Brest.

Il ne faut pas en conclure que c’était le parcours réel de la ligne. Voici ce qu’en dit Le Paysage normand (publié en 1980 par le centre d’art, esthétique et littérature de l’université de Rouen) :

Voilà bien un itinéraire de fantaisie où Normands et bretons s’égareront aisément ! Pourtant les gares de la ligne du Havre (de Paris à Bréauté Beuzeville très exactement) figurent dans un désordre savant pour des raison de rythme (cette énumération est un chœur d’ouverture). La géographie normande de Meilhac et Halévy est une géographie hâtive et emportée par le mouvement de la locomotive, une sorte de Lison bon enfant qui laisse pour le moins des souvenirs mêlés dans l’esprit du voyageur distrait.

Finissons donc en musique : le train – au rythme si caractéristique – n’a pas manqué d’influencer de nombreux compositeurs : on pense au Pacific 231 de Honneger ou à l’impressionnant (et glaçant) Different Trains de Steve Reich, mais savez-vous qu’il y a des dizaines, voire des centaines d’œuvres qui citent les trains, d’une façon ou d’une autre, de 1828 à 2009 (au moins) ? Phil Pacey les a recensées pour vous.

22 janvier 2010

Alla breve. XXVII.

Classé dans : Actualité, Alla breve, Musique — Miklos @ 0:16

[190] Du Messie à Rocky. La bibliothèque musicale de l’université North Texas possède des fonds originaux (d’un volume non négligeable : un demi million de partitions, neuf cent mille enregistrements sonores, trois cent mille livres et pério­diques, des photographies), pour le moins : on y trouve une première édition du Messie de Händel, une page (encadrée) d’un missel vieux de 700 ans ou une carte postale d’Arnold Schoenberg et des manuscrits d’Aaron Copland aux côtés de 45T d’Elvis, d’un album dédicacé des Ramones, d’un buste de Duke Ellington (unique au monde, il a été sculpté par un musicien, on en conçoit la rareté) ou d’une paire de bottes de cow-boy qui appartenaient à l’un des directeurs de la bibliothèque. De fait, elle est surtout renommée pour ses collections concernant le jazz et la musique pour fanfares (band music). Un entretien filmé avec son directeur permet de voir certaines de ses possessions. (Source)

[191] Grave, le métier. Si, comme on l’a récemment vu, tout le monde peut se transformer en graveur (de musique) – ne sommes-nous pas dans l’ère du Yes, you can! – le métier de copiste-graveur a une longue histoire. Pierre Thuries, qui l’exerce à Radio France, en parle dans un entretien passionnant, où il ne s’agit pas que d’évolutions techniques, mais aussi d’esthétique. Et encore, il ne s’agit ici principalement que de partitions en notation traditionnelle, que dire alors de celles d’Archipel IV d’André Boucourechliev (qu’on aimerait accrocher sur le mur de son salon, à défaut d’être en mesure de la jouer), d’Aria de John Cage, d’Artikulation de György Ligeti (« double » partition dont cette vidéo ne montre que la moitié), voire de Stripsody (mot-valise composé de « bande dessinée » et de «  rhapsodie ») de la géniale et regrettée Cathy Berberian (pour lequel Luciano Berio avait écrit des œuvres remarquables), que l’on peut toutes tenir dans ses mains et écouter – voire recomposer ! – à la Médiathèque de l’Ircam. (Source)

[192] Messiaen pour les petits. Plus on commence tôt, plus on a des chances d’y prendre goût. Ictus, l’excellent ensemble belge de musique contemporaine (dont on peut écouter ici des extraits d’un concert), a donné des mini concerts à des enfants de 7 à 10 ans, dans le cadre d’une découverte simultanée et ludique de l’Opéra de Lille et de la musique contemporaine : des œuvres de Philip Glass, de Tom Johnson et d’Olivier Messiaen. Une des spectatrices : « c’était bien, c’était rigolo… », ce n’est pas le public blasé de la capitale qui s’exprimerait ainsi ! (Source)

