Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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27 mai 2005

Quels phénomènes, ces anglais !

Classé dans : Musique — Miklos @ 1:20


Joseph Turner : La Grotte de Fingal
1832 — huile sur toile.

Entre cool et pantin dégingandé, ne dirigeant que d’une main, l’autre dans la poche gauche d’un air décontracté ou tâtant la droite comme pour s’assurer qu’il n’avait pas oublié les clés de son hôtel, arrêtant parfois de diriger pour contempler béatement une section de l’orchestre comme épaté par ce qu’ils arrivaient à faire sans son aide, ou se tournant carrément vers le public pour lui lancer un sourire entendu et le prendre à témoin d’un tour particulièrement réussi, il semblait parfois moins battre la mesure que la campagne tel un Professeur Tournesol sympathique et un peu dépassé par les événements, et pourtant, soudain il devenait d’une précision redoutable…

Encore un hurluberlu, me direz-vous ? Un grand chef*, ce Sir Roger Norrington, dans un programme magique : Mendelssohn, le compositeur qu’on aime aimer. Un Mendelssohn sans fanfreluches hystériques ni vapeurs romantiques, énergique mais sans hâte, radieux, enchanté et poétique, dans la lecture claire et passionnante de ce chef qui a profondément influencé l’interprétation contemporaine des œuvres du 19e s., tant pour ses études des partitions, que du son épuré et débarrassé du vibrato continu introduit dans les années 1920, de la taille de l’orchestre et de sa disposition, voire des modes de jeu. S’il a acquis une réputation mondiale pour ses interprétations d’œuvres de Beethoven et de ses contemporains sur des instruments d’époque, il dirige aussi des formations traditionnelles.

Ce soir, c’était l’orchestre de Paris, qui, il faut le dire, avait parfois un peu de mal à maintenir une parfaite synchronie lorsque le chef leur lâchait la bride : ce n’est pas un orchestre anglais ou allemand après tout, et en France, tous les musiciens sont des solistes en puissance. Entre deux œuvres inspirées par un voyage en Écosse en 1829 — l’ouverture Les Hébrides (sous-titrée La Grotte de Fingal**, ci-contre sous la direction de Roy Goodman) et la 3e symphonie dite Écossaise —, le concerto pour deux pianos et orchestre en mi majeur, composé par un Mendelssohn âgé de 14 ans, et encore inspiré par Mozart mais dont le 3e mouvement fait déjà pressentir son style si reconnaissable. Les deux pianistes, Alain Planès et Andreas Steier (surtout connu pour ses interprétations au pianoforte et au clavecin) ont donné une interprétation enlevée de cette œuvre virtuose de jeunesse, somme toute mineure et qu’il avait tenté de réviser une fois adulte. À vrai dire, le son des deux pianos contemporains était trop riche et lourd pour la texture légère de ce concerto. Ce sont les œuvres “écossaises” qui ont heureusement donné la tonalité de ce très beau concert, devant une salle malheureusement à moitié vide : Mendelssohn n’a pas la cote chez les branchés qui le trouvent trop superficiel. Ah, s’ils savaient… !


* Il n’est pas le premier du genre : le génial Sir Thomas Beecham était célèbre autant pour ses excentricitiés que la qualité de ses interprétations.

** Cette grotte est liée à la naissance du mouvement romantique en Europe. Ossian fut un barde gaélique du troisième siècle dont la légende raconte qu’il serait né dans cette caverne qui porte le nom de son père, Fingal (ou Fin mac Cumhail). Dans les années 1760, MacPherson publie un recueil de poèmes, prétendument écrits par Ossian et qu’il dit avoir traduits en anglais de l’original et qui enflammèrent les esprits, quand bien même il s’avérera que c’était un faux. Traduits en français (en l’“an ix”, dans l’édition que je possède) sous le titre Ossian. Poésies galliques en vers français par Baour-Lormian dans le plus pur style du space opera contemporain (“Fingal arme mon bras : il commande ; et soudain mes rapides vaisseaux, sous un ciel sans nuage, voguent vers Inistore aux lueurs de cathlin”), ils ne manqueront pas d’enchanter Chateaubriand ou Massenet, qui incorporera dans Werther le splendide Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps… (ci-contre chanté par José Carreras), inspiré du Fragment du Chant d’Armin de ce recueil.


