Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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10 mars 2006

La malédiction de Faust

Classé dans : Musique, Société — Miklos @ 21:55

J’ai découvert Faust et l’opéra quand mes parents m’emmenèrent voir cette œuvre à l’Opéra de Paris ; je n’avais pas encore 10 ans, j’en revins la musique plein la tête et saisi, ému et bouleversé par ce que j’avais vu, de mes yeux vu : la tentation, la faute, la punition, le diable, le ciel… Je chantais ce dont je me souvenais et n’eus cesse d’écouter le 33T que nous avions et que j’usai à force de le remettre sur la platine, inter­pré­tation si française donnée par ces grands musiciens inter­na­tionaux que sont André Cluytens (belge), dirigeant les chœurs et l’orchestre de l’Opéra de Paris, Victoria de los Angeles (espagnole qui n’avait, à ma surprise, rien du rossignol milanais, la célèbre Bianca Castafiore), Nicolai Gedda (suédois) et Boris Christoff (bulgare). Si, depuis, mes goûts musicaux ont évolués, j’ai un souvenir particulièrement tendre pour cette œuvre (et cet enregistrement).

C’est avec d’autant plus de dégoût que je viens d’apprendre la suspension de Tresa Waggoner, institutrice américaine qui enseigne la musique, au prétexte qu’elle a montré à ses élèves de cours élémentaire un extrait de la vidéo de Faust réalisée il y a une trentaine d’années et présentée par la grande soprano Joan Sutherland. En leur passant cette séquence d’une dizaine de minutes interprétée par des marionnettes, elle souhaitait éveiller l’intérêt de la classe et leur faire comprendre ce qu’étaient ténors et sopranos ; elle a attiré l’ire des parents, qui l’accusent de lesbianisme et de promotion de l’homosexualité (l’immoralité de cet opéra et de l’œuvre de Goethe, sans doute) ainsi que de satanisme (à cause de ce pauvre vieux Méphisto). Cette mère de deux enfants, ex cantatrice d’opéra qui passe une partie de sa vie à chanter du gospel dans les églises de la région a décidé de porter l’affaire devant les tribunaux, au cas où elle serait limogée. Cela se passe ces jours-ci au fin fond du Colorado, dans l’Amérique profonde, profondément conservatrice et étriquée, qui ne voit nul mal dans la diffusion à la télévision de films réalistes d’une violence parfois extrême et dans la possession d’armes à feu, ni dans la violence à l’égard des Noirs et des homosexuels (supposés ou réels).

2 mars 2006

La marque et la trace

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 11:58

Le code français de la propriété intellectuelle reconnaît à l’auteur le droit (dit moral) « perpétuel, inaliénable et imprescriptible » de contrôler la diffusion de ses œuvres. Il lui accorde le droit de divulgation, ou, à l’opposé, celui du retrait et du repentir. Ainsi, même après qu’une œuvre ait été publiée, son auteur peut la retirer de la circulation.

Mais ce n’est pas si simple, surtout lorsqu’il s’agit du Web, et encore plus lorsqu’il s’agit de Google. En effet, ce moteur de recherche qui parcourt la quantité astronomique et toujours changeante de la toile en effectue une copie (dans un espace appelé mémoire tampon, ou cache, en anglais) pour rendre plus efficace l’analyse qu’il en fait, autant pour répondre aux requêtes que pour sa stratégie de publicité (ce qui peut aussi poser problème aussi au regard du droit de reproduction). Or l’immensité des contenus visités est telle qu’il n’y revient pas forcément souvent (la fréquence de visite est fonction de divers critères qu’il serait intéressant de connaître) : en conséquence, il arrive souvent que des copies de pages retirées par leurs auteurs soient toujours disponibles (il suffit de cliquer sur le lien « En cache » placé auprès de la réponse). Elles n’en disparaîtront ou ne seront réactualisées que lorsque le site aura été rebalayé dans une visite ultérieure, parfois plusieurs mois plus tard.

