Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 août 2010

Google Books se mêle-t-il les pinceaux ?

Classé dans : Peinture, dessin, Santé, Société, Éducation — Miklos @ 15:48

Le Journal des demoiselles – dont les élégantes gravures de mode (ainsi que celles du Magasin des demoiselles ou du Musée des familles), maintenant jaunies, devaient faire rêver toutes les jeunes filles de bonne famille et leurs mères qui, à défaut d’en acheter les robes froufroutantes, les encadraient et en décoraient leurs murs – a eu une longue vie (de 1833 aux années 1920). Destiné à distraire, à faire sourire ou pleurer, à parfaire l’éducation de ces jeunes dames des classes oisives, en bref à les occuper, il leur proposait des poèmes, des nouvelles en feuilleton, des essais, des rébus, des gravures d’art et de mode, des travaux de crochet ou de broderie, sur des sujets pédagogiques, littéraires, musicaux ou historiques – et, bien entendu, d’économie domestique ; il n’hésitait pas à publier des poèmes en anglais (avec traduction en regard), à l’instar d’un fragment fort romantique – on était alors en 1838 – d’un Chant du ménestrel de Chatterton.

La rubrique Revue musicale de sa livraison de 1867 traite très sérieusement de la reprise d’Alceste de Gluck à l’Opéra, avec un échange de correspondance entre Hector Berlioz et François-Joseph Fétis, célèbre critique musical belge et auteur d’une importante Biographie universelle des musiciens. Plus pratique, dans la rubrique Économie domestique, la jeune fille peut lire attentivement la « Septième lettre d’une sœur aînée », destinée à lui faire part de ses réflexions sur La Science du ménage et du Pudding très-facile à faire, mais aussi du Quasi de Veau salé à la Flamande et du Poulet à la Tartare, tandis que la Huitième lettre parle d’œufs en gelée et de Volaille au gros sel.

Mais c’est la rubrique Correspondance de ce numéro qui a attiré notre attention, avec une lettre de Florence à Jeanne (ce n’est pas la première) : celle-ci, qui s’étend sur plusieurs pages comme il était d’usage avant l’invention de Twitter, comprend des conseils à la future mère sur la façon de s’occuper des babies. On y retrouve le même bon sens que dans un texte quasi contemporain publié dans Le Magasin pittoresque, sous forme d’un dialogue entre Florence et madame R., une jeune femme modèle, qui lui montre son baby nouveau né :

— Qu’il est gentil ! m’écriai-je en oubliant de modérer ma voix.

— Ne le réveilles pas, je vous en prie ! fit madame R… m’arrêtant et me rappelant vivement à la situation. Voici une heure, moi aussi, que je retiens mes baisers, car je ne veux pas être une de ces mères égoïstes qui, par des caresses intempestives et ne faisant plaisir qu’à elles, troublent un repos si salutaire : on ne doit jamais réveiller un enfant, pour votre gouverne !

(…)

— Dites-moi, pour parler d’autre chose, est-ce que votre enfant dort ainsi toutes les après-midi?

— Toutes sans exception. Et jusqu’à l’âge de dix-huit à vingt mois, j’espère bien qu’il en sera ainsi; à cette époque, par exemple, je tacherai de lui faire perdre cette habitude qui pourrait l’affaiblir; mais en attendant, ses heures de repos et ses heures de repas sont réglées comme cette pendule.

— C’est admirable ! Et comment êtes-vous parvenue à diriger si bien un si petit enfant ?

— L’habitude est une seconde nature, dit-on. J’ai obtenu cette régularité indispensable à la santé présente et future de mon fils, en le faisant manger ou boire et en le couchant toujours aux mêmes heures.

— Vous êtes forcée de l’endormir alors ? de le bercer ?

— Non, je le dépose tout simplement dans son berceau.

— Et la nuit ?

— La nuit, c’est exactement comme le jour.

— Cependant, s’il criait parce qu’il a besoin de quelque chose, le cher petit ?

— Oh ! dit madame R… avec un sourire dont je ne saurais te rendre l’expression de malice et de tendresse, soyez tranquille ! j’ai bien soin, avant de me cuirasser ainsi d’indifférence, de m’assurer que rien ne lui manque. Mais lorsqu’il est couché convenablement, qu’il n’a ni faim, ni soif, ni froid, ni trop chaud, ni besoin de changer de vêtements, oh ! alors, je suis inébranlable ! C’est qu’il trouverait charmant, le petit tyran en herbe, de se faire promener et bercer toute la nuit ! Par malheur, comme cela serait aussi mauvais pour l’enfant que pour la mère, je dois mettre bon ordre à ces exigences précoces, bien que mon cœur saigne chaque fois que je l’entends ainsi pleurer par ma seule faute, le pauvre ange ! Vous le voyez, chère madame, dès le berceau, l’œuvre d’éducation est pénible pour les mères !

Toutefois, la lecture de cette lettre n’est pas de tout repos et s’apparente à la traversée d’un labyrinthe ou à un jeu de piste : voici l’ordre des pages de cette livraison dans l’exemplaire numérisé par Google Books : …68, 69, 70, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 73, 74, 71, 72, 89, 90, 87, 88, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 91, 92, 93… Feuilletez, et vous verrez.

Est-ce l’ordre des pages dans l’exemplaire original – un nouveau jeu, peut-être ? – ou serait-ce que les gravures de jeunes filles en fleur aient égaré l’esprit de l’opérateur chargé de la numérisation, on ne le sait. Mais les logiciels tous puissants de notre AMI (Aspirateur Mondial de l’Information) à tous devraient pouvoir y remédier.

Attention au baby

Classé dans : Photographie, Santé, Société, Éducation — Miklos @ 7:40

Où l’on voit que le Dr Spock n’avait pas inventé le fil à couper le beurre.

Dans une récente édition populaire de ses excellentes Notes sur l’hygiène des classes laborieuses et sur les soins à donner aux malades, miss Nightingale a compris un chapitre nouveau consacré aux Babys*. Elle y a mis, à la portée des plus humbles mères de famille, des nourrices, des jeunes sœurs à qui sont dévolues, dans les pauvres ménages de la ville et de la campagne, les délicates fonctions de bonne d’enfant, des instructions claires, précises, d’une utilité toute pratique. Nous pensons que riches et pauvres en pourront faire leur profit, et que les nourrissons de toutes classes en seront mieux soignés, mieux portants, plus heureux.

Baby n’est pas le premier venu. Son arrivée dans le monde est un grand événement, attendu, désiré de toute la maison. Ce petit enfant, c’est Dieu qui nous l’envoie, afin que notre cœur s’élargisse en l’aimant, afin que nous exercions en sa faveur nos facultés d’observation, d’adresse, de jugement. Il ne parle pas, et déjà il enseigne. Il nous apprend à être doux, patients, attentifs ; il combat nos penchants égoïstes, car il a sans cesse besoin des autres ; et qui ne s’oublierait pour penser à ce pauvre cher Baby, qui ne peut rien pour lui-même et qui mourrait sans nous. Vous le voyez, Baby est une bénédiction : il est chargé de nous rendre meilleurs ; il faut que nous nous formions à son école, afin de pouvoir, à mesure qu’il grandit, lui donner l’exemple de tout ce qui est bien. Voilà de grands titres à notre protection ; mais il ne suffit pas de vouloir soigner Baby, il faut savoir comment s’y prendre, et j’essayerai de vous dire ce que j’en sais.

Si les grandes personnes souffrent du mauvais air, à plus forte raison l’enfant. Soyez sûr que dans une chambre fermée, chaude, quelquefois encombrée de meubles, où l’air est épais, corrompu par la respiration de plusieurs personnes, le petit sera mal à l’aise, s’agitera, criera pour sortir ; on, ce qui est pis, il languira, s’étiolera, sans avoir la force de protester. Ayez bien soin de renouveler l’air dans la pièce où couche l’enfant. Il sent de la difficulté à respirer là où vous n’en éprouvez aucune. S’il dort quelques heures, à plus forte raison plusieurs nuits de suite dans un air malsain, l’enfant deviendra infailliblement chétif, maladif ; il aura la rougeole, la scarlatine, et il ne s’en tirera pas bien.

Baby est beaucoup plus sensible au manque d’air frais que vous ; c’est pourquoi il faut lui en donner le plus possible, en le sortant souvent, en aérant la chambre pendant qu’on le promène. Baby sent le froid, le chaud, bien avant que vous le sentiez, et, par-dessus tout, il souffre de la malpropreté. Voyez comme il est content dans son bain d’eau tiède ! il rit, il étend ses bras, ses jambes ; il frappe de ses petites mains l’eau qui lui rejaillit au visage, et il rit encore plus fort. Baby a besoin qu’on le change de langes, de robe, qu’on mette sa paillasse à l’air, qu’on en lave la toile, qu’on en renouvelle la paille, dès qu’il y a la moindre mauvaise odeur. Il faut à Baby des draps blancs plus souvent qu’à vous. Si la maison est sale, Baby en souffrira plus que vous. Il lui faut son petit berceau à lui tout seul, où il ne doit être ni trop couvert, ni trop peu : de même quand on le lève, si la mère est occupée, c’est à vous, petite sœur, à voir que Baby soit chaudement et légèrement vêtu, assez, pas trop.

Prenez bien garde de ne pas effrayer Baby par des bruits forts et soudains. Surtout ne l’éveillez pas de cette façon. Des bruits qui ne vous font pas peur font peur au petit. Il tressaille, et cela ne lui vaut rien. Les nourrices ont la mauvaise habitude de frapper dans leurs mains, de parler haut. Elles ne savent pas que des enfants malades sont morts par suite de ces surprises, qui donnent à des organes délicats un ébranlement plus fort que vous n’en ressentez, vous, d’un coup ou d’une chute. La nourriture de Baby réclame toute votre attention. Soyez exacte à la minute à lui donner sa soupe ; ne lui en donnez pas trop à la fois. S’il refuse, n’insistez pas ; il sait mieux que vous ce qu’il lui faut. S’il crie, s’il souffre, c’est que vous avez surchargé son petit estomac ; il ne faut pas non plus le trop peu nourrir. Un point important, c’est que la nourriture soit saine, légère, facile à digérer. Ne lui donnez surtout rien qui le pousse à dormir, à moins que ce ni soit par ordonnance du médecin.

Vous ne sauriez croire combien j’ai vu d’enfants bien portants languir et mourir, parce qu’on leur avait fait boire quelque chose pour les faire dormir ou « les faire tenir tranquilles. » Ils ne mouraient pas la première fois, ni la seconde, ni peut-être la dixième fois, mais toujours à la longue.

Je pourrais vous conter bien des histoires de malheurs arrivés, à ma connaissance personnelle, à de pauvres Babys, par suite de là négligence ou de l’ignorance des nourrices et des bonnes d’enfants.

Je vous en dirai quelques-unes.

D’abord, Baby, quand il est sevré, doit avoir à manger souvent, régulièrement, et pas trop à la fois.

J’ai connu une mère dont l’enfant, pris un jour de convulsions, fut en danger de mort. Il avait environ un an. La mère, ayant à sortir et craignant d’être longtemps absente, lui fit faire ses trois repas en un. Qu’y a-t-il d’étonnant, après cela, que le pauvre petit ait failli étouffer ?

J’ai vu, en Écosse, une petite fille de cinq à six ans à qui sa mère, forcée d’aller vendre son lait et ses légumes très-loin de chez elle, confiait le petit frère, qui avait un peu moins d’un an. La petite fille se montrait attentive et faisait ce que sa mère lui avait recommandé. Cependant une étrangère, étant un jour entrée dans la chaumière (car c’était une pauvre demeure), dit à l’enfant : « Prenez garde, vous allez brûler la bouche de Baby. — Oh ! non, répliqua la petite fille, je brûle toujours la mienne avant. »

Quand je dis d’avoir soin de Baby, je ne prétends pas que vous l’ayez sans cesse sur les bras. S’il est assez âgé, assez fort, et que le temps soit assez chaud pour qu’il ait en lui quelque chaleur, il vaut beaucoup mieux le laisser s’allonger, se détirer sur une couverture étendue à terre. Il lui est beaucoup plus sain de s’amuser tout seul que d’être excité par du bruit, des rires, des paroles. Mais, dira-t-on, il s’ennuie par terre ; il veut qu’on le prenne. C’est que vous lui avez déjà donné de mauvaises habitudes, fatigantes pour vous, malsaines pour lui.

Le Baby le plus beau, le mieux portant, le plus vif, le plus heureux que j’aie jamais vu, était l’enfant unique d’une blanchisseuse très-occupée. Elle lavait tout le jour dans une arrière-pièce dont la porte ouverte donnait sur une grande chambre où elle mettait le petit. Il était assis ou bien roulait à quatre pattes sur le plancher, sans autre compagnon de jeu qu’un petit chat qui le divertissait bien mieux qu’une bonne, et sans faire de bruit. La mère tenait l’enfant admirablement propre, et le nourrissait avec une régularité parfaite. Jamais rien ne l’avait effrayé ni fait tressaillir. Si quelqu’un entrait, il en avertissait sa mère, non par un cri, mais par un joyeux petit chant d’oiseau. J’ai habité plusieurs mois tout proche, et je n’ai jamais entendu l’enfant pleurer, ni le jour, ni la nuit.

Je crois qu’on s’occupe beaucoup trop maintenant d’amuser les enfants au lieu de les laisser s’amuser tout seuls. Plus d’un père, plus d’une mère, riches ou pauvres, cèdent à l’envie de faire de Baby un jouet, de s’en amuser eux-mêmes, et ils ne réfléchissent pas que c’est aux dépens de l’enfant, et que chaque excitation lui ôte des forces en développant trop sa sensibilité nerveuse.

Gardez-vous de chercher à faire rire Baby aux éclats. Ne le faites pas grimacer, ni répéter le jeu de votre physionomie ; l’attention qu’il prête à toute cette mimique impose à son cerveau un effort beaucoup trop grand. Ne l’excitez pas ; il rira bien de lui-même à son heure, quand la nature le voudra, et alors ce sera un épanouissement, non une fatigue.

Ne détournez jamais l’attention de l’enfant. S’il regarde une chose, ne lui en montrez pas une autre. Laissez-le faire tranquillement ses petites expériences. D’un autre côté, l’engourdissement et surtout le manque de lumière lui font encore plus de mal qu’à vous. Un enfant dont on voulait cacher l’existence fut élevé tout à fait seul dans une chambre obscure ; il ne voyait que la personne qui le nourrissait ; on en prenait grand soin ; il était traité avec beaucoup de douceur : il grandit, et on s’aperçut qu’il était idiot,

Beaucoup de lumière, le grand air, le grand jour, et particulièrement la clarté du soleil, sont indispensables pour rendre l’enfant actif, gai, intelligent. N’allez pas cependant, par un excès contraire, lui brider la cervelle un exposant sa tête aux rayons du soleil quand il sort, surtout dans sa petite voiture roulante, par une chaude journée d’été.

Ne laissez jamais l’enfant éveillé dans l’obscurité ; que la chambre qu’il habite soit toujours claire, que le soleil y entre et l’assainisse. Ne fermez les rideaux des fenêtres que sur l’ordre du médecin, qui, pour certaines maladies, peut juger nécessaire de tempérer le jour.

La moitié des bonnes d’enfants se recrutent parmi les jeunes filles de dix à vingt ans ; de plus jeunes encore, dans les ménages’ d’ouvriers, sont appelées à remplacer la maman, à soigner le nourrisson : de sorte qu’il est clair que, dans neuf cas sur dix, la santé du petit pendant toute sa vie dépendra du soin de la jeune bonne.

Une charmante personne a langui et souffert jusqu’à sa mort par suite de l’étourderie de sa sœur de lait, à qui la nourrice l’avait confiée. On ne lui soutenait pas les reins en la portant. L’enfant se rejeta en arrière, et quelque chose se brisa ou se déplaça dans l’épine du dos. Elle en faillit mourir, et resta boiteuse et maladive. Vous voyez, jeunes filles, quelle grave responsabilité pèse sur vous ! Je suis convaincue que toutes, ou presque toutes, vous aimez le cher Baby, vous désirez le voir grandir, robuste et heureux ; que faut-il donc faire pour cela 

Je vous l’ai dit et vous le redis. Il faut toujours à Baby de l’air frais et pur ; c’est son plus grand, son principal besoin. Vous pouvez rendre l’enfant malade en tenant la chambre où il couche hermétiquement fermée, même pendant quelques heures.

Vous pouvez tuer l’enfant, quand il est malade, en le tenant dans une pièce chaude où il y a plusieurs personnes, et dont les portes et les fenêtres sont fermées.

Ce n’est pas moi qui parle ainsi, c’est un médecin célèbre et expérimenté.

Le danger est grand surtout quand le mal s’attaque aux poumons, et qu’il y a difficulté à respirer.

J’ai trouvé une fois un pauvre enfant mourant dans une petite chambre bien fermée, où étaient réunies autour de lui quatre ou cinq personnes qui le regardaient mourir. Sa respiration était courte et précipitée. Il ne pouvait pas tousser ni rejeter ce qui embarrassait ses poumons et sa gorge ; le mucus (comme on l’appelle) le suffoquait. Un médecin habile et savant entra, laissa la porte ouverte, fit sortir tout le monde, sauf la nourrice, ouvrit ensuite la fenêtre, et resta deux heures, veillant à ce que l’air fût complètement renouvelé, la chambre rendue claire et fraîche. Il ne donna point de drogues à l’enfant, qui guérit par la seule influence de l’air pur et frais.

En quelques heures un entant peut être tué ou sauvé là ou une grande personne résistera des jours, peut-être des mois.

Un autre médecin trouva un enfant à l’agonie (celui-là était riche) dans une chambre somptueusement meublée, bien close. Le pauvre petit étouffait d’un mal de gorge. Le docteur alla droit à la fenêtre et l’ouvrit toute grande. « Quand on ne peut respirer que très-peu d’air, dit-il, il faut que ce peu d’air soit pur. » La mère se récria, dit qu’il allait tuer l’enfant ! Tout au contraire, l’enfant se rétablit.

Mais prenez garde que le petit n’attrape un coup d’air, surtout s’il est malade. Ne le placez jamais entre une porte et une fenêtre ; les portes sont faites pour être fermées, les fenêtres pour être ouvertes. Cette vérité si simple est rarement comprise des bonnes.

Peut-être me direz-vous : « Je ne sais ce que vous voulez que je fasse. J’en ai l’esprit troublé. Vous me recommandez de ne pas trop nourrir le Baby, et de ne pas le nourrir trop peu ; d’ouvrir la chambre, et d’éviter les courants d’air ; de ne pas laisser le petit s’ennuyer, et de ne pas l’amuser trop. » Chères petites sœurs du Baby qu’on vous donne à garder, honnêtes nourrices, et vous, jeunes filles qui vous destinez à être bonnes d’enfants, et qui avez à cœur de bien remplir vos devoirs, il faut que vous appreniez à gouverner Baby. J’ai éprouvé moi-même toutes ces difficultés, et je ne prétends pas vous enseigner ici tout ce qu’il faut faire pour le bien-être de Baby. Je veux seulement appeler votre attention sur quelques points importants ; le reste viendra tout seul si vous êtes soigneuses, attentives, surtout si vous aimez le petit.

Mais revenons aux coups d’air. Ne croyez ni les vieilles gardes, ni les vieilles nourrices, qui disent qu’on ne peut donner de l’air frais à un enfant sans l’enrhumer. Croyez ce qui est vrai, c’est qu’on peut l’enrhumer et le rendre gravement malade en l’exposant â un courant d’air quand il vient d’être lavé, par exemple, et en laissant refroidir son petit corps, ne fût-ce qu’un moment. Ce n’est pas lui donner de l’air que de le mettre dans le courant glacial d’une porte et d’une fenêtre. Soyez persuadée que plus vous donnerez d’air frais à ses poumons, plus vous donnerez d’eau à sa peau, moins il sera sujet aux rhumes et aux refroidissements. Si vous pouvez, sans refroidir l’enfant, lui faire respirer un air frais au dedans et au dehors, alors vous serez une excellente bonne.

Souvent un enfant malade a la peau froide, même quand la chambre est très-chaude. Il faut alors aérer la pièce, mettre des flanelles chaudes ou des bouteilles d’eau chaude (pas trop chaude) aux pieds de l’enfant, auprès de son corps, et lui donner sa nourriture chaude. J’ai souvent vu des gardes faire précisément le contraire, c’est-à-dire tout fermer et entasser sur le petit malade une masse de couvertures qui le refroidissaient, d’autant plus qu’il n’avait pas de chaleur naturelle.

Un médecin qui a une juste et grande renommée dit qu’un enfant malade meurt plus souvent d’accident que de maladie. Des soins mal entendus peuvent être mortels. Il dit que les causes déterminantes de morts subites chez les enfants malades sont : de grands bruits soudains, le refroidissement du corps, de brusques réveils, une nourriture donnée en trop grande quantité ou trop vite, les changements rapides de position, des secousses rudes, des ébranlements, des sursauts, toutes choses auxquelles il faut ajouter, comme la pire influence, un air vicié, surtout quand il dort, surtout la nuit, ne le respire-t-il que quelques heures, et alors que vous-même ne le sentez pas et n’en souffrez pas ; c’est là ce qui tue le plus d’enfants.

La respiration de ces petits est si délicate, si facilement altérée ! Quelquefois vous voyez un enfant malade respirer péniblement, avec effort ; ne le dérangez pas, ne le troublez pas dans cette importante fonction, sinon c’est fait de lui.

Rappelez-vous que Baby doit être tenu propre. Il a été un temps où d’ignorantes mères se vantaient de n’avoir jamais trempé les pieds de leurs enfants dans l’eau, ni lavé d’autre partie de leur corps que leur figure et leurs mains. La voisine avait lavé les pieds à son petit, et de ce moment le nourrisson avait dépéri.

Nous sommes, Dieu merci, plus éclairées aujourd’hui. Il n’y a pas si pauvre mère qui ne sache que le corps d’un enfant doit être tenu propre de la tête aux pieds ; qu’aucun pore de sa peau fine ne doit être fermé par la saleté ou par la transpiration ; que le vrai moyen de rendre Baby heureux et robuste est de le bien laver.

Cela donne de la peine, j’en conviens ; mais un enfant malade donne bien plus de peine, sans compter le chagrin.

Le mieux est de baigner l’enfant une fois par jour, et de le laver chaque fois qu’il est mouillé : sa peau s’échauffe si aisément ! Il peut y avoir danger à ne laver que les pieds et les jambes d’un enfant ; il n’y en a jamais à lui laver tout le corps. Ses vêtements doivent être changés plus souvent que les vôtres, parce qu’il transpire davantage ; il ne doit jamais être serré, mais légèrement, largement et chaudement vêtu. S’il n’est pas suffisamment couvert, il se ressentira plus que vous des changements de température.

Avez-vous bien présent à l’esprit tout ce qu’il faut à Baby ?

1° De l’air frais ; 2° une chaleur égale, ni trop, ni trop peu ; 3° de la propreté pour son petit corps, ses vêtements, son lit, sa chambre et la maison ; 4° une nourriture saine et légère, régulièrement donnée ; 5° éviter les secousses, les excitations, les tressaillements donnés à son petit corps, à ses faibles nerfs ; 6° beaucoup de lumière, beaucoup de grand air, beaucoup de gaieté ; 7° un petit lit bien tenu, bien aéré ; et l’ordre, l’attention, qui président à tout.

Je n’ajouterai qu’un mot. Il est aussi facile d’éteindre la vie d’un enfant que de souffler une bougie. Dix minutes de retard à lui donner sa nourriture, à renouveler un air vicié, font quelquefois toute la différence.

Édouard Charton (éd.), Le Magasin pittoresque, trentième année, p. 110-112. 1862.

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* Ce nom, que l’on donne en Angleterre aux petits enfants, a été introduit par les gouvernantes et les institutrices de ce pays dans beaucoup de familles françaises. C’est notre mot Bébé.

11 août 2010

Admirer, imiter, plagier, copier

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:59

« C’est vous qui êtes le nègre ? Eh bien, continuez ! » — Maréchal Mac Mahon s’adressant à un élève lors d’une revue à Saint-Cyr.

Nous sommes, selon Bernard de Chartres, comme des nains juchés sur des épaules de géants. On apprend soit en expérimentant soi-même – ce qui revient parfois à réinventer la roue – soit en imitant ceux qui savent déjà. Comme l’écrit si bien Diderot :

Imitation, s. f. Poésie. Rhétor. On peut la définir, l’emprunt des images, des pensées, des sentiments, qu’on puise dans les écrits de quelque auteur & dont on fait un usage, soit différent soit approchant, soit en renchérissant sur l’original.

Rien n’est plus permis que d’user des ouvrages qui sont entre les mains de tout le monde ; ce n’est point un crime de le copier ; c’est au contraire dans leurs écrits, selon Quintilien, qu’il faut prendre l’abondance & la richesse des termes, la variété des figures, & la manière de composer : ensuite, ajoute cet orateur, on s’attachera fortement à imiter les perfections que l’on voit en eux ; car on ne doit point douter qu’une bonne partie de l’art ne consiste dans l’imitation adroitement déguisée.

Laissons dire à certaines gens que l’imitation n’est qu’une espèce de servitude qui tend à étouffer la vigueur de la nature ; loin d’affaiblir cette nature, les avantages qu’on en tire ne servent qu’à la fortifier.

Denis Diderot, Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. 1782.

Un des sommets de l’imitation est l’hommage que rend un artiste à un autre :

On n’accusa point Euripide de plagiat pour avoir imité un chœur d’Iphigénie le second livre de l’Iliade ; au contraire, on lui sut très bon gré de cette imitation, qu’on regarda comme un hommage rendu à Homère sur le théâtre d’Athènes. Virgile n’essuya jamais de reproche pour avoir heureusement imité dans l’Énéide une centaine de vers du premier des poètes grecs.

Voltaire, « Épopée », in Questions sur l’Encyclopédie par des amateurs. 1775.

Ce genre d’hommage – de citation, mais aussi d’enrichissement, sans lequel il ne serait qu’un écho de l’original – se retrouve dans tous les arts.

Il existe d’autres types d’imitation, voire carrément de plagiat ou de copie, qui n’ont rien d’un emprunt. Ils ne visent pas à exprimer l’admiration ou à rendre hommage (ou, à l’inverse, à critiquer pour proposer une alternative), mais à s’approprier d’une façon ou d’une autre l’œuvre d’autrui pour des visées purement égoïstes : en obtenir des gains financiers, médiatiques ou honorifiques en s’attribuant ainsi la paternité de l’œuvre. Cela demande un certain effort, celui d’effectuer un choix judicieux, de changer un mot ici ou là… et pour ceux qui n’en n’ont ni le temps ni l’envie, il existe une solution éprouvée : la négritude. Non pas tellement celle d’Aimée Césaire1, mais celle à laquelle nombre d’écrivains, connus (à l’instar de Dumas, pour ne pas citer des contemporains et contemporaines réputés) et moins connu ont fait appel : une plume à laquelle on achète le texte et l’anonymat.

L’internet a facilité ces transactions, depuis la recherche d’un tel service jusqu’à la copie du produit en question, et notamment pour les étudiants en mal d’inspiration, nés fatigués ou incapables de produire des essais, des rapports, des dissertations voire des thèses de la qualité requise pour obtenir leur diplôme. Nous en parlions déjà en 1997 avec l’émergence de sites web idoines, et voici que leur promotion se fait par l’entremise des blogs : depuis un certain temps, des milliers de commentaires, tous identiques, apparaissent sur des billets, quel qu’en soit le sujet ou la langue :

Whenever i see the post like your’s i feel that there are still helpful people who share information for the help of others, it must be helpful for other’s. thanx and good job.

Écrits en mauvais anglais (syntaxe, grammaire, orthographe), ils fournissent l’adresse du site de leur « auteur » : il s’agit d’un service (basé au Royaume Uni) fournissant à la demande des dissertations sur tout sujet et pour tout niveau universitaire, de la licence au doctorat. Ils se défendent d’encourager le plagiat, non monsieur, c’est un service à la carte et de qualité. Payant, évidemment (au mot et au degré d’urgence requise pour la livraison), mais la mise en page, la bibliographie, les révisions, la vérification de l’orthographe (qu’ils sont incapables de faire dans leurs spams), tout ça c’est 100% gratuit et l’on peut bénéficier d’une remise de 20% sur le tout. Une affaire, une aubaine !

En 1997, on concluait ainsi : « À quand l’achat de diplômes sur le Web (par carte bleue et transactions sécurisées, évidemment) ? » Eh bien, cherchez et vous trouverez.

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Le sens de « nègre » dans la célèbre citation de Mac Mahon était spécifique à Saint-Cyr, et y désignait le premier de la promotion. Il semblerait que le « nègre » en question était aussi mulâtre et que l’injonction du maréchal-président l’ait poursuivi ultérieurement. (Source : Roger Alexandre, Les mots qui restent, 1901).

20 juin 2010

Une Américaine pas si tranquille que ça / Catch-22 as can catch in Craigslist

Classé dans : Actualité, Société — Miklos @ 10:16

Une petite annonce dans la section parisienne de Craigslist, intitulée « American woman look for serious man – 22 » (le 22 est l’âge prétendu de la prétendante) ne manquera pas de conquérir le cœur de tout chasseur solitare, ou, comme elle le dit si poétiquement, « Faites-moi savoir si vous êtes prêt à plonger dans l’océan le plus passionné de la poussière de tournesol ».

« Franchement, écrit notre jeune auteure et nonobstant volleyballeuse tout de go au début de son annonce-fleuve aussi longue qu’un roman de Dosto­ïevski, je suis une personne très opti­miste dont le sourire peut vous ré­chauf­fer le cœur, même dans une journée d’hiver enneigée. » Cette phrase rappellera aux fans d’Einstein on the beach de Bob Wilson celle qui exprime l’opinion qu’ont les Russes des parisiennes : “A Russian man once said that the eyes of a Paris lady are as into­xicating as good wine, and that her burning kisses are capable of melting the gold in a man’s teeth.”

Pourquoi Dostoïevsky, pourquoi la Russie? Parce que tout homme curieux aura vite fait de rechercher dans Google la source de ce texte évocateur que nous reproduisons ci-dessous. Hor­resco referens, il s’agit d’une jeune fille esseulée à Tampa en Floride, ou d’une belle moscovite, voire de Juliya, Ukrainienne de 30 ans présente sur de nombreux sites de rencontres de jeunes filles de l’ex-URSS très légèrement vêtues malgré les journées d’hiver enneigées de leur pays (les âmes charitables sont priées de leur envoyer les habits dont elles n’ont plus besoin)…

Cette femme aux trois (ou plus) visages n’a aucun des charmes de l’Olympia-Antonia-Giulietta (malgré la proximité du dernier prénom) d’Offen­bach. Mais il est vrai qu’elle n’est sans doute pas à la recherche d’un poète fauché mais plutôt d’un, comment dit-on, richissime sponsor.

An ad in the Paris dating & romance sec­tion of Craigslist, purpor­tedly pos­ted by a pre­ten­dedly 22 year-old Ame­ri­can woman in search of a serious man, will strike a chord in the heart of lonely hunters who, as she poetically pens, “are ready to dive into the most passionate ocean of sunflower’s dust”.

“Frankly speaking, writes our young authoress and volley-ball player at the opening of her rambling prose as long as a Dostoyevsky novel (see below), I’m a very optimistic person whose smile can warm your heart even in a snowy winter day.” Doesn’t this remind you, o ye fans of Bob Wilson’s Einstein on the Beach, of the line in the Old Judge speech regarding the opinion of Russian men about the Parisiennes: “A Russian man once said that the eyes of a Paris lady are as intoxicating as good wine, and that her burning kisses are capable of melting the gold in a man’s teeth”?

Why do we mention Dostoyevsky and Russian men? Because any man whose curiosity has been piqued by the ad to the extent of googling her before ogling her, would have found that she is a young lonely woman in Tampa (FL), and at the same time a beautiful woman in Moscow as well as Juliya, a 30-year-old luscious Ukrai­nian woman in Odessa, whose presence on many dating sites dedi­cated to ex-USSR scantly dressed women despite the many snowy winter days they have to endure will certainly incite you to send her your old, unused, out-of-fashion, clothing.

This multifaceted woman doesn’t have any of the charms of Olympia-Antonia-Giulietta (despite the resemblance of Juliya/Giulietta) in Offenbach’s La Vie parisienne. But it is true that she’s probably not looking for a poor poet but rather for a, how shall we put it, rich sponsor.

9 juin 2010

La vérité est ailleurs, ou, de quelques célèbres gogos de Wikipedia et de l’internet

« Ma première visite devait être naturellement pour ce jeune homme de tant d’avenir, qui porte un des beaux noms de France, avec deux cent mille livres de rente et beaucoup de cravates blanches.

Ce jeune phénomène se nomme le comte Max de Canulard ; il est âge de vingt-cinq ans à peine et connaît toutes les langues possibles : le sanscrit, le javanais, le chinois, le thibétain, etc. Il est plus fort en droit français que Pothier, plus fort en droit allemand que Savigny, plus fort en droit anglais que Blakstone, plus fort en droit public que feu Vortel. Il est à la fois jurisconsulte, géomètre, mécanicien, astronome, idéologue. Il a une femme charmante qu’il néglige et des lunettes bleues.

Canulard veut être tout simplement chef d’un cabinet quelconque l’année prochaine. Peut-être accepterait-il en attendant une ambassade, Londres, Vienne ou Berlin; je ne dis pas qu’il n’irait pas jusqu’à la haute magistrature et à la cour de cassation. Qu’on ne lui parle pas de la cour des comptes ou du conseil d’État, il en ferait une question personnelle. »

— Mémoires de Bilboquet recueillis par un bourgeois de Paris. Librairie nouvelle, Paris, 1854.

L’avantage de Wikipedia sur ses pauvres consœurs, les encyclopédies imprimées, n’aura pas échappé aux fonctionnaires du Miniver (ni à ceux de Parthenay) : elle fait l’objet, et sans frais, du « processus de continuelles retouches (…). L’Histoire toute entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. »

Justement, à propos d’histoire : on vient d’apprendre que Ségolène Royal avait récemment rendu hommage, dans son blog, à un admirable personnage du XVIIIe siècle et de sa région, « Léon-Robert de L’Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d’un armateur rochelais qui s’adonnait à la traite, [qui] refusa que les bateaux qu’il héritait de son père continuent de servir un trafic qu’il réprouvait. » Le problème est que ce personnage exemplaire aurait été inventé de toutes pièces, ce qui n’a pas empêché son entrée en 2007 dans le Panthéon du savoir sur l’internet, j’ai nommé la Wikipedia, d’où il vient d’être excommunié, maintenant que la vérité a changé et qu’il a donc fallu modifier le « contenu neutre et vérifiable » de l’« encyclopédie collective [et] universelle ».

N’accusons pas la candidate malheureuse aux plus hautes fonctions (à l’instar du Comte de Canulard, dont nous parlons en exergue) : elle n’est pas responsable de ce qu’elle a écrit, c’est, nous dit 20 minutes, sa collaboratrice, Sophie Bouchet-Petersen, qui en assume la négritude. Quoi qu’il en soit, l’auteure de cette bloguerie n’a pas fait preuve d’esprit critique en pompant ce qu’elle avait trouvé en ligne : c’est rapide, c’est facile, et donne ainsi l’impression d’en savoir plus que le lecteur ébahi et admiratif devant ces références historiques.

C’est aussi le cas de Jean-Louis Servan-Schreiber dans son récent ouvrage, Trop vite ! Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme1. Paradoxalement – vu le titre et la thèse – il semble avoir été écrit très vite, trop vite. Publié en mai, il fait référence à des événements très récents (par exemple, le lancement de l’iPad, qui date de janvier 2010). Critique de la vitesse et de ses effets pernicieux sur l’individu et sur la société, il survole tel le Concorde un champ si vaste qu’il ne peut en parler que superficiellement (même s’il prend le temps de « placer » les noms de plusieurs membres de sa grande famille), voire de façon imprécise, victime de la hâte qu’il dénonce.

Ainsi, les abondantes citations qui émaillent son texte, et dont il ne signale pas la source, ne sont pas forcément entièrement fidèles à l’original (quand on a pu l’identifier), malgré les guillemets : la recopie intégrale (p. 49) d’un article du Monde daté du 27/1/2010, Le Parlement, surmené, dénonce la frénésie de lois, en omet entièrement le second paragraphe sans signaler cette suppression ; la longue citation de Bernard Stiegler (p. 73), dont on a trouvé la source plausible dans un entretien avec Marianne le 6/10/2008, en diffère pourtant sur plus d’un détail.

Ainsi, il qualifie Nick Carr (dont nous parlons ici depuis 2005), d’« écrivain » et d’« intellectuel patenté », tandis qu’il serait bien plus correct de le qualifier d’observateur et d’essayiste de l’impact des nouvelles technologies sur la société, l’économie et l’individu (ce que d’ailleurs Carr dit de lui-même, peu ou prou) ; Carr le fait avec intelligence et recul critique, mais ce n’est ni un « écrivain » ni un « intellectuel », à l’instar d’un Jacques Ellul, d’un Günther Anders ou d’un Paul Virilio.

Je doute que « personne jusqu’ici n’avait traité ce sujet en tant que tel », comme l’affirme son auteur. Depuis des dizaines d’années, cette accélération, non pas du temps mais de la cadence de nos activités est observée et critiquée. Dans The Subliminal Man (1963, traduit en français L’Homme subliminal), J.G. Ballard décrit une société prise dans une frénésie d’hyperconsommation dans laquelle on remplace à une fréquence incroyablement rapprochée des objets devenus obsolètes, conséquence directe de la « destruction créatrice » de Schumpeter. Ainsi, les routes sont pavées de façon à ce que les voitures de plus de six mois se déglinguent, ce qui accélère le passage vers de nouveaux modèles :

When the studs wore out they were replaced by slightly different patterns, matching those on the latest tyres, so that regular tyre changes were necessary, increasing the safety and efficiency of the expressway. It also increased the revenues of the car and tyre manufacturers, for most cars over six months old soon fell to pieces under the steady battering, but this was regarded as a desirable end, the greater turnover reducing the unit price and making more frequent model changes, as well as ridding the roads of dangerous vehicles.

Quant aux fours électriques, c’est tous les deux mois, la publicité omniprésente, explicite ou subliminale, entretenant ce rythme effréné :

‘Look, I don’t want a new infrared barbecue spit, we’ve only had this one for two months. Damn it, it’s not even a different model.’

‘But, darling, don’t you see, it makes it cheaper if you keep buying new ones. We’ll have to trade ours in at the end of the year anyway, we signed the contract, and this way we save at least five pounds.’

Et aussi : l’emballement incontrôlé des ordinateurs d’aujourd’hui (qui a causé – ou largement contribué à – la crise d’octobre 1987, connue sous le nom de Lundi noir) n’est qu’un avatar de celui des machines dont Charlot est l’esclave, dans Les Temps modernes en 1936, film critique explicite du fordisme. Ou enfin, l’exposition au nom si bien choisi, Le Temps, vite !, au Centre Pompidou, en 2000.

L’ouvrage de JLSS actualise le contexte d’un phénomène qui est loin d’être nouveau , tels la récente crise financière (mais est-ce une crise, ou les prémices d’un nouvel état de l’économie ?) et la gabegie de ressources annonçant une catastrophe écologique (il mentionne James Lovelock, dont nous avions traduit un entretien en 2006 à ce propos, et James Hansen, dont nous avions aussi parlé cette année-là). En conclusion, il se garde bien de fournir des solutions à des problèmes d’une grande complexité ou de prédire l’avenir, et met en garde contre le « refuge dans la pensée magique », tout en recommandant à chacun de « remettre un peu plus de long terme dans la pratique de sa vie », avec, comme exemple « le plus simple, le moins coûteux : la vogue montante de la méditation : (…) s’asseoir et faire silence en soi », à l’instar des moines bouddhistes comme Matthieu Ricard… Un peu New Age, non ?

Le bouddhisme à la JLSS n’est pas une philosophie de la fusion – dans l’autre, dans la société ou dans le grand rien – mais une confusion : c’est avant tout une aspiration égotiste, voire égoïste – terme que revendiquait explicitement Ayn Rand – à l’inverse de cette fusion, c’est une revendication du « droit au bonheur individuel » (p. 160), celui de « s’occuper de son corps », bref, de privilégier « notre métier, notre équilibre affectif, nos choix, nos vrais désirs » (p. 161). Or, un chapitre plus tard, il prône de « reconstruire un intérêt général collectif » (p. 183). Justement, ce qui en empêche l’émergence, n’est-ce pas le désir irrépressible de l’individu, encouragé par la société d’hyperconsommation que JRSS décrie aussi ? La réflexion sur la difficile articulation entre le je et le nous n’est pas le fort de cet ouvrage.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule confusion : l’une comme l’autre aspiration – personnelle, globale –, implique, selon l’auteur, la prise de responsabilité : cette « constatation forte que chacun est responsable de son destin » (p. 160) est, selon lui, le fruit de précurseurs à l’instar de Freud, qui « a débloqué nos portes intérieures, aura contribué à nous déresponsabiliser, en même temps qu’il nous déculpabilisait » (p. 162). Trop vite, Mr Jean-Louis Servan-Schreiber… !

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1 Albin Michel, 2010. Le titre, en deux couleurs que nous avons reproduites ici, rappelle ce que JLSS disait déjà en 1992 dans Le retour du courage : « Ce monde trop plein me gave et m’étourdit. Le trop, trop vite, m’empêche de m’y sentier chez moi. »

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