Ingres : Le rêve d’Ossian

20 mai 2005

Volutes

Classé dans : Lieux, Littérature, Musique — Miklos @ 0:59

Eddy Street pouvait prétendre, à l’époque où j’habitais la petite ville universitaire d’Ithaca (dans l’État de New York), au statut que Salvador Dali a accordé définitivement à la gare SNCF de Perpignan : celui de centre du monde. En haut, la librairie Borealis, où je découvris la grande essay­iste Susan Sontag (récemment décédée), lorsque mon regard se posa sur un livre au titre si évocateur de Under the Sign of Saturn (“sous le signe de Saturne”) : l’essai qui a donné son nom à ce recueil est consacré à Walter Benjamin, celui que, écrivait-elle, “les français appellent un triste”, essai sur la cartographie de la mélancolie, celle avec laquelle on déambule “dans les mémoires et dans les rêves, les labyrinthes et les arcades”. D’autres textes, tous aussi profonds et évidents, l’entourent : sur Elias Canetti et la passion de l’esprit, sur Leni Riefenstahl et la “fascination du fascisme”, ou sur Arthaud et la modernité.

Sur le même pallier, il y avait Cabbagetown Cafe, le restaurant végétarien que Julie Jordan avait créé. On aurait pu se damner pour son pain de maïs (et aussi pour le serveur, mais il n’était pas au menu) ; la recette se trouve dans Wings of Life, le recueil qu’elle a publié, mais la magie du lieu contribuait à celle du goût. L’autre restaurant végé­tarien, Moosewood, se trouvait ailleurs ; plus célèbre (les livres de recette de Mollie Katzen y ont contribué), on y mangeait pourtant moins bien.

Plus bas dans la rue, il y avait un disquaire, dont je ne me souviens plus du nom. C’est là que je découvris Terry Riley, père de la musique minimaliste amé­ri­caine (avec La Monte Young), quand je vis un 33T qui portait un titre que je trouvai éminemment poétique : Songs for the Ten Voices of the Two Prophets (“Chants pour les dix voix des deux prophètes”). Ce n’est que des années plus tard que je réalisai que le prophète était en fait un Prophet, syn­thé­tiseur à cinq voix — et comme Riley en utilisait deux dans ces œuvres… Je ne connaissais rien à cette musique (la musique s’était arrêté, pour moi, avant Debussy), et lorsque j’écoutai ce disque, sans savoir à quoi m’attendre, je fus fasciné par Embroidery, sorte de mélopée indienne que chante Riley en s’accompagnant au synthé, évoquant une atmosphère de rêve éveillé, peut-être celle d’un fumeur d’opium (je n’ai jamais essayé) entouré de volutes de forme changeante comme les nuages dans le ciel.

Après Riley, le passage fut rapide à Robert Ashley (son “opéra pour la télévision”, Perfect Lives, déjanté et cool, magique), Philip Glass (Einstein on the Beach, chef-d’œuvre saisissant que j’ai eu la chance de voir dans la mise en scène onirique du génial Bob Wilson), Steve Reich (The Cave, à Bobigny, fut un événement très important) ou Laurie Anderson (venue plusieurs fois à Paris et que je rencontrai à l’une de ces occasions), et, plus tard, à William Burroughs (qui a participé à certaines performances de Laurie Anderson de sa voix posée d’outre-tombe qui récite impassiblement des textes junkie) puis à la danse contemporaine américaine (Lucinda Childs, Twyla Tharp, Trisha Brown, Merce Cunningham — qu’on a pu voir aussi au Théâtre de la Ville à Paris…) qui s’est inspirée de ces musiques. J’étais entré dans le 20e s., par sa fin. Ce n’est que plus tard que j’en découvris le début, puis le milieu. On ne peut pas ignorer Bartok, j’y arrivai plus tard encore — peut-être fallait-il ce temps pour retrouver et enfin aimer celui dont j’avais déchiffré au piano, enfant, une partie du Mikrokosmos.

Ce n’est que récemment qu’il me fut enfin donné d’entendre Riley live, lorsqu’il donna un récital à la Maison de la poésie à Paris. Devenu plus space que jamais (après tout, il est californien), sa musique est inspirée encore plus qu’alors d’éléments indiens, dont il est un maître incontestable. Si j’étais encore fasciné par le personnage, je l’étais dorénavant moins par sa musique. Ce soir, le quatuor Kronos, lors de sa visite annuelle au Théâtre de la Ville, a interprété une de ses œuvres, Cusp of Magic, pour quatuor et pipa (instrument à cordes chinois, ci-contre), composée pour le Kronos ; amplification et transformation électroniques, gadgets enfantins (clochettes, jouets mécaniques) ne pouvaient pallier les longueurs et les passages anecdotiques, ni instaurer l’atmosphère magique que le titre de l’œuvre suggérait. Celle-ci terminait le concert, qui aurait dû s’ouvrir avec une œuvre intéressante de Meredith Monk, créatrice polymorphe extraordinaire (voix, musique, danse, cinéma), mais qui fut malheureusement remplacée au pied levé par un Triple quatuor que j’ai cru entendre annoncé comme composé par Terry Riley, mais qui est de Steve Reich. Cette œuvre pour 36 instruments à cordes, était jouée par le quatuor et une bande où ils s’étaient enregistrés, et dont le son tonitruant couvrait malheureusement leur jeu.

Finalement, il n’y a eu que les œuvres médianes (du tanzanien Walter Kitundu, de l’azéri Rahman Asadollahi et du bollywoodien Rahul Dev Burman), sans prétention, sym­pa­thiques, amusantes, qui ont sauvé cette soirée. Le premier rappel, une pièce virtu­ose pour pipa seul, recueillit plus d’applau­dis­sements que chacune des œuvres du programme, ainsi que l’autre, annoncée comme une chanson de la libanaise Feyrouz, Ya ‘Habibi, mélancolique et douce. Pourtant, cette chanson sonnait curieusement mittel-europa, de même que l’œuvre du compositeur azéri. Avec le temps, je comprends ce que m’avait dit un collègue qui n’appréciait pas tant que moi le quatuor Kronos : “ils jouent bien, mais ils jouent tout de la même façon”, que ce soit du médiéval (Hildegarde von Bingen), du rock (le fameux Purple Haze de Jimi Hendrickx), du contemporain (Cage) ou de la musique du monde, de tout le monde. Et ils sont si branchés… ! Il est indéniable, toutefois, qu’ils ont heureusement contribué à réduire la com­par­ti­men­ta­lisation entre les genres et les styles, en juxtaposant dans leurs concerts des œuvres si variées, mais est-ce alors au prix de l’uniformité de style dans leur interprétation ?

Il ne me reste plus qu’à réécouter Ten Songs… en rêvant.

15 mai 2005

Un voyage dans l’essentiel

Classé dans : Architecture, Lieux, Littérature, Musique — Miklos @ 11:10


L’Occident est irrémédiablement engrécé : mythes originels, mu­si­que, poé­sie, thé­âtre, scul­pture, archi­tec­ture, mathé­ma­tiques, phy­sique et astro­nomie, philo­sophie et poli­tique, il doit une grande partie de sa pensée, de ses sciences et de ses arts (et donc de l’éthi­que, du sa­voir et de l’esthé­tique) à la Grèce antique, qui est aussi à la source de nombre de mots quotidiens ou savants qui nous aident à percevoir et à structurer le monde dans lequel nous vivons ; même le christianisme est le fruit de la trans­formation opérée sur la tradition juive par le monde hellène.

Et aujourd’hui ? L’influence de la Grèce contemporaine est moins universelle qu’alors (du moins en ce qui concerne l’Occident se voyant comme l’univers), mais l’on ne peut ignorer, pour ne parler que des arts, les contributions de grands créateurs tels que celles de Constantin Cavafy ou Georges Seferis à la poésie, de Cornelius Castoriadis à la philosophie, de Theodoros Angelopoulos ou de Costa-Gavras au cinéma, celles des compositeurs Iannis Xenakis, Georges Aperghis et Mikis Theodorakis à la musique, de Georges Moustaki à la chanson, et de Manos Hadjidakis ou de Vangelis au pop. Quant à ses interprètes, qui ne connaît la cantatrice Maria Callas, l’actrice Irène Papas, le pianiste Dimitri Vassilakis ou les chanteuses Melina Mercouri et Nana Mouskouri ?

Dans le domaine du chant on a malheureusement relégué trop rapidement aux ou­bli­ettes des fonds disco­gra­phiques inex­ploités la très grande Maria Farantouri1 au profit d’inter­prètes de bien moindre en­ver­gure2 que celle dont François Mitterrand disait, avec ce sens si pro­fond de l’histoire, de la culture et de la for­mu­lation qu’il possé­dait, “Maria, pour moi, c’est la Grèce. Je me repré­sente Hera, comme cela, forte, vigi­lante. Je ne connais pas d’artiste qui m’ait à ce point fourni le sens du mot sublime”.

Sa voix chaude et sombre, puissante et profonde, sobre et émouvante est inséparable pour moi comme pour d’autres de la musique de Mikis Theodorakis qui l’avait découverte quand elle avait seize ans, et dont elle a chanté certaines des œuvres les plus fortes, et, au tout premier chef, la déchirante Ballade de Mauthausen, écrite sur des poèmes de Iakovos Kambanellis qui avait survécu miraculeusement à ce terrible camp (et que Theodorakis a transformée, trente ans plus tard, en une Cantate). Voici le premier de ces quatre poèmes où on peut entendre Maria Farantouri en chanter la première strophe :


Cantique des Cantiques Ασμα Ασματμων
Qu’elle est belle, mon amour
Avec sa robe de tous les jours
Avec un petit peigne dans ses cheveux
Personne ne le savait, qu’elle était aussi belle.
 
— Jeunes filles d’Auschwitz,
Jeunes filles de Dachau,
N’avez-vous pas vu mon amour ?
— Nous l’avons vue, dans un lointain voyage
Elle ne portait plus sa robe
Ni de peigne dans ses cheveux.
 
Qu’elle est belle, mon amour
Choyée par sa mère
et les baisers de son frère.
Personne ne le savait, qu’elle était aussi belle.
 
— Jeunes filles de Mauthausen,
Jeunes filles de Belsen,
N’avez-vous pas vu mon amour ?
— Nous l’avons vue sur la place gelée,
Un numéro dans sa main blanche
et une étoile jaune sur le cœur.
 
Qu’elle est belle, mon amour
Choyée par sa mère
et les baisers de son frère.
Personne ne le savait, qu’elle était aussi belle.
Τι ωραία που είναι η αγάπη μου
με το καθημερινό της φόρεμα
κι ένα χτενάκι στα μαλλιά!
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.
 
Κοπέλες του Άουσβιτς,
του Νταχάου κοπέλες,
μην είδατε την αγάπη μου;
Την είδαμε σε μακρινό ταξίδι.
Δεν είχε πια το φόρεμα της,
ούτε χτενάκι στα μαλλιά.
 
Τι ωραία που είναι η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά!
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.
 
Κοπέλες του Μαουτχάουζεν,
κοπέλες του Μπέλσεν,
μην είδατε την αγάπη μου;
Την είδαμε στην παγερή πλατεία
μ’ ένα αριθμό στο άσπρο της το χέρι,
με κίτρινο άστρο στην καρδιά.
 
Τι ωραία που είναι η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά!
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.

Le protéiforme Theodorakis (dont le site est un labyrinthe rempli de trésors) est une voix de la conscience, contre les tyrannies et les dictatures — autant celle des colonels en Grèce que le nazisme ou le colonialisme —, contre les massacres et les exterminations, contre la misère de l’homme. Parmi ses autres cycles de chant auxquels Farantouri a donné sa voix, il y a l’oratorio Canto General, la grande œuvre du poète chilien Pablo Neruda, dans laquelle il décrit “la naissance [du] continent [américain] et l’histoire des peuples qui y ont vécu, qui y vivent, y souffrent et y luttent contre les oppresseurs venus avec les armes pour exploiter les hommes et la richesse d’une nature exubérante”. Le compositeur y a effectué des choix sous la recommandation d’Allende et de Neruda, et en a fait une œuvre qui exprime autant l’âme latine que la culture grecque, se retrouvant toutes deux dans l’universel qui fait l’homme dans sa diversité.


1 Son nom de famille est transcrit du grec de diverses façons (dues à la proximité des plosives alvéolaires τ et δ…) — Farandouri ou Farantouri — c’est cette dernière forme, utilisée sur son site, que nous avons adoptée ici.
2 Telle Angelica Ionatos, dont j’ai parlé ailleurs.