[193] Hommage à Larry Beauregard. Ce jeune flûtiste très doué – « modèle de ce que devrait être, idéalement, tout musicien du futur », selon Pierre Boulez, qui avait composé en son hommage Mémoriale –, membre de l’Ensemble intercontemporain, est décédé en 1985 à l’âge de 28 ans. Il avait participé au développement de la « flûte MIDI », dispositif permettant à un ordinateur de « savoir » à chaque instant ce que joue la flûte et de se synchroniser ainsi en live avec elle pour la production de sons synthétiques (dans cette vidéo, c’est l’ordinateur qui joue l’accompagnement, en « suivant » le jeu de l’instrumentiste). Le compositeur (et guitariste électrique) canadien Tim Brady vient d’écrire Requiem 21.5 à la mémoire de Beauregard, basé sur sept notes du Requiem en ré mineur de Mozart et sur quatre notes de Densité 21.5 de Varèse. Cette œuvre sera créée dans quelques jours par l’orchestre symphonique de Laval. (Source)

[194] Un ado aux Victoires de la musique. Raphaël Sévère vient d’être désigné comme candidat (« nominé », en franglais) aux Victoires de la musique dans la catégorie révélation soliste 2010. Il a 15 ans, et commencé le piano à l’âge de 4 ans, le violoncelle à 5 ans et la clarinette à 8 ans ; on le voit et l’entend jouer ici à l’âge de 12 ans à un concours international à Tokyo (dont on n’a pu trouver de confirmation indépendante sur le net japonais ou ailleurs). Bien évidemment, il a un site web, deux pages Facebook (une pour lui, une pour ses fans), une sur MySpace (avec des extraits d’enregistrements), deux pages Wikipedia (une française, une anglaise, dont l’auteur est « un enseignant habitant près de Nantes » ; tiens, tiens ! le père Sévère, clarinettiste lui aussi, est professeur au conservatoire de Nantes… comme c’est bizarre, comme c’est curieux et quelle coïncidence !) et un agent. (Source)

[195] Un violon sur le toit sur le carreau. L’associé d’un luthier réputé de Lyon transportait deux violons d’un certain prix. Il n’y a pas de petites économies : il a pris le tram, et devait se tenir dans l’articulation entre les deux voitures. Un virage à angle droit, et l’un des violons est écrabouillé. Pas à mort, semble-t-il, il serait réparable. Entier, il valait 18 000 €, tout de même. Ce n’est pas le prix d’un Stradivarius, mais cela ne consolera pas l’assurance. Quel couac… Ce n’est rien à côté de ce qui était arrivé à David Garrett, violoniste (et ex modèle pour Vogue et Armani) il y a bientôt deux ans : en sortant de scène, il chute dans l’escalier, et son violon (un Guadagnini – et non pas un Stradivarius, comme l’affirmait The Inde­pendent, autre couac ; ce facteur d’instru­ments se donnait pour élève de Stradivarius bien qu’on n’en ait pas la preuve, d’où la confusion, sans doute) qu’il avait acheté en 2003 pour un million de dollars s’est fracassé. La réparation devrait coûter près de 70 000 € et durer 8 mois, estimait-il alors. Il estimait aussi avoir eu de la chance : en tombant sur son étui, il ne s’était rien cassé, lui. Et on a mis à sa disposition un Strad un vrai, d’une valeur plus élevée, pour un concert qu’il devait donner pour la Saint-Valentin. Comme quoi à quelque chose malheur est bon… Et pour finir en beauté, on se souviendra du ballet Le Diable à quatre, sur la musique d’Adolphe Adam et d’après une pièce de Sedaine tirée elle-même d’une pièce de Shakespeare, dans lequel « la comtesse, furieuse qu’on ose danser tandis qu’elle a du chagrin, s’élance vers le ménétrier, s’empare du violon du pauvre aveugle et le brise en morceaux. (…) Aussitôt le vieil aveugle se redresse, se transforme et devient un puissant magicien. » C’est commode pour réparer soi-même son violon brisé, mais ce n’est pas ce qu’il fit. (Source)

[196] Offrez-vous un Cavaillé-Coll. Le grand orgue de l’église Saint-Jacques à Bergerac, construit par Cavaillé-Coll en 1877, est mal en point : cela fait dix ans qu’il est muet, faute de financements pour le réparer, bien que classé monument historique. L’abbé, bien inspiré, a lancé un appel à mécènes : pour 150 €, on devient le patron d’un tuyau, on aura son nom gravé sur une plaque sous la tribune de l’orgue et on bénéficiera d’une déduction fiscale. Le saint homme ne précise pas si on pourra se refiler ces tuyaux. (Source)

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos