Une excellente recette traditionnelle : la confiture de nouilles
Cette recette, l’un des premiers sketches de Pierre Dac, que nous recommandons tout aussi vivement que le charmant hôtel si typiquement parisien Au sommeil tranquille, provient de la même source intarissable. Il s’agit d’un enregistrement datant de 1933. La transcription qui suit est fidèle à cet enregistrement, et diffère quelque peu de celle que l’on trouvera là.
Fabrication de la confiture de nouilles
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
La confiture de nouilles, qui est une des gloires de la confiserie française, remonte à une époque fort lointaine ; d’après les renseignements qui nous ont été communiqués par le conservateur du Musée de la Tonnellerie, c’est le cuisinier de Vercingétorix qui, le premier, eut l’idée de composer ce chef-d’œuvre de gourmandise.
Il faut reconnaître d’ailleurs que la nouille n’existant pas à cette époque, ladite confiture de nouilles était faite du gui ; mais alors, me diront les ignorants : « Ce n’était pas de la confiture de nouilles, c’était de la confiture de gui ! » « Erreur », que je leur répondrai, « c’était de la confiture de nouilles fabriquée avec du gui. »
Avant d’utiliser la nouille pour la confection de la confiture, il faut évidemment la récolter ; avant de la récolter, il faut qu’elle pousse, et pour qu’elle pousse, il va de soi qu’il faut d’abord la semer. Les semailles de la graine de nouille, c’est-à-dire les senouilles, représentent une opération extrêmement délicate.
Tout d’abord, le choix d’un terrain propice à la fécondation de la nouille demande une étude judicieusement approfondie. Le terrain nouillifère type doit être, autant que possible, situé en bord de route départementale et à proximité de la gendarmerie nationale.
Les senouilles sont effectuées à l’aide d’un poêle mobile dans lequel est versée la graine, laquelle est projetée dans la terre par un dispositif spécial dont il ne nous est pas permis de révéler le secret pour des raisons de défense nationale que l’on comprendra aisément. Après cela, on arrose entièrement le champ avec de l’eau de seltz dans la proportion d’un verre à bordeaux par hectare de superficie, on sèche avec du papier buvard, et on n’a plus qu’à s’en remettre au travail de la terre nourricière généreuse et démocratique.
Lorsque les senouilles sont terminées, les nouilliculteurs, qui sont encore entachés de superstition, consultent les présages ; ils prennent une petite taupe et la font courir dans l’herbe. Si elle fait : « ouh ! », c’est que la récolte sera bonne ; si elle ne fait pas « ouh ! » c’est que la récolte sera bonne tout de même, mais comme cela les croyances sont respectées, et tout le monde sera content.
Au mois d’août vient alors le temps de la moisson. Celui qui n’a pas vu moissonner les nouilles n’a rien vu. Les paysans mettent les nouilles joyeusement en gerbes, les gerbes en bottes, et les bottes en meule.
La nouille, encore à l’état brut, est alors expédiée à l’usine et passée immédiatement au laminouille qui lui donne l’aspect définitif que nous lui connaissons. Le laminouille est une machine extrêmement perfectionnée, qui marche au guignolet-cassis et qui peut débiter jusqu’à 80 kilomètres de nouilles à l’heure.
À la sortie du laminouille, la nouille est automatiquement passée au vernis cellulosique qui la rend imperméable et souple ; elle est ensuite hachée menue à la hache d’abordage et râpée.
On verse alors la nouille dans un grand récipient placé sur un réchaud à alcool à haute tension. Puis on verse dans le fût du récipient : du sel, du thym, du sucre, de la magnésie bismurée, du riz, du vin blanc et des piments rouges. On mélange lentement ces ingrédients avec la nouille à l’aide d’une cuiller à pot et on laisse mitonner à petit feu pendant 21 jours.
La confiture de nouilles est alors virtuellement terminée. Lorsque les 21 jours sont écoulés, on saisit le récipient très délicatement, avec d’infinies précautions et le maximum de prudence, et on balance le tout par la fenêtre parce que c’est pas bon !
Voilà, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, en résumé l’histoire de la confiture de nouilles, c’est une industrie dont la prospérité s’accroît d’année en année, elle fait vivre des milliers d’artisans, des ingénieurs, des chimistes, des huissiers et des fabricants de lunettes. Sa réputation est universelle et en bonne ambassadrice, elle va porter dans les plus lointaines contrées de l’univers, et par-delà les mers océanes, la bonne parole et le renom de notre industrie républicaine, une, indéfectible et démocratique.

Plus récemment, ce sont les animaux domestiques martyrisés par leurs maîtres (qui n’oseraient s’en prendre à un congénère humain) qui font l’objet de cette sollicitude, ce qui n’est pas injustifié (même si parfois les priorités de certains militants semblent inversées). Certains vont jusqu’à éviter de manger des animaux (y incluent-ils toujours les huîtres, les moules et les crevettes ? j’en doute), voire de tuer un moustique ou d’écraser un cloporte (seul crustacé terrestre qu’il faut donc préserver, même si on lui prédit un tel avenir radieux sur la Terre irradiée que c’est lui qui pensera un jour à préserver les quelques humains qui auront survécu aux transformations de la planète).
Il manque toutefois dans ce panorama de la protection des espèces, de toutes les espèces, contre la brutalité inhérente à l’humain depuis que Caïn a éliminé Abel – l’offrande du premier était pourtant végétarienne contrairement à celle de son frère (comme quoi certains végétariens peuvent être aussi des assassins) – la défense des droits des œufs et notamment de leurs blancs (ce qui pourrait donc devenir le cheval de bataille d’une certaine f(r)ange du panorama politique français) : tous les livres de cuisine, toutes les recettes qui en font usage enjoignent de les battre vigoureusement ! Ça les met peut-être en neige (matière de toute façon destinée à disparaître avec le réchauffement climatique) et leurs jaunes en mayonnaise, mais nous, ça devrait nous mettre en boule. Afin d’éviter une dérive trop sectaire, on pourra aussi rajouter à ces victimes la crème fraîche (blanche, elle aussi, en général) qui, elle, est trop souvent fouettée.
Et ainsi, les œufs pourront finalement éclore en paix, et de jolis petits poussins se répandront sur Terre (qu’on ne se méprenne pas sur nos intentions : on n’est pas, mais pas du tout, de ceux qui militent contre l’avortement, le mariage gay – d’ailleurs, ceux qui sont contre l’avortement devraient encourager le mariage gay, si vous voyez ce que je veux dire – ou la mixité des cultures), ce qui est mieux, avouez-le, que des…


