Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 juillet 2013

Qu’y a-t-il de commun à Clafoutis, Excel, Hashtag, Ikéa, J’Adore, Périphérique, Superman et Térébentine (sic) ?

Classé dans : Histoire, Politique, Société — Miklos @ 19:14

Ce sont quelques-uns des prénoms dont des parents bien intentionnés ont récemment affublés leurs rejetons, ici et ailleurs.

En France, depuis la Révolution et jusqu’en 1966, on ne pouvait choisir de prénoms autres que ceux « en usage dans les différents calendriers, et ceux des personnages connus dans l’histoire ancienne » (ce qui, soit dit en passant, avait compliqué la tâche de mes parents à ma naissance). Après quelques évolutions, la loi en est arrivée en 1993 à l’article 57 du code civil qui stipule :

Tout prénom inscrit dans l’acte de naissance peut être choisi comme prénom usuel. Lorsque ces prénoms ou l’un d’eux, seul ou associé aux autres prénoms ou au nom, lui paraissent contraires à l’intérêt de l’enfant ou au droit des tiers à voir protéger leur patronyme, l’officier de l’état civil en avise sans délai le procureur de la République. […]

C’est ainsi que les parents du petit Périphérique ont finalement été contraints de choisir un autre prénom pour leur enfant.

D’ailleurs, ce n’est pas qu’en France que l’Administration veille – parfois – aux intérêts des enfants. Ainsi, en Suède, le petit Albin aurait dû se prénommer Brfxxccxx­mnp­cccc­lll­mmn­prx­vcl­mnck­ssq­lbb11116 (ce qui évoquera immédiatement dans votre esprit Porfich­toumik­dabi­croûté, ce prénom doux comme une caresse dont on avait parlé ici) si ses parents avaient eu gain de cause en 1996.

Le choix de prénoms destinés à faire plaisir aux parents et – inévitablement – à faire souffrir leurs enfants une fois qu’ils mettront pied dans la société – n’est pas récent. Ainsi on peut lire dans la Gazette anecdotique du 15 mars 1884 (le numéro qui comprend aussi l’article concernant l’expression « Glissez, mortels… » dont nous venons de parler) l’information suivante, qui concerne une sacrée personnalité dont on comprendra mieux les motivations après avoir lu l’article que L’Humanité lui a récemment consacré.

Folie prénominale

On sait que Mme Paule Mink, la célèbre socialiste, est mariée à un sieur Négro, ancien ouvrier mécanicien à Montpellier. Il y a deux ans, elle mit au monde un petit garçon auquel elle voulut imposer, en le déclarant à l’état civil, les prénoms de Lucifer-Blanqui-Vercingétorix. Le maire refusa d’inscrire d’aussi singuliers prénoms, et un jugement survenu pour régler la question lui donna raison. Il y a quelques jours, Mme Négro-Mink vient d’accoucher d’un nouveau garçon auquel elle a voulu donner cette fois les noms de Spartacus-Blanqui-Révolution. Même refus du maire.

Le ménage Négro-Mink s’est alors adressé au ministre de la justice pour se plaindre de ce procédé ; mais il est fort probable que Mme Mink ne gagnera pas son procès plus facilement que la première fois.

Fin de citation. On rajoutera pour finir que Lucifer Négro l’a échappé belle…

16 juillet 2013

« Entre Blanc et Sauvage, le plus sauvage des deux n’est pas celui que l’on pense » (Jean-Louis Bory, Des yeux pour voir, 1971)

Classé dans : Histoire, Littérature, Philosophie, Politique, Société — Miklos @ 21:47


Illustration (détail) de Mémoires de l’Amérique septentrionale,
ou la suite des voyages de Mr le Baron de Lahontan
, 1704. (
source)
Cliquer pour agrandir

On juge mieux de certains faits et de certains principes quand on les voit en dehors du cadre où ils se meuvent habituellement sous nos yeux ; le changement du point d’optique terrifie parfois le regard ! — Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, « Simple avertissement ». Bruxelles, 1864.

Si le dialogue est un genre littéraire fort ancien – on pense évidemment à ceux de Platon, le dialogue entre des morts remonte au moins à Lucien de Samosate (125-180 après J.-C.), qui a fait ainsi converser Diogène et Pollux, Charon et Ménippe, Alexandre et Philippe, Ajax et Agamemnon, et bien d’autres personnages et dieux de l’Antiquité, parfois à trois, à quatre voire à bien plus de prota­gonistes. C’est ainsi que des personnages réels et imaginaires qui « savent » qu’ils sont morts peuvent se rencontrer outre-tombe au-delà des siècles qui les séparaient et des classes sociales ou politiques auxquelles ils appartenaient de leur vivant, principalement afin de confronter les idées qu’ils représentent ou qu’on leur prête ou de fournir un nouveau regard sur leurs actes.