2 mai 2005

La Russie à la française

Classé dans : Musique — Miklos @ 23:18

La chaîne Mezzo vient de diffuser un concert dans lequel le chef franco-belge André Cluytens dirigeait d’une main de maître, avec élégance, précision, clarté et intensité Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky, orchestrés par Maurice Ravel. Sous le bâton de ce très grand chef français mort en 1967, j’ai été frappé de constater que cette œuvre splendide sonnait plus française que d’habitude, non seulement dans ses couleurs si chatoyantes mais pourtant bien moins orientales que celles auxquelles j’étais habitué et que mon atavisme russe attend toujours, mais aussi dans le phrasé plus coulé et policé auquel il manquait l’ombre de la folie et de la violence slaves inscrites dans cette musique, enfin par cette splendide clarté de cristal qui n’est pourtant pas caractéristique des clairs-obscurs dostoïevskiens de l’âme russe. Mais c’était un moment grandiose.

Cluytens restera à jamais pour moi celui qui a donné le meilleur enregistrement du Requiem de Gabriel Fauré, avec Victoria de Los Angeles et Dietrich Fischer-Dieskau et l’orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, qu’il préférait, et a dirigé de 1942 à sa mort. Œuvre de tristesse apaisée, intérieure et recueillie.

La cantatrice Anja Silja qui l’avait connu depuis 1963 et qu’il a aimée après le décès de Wieland Wagner avec lequel elle avait vécue, raconte qu’il était « élégant, raffiné, délicat, poétique », ce qui ne veut pas dire maniéré. Elle ajoute : « C’était un chef extraordinaire, l’un des plus grands que je connaisse. Pas seulement dans sa façon de diriger, mais en tant qu’homme. Les relations entre un chef et son orchestre ne sont pas toujours simples. Lui ne travaillait jamais en force, n’élevait jamais la voix. Il n’y avait jamais de conflit. Il demandait très poliment : “S’il vous plait, pourriez-vous jouer ceci comme cela ?” C’était un “grand seigneur”. »

30 avril 2005

Le diamand noir

Classé dans : Musique — Miklos @ 13:24
Diamanda Galás, une voix1 déchirante et désespérée, hur­lant dans un paro­xysme de douleur et de tris­tesse la tra­gé­die des plaies de ce monde — exils, sida, haines, géno­cides, mort. Une voix parcourant quatre octaves, incro­ya­blement agile et puis­sante, plongeant au plus pro­fond des tripes pour s’élever au plus aigu, tantôt douce et souvent si forte qu’elle envahit l’esprit et tout le reste s’efface, mélo­dieuse quand elle chante la nostalgie des disparus, stri­dente lorsqu’elle exhale en de longs lamentos sa révolte devant l’inéluc­table humain ou divin, l’abject et la trans­fi­guration, les tribu­lations humaines ou le Jugement dernier. Intense, boule­versante, elle saisit, glace, fige. On est possédé par son exaltation. S’accom­pagnant souvent au piano, elle joue de cet instru­ment comme de sa voix, avec une intensité phéno­ménale, le trans­formant en un orchestre de dimension bruck­nérienne (et qui n’est pas sans rappeler le grand pianiste Ervin Nyiregyhazi, étoile noire du clavier dans la tradition de Liszt).

D’origine grecque orthodoxe, Galás a grandi aux Etats-Unis. Elle a explosé sur la scène lors du Festival d’Avignon de 1979, où elle a interprété le rôle titre de l’opéra Un Jour comme un autre du compositeur Vinko Globokar, basé sur le rapport d’Amnesty International concernant l’arrestation et la torture d’une femme en Turquie. Ses premiers disques, “The Masque of the Red Death” (Le Masque de la Mort rouge, titre d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe), “Plague Mass” (Messe de la Peste), “Vena Cava”, ou “Malediction and Pray­er” (Malédiction et prière) concernent les malades du sida (son frère en est mort) ou de la dépression clinique ; Schrei 27 (Cri 27) — la torture dans l’isolement. “Defixiones, Will and Tes­tament”, que je n’ai pas encore écouté (sauf les extraits disponibles dans le lien ci-contre), est consa­cré aux géno­cides et aux exils, et comprend des œuvres extra­or­dinaires : sur des textes du poète Adonis, de Michaux ou de Pasolini, sur Todesfuge (La fugue de mort) de Paul Celan, dont j’avais parlé précédemment ; des extraits de la liturgie arménienne (que j’ai entendu, saisi, dans l’Église arménienne de Jérusalem), ou des compositions de Galás.

S’il y a bien un Requiem pour le temps présent, c’est Galás qui lui a donné corps et voix.


1 On peut en écouter une interprétation dans cet article, et de brefs extraits de la plupart de ses disques dans cette page-ci et celle-là.

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