Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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10 décembre 2005

Je ne suis pas un golem et j’aime la musique klezmer

Classé dans : Cinéma, vidéo, Judaïsme, Littérature, Musique, Société — Miklos @ 15:19

C’est dans le Livre des Psaumes (139:16) que l’on trouve le premier usages du mot Golem, dans le sens d’embryon, d’ébauche, de masse encore brute mais poten­tiel­lement capable de prendre forme et de s’animer. Le Talmud (traité Sanhérin 38b) appliquera ce qualificatif à Adam pendant les douze premières heures de sa vie, lorsqu’il était encore un corps sans âme, et c’est dans le Sefer Yetsirah (Livre de la Création, traité mystique juif datant du iie ou iiie s.) qu’apparaît cette quête de la trans­mutation de la matière inerte en vivante par l’homme, qui ne cessera plus d’irriguer l’histoire de la pensée philo­so­phique et symbolique, puis de la littérature et des autres arts, et enfin des sciences et des techniques, jusqu’à nos jours : c’est d’abord une interrogation sur le mystère de sa propre création qui se transforme graduellement en une aspiration à étendre son emprise sur le monde par des artifices vivants, des alter ego tout à la fois puissants et obéissants1. Cette instrumentalisation de la curiosité et de la recherche de la connaissance ne rappelle-t-elle pas celle de la génération des hommes de la Tour de Babel qui, voulant voir toujours plus loin en montant plus haut, aspiraient ainsi à égaler le Créateur, voire à le supplanter ?

Au Moyen Âge, des mystiques juifs utilisent ce terme pour désigner un être vivant créé artificiellement, à l’aide de rituels cabalistiques. C’est dans la France de l’époque des croisades qu’apparaît l’un des tous premiers homoncules : R. Samuel le Cabaliste prétendait en avoir créé un, mais il n’avait pas été capable de lui donner la parole ; cet être le suivait là où il allait, serviteur et garde du corps. Un nombre croissant de textes2 relate des discussions savantes sur la création de ces êtres, et les légendes se répandent, surtout dans le monde judéo-allemand, nour­rissant la curiosité et l’intérêt des cabalistes chrétiens. Ainsi, à la fin du xve s., l’un d’eux, l’italien Lodoico Lazzarelli, décrit la création d’un Golem, ce qui sera sans doute la source de la ballade de L’Apprenti sorcier de Goethe (dont s’est inspiré à son tour le compositeur Paul Dukas) puis de Frankenstein de Mary Shelley, illustrant le glissement progressif de la perception de cet être qui, à l’origine, serviteur et aide, devient un monstre menaçant son créateur. Avec l’apparition des automates au xviiie s. puis des robots au xxe s., il symbolisera la crainte de l’emprise croissante et inéluctable du système technicien sur l’homme. Au xxe s., le cinéma s’emparera dès les années 1910 de cette légende pleine de potentiel dramatique, et de nombreux genres littéraires – et notamment la science fiction – ne cesseront d’en utiliser l’imagerie, illustrant ainsi les grandes peurs accompagnant la modernité.

Le terreau qui a vu naître le Golem est celui où émerge, bien plus tard, la musique klezmer. Terme yiddish issu de l’hébreu, celui-ci signifie, dès ses lointaines origines, « instrument de musique »3. Il viendra à dénoter la musique populaire des « troubadours » juifs d’Europe centrale et orientale, musiciens itinérants se déplaçant seuls ou en petit groupe avec leurs instruments (violon et clarinette, principalement) de communauté en communauté, pour y jouer et chanter ces airs tout à la fois joyeux et tristes, entraînants et mélancoliques, qui reflétaient le quotidien religieux et séculier de ce peuple explosé. Connus de tous, ils étaient repris par l’assistance, fredonnés ou chantés, et souvent dansés. Les mélodies, quant à elles, n’étaient pas étrangères à celles du milieu géographique : c’est ainsi qu’on y trouve des airs qui ne sont pas sans rappeler ceux des tziganes. Cette interpénétration sera d’ailleurs une des sources du renouveau de la musique klezmer à son arrivée aux États-Unis avec les immigrants juifs dès la fin du xixe s. qui se frottera, quelques temps plus tard, au jazz – musique issue d’une autre communauté minoritaire et explosée –, ce qui lui donnera un air plus enlevé et dynamique en y incorporant un swing irrésistible, qui se rajoutera à l’humour typique de cette immigration tout en conservant ses caractéristiques du vieux pays. Ce rapprochement avec les Noirs (que des conflits plus récents ont fait facilement oublier) a donné d’ailleurs un chef d’œuvre dans un autre domaine, celui du cinéma, puisque le tout premier film parlant de l’histoire, Le Chanteur de jazz (1927), relate l’histoire d’un jeune juif issu d’une famille très pratiquante ; ce fils de chantre, se rebellant contre sa tradition, veut devenir chanteur de jazz, et pour réussir à Broadway, il doit se grimer en Noir4. L’arrivée de la musique klezmer aux USA avant la guerre a d’ailleurs été un facteur de vitalité pour elle comme pour ceux qui l’ont amenée avec eux ; si cela n’avait été le cas, la Shoah l’aurait figée dans un éternel souvenir élégiaque et sacralisé. Diffusée à la radio et dans des vaudevilles et des comédies musicales à succès, elle continuera à évoluer après la guerre et jusqu’à nos jours, interprétée, enrichie et transformée par une multiplicité de groupes et d’ensembles ainsi que de labels de disques, du traditionnel au plus radical.

Le dessinateur Joann Sfar s’est approprié le Golem5 et la musique klezmer dans deux séries de bandes dessinées qui en encadrent une troisième, Le Chat du Rabbin. S’ils sont loin d’être la majorité des thèmes sur lesquels porte sa prolifique production, ils reflètent toutefois une partie significative de son identité complexe et la synthèse, parfois difficile, qu’il fait de ces riches éléments : héritage juif sépharade (père juif algérien) et ashkénaze (du côté de sa mère) d’une part6, et pensée et culture occidentales de l’autre (il est titulaire d’une maîtrise de philosophie et ancien élève des Beaux Arts de Paris). Il s’en est récemment expliqué dans un entretien accordé à Télérama et lors d’une soirée à la Maison de la culture yiddish à l’occasion de la sortie de son livre dessiné Klezmer. La Conquête de l’Est, épopée imaginaire et truculente dont le titre est déjà tout un programme qui reflète sa forte conviction pour le cosmo­po­litisme.

Curieux avatar de la déterritorialisation, le cosmo­po­litisme a été l’accusation lancée aux Juifs, peuple sans terre « par ex­cel­len­ce » (auquel on a reproché d’en avoir obtenu une, dès que ce fut le cas), et qui a pris forme dans un ouvrage infect inventé par la police secrète russe (et écrit à Paris) pour inciter le Tsar à se retourner contre eux, Les Protocoles des Sages de Sion, qui serait un plan secret des Juifs pour prendre le pouvoir mondial. Ce texte n’est qu’un plagiat d’un pamphlet écrit par Maurice Joly contre Napoléon III, Le dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou La politique de Machiavel au xixe siècle, par un contemporain. X-Files avant l’heure, cet ouvrage est régulièrement imprimé et diffusé dans le monde de l’internationale antisémite. Un autre dessinateur, le génial Will Eisner, a réalisé peu avant sa mort un ouvrage en bandes dessinées qui en relate les avatars7. Comme l’écrit l’essayiste Cynthia Ozick sur la quatrième de couverture,

« Il se pourrait que Le Complot soit aux Protocoles ce que Maus fut à l’Holocauste : un moyen de diffuser la vérité auprès d’un large public. La puissance artistique du livre et l’aspect saisissant du récit, conçu pour dénoncer, une fois pour toutes, ce mensonge qui a répandu son venin de par le monde, font d’Eisner le véritable super-héros de notre époque ».

Époque qui, soit dit en passant, s’accommode encore mieux de la rumeur et de la supercherie, même lorsque celles-ci ont été démontées. Il y aura toujours des gens convaincus que la terre est plate.

Le plaidoyer de Sfar pour le cosmo­politisme, un cosmo­politisme ancré dans une identité, n’est pas sans me rappeler l’ouvrage de Dominique Wolton, L’autre mondialisation (Flammarion, 2003) dans lequel ce spécialiste des nouveaux médias et de la communication analyse leur impact sur notre exposition illimitée aux cultures du monde, et à la nécessite d’une réflexion sur la cohabitation culturelle et à son réancrage dans le physique (par contraste au virtuel) et dans le temps (par contraste à l’instantané), enjeux citoyen et politique de première importance qu’on tend à éluder avec les conséquences qu’on a vues encore récemment. La dispersion de l’homme sur la face de la terre depuis le big bang de la Tour de Babel, n’a pas fini de bouleverser nos vies.


1 Et qui n’est pas étrangère à la quête des alchimistes de transformer une matière vile en or, autre source de pouvoir.
2 L’un des plus célèbres est celui attribué au R. Loeb de Prague (dont j’ai parlé précédemment).
3 Zimra (fém. de zemer) dénote dans le Livre des Chroniques le « chant », produit souvent par la voix, mais parfois uniquement par des instruments, tels que la lyre, le violon ou le tambourin. Quant à l’expression, c’est un proche synonyme, kli shir (shir est la voix chantée), qui y est mentionnée.
4 Chemin qu’un Michael Jackson a voulu suivre à l’inverse…
5 J’en ai parlé précédemment.
6 Si on attend d’un dessinateur qu’il s’exprime surtout par le trait, Sfar n’a pas la langue dans sa poche : discours vif et construit, politique avant tout, émaillé plus souvent de citations de grands philosophes que de textes juifs, semblant finalement refléter une meilleure connaissance des premiers que les seconds dont il avait entendu parler de seconde main, en quelque sorte, par son grand-père. Ceci se reflète d’ailleurs dans Klezmer où les archétypes ashkénazes ont un curieux air sépharade (comportement, langue) qui ne me semble pas être uniquement le fait d’un choix conscient de leur créateur.
7 Will Eisner : Le Complot. L’histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, introduction de Umberto Eco. Grasset.

3 décembre 2005

Les chemins de la connaissance

Classé dans : Société — Miklos @ 1:31

Before one goes through the gate
one may not be aware there is a gate
One may think there is a gate to go through
and look a long time for it
without finding it
One may find it and it may not open
If it opens one may be through it
As one goes through it
one sees that the gate one went through
was the self that went through it
no one went through a gate
there was no gate to go through
no one ever found a gate
no one ever realized there was never a gate

- R. D. Laing, in "Knots"L’étude ou l’apprentissage – seul ou en groupe, avec un maître ou sans – est un chemin vers la connaissance, qui est, ou qui devrait être ouvert à toute personne désireuse de s’y engager. Après, le chemin parcouru dépendra de bien de facteurs personnels ou non, de hasards, de chance ou de malchance. Selon la route, on peut y trouver des jalons qui permettent de mesurer les étapes, de se comparer aux autres, mais surtout à soi-même, car c’est un chemin individuel.

C’est surtout depuis mon retour en France que j’ai été frappé par l’attitude souvent élitiste dont s’affublent ceux qui ont déjà accompli ce cheminement : ils referment soigneusement derrière eux les barrières qu’ils ont franchies, s’enfermant dans un langage abscons qui n’est pas uniquement destiné à faciliter l’échange avec les pairs, mais surtout à exclure ceux qui n’en sont pas ; ils se considèrent comme des initiés, terme qu’ils n’accordent souvent qu’aux membres de leur propre confrérie ; car pour eux, leur savoir, qui est le fruit du labeur de l’humanité depuis la nuit des temps et qui devrait donc être l’apanage de tous, est un mystère, celui de leur profession, et ils en sont les grands prêtres.

C’est tout l’inverse des grands maîtres. J’ai eu, à diverses étapes de ma vie, la chance d’en croiser de très grands (pour la plupart inconnus), à commencer par de simples instituteurs qui ont changé le cours de ma vie dès mes toutes premières classes, de quelques professeurs d’université qui m’ont ouvert les yeux à des merveilles que j’ignorais jusqu’alors, et, plus tard, de maîtres de lecture, d’artistes, de praticiens dans un des multiples domaines de la connaissance, qui ont su aller vers moi (comme ils allaient vers les autres) pour tenter d’étancher ma soif et me montrer des chemins. Leur pouvoir ne réside pas dans la possession de ce savoir et dans sa détention pour que personne d’autre ne s’en approprie (ou alors uniquement par bribes, telle une aumône jetée à un misérable), mais dans leur capacité à le communiquer à l’autre et à le considérer comme un pair en puissance.

Ce chemin infini, parfois difficile, est aussi joyeux : c’est pourquoi je revendique, en ce qui me concerne, bien plus le qualificatif d’amateur que celui d’initié, car j’aime ce parcours et ceux que j’y rencontre. Et parce que, comme le fait dire Charlie Chaplin à l’un de ses personnages, « C’est ce que nous sommes tous, des amateurs, on ne vit jamais assez longtemps pour être autre chose. »

2 décembre 2005

I don’t need you anymore

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 22:10

Je me souviens, ma mère m’aimait
Et je suis aux galères,
Je me souviens ma mère disait
Mais je n’ai pas cru ma mère
Ne traîne pas dans les ruisseaux
Te bats pas comme un sauvage
T’amuse pas comme les oiseaux
Elle me disait d’être sage[…]
 
Maurice Druon, Le Galérien
Ce n’est pas qu’une chanson pop des Kinks, c’est la phrase terrible que Martin, un petit garçon sage de cinq ans, jette à sa mère sans même en mesurer la portée, quand il commence à prendre conscience un beau jour du monde autour de lui, de se sentir devenir un individu, de s’apercevoir sans trop en comprendre la raison qu’il ne fait plus un avec sa maman. C’est le titre de cette belle nouvelle, très perceptive, d’Arthur Miller qui relate, vue des yeux de Martin, cette journée particulièrement lourde de sens où il réalise qu’il n’est plus un bébé irresponsable, mais encore loin d’être un adulte avec leurs responsabilités.

Enfant, on idéalise ses parents ; Boris Cyrulnik dit bien, « Un enfant n’a jamais les parents dont il rêve. Seuls les enfants sans parents ont des parents de rêve ». Adolescent, on s’aperçoit qu’ils ne le sont pas, et les critiquent fusent. Et si, adulte, on comprend que personne ne l’est et qu’ils ont fait de leur mieux (pour ceux qui ont eu cette chance), alors on les aime toujours, mais autrement.

Comme le disait Benoîte Groult : « Ce n’est pas en tuant ses parents que l’on devient adulte, mais en tuant l’enfant de ses parents, une cible beaucoup plus difficile. » Est-ce une constante de la nature que les femmes semblent le faire en général plus que les hommes, et est-ce dû au fait qu’elles enfanteront, pour certaines ?

Plus finir avec un sourire sur ce sujet si grave, « La maturité est la capacité de faire quelque chose malgré le fait que vos parents vous l’ont recommandé. » (Paul Watzlawick).