Si l’on connaît aussi un recueil de Dialogues des morts de Fontenelle (1683) – qui y fait se rencontrer par exemple Socrate et Montaigne – et un autre de Fénelon (1712) où l’on voit Achille discourir avec Homère, Alexandre avec Diogène ou Platon et Aristote –, si Lucien, Érasme et Rabelais se rencontrent ad patres sous la plume de Voltaire, le XIXe siècle a produit le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique de Machiavel au XIXe siècle de Maurice Joly, pamphlet politique écrit à l’encontre du coup d’État de Napoléon III et publié anonymement à Bruxelles en 1864. Ce texte prémonitoire à certains égards, qu’on a eu le grand plaisir de voir au monté au théâtre il y a quelques années (et que l’on peut aussi écouter ici), a eu le triste sort d’être plagié par l’infâme pamphlet antisémite Les Protocoles des Sages de Sion, texte qui n’a de cesse d’être instrumentalisé depuis sa fabrication au début du XXe siècle jusqu’à nos jours.

Le texte que l’on lira ci-dessous a été publié sans mention d’auteur dans le Journal étranger de Juillet 1760 (dans lequel Diderot publiera un texte deux ans plus tard). Il s’agit en fait de la traduction en français de l’un des Dialogues of the Dead de George Lyttelton (1709-1773), qui fait se rencontrer d’autres auteurs de dialogues, à l’instar de Platon et Fénelon ou Lucien et Rabelais, mais aussi Fernando Cortés et William Penn, Louis XIV et Pierre le Grand, le Duc de Guise et Machiavel…

Dialogue entre Mercure, un Duelliste anglais et un Sauvage de l’Amérique septentrionale [par George Lyttelton]

L’Anglais. La barque de Caron est à l’autre bord ; Mercure, en attendant qu’elle reparte, permettez-moi de causer avec ce Sauvage que vous avez amené ici en même temps que moi. Je n’en ai jamais vu aucun de cette espèce, et je suis curieux de savoir quelle sorte d’animal ce peut être. Il a le regard bien farouche… Je vous prie, Monsieur, quel est votre nom ? J’entends que vous parlez Anglais.

Le Sauvage. Oui, j’ai appris cette langue dans mon enfance, et j’ai été élevé dans la nouvelle York : mais dès que j’ai eu l’âge de raison, je suis revenu au milieu de mes compatriotes, les braves Mohawks ; et ayant été trompé par un de ces Anglais, à qui j’achetais du rhum, je n’ai pas voulu avoir désormais rien à démêler avec eux. Cependant j’ai pris la hache avec ma nation, pour les secourir dans la guerre qu’ils ont eue avec la France, et j’ai eté tué dans un combat ; mais j’ai eu le plaisir, en mourant, de voir mes amis victorieux, et avant que d’être tué, j’avais enlevé la chevelure à sept hommes, à trois femmes, et à deux enfants. Dans une autre guerre, j’avais fait encore de plus grands exploits, et ma valeur m’avait fait donner le nom d’Ours sanguinaire.

L’Anglais. Monsieur l’Ours sanguinaire, je vous respecte fort, et je suis votre très humble serviteur. Mon nom à moi est Tom Pushwell. Je suis gentilhomme de naissance, joueur, et galant homme de profession. J’ai tué plusieurs hommes avec honneur en combat singulier ; mais je ne conçois pas comment on peut couper la gorge aux femmes et aux enfants.

Le Sauvage. C’est notre manière de faire la guerre ; chaque nation a ses usages. Ton air chagrin, et la plaie que j’aperçois à ton sein, me font présumer que tu as été tué, comme moi, en allant enlever des chevelures ; mais comment ton ennemi a-t-il laissé la tienne ?