Google n’est pas le seul à effectuer ce type de copie : l’Internet Archive s’est donné comme objectif d’archiver tout le Web depuis quasiment ses débuts, ce qu’il fait plus ou moins bien ; à la différence de Google, toutefois, il ne fournit pas qu’une copie – la dernière – des sites qu’il a visités (ce que fait Google), mais toutes les photographies qu’il en a prises au fil des années. Certaines pages de Google y sont d’ailleurs archivées, la plus ancienne en étant la version beta qui remonte à la nuit des temps (avant que Google n’apporte la lumière au monde en 1998). Il existe une procédure « humaine » pour se faire déréférencer de la mémoire tampon de Google, mais elle n’est pas immédiate et requiert parfois de nombreux allers-retours.

Une récente décision de la justice américaine conforte Google dans ces pratiques, qui remettent régulièrement en question la notion même des droits de la propriété intellectuelle : l’auteur qui les avait attaqué pour avoir violé ses droits (de reproduction, en l’occurrence) en copiant ses œuvres en ligne dans leur mémoire tampon a été débouté.

Dans leur analyse, le tribunal indique l’utilité de cette copie pour permettre de constater comment un site a évolué dans le temps – argument fallacieux, la copie étant unique et non datée, à l’opposé de ce que fait l’Internet Archive (et d’ailleurs, la possibilité de faire un tel constat prime-t-elle sur le droit de faire respecter ses choix de publication ?) ; il précise encore la méthode que chaque auteur doit suivre pour s’opposer, a priori et a posteriori, à la réalisation de cette copie – ce qui nécessite une intervention technique au niveau de la structure même de la page Web (rajout d’une métadonnée de type « robots no-archive »), bien au-delà des connaissances techniques de la plupart des utilisateurs-auteurs du Web, et qui ne sont souvent pas conscients de la trace qu’ils laissent malgré eux.

En d’autres termes, c’est aux auteurs de porter le poids de défendre leurs droits, et non pas aux autres de les respecter. Par analogie, on pourrait dire qu’une personne qui entre chez vous sans autorisation n’est pas coupable si la fenêtre était ouverte ou la porte non verrouillée.

Le tribunal a aussi déterminé que Google n’a qu’un rôle passif dans la distribution de l’œuvre : c’est l’utilisateur qui, en cliquant, la fait se dupliquer et arriver à son écran. Curieux argument : un libraire qui vendrait des ouvrages interdits n’aurait-il donc aucune responsabilité ?

Enfin, leur analyse selon laquelle la mémoire tampon est un espace de stockage temporaire de l’ordre de 14 à 20 jours qui satisfait ainsi à la loi dite DMCA est aussi étrange, au vu de la durée (que j’ai pu constater) de la survie de contenus dans cet espace des mois après la disparition des contenus originaux.

Quoi qu’il en soit, une personne avertie en vaut deux, bien mal acquis ne profite jamais (sauf aux grands), et demain sera un autre jour.

28 février 2006

Avant, pendant et après le livre

Classé dans : Langue, Littérature, Société — Miklos @ 23:58

Car cette invention, en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en ont acquis la connaissance ; en tant que, confiants dans l’écriture, ils chercheront au dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au-dedans et grâce à eux-mêmes, le moyen de s’en ressouvenir ; en conséquence, ce n’est pas pour la mémoire, mais pour la procédure du ressouvenir que tu as trouvé un remède. Quant à la science, c’en est l’illusion, non la réalité, que tu procures à tes élèves : lorsqu’en effet, avec toi, ils auront réussi, sans enseignement, à se pourvoir d’une information abondante, ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu’ils sont, dans la plupart, incompétents ; insupportables en outre dans leur commerce, parce que, au lieu d’être savants, c’est savants d’illusions qu’ils sont devenus.

Platon : Phèdre ou de la Beauté

L’écrit l’emportant, et les livres facilitant quelque peu les choses, le grand art mnémonique est tombé dans l’oubli. L’éducation moderne ressemble de plus en plus à une amnésie institutionnalisée. Elle laisse vide l’esprit de l’enfant de tout poids de la référence vécue. Elle substitue au savoir par cœur, qui est aussi un savoir du cœur, ce kaleïdoscope transitoire de savoirs toujours éphémères. Elle rétrécit le temps à l’instant, et instille, jusque dans les rèves, ce magma d’homogénéité et de paresse.

George Steiner : Le Silence des livres

À lire le récent essai de George Steiner, Le Silence des livres (Arléa, 2006) pré­cé­demment intitulé La Haine du livre, on ne peut qu’admirer son apologie passionnée et quelque peu nostal­gique de la mémoire dans sa descrip­tion savante de ces temps révolus où le savoir – tant litté­raire que philo­sophique, mais aussi reli­gieux et juri­dique – était transmis oralement, par cœur. Preuve d’amour s’il en est envers ce patri­moine vivant, car cela « suppose de prendre posses­sion de quelque chose, d’être possédé par le contenu du savoir en question. Cela signifie que l’on autorise le mythe, la prière, le poème à venir se greffer et à fleurir à l’intérieur de nous-même, enri­chissant et modi­fiant notre propre paysage intérieur ». Steiner ne manque de mentionner la critique de Platon à l’égard de l’écrit, prothèse dévita­lisante de la mémoire que le philo­sophe assimile à l’infor­mation plutôt qu’à la connais­sance, cette dernière ne pouvant être trans­mise qu’au cours de l’acte d’ensei­gnement : et pourtant, rajoute Steiner, « n’était-il pas lui-même un écrivain hors pair et l’auteur d’une œuvre volumineuse ? »

Steiner, maître de lecture à la mémoire litté­raire si vaste, ne se sent-il pas imbu de l’esprit qu’il attri­bue à Platon lorsqu’il accuse le livre d’être la cause du désa­mour de la connais­sance, de porter en soi le germe de l’illet­trisme, et fina­le­ment de déshu­maniser celui qui l’aime trop ? Plus encore, ce petit livre n’est-il pas après tout un question­nement personnel ? En tout cas, ses dernières pages le font expli­ci­tement, lorsqu’il se demande si « le culte et la pratique des huma­nités, la fré­quen­tation du livre à haute dose [ne] sont[ils pas] des facteurs de déshu­ma­nisation. Ils peuvent rendre plus difficile notre réponse active à une réalité poli­tique et sociale prégnante ». Excellente question : j’avais été frappé lorsque j’ai vu Steiner pour la première fois à la télé­vision – moi qui ne le con­naissais jusqu’ici que par ses écrits pour lesquels j’avais une admi­ration sans réserve ; c’était un entretien qu’il avait accordé lors de la guerre du Golfe, évé­nement qui ne pouvait nous concerner et nous inquiéter tous, et il n’en a rien dit, ou presque. Il semblait vraiment ailleurs, dans ce monde de l’esprit qui, sur le papier, était vraiment enchanteur, surtout à travers la lec­ture qu’il en fait et ses analyses magis­trales. Or devant la vie, la vraie, il était démuni, étranger : il paraissait ne la connaître que par l’inter­mé­diaire du livre. C’est peut-être la raison pour laquelle j’avais trouvé ses quelques récits de fiction mal ficelés : la réalité qu’il y inventait était mal construite et peu plausible, les dialogues empruntés.

Sa des­cription de la tran­sition de la parole à l’écrit omet curieu­sement celle du « peuple du Livre » – celle qui s’est faite dans l’acte fondateur de l’incar­nation de la parole divine (et non pas du corps divin, c’est là la différence fonda­mentale entre judaïsme et chris­tianisme) – et, s’il mentionne les Grecs, il s’attache surtout à analyser l’impor­tance de la rédaction des Évangiles. Autre curiosité : il souligne le contraste entre l’entreprise infinie de l’écriture comme réfu­tation de ce qui lui précède, du texte sur (ou contre) le texte, du commen­taire sur le commen­taire, qu’il affirme être le propre du Talmud et « que l’on retrouve perpé­tuée dans l’idée freudienne de l’“analyse sans fin” » d’une part, et « la métaphore plato­ni­cienne de l’échange oral qui permet, mieux, autorise la remise en cause immé­diate, la contre-déclaration et la correc­tion. » Or qui connaît quelque peu le Talmud sait qu’il s’est justement construit dans l’oralité (tandis que la psycha­nalyse fait le parcours inverse, une sorte de décon­struction par la parole), dans le débat et dans la contra­diction, et que ce n’est que plus tard qu’il a été fixé par écrit, comme numé­risé, avec la trace de toutes ses couches consti­tutives.

Cette élégie du lettré pris entre la mutation du livre – qui lui semble se dissou­dre entre le désin­térêt et le numé­rique – et l’emprise aveu­glante que cet objet peut encore exercer, pose la question essen­tielle de la connais­sance. La connaissance de qui et de quoi ? Comment l’acquiert-on et comment se transmet-elle ? Le livre l’incarne-t-elle ? Ou peut-on s’en passer ? Et si oui, l’illet­trisme est–il vraiment une tare ?

Ce qui nous amène à un autre débat, soulevé par une question récemment posée par Olivier Le Deuff : « Faut-il traduire “information literacy” ? » Je suis pour la traduction lorsqu’elle est possible – et elle l’est plus souvent qu’on ne le pense. Je ne vois pas la nécessité absolue d’adopter une termi­nologie étrangère lorsqu’on parle (ou écrit) en français à l’intention de franco­phones, même si l’anglais est la lingua franca actuelle. Des pays bien plus poly­glottes que la France (tels l’Islande) ne le font pas, ce qui ne les empêche pas de bien s’exprimer dans d’autres langues.

Si la peur du Tradutore traditore (le traducteur traître) nous obnubilait tant, nous n’aurions pas les traduc­tions de Poe par Baudelaire, par exemple – et ne pourrions lire ce qui s’est écrit dans les langues du monde, de l’albanais au zande. Il y a d’ailleurs des ouvrages qui sont traduits en français mais pas en anglais (et inversement), et nous ne sommes malheu­reusement pas tous des Claude Hagège. Cette peur de la traduction est aussi celle de la trans­cription musicale – mais sans elle, Haydn n’aurait pas transcrit ses propres Sept Dernières Paroles ni Liszt la Neuvième symphonie de Beethoven pour le piano…

Pourquoi tenter de traduire ? Plusieurs raisons à cela. Un exemple à méditer est celui de Sébastien Castellion qui, en 1555, a traduit la Bible en français en s’abstenant d’utiliser tout mot latin ou grec, afin que le public non lettré comprenne, même s’il lui fallait pour ce faire inventer un mot : on pourrait plus facilement en deviner le sens de par sa proximité à d’autres mots connus, que celui de son équivalent grec ou latin (c’est ce que j’avais d’ailleurs fait en utilisant, pour la première fois me semble-t-il, le terme « numérithèque »). La traduction nous fait aussi confronter parfois des univers radi­ca­lement différents et des langues qui ont chacune leur génie – telles celles où il y a des dizaines de mots décri­vant les variantes de la neige, qu’en fait-on ? on fait au mieux – et cette tentative de compré­hension du sens profond et de sa trans­mission est aussi un acte d’ensei­gnement : les grands traducteurs sont des maîtres tant pour le respect de l’œuvre qu’ils passent que pour leur capacité à la faire comprendre à leurs lecteurs. Car finalement, le plus important n’est-il pas de comprendre ? C’est pourquoi il me paraît tout aussi utile de sous-titrer les films pour préserver la musique de la langue et l’authenticité de la voix des acteurs (comme on le voit à l’extrême dans les animations de La Linea, où tout n’est que dans l’intonation et les gestes, la langue ne voulant rien dire), deux facteurs aussi essentiels à la compréhension que le texte lui-même, que de les doubler pour ceux qui ne savent pas lire. Le cinéma (ou l’opéra) ne devrait pas être réservé qu’aux lettrés…

Enfin, une raison plus prosaïque pour traduire me semble aussi à l’œuvre : la grammaire. Quel serait le genre de “literacy”, quel serait son pluriel ? On voit d’ailleurs la différence de genre accordée au mot anglais “job” lors de son entrée en français, devenu masculin à Paris et féminin à Montréal.

Alors “literacy” ? Inventons un mot dérivé de son opposé, « illettrisme » : investissons « lettrisme » (mot inventé en 1947 pour dénoter une école littéraire d’avant-garde) du sens de « le fait d’être lettré » (ce dernier mot voulait d’ailleurs dire à l’origine « sachant lire »). De toute façon, on détourne parfois des mots de leur vieux sens pour leur en donner de nouveaux (tel « ordi­nateur », qui ne dénotait pas en 1491 un quel­conque PC) ? Les Québecois n’ont pas encore fait ce choix (eux qui pourtant n’ont pas froid aux yeux pour innover) : ils traduisent “literacy skills” par « capacités de lecture et d’écriture » (que c’est lourd…) et “literacy degree” par « taux d’alphabétisation » (que c’est long…). Au moins, « lettrisme » permet de faire plus léger et de garder cette proxi­mité de sens entre « savoir lire et écrire » et « être cultivé » que suggère “literacy”. Mais cela ne vaudra que tant qu’il y aura encore des livres et des gens pour les lire. Après il faudra trouver un autre mot… Entre temps, néologisme pour néologisme, adoptons la démarche de Castellion.

23 février 2006

Harvard perd la tête

Classé dans : Politique, Société — Miklos @ 9:31

Lawrence Summers, ex ministre des finances américain et président de Harvard, vient de démissionner, après cinq houleuses années à la tête de cette prestigieuse université, l’une des plus riches organisations du monde. Son départ ne manque de rappeler celui de Jeffrey S. Lehman, il y a moins d’un an, de la présidence de Cornell, une des sept autres grandes universités américaines connues sous le nom de Ivy League (et parmi lesquelles se trouve Princeton, aussi célèbre pour y avoir accueilli Albert Einstein que les deux étudiants fictifs du non moins fictif Da Vinci Code).

Connu pour son franc parler et sa détermination, Summers était arrivé à Harvard pour en secouer la vénérable poussière ; mais les valeurs plutôt conservatrices auxquels il tenait dur comme fer ne correspondaient pas à celles du corps professoral, plutôt majoritairement libéral (au sens américain du terme : ancré à gauche). Ses prises de position vigoureuses sur des sujets trop délicats (surtout dans une Amérique assez bien pensante à droite comme à gauche) ont souvent dépassé le débat légitime pour ne créer finalement que des conflits stériles : ses accusations de populisme à l’encontre de Cornel West, professeur au programme d’études afro-américaines à Harvard, ses déclarations sur la supériorité des sciences « dures » sur les « molles » (il aurait affirmé que les économistes sont plus intelligents que les sociologues), sur les différences innées entre hommes et femmes comme raison de la moindre réussite de ces dernières dans les sciences (qui fait elle-même écho à des débats houleux sur les racines génétiques ou non de l’homosexualité)…

Il y aurait probablement survécu, si une sordide affaire n’était pas venu donner des armes aux mains de ses adversaires au sein du corps professoral : le soutien indéfectible de Summers à son collègue et ami l’économiste Andrei Shleifer, condamné avec Harvard en 2004 pour fraudes fiscales au cours de la privatisation de l’économie russe dans les années 90. Un tout récent article de fond de la revue en ligne Institutional Investor jette la lumière sur ces événements et sur les liens de famille et d’amitié qui ont amené Summers à protéger Shleifer des conséquences de cette affaire, au-delà de sa nomination au poste de président de Harvard en 2001.

Quant au départ de Lehman de Cornell après à peine deux ans à la tête de cette belle institution, il s’est effectué bien plus discrètement et pour des raisons apparemment à l’opposé de celles qui ont secoué Harvard. Aimé de tous, Lehman souhaitait ouvrir Cornell sur le monde et sa diversité culturelle – est-ce ce qui a fait peur au conseil d’administration de l’université1 ? Difficile de savoir : les protagonistes sont restés discrets sur le différend qui les a opposés et causé ce départ.

Le temps des leaders est-il en train de passer, et se dirigerait-on vers une gouvernance de groupes, de corporations – comme l’indiqueraient par exemple les « rébellions » de parlements à l’encontre de gouvernements issus de leur propre majorité ?

À lire :
Stephen Metcalf: Harvard Inc. A new book on Lawrence Summers and the crisis of meritocracy.


1 Il est tout de même curieux que, quelques instants après avoir écrit ce texte, je trouve dans ma boîte à lettres (papier) le bulletin de vote pour le renouvellement de ce conseil d’administration, qui m’a été envoyé en ma qualité d’ancien élève. Coïncidence, quand tu nous tiens…

15 février 2006

Là où il est utile de se tromper

Classé dans : Littérature, Politique, Société — Miklos @ 11:14

- J’ai envie d’aller à sa rencontre, dit Alice. (Car, bien sûr, les fleurs étaient très intéressantes, mais elle sentait qu’il serait bien plus merveilleux de parler à une vraie Reine.)
- C’est impossible, dit la Rose. Moi, je te conseille de marcher dans l’autre sens.
Alice trouva ce conseil stupide. Elle ne répondit rien, mais se dirigea immédiatement vers la Reine Rouge. A sa grande surprise, elle la perdit de vue en un moment, et se trouva de nouveau en train de pénétrer dans la maison.
Légèrement agacée, elle fit demi-tour, et, après avoir cherché de tous côtés la Reine (qu’elle finit par apercevoir dans le lointain), elle décida d’essayer, cette fois-ci, d’aller dans la direction opposée.
Cela réussit admirablement. À peine avait-elle marché pendant une minute qu’elle se trouvait face à face avec la Reine Rouge, tandis que la colline qu’elle essayait d’atteindre depuis si longtemps se dressait bien en vue devant elle.

Lewis Carroll :
De l’autre côté du miroir
Traduction de Jacques Papy

L’article de Philippe Grangereau et de Laurent Guenneugues Chine : Google et Yahoo censurent gratis dans le journal Libération du 15 février 2006 exploite ce sujet à la mode et en passe de devenir un marronnier. Sous prétexte de « jauger l’impact de cette collaboration pernicieuse » entre ces moteurs et les autorités chinoises, ils « mesurent » la différence de quantité et de qualité à des réponses fournies sur quelques mots-clé bien juteux – que je me garderai bien de mentionner ici (allez voir l’article référencé), afin d’éviter le filtrage et de permettre à mes lecteurs Chinois d’apprendre à contourner ce filtrage.

Il est dommage qu’ils n’aient pas consulté ces moteurs à ce propos avant d’écrire leur article. Un article de CNN daté du 30/1 explique comment trouver les images interdites (information fournie à l’origine par Danny Sullivan) : il suffit de mal orthographier les mots-clé… Cette technique est connue de toute personne qui effectue des recherches approfondies, non pas tant pour contourner un filtrage que pour tenter de trouver des réponses qui auraient échappé à une recherche correcte du fait de coquilles ou de fautes d’orthographe dans le corpus cible.

Certains moteurs de recherche tentent de fournir des alternatives à une orthographe qu’ils jugent approximative, si le nombre de réponses fournies (par exemple, à « Bolkenstein » – 37 réponses, dans Google News) est bien en-deçà de celles renvoyées par une orthographe voisine (« Bolkestein », 533 réponses). Je doute toutefois que ces moteurs fournissent aux internautes Chinois l’orthographe erronée qui leur permettrait de trouver plus de réponses, le filtre devant être placé à un autre niveau.

Outre les leçons politiques qu’on doit tirer de cette affaire, on peut apprendre à développer des stratégies de recherche originales, en imaginant les erreurs probables qui peuvent se glisser dans un texte, dans sa retranscription ou dans sa description – et qui revient aussi à la stratégie de recherche d’un ouvrage sur le rayonnage d’une bibliothèque quand on ne l’y trouve pas : regarder ailleurs. Pour exemple, c’est en cherchant « Gustav Malher » que l’on tombe sur la page du sommaire du livre « Gustav Mahler » d’Henry-Louis de La Grange : le nom du compositeur y est systématiquement mal épelé (à trois reprises), quand bien même il s’étale correctement en grand sur l’image de la couverture de l’ouvrage, incluse dans cette page, qui ne peut être trouvée si l’on effectue cette recherche avec une orthographe correcte. Ce qui est aussi le cas pour l’extrait d’Alice ci-dessus, trouvé sur un site qui l’intitule De l’autre côté du mirroir

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