10/12/2004 – 2/12/2005

30 novembre 2005

Ni pub ni soumis

Classé dans : Publicité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 0:13

Je n’ai jamais aimé la publicité. Est-ce par cet esprit de contradiction qui, au dire de ma mère, me caractérisait dans mon enfance et qui, je l’espère, s’est au moins transformé en esprit critique (celle-ci pouvant être élogieuse, comme on aura pu le voir) ? En tout cas, j’ai du mal à apprécier ce que l’on m’impose, il est vrai. En ce qui concerne la publicité, elle est de plus en plus omniprésente : dans les boîtes aux lettres « papier » (à tel point qu’il arrive que l’on perde par mégarde des courriers des impôts, qui ressemblent étrangement à des mailings jetables), sur des affiches sur les trottoirs, sur des voitures, au bord des rues et des routes, dans votre journal favori (si ce n’est pas Le Canard enchaîné), à la radio (sauf sur Radio Classique), à la télévision et au cinéma… et, évidemment, véhiculée par l’internet, sur un nombre croissant de sites, et – pour fermer le cercle – dans les boîtes aux lettres électroniques. À tel point qu’il arrive qu’en y faisant le net on se débarrasse malencontreusement de courriers importants (comme cela m’arrive parfois) : doit-on (et peut-on) s’intéresser à tout, peut-on tout lire pour tout trier ?

Gageure impossible : les modes de communication actuels (internet, mais aussi téléphone portable) nous rendent directement accessible à des millions, voire à des milliards d’individus communicants. C’est bien plus que la surcharge informationnelle des médias de tout ordre – ceux que l’on choisit de lire autant que les autres –, c’est un déferlement potentiellement incessant venu des quatre coins de la planète dans un babil de langues souvent incompréhensibles et sur des myriades de sujets dont la plupart nous est totalement étrangère.

On ne peut plus se prémunir actuellement de ce phénomène, sauf en se renfermant dans un château fort électronique qui ne serait ouvert qu’à un cercle de correspondants connus (mais là aussi, on peut passer outre, pour le moment). Faut-il accepter avec résignation la poubellisation de ce médium, comme l’a été celle des médias précédents, accompagnés d’une noble utopie lors de leur apparition et finalement récupérés pour les finalités des uns et des autres sans égard ni respect pour leurs cibles ?

La loi pour la confiance dans l’économie numérique tentait pourtant d’établir un modus vivendi dans ce domaine où règne une anarchie croissante : l’article 22 ne dit-il pas :

Est interdite la prospection directe au moyen d’un automate d’appel, d’un télécopieur ou d’un courrier électronique utilisant, sous quelque forme que ce soit, les coordonnées d’une personne physique qui n’a pas exprimé son consentement préalable à recevoir des prospections directes par ce moyen.

C’est clair et sans équivoque, et encore plus clair quand on lit le reste du paragraphe. Et pourtant, si cela n’a aucun effet sur les émetteurs situés hors de l’Hexagone, cette loi ne refroidit pas non plus nombre d’organismes français, pour lesquels la fin (même louable) justifie les moyens1, dans un monde où l’on se bat, de façon accrue, pour des ressources financières en perpétuelle diminution. Tous les moyens sont-ils bons ?

Je ne peux, de mon côté, me résigner à ces comportements, qui non seulement handicapent mon utilisation personnelle et professionnelle de l’internet, mais qui risquent d’y entraîner, par retour, sa segmentation en réseaux distincts, comme il en est des chaînes de radio ou de télévision. N’ayant pas le loisir de trier et de lire un à un les dizaines de pourriels qui arrivent parfois chaque jour, je les réexpédie à un service en ligne qui se charge d’envoyer automatiquement une notification au fournisseur d’accès et/ou à l’hébergeur présumé de leurs auteurs.

Qu’en deviendra-t-il de la publicité ? Finira-t-elle par nous envelopper dans un tourbillon de papier, virtuel et physique, et nous y faire disparaître, à l’instar de Robert de Niro dans le film Brazil ? Accroîtra-t-elle par son omniprésence le cycle éperdu de la consommation, comme le décrit J.G. Ballard dans sa nouvelle L’Homme subliminal ?

Je n’ai jamais aimé la publicité. Sauf quand elle est amusante, ironique, intelligente et décalée. Mais même alors, elle ne m’a jamais incité à consommer ce qu’elle promouvait.