L’Anglais. J’ai été tué en duel. Un de mes amis m’avait prêté de l’argent : au bout de deux ou trois ans il s’avisa de me le redemander ; je fus piqué de cet affront, et je lui envoyai un cartel. Nous nous donnâmes rendez-vous à Hyde Park ; mon adversaire ne savait pas faire des armes, et j’étais le plus adroit tireur qu’il y eût en Angleterre. Je lui fis d’abord deux ou trois blessures ; mais il se précipita à la fin sur moi avec tant d’impétuosité, qu’il brouilla mon jeu, et me donna un coup d’épée tout au travers des poumons. Je mourus le lendemain comme un homme d’honneur, sans laisser échapper le moindre signe de repentir ; et mon adversaire me suivra bientôt, car son chirurgien a déclaré que ses blessures étaient mortelles. On dit que sa femme est morte de douleur, et il a sept enfants qui vont mourir de faim ; ainsi je suis bien vengé, et c’est ce qui me console. Pour moi je n’ai point de femme, j’ai toujours détesté le mariage ; ma maîtresse cherchera à se pourvoir, et mes bâtards seront placés à l’Hôpital des Enfants-Trouvés.

Le Sauvage. Mercure, je ne veux point entrer dans la barque avec cet homme-là. Massacrer son compatriote, son ami ! Non, je ne veux point entrer dans la barque avec lui ; je passerai la rivière à la nage.

Mercure. Passer le Styx à la nage ! Cela ne se fait pas ; c’est contre les lois de l’Empire de Pluton. Entrez dans la barque, et soyez tranquille.

Le Sauvage. Ne me parlez point de lois, je suis Sauvage, et je ne les connais pas ; c’est à cet Anglais qu’il faut parler de lois. Il y a des lois dans son pays, mais il ne paraît pas qu’il les respecte fort, car assurément les lois ne permettent pas de tuer son compatriote, son ami, parce qu’il redemande l’argent qu’il a prêté. Je sais que la nation anglaise est une nation barbare ; mais elle n’est pas assez féroce pour permettre de semblables atrocités.

Mercure. Tu as raison contre lui : mais comment se peut-il que tu sois aussi blessé du meurtre, toi qui a massacré des femmes dans le sommeil, et des enfants au berceau ?

Le Sauv. Je n’ai tué que mes ennemis ; mais je n’ai jamais tué mes compatriotes, je n’ai jamais tué mon ami ! Mercure, prends ma pelisse, et mets-la dans la barque ; mais que ce meurtrier se garde bien de s’asseoir dessus, ou même de la toucher ; car si cela lui arrive, je le brûlerai au feu que j’aperçois là bas… Adieu je vais traverser à la nage.

Mercure. Un coup de mon caducée va te priver de tes forces… Nage maintenant, si tu le peux.

Le Sauv. Quel enchantement !… Rends-moi mes forces, Mercure, et je t’obéirai.

Mercure. J’y consens ; mais sois tranquille, et fais ce que je te dis.

L’Ang. Mercure, livre-le entre mes mains, j’en prendrai soin. Monsieur le Sauvage, avez-vous peur que ma compagnie ne vous déshonore ? Sachez que j’ai toujours vécu dans la meilleure compagnie d’Angleterre.

Le Sauv. Je sais que tu es un faquin. Ne pas payer tes dettes ! Tuer ton ami, parce qu’il te demande l’argent que tu lui dois ! Eloigne toi de ma vue, infâme, ou je te jette dans le Styx.

Mercure. Arrête. Point de violences, je te l’ordonne. Parle-lui tranquillement, ou bien…

Le Sauv. Je t’obéis, Mercure… Eh bien ! mon brave assassin, quel était donc le mérite qui te faisait recevoir dans la bonne compagnie ? Qu’y faisais-tu ?

L’Ang. Je jouais, comme je vous ai déjà dit. D’ailleurs je tenais une bonne table… Je mangeais aussi bien que le plus grand gourmand de France ou d’Angleterre.

Le Sauv. As-tu jamais mangé une jambe ou une épaule de Français ? C’est ce qui s’appelle un excellent mets. J’en ai mangé vingt de ces Français : ma table était toujours bien servie. Ma femme était la meilleure cuisinière, pour accommoder la chair humaine, qu’il y eût dans toute l’Amérique. Je ne pense pas que, pour manger, tu prétendes entrer en comparaison avec moi.

L’Ang. Je dansais encore très joliment.

Le Sauv. Je veux danser avec toi ; je danserais un jour entier sans me lasser. J’exécutais la Danse de guerre avec plus de légèreté et de vigueur qu’aucun homme de ma nation. Que nous te voyions danser… Mais tu restes immobile comme un rocher. Mercure t’a-t-il frappé de sa verge magique ? Ou crains-tu de nous laisser voir ta maladresse ? Ah ! s’il me laissait faire, je t’enseignerais à danser d’une manière que tu n’as jamais apprise… Que faisais-tu encore, impudent faquin ?

L’Ang. Ô ciel ! faut-il endurer cet affront ! mais que peux-je faire avec ce barbare ? Je n’ai ni épée ni pistolet, et son ombre me paraît deux fais plus robuste que la mienne.

Mercure. Il faut répondre à ses questions ; c’est toi qui as désiré d’avoir une conversation avec lui. Il n’est pas bien élevé, mais il te dira des vérités qu’il faut que tu écoutes ici ; il eût été à souhaiter pour toi que tu les eusses entendues là-haut…. Mais réponds : il te demandait ce que tu faisais encore.

L’Ang. Je chantais fort agréablement.

Le Sauv. Eh bien ! chantez-nous un peu la Chanson de la mort, ou le cri de guerre… Le drôle est muet ! C’est un imposteur, Mercure, il ne nous dit que des mensonges.

L’Ang. Un démenti ! à moi !… Hélas ! il ne m’est pas permis de m’en venger : quelle honte pour la famille des Pushwells ! Ah ! c’est bien ici un véritable enfer.

Mercure. Caron, je remets entre vos mains ces deux Sauvages… Minos jugera jusqu’à quel point le barbare du Mohawk doit excuser ses horribles actions. Mais pour cet Anglais, quelle raison donnera-t-il ? La coutume du duel ? C’est tout au plus une mauvaise excuse, et encore ne peut-il pas en colorer son crime. Le motif qui lui a fait plonger son épée dans le sein de son ami, n’est pas le motif de l’honneur : c’est l’esprit des furies, d’Alecton elle-même. C’est à elle qu’il faut renvoyer ce meurtrier ; car elle a déjà longtemps habité dans son cœur inhumain.

Le Sauv. S’il faut le punir, on n’a qu’à me l’adresser ; je connais mieux que personne l’art de tourmenter. Reçois d’abord ce coup de pied, Monsieur le beau danseur, et entre dans la barque, si tu ne veux en recevoir un second. Ah ! qu’il me tarde de te voir condamné !

L’Ang. Ô mon honneur, mon honneur, de quel opprobre êtes-vous couvert !

Lord Lyttelton, [trad. de] « Dialogue VI. Mercury – An English Duellist – A North American Savage », in Dialogues of the Dead.

14 juillet 2013

De l’interdiction de nourrir les pigeons à Paris

Classé dans : Cuisine, Histoire, Santé, Société — Miklos @ 18:29


L’homme aux pigeons (devant le Centre Pompidou, 2008)

Le Traité de la police de Nicolas Delamare (ou de La Mare), publié en quatre volumes au début du XVIIIe siècle, bien qu’inachevé, comprend une somme considérable d’informations de grand intérêt sur « l’histoire administrative, le passé économique, les mœurs et cou­tu­mes d’autrefois, l’évolution de l’agglomération pari­sienne ». (P.M. Bondois, 1935)

Nous citerons d’abord un extrait du livre quatrième (« De la santé »), titre II (« Que la salubrité de l’air contribue à la santé »), chapitre III (« Qu’il ne faut élever dans les villes aucuns des bestiaux qui causent de l’infection ») qui montre bien que la plaie des pigeons – sans doute la onzième de celles d’Égypte – n’est pas récente et préoccupait la maréchaussée autant alors qu’aujourd’hui. En passant, nous apprendrons l’étymologie du nom de la rue aux ours et verrons que les lois de salubrité n’avaient rien d’absolu, et étaient en fait modulables selon le statut social des habitants des divers quartiers (comme quoi, on nettoie mieux le 16e arrondissement que le 18e).

De tous les animaux domestiques, il n’y en a point dont l’infection des excréments soit plus capable de corrompre l’air que les porcs, les pigeons, les lapins, les oies et les canes. La Coutume d’Étampes article 185 y comprend les bêtes à laine : elle porte, qu’il n’est loisible à personne faisant sa demeure en cette ville, d’y tenir bêtes à laine, porcs, oies ou canes ;à peine de confiscation et d’amende arbitraire. Et l’article 192 défend d’y nourrir des pigeons privés, à peine de cent sols parisis d’amende. La Coutume de Nivernois chapitre dix, article dix-huit, fait défendre de nourrir dans la ville de Nevers aucuns pourceaux, truies, boucs, chèvres, cochons, chevreaux, et autres bêtes semblables, et ordonne que ces défenses auront pareillement lieu dans les autres villes de la province.

Saint Louis par une ordonnance du vendredi d’après la Toussaints 1291 défendit de nourrir aucuns porcs au-dedans des murs de la Ville de Paris.

Le Prévôt de Paris par une ordonnance du samedi d’après la Chandeleur 1348 et une autre ordonnance du trente janvier 1350 fit défenses de nourrir dans la ville aucuns pourceaux, à peine de soixante sous d’amende : enjoignit aux sergents de les tuer où ils les trouveraient ; ordonna qu’ils en auraient la tête pour leur salaire, et que le reste du corps serait porté à l’Hôtel-Dieu, à la charge d’en payer le port.

Charles V, par des lettres patentes du vingt-neuvième Août 1368 défendit expressément à toutes personnes de nourrir des pigeons dans la ville, faubourgs et banlieue de Paris.

Une ordonnance du Prévot de Paris du 4 Avril 1502 sur le réquisitoire des avocats et procureur du Roi, fait défenses à toutes personnes de nourrir des pigeons, des oisons, des lapins, ni des porcs dans la ville et faubourgs de Paris, à peine de confiscation et d’amende arbitraire, dont le dénonciateur aura le tiers.

Les oies étaient en ce temps d’un si grand usage à Paris, que les rôtisseurs ne faisaient presque point alors d’autre débit ; c’est de-là qu’ils se trouvent nommés dans les anciennes ordonnances oyers, et non pas rôtisseurs, et que le quartier où ils demeuraient en plus grand nombre prit le nom de rue aux oyers, que l’on nomme aujourd’hui par corruption rue aux ours. Plusieurs pauvres gens des faubourgs ou des extrémités de la ville élevaient de ces volailles, et en faisaient commerce sous le titre de poulaillers. Ils donnèrent leur requête au Prévôt de Paris, pour avoir la liberté de continuer leur commerce dans ces lieux exposés au grand air : ce magistrat commit un commissaire pour y faire une descente en la présence du Procureur du Roi, et sur le rapport de cet officier il rendit la sentence que voici :

« À tous ceux qui ces présentes lettres verront, Gabriel baron et seigneur d’Allègre, Saint-Just, Meillau, Torzet, Saint Dyer et de Pussol, conseiller, chambellan du Roi notre Sire, et garde de la prévôté de Paris, salut, savoir faisons ; que vue la requête à nous faite et présentée par les Maîtres poullaillers de la ville de Paris, par laquelle ils auraient requis leur être permis de pouvoir faire nourrir des oisons ès rues du Verbois en cette dite ville de Paris, rue des Fontaines, et autres lieux de ladite Ville les plus convenables, ainsi que d’ancienneté, et mêmement depuis neuf ans auraient eu congé et pouvoir de ce faire. Sur laquelle eussions ordonné dès le trentième jour de Mai dernier passé, que les lieux seraient visités par le premier Examinateur de par le Roi notredit Seigneur audit Châtelet de Paris, qui en ferait son procès verbal, pour ce fait en être ordonné comme de raison : vu aussi le procès verbal fait en vertu de ladite requête par notre aimé Maître Etienne Migot, Examinateur audit Châtelet ; par lequel Nous est apparu ledit Examinateur, en la présence du Procureur du Roi notredit Seigneur audit Châtelet, avoir visité, et soi être transporté en ladite rue du Verbois, outre les églises du Temple et de saint Martin des champs à Paris, et trouvé icelle rue être détournée de gens, et à l’écart, à laquelle n’habite que menues et simples gens, comme poullaillers, vignerons et non gens d’état ; ne maisons d’apparence, où il y a grands jardins et lieux vagues, et qui aboutit sur les murs et anciens égouts de cettedite Ville de Paris, et comme lieu champêtre. Vu aussi certain congé donné de nous le mercredi second jour de Mai mil cinq cent et quinze, auxdits poulaillers, de faire les nourritures dont il est question : nous pour considération de ce que dit est auxdits Maîtres poulaillers, avons permis et permettons, oy sur ce ledit Procureur du Roi audit Châtelet, de pouvoir nourrir telle quantité d’oisons que bon leur semblera ; pourvu que sous ombre de ce, ne soit fait chose préjudiciable, et de pouvoir révoquer cette présente permission, où il serait trouvé ci-après être au préjudice d’aucuns et de la chose publique. En témoin de ce nous avons fait mettre à ces présentes le scel de ladite Prévôté de Paris. Ce fut fait le jeudi dix-huitième jour de Juin l’an mil cinq cent vingt-trois. Ainsi signé, A. Lormier. »

Ceux qui avaient obtenu cette permission en abusèrent, d’autres se joignirent à eux, la Ville se trouva remplie de volaille ; leur infection jointe à celle des immondices dont le nettoyement avait été beaucoup négligé, causèrent plusieurs maladies. François I y pourvut par un édit du mois de Novembre 1539. […]

Il faut probablement pondérer l’option de Delamare, selon laquelle les rôtisseurs ne faisaient commerce quasiment que d’oies : dans ses Règlemens sur les arts et métiers de Paris rédigés au XIIIe siècle, et connus sous le nom du livre des métiers d’Étienne Boileau (1837), Georges Bernard Depping écrit, à propos de « l’ordenance du mestier des oyers de la ville de Paris » :

Quoiqu’ils fussent appelés alors oyers, et que la rue aux Oues eût été nommée d’après les oyers qui l’habitaient, ce qui ferait supposer qu’ils rôtissaient principalement des volailles, on voit par les articles du statut qu’ils apprêtaient toutes les viandes, et même la charcuterie.

Pour conclure et revenir à nos moutons pigeons, on ne sait si les oyers proposaient les mets dont on voit ci-dessous des recettes tirées du Cuisinier royal et bourgeois, qui apprend à ordonner toute sorte de repas, et la meilleure manière des ragoûts les plus à la mode et les plus exquis, ouvrage très utile dans les familles, et singulièrement nécessaire à tous Maîtres d’Hôtels, et Écuyers de Cuisine, publié à Paris en 1693. Si chaque parisien mettait la main au plat, peut-être pourrait-on finalement éradiquer la plaie en question ?

9 juillet 2013

La numérisation requiert du doigté, ou, la main non cachée de notre AMI à tous

Classé dans : Langue, Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 10:44

Il y avait de quoi être interloqué par les réponses d’Europeana à une recherche du terme « drummer » (tambour), et pour plus d’une raison…

D’abord, à la lecture de l’intitulé du premier document : « Nuptiis Dn. Georgii Drummeri Viri Integerrimi Spectatissimique Nec non Elisae Kelnerae, Virginis Dotib. Omnibus commendatissimae. L.M.Q. gratulatur Justus Grisius Philiater ».

Que vient faire ce mot dans un texte apparemment en latin ? Un bref retour sur des souvenirs remontant à l’étude laborieuse du Gaffiot a permis de comprendre qu’il s’agissait ici d’un texte concernant un certain Georg Drummer et une non moins certaine Elisa Kelner. À cette heure, impossible de trouver une autre trace du couple que celle-ci.

Mais cette main, à qui appartient-elle ? Ce document provient de la Bibliothèque d’État de Bavière, et on peut consulter sur son site dix pages, y incluses trois vues de cette main et de son pendant. On y remarquera l’alliance sur l’annulaire droit, ce qui confirmerait qu’il ne s’agit effectivement pas de la main d’une Virgina (Dotib. ou non), et on en conclut que les trois pages en question ne font pas partie du document primaire. Pour celles et ceux qui souhaiteraient aussi voir la bague sertissant l’annulaire gauche et admirer le motif qui en décore l’ongle, voici donc ces deux détails :

Mais, me demanderez-vous, pourquoi en déduire tout de suite qu’il s’agit de Google, d’autant plus qu’ici ce n’est pas sa main cachée ? Il est vrai que la particularité de cette numérisation nous en rappelle d’autres (ce qui, soit dit en passant, peut nous rassurer : on utilise encore des humains pour numériser), mais il n’est nullement indiqué dans le document en ligne qu’il provient de notre AMI à tous, ni même dans sa notice en ligne (qui, soit dit toujours en passant, contient un « Permalink », ou « permalien » en français – adresse supposée être durable, et qui ne mène nulle part quand on y clique).

Eh bien, il suffit de chercher le document dans Google Books : on l’y retrouve avec les mêmes mains et les mêmes taches, et, en sus, avec la mention « Numérisé par Google ». Feuilletez donc :

CQFD. Ou, pour les latinisants, QED.

8 juillet 2013

De Google Books, ou, Du fantasme de la conservation et de l’accès numériques au savoir, à tout le savoir, ou enfin, De la supériorité de l’homme sur la machine

Classé dans : Actualité, Musique, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 23:06


À gauche, Sébastien Érard. (Source : Gallica).
À droite, mon premier professeur de piano.

Mon Érard – un piano droit – allant fêter ses 150 ans en juin de l’année prochaine, je me suis mis en recherche d’informations généa­logiques à son sujet.

Tout d’abord, il suffit de regarder la tranche droite de la touche la plus basse – bon, il faut pour cela démonter un peu le clavier – pour apercevoir une mention écrite au crayon « Martin mai 1864 » (le dernier mot est indéchiffrable, comme on peut le voir ci-dessous) : il s’agit du technicien qui a construit ce clavier, ce qui donne déjà une assez bonne idée de la date de naissance du piano.

Ensuite, le numéro de série du piano est clairement affiché sur le coin supérieur droit de la table d’harmonie (en parfait état, soit dit en passant) :

Et c’est là qu’on passe à l’internet : la Cité de la musique a récemment mis en ligne la numérisation complète du fonds d’archives Érard (ainsi que Pleyel et Gaveau) – registres d’atelier et registres des ventes. Malheureusement, aucun outil de recherche n’est disponible, il faut feuilleter. Heureusement, l’indication de l’année sur la touche permet de réduire le champ, et l’on trouve finalement la page du registre d’atelier qui indique qu’il en est sorti en juin 1864 – ce qui m’a permis de déterminer approximativement la date de son 150e anniversaire – et a été livré à son premier acquéreur, un certain M. Leroux à Boulogne.


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Quant au registre des ventes, il indique que ce piano oblique (il s’agit de l’inclinaison des cordes) a été vendu pour 2000 Frs. avec une remise de 30 % et 30 Frs. d’emballage à un « Mr Leroux (Professeur) à Boulogne pour Mr Mortreux (faubg St Maurice) à Amiens » :


Cliquer pour agrandir.

On trouve des Mortreux à Amiens depuis au moins le XVIe siècle jusqu’a nos jours. Je ne sais combien de temps le piano est resté entre (ou sous) leurs mains, mais nous le tenons depuis plus d’une soixan­taine d’année des Delacour (dont j’ai parlé ailleurs), nés dans les années 1870. On peut imaginer qu’il ne soit passé que par trois propriétaires depuis sa naissance.

Mais au-delà du piano lui-même, comment ne pas s’intéresser à la marque ? Wikipedia ? Vous voulez rire : l’encyclopédie universelle est fort peu prolixe sur la célèbre marque autant que sur son génial fondateur. Cherchons ailleurs.

C’est ainsi qu’on apprend l’origine de cette maison et les raisons de son rapide succès en parcourant le classique traité de Claude Montal dont nous n’hésitons pas à citer le titre dans son intégralité, ce qui ne manquera de vous inciter à le lire : L’art d’accorder soi-même son piano d’après une méthode sûre, simple et facile, déduite des principes exacts de l’acoustique et de l’harmonie ; contenant en outre les moyens de conserver cet instrument, l’exposé de ses qualités, la manière de réparer les accidents qui surviennent à son mécanisme ; un traité d’acoustique, et l’histoire du piano et des instruments à clavier qui l’ont précédé, depuis le Moyen-Âge jusqu’en 1834 (tout ça en quelque 250 pages seulement !), publié en 1836 :

En 1778, les frères Érard établirent à Paris la première fabrique de pianos qui y eût existé, car jusque là il n’y avait eu que des facteurs de clavecins, qui avaient vainement tenté de construire des instruments de cette espèce. Par cet établissement ils affranchirent leur pays du tribut qu’il payait à l’Angleterre et à l’Allemagne. Ils fabriquèrent alors de petits pianos à cinq octaves, à deux cordes, deux pédales, et dont la qualité de son, peu volumineuse, mais argentine, était très remarquable relativement à la petitesse du patron, à la finesse des cordes et au peu de longueur du marteau. En quelques années les Érard acquirent une réputation européenne, et, comme le dit spirituellement M. Fétis, telle fut cette réputation que les mots piano d’Érard semblaient inséparables à beaucoup de gens et n’étaient pour eux que le nom d’une chose, comme sont aujourd’hui ceux de machine à vapeur.

Ou de smartphone, pour mettre au goût du jour. Et voici ce qu’écrit à son propos un article du Guide musical de 1862 – périodique sous-titré Revue hebdomadaire des nouvelles musicales de la Belgique et de l’étranger –, qu’on a trouvé dans Google Books :

Continuellement occupé d’inventions et de perfectionnements, le génie d’Érard s’exerçait sur une multitude, d’objets. Ce fut ainsi qu’il imagina le piano organisé avec deux claviers, l’un pour le piano, l’autre pour l’orgue. Le succès de cet instrument fut prodigieux dans la haute société. Il lui en fut commandé pour la reine Marie-Antoinette, et ce fut pour ce piano qu’il inventa plusieurs choses d’un haut intérêt, surtout à l’époque où elles furent faites, La voix de la reine avait peu d’étendue, et tous les morceaux lui semblaient écrits trop haut. Erard imagina de rendre mobile le clavier de son instrument, au moyen d’une clef qui le faisait monter ou descendre à volonté d’un demi-ton, d’un ton, ou d’un ton et demi. De cette manière la transformation s’opérait sans travail de la part de l’accompagnateur.

« Surtout à l’époque où elles furent faites » : c’était un novateur. Quelques années plus tard, nous raconte François-Joseph Fétis en 1834, un facteur de Darmstadt (lieu qui devait susciter l’innovation musicale, alors comme plus récemment…), Jean Völler, inventera l’apollonion, un piano à deux claviers avec plusieurs jeux d’orgue – been there seen that, du moins en ce qui concerne les deux claviers et la partie orgue –, et surmonté (il faut bien innover) d’un automate qui jouait divers concertos de flûte. En 1794, ce sont les pianos à forme demi-ovale d’Élias Schlegel (on se demande s’ils ont inspiré les claviers du plus grand orgue du monde). Puis l’on verra en 1820 un piano transpositeur (Roller) – nihil novi sub sole, c’est ce que faisait le piano Érard de Marie-Antoinette –, en 1825 un piano vertical à deux claviers opposés l’un à l’autre, et qui permettait à deux personnes placées l’une en face de l’autre de se voir à travers les cordes des deux tables d’harmonies, mais il avait, paraît-il, un mauvais son qui l’empêchait « de produire aucun effet dans le monde musical malgré sa commodité pour jouer des duos de piano ». (C. Montal, op. cit.). Et ainsi de suite.

Mais revenons à Érard, ou plutôt au Guide musical de 1862 où l’on a trouvé le passage ci-dessus : les volumes 8-10 de cette revue hebdomadaire ont été numérisés en un seul fichier disponible en ligne dans Google Books. Or, s’il est effectivement fort utile de pouvoir tomber sur de tels passages, il est particulièrement frustrant, voire rageant, de ne pouvoir accéder à l’ensemble du texte, non pas du fait de droits d’auteur qui auraient empêché sa mise en ligne in extenso, mais du fait d’une numérisation lacunaire, qui a tronqué l’article dans le numéro en question en omettant la, ou les pages qui précèdent celles où se trouve ce passage, ce qui est d’ailleurs le cas de bien d’autres pages dans ce volume (ce que l’on peut constater par le fait que le texte, d’une page à l’autre, ne correspond pas). [Voir le post-scriptum]

Pire, dans le numéro daté du 15 janvier 1863 on trouve une Notice sur les travaux de MM. Érard à Paris et à Londres, qui, indique la note de bas de page, est la suite d’un article publié dans les deux numéros précédents, ceux du 1eret 8 janvier… absents entièrement de ce volume numérisé. Il se peut évidemment qu’ils aient déjà été omis du volume physique ici numérisé, mais il semble bien que les manques à l’intérieur de chaque numéro soient dus à une numérisation incapable de prendre en compte des pages de formats différents. C’est ce que l’on constate d’ailleurs dans tous les ouvrages que j’ai pu jusqu’ici consulter dans Google Books et qui comportent de telles pages. Voici par exemple ce qui reste de deux des planches se trouvant en fin de l’ouvrage de Montal cité plus haut et que l’on a juxtaposées ici [voir le commentaire qui suit ce billet] :


Deux pages de la numérisation par Google de
L’art d’accorder soi-même son piano, de C. Montal.
Cliquer pour agrandir.

C’est un massacre, et ce n’est pas le seul. Si c’est ce qui restera du patrimoine culturel pour les générations à venir, ou, comme Google préfère le formuler, « the world’s [all of it] information [all of it] so it will be univer­sally [to everyone] accessible [via all ‘devices’] and useful… ».

En ce qui concerne les articles du Guide musical, tout n’est pas perdu : heureusement que Google a indiqué que l’ouvrage original – « papier » – provient de l’Université du Michigan. Sitôt un email envoyé au département de la musique de sa bibliothèque, sitôt la réponse reçue : « Nous constatons le même problème dans notre exemplaire numérisé. J’ai demandé qu’on sorte l’ouvrage des réserves et je vous dirai ce qu’il en est. »

Comme quoi, il faut toujours se tourner vers les gens et revenir aux sources matérielles… Et c’est à cela, entre autres, que « servent » bibliothèques et bibliothécaires.

Post scriptum

Grâce à la diligence du département de la musique de l’Université du Michigan, le volume en question a été renumérisé, ce qui a permis d’en extraire l’integralité de cet article fort intéressant.

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