1 Comment en serait-il autrement, quand une publicité électronique pour le compte d’un ministre et chef de parti majoritaire est venu récemment donner l’exemple ?

27 novembre 2005

Savoir raison garder

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 12:58

Version revue et corrigée d’un texte publié le 2/6/2004 en réponse à l’interrogation d’une lectrice, qui écrivait : « Je suis assez ignorante des choses du net et de ce qui s’y « trame » et toujours très étonnée des possibilités des diffuseurs de virus, ver et spams. [...] En tout cas, personnellement, cela ravive bien ma méfiance vis-à-vis ce super outil de com­mu­ni­cation qu’est internet.L’évolution techno-scientifique met dans la main de plus en plus de gens des objets techniques, d’une complexité croissante et d’une facilité d’utilisation apparente1. Cette facilité est d’ailleurs destinée à donner à tous les con­som­mateurs (car c’est de cela qu’il s’agit : consommer) le sentiment que tout est à leur portée sans coûts (financiers ou autres) cachés – et donc leur donner ainsi l’envie d’acheter2. Cette « ignorance » du con­som­mateur entraîne souvent une mécon­nais­sance et donc une sous-utilisation des outils qui sont entre ses mains à tel point que, dès que l’on recherche des fonctionnalités supplémentaires, on est amené à acquérir un objet bien plus sophistiqué, tandis que souvent l’outil d’origine aurait suffi, pour peu qu’on en ait eu la connaissance. Or, le seul investissement que l’on soit souvent capable ou disposé à faire est de l’ordre de l’immédiat (télécharger, payer ou non, mais rarement apprendre et se former – pour des raisons souvent très justifiées, et encore plus rarement investir dans son maintien en vie). Cette ignorance est donc souvent encouragée par ceux qui en profitent, et elle est d’ailleurs « naturelle » : les utilisateurs de l’informatique ne sont pas informaticiens, et l’essentiel de leur énergie est investi ailleurs. Mais comme les outils propres à de nombreuses professions (et d’ailleurs à la vie courante) subissent ces évolutions techniques et des mutations permanentes sans toujours se simplifier, la nécessité de se former est un investissement quasi permanent.

Le corrélat souvent financier de cet investissement est masqué par un vocabulaire soigneusement choisi, issu d’une ambiguïté de l’anglais que ne manquent pas d’exploiter les industries et les commerçants de la nouvelle idéologie techno-scientifique : free signifie « gratuit » et « libre ». Comment ne pas adhérer à ces valeurs qui n’ont rien de marchand, comment ne pas être attiré vers des produits qui les représentent ? Mais ce n’est qu’une apparence : ce qui est libre n’est pas forcément gratuit : il suffit de voir l’investissement en temps et/ou en services payants que requiert l’implantation de « logiciels libres » dans des organismes (ou chez des particuliers) qui n’ont pas forcément les compétences techniques pour s’en occuper ; en d’autres termes, le coût de leur exploitation pendant leur durée de vie est ignoré (voire masqué) lors de leur acquisition, qu’elle soit gratuite ou non. À l’inverse, ce qui est gratuit est parfois un lourd esclavage qui peut revenir fort cher : il suffit pour cela de faire le compte des heures passées sur la hotline téléphonique d’un certain fournisseur d’accès qui s’est affublé de ce terme…

Les réseaux – et pas uniquement informatiques – sont de fait des vecteurs de circulation, de diffusion et de démultiplication de phénomènes, intentionnels ou non3, susceptibles de se propager de façon quasi exponentielle du fait de la capacité de réplication à l’identique ou à muter en fonction des « circonstances » et de la multiplicité des interconnexions (et en temps réel pour ce qui en est de l’informatique) vers une infinité de systèmes, pour certains vitaux, et donner ainsi lieu à des nuisances à large échelle (le premier virus informatique date de 1980), voire de catastrophes (comme l’ont analysé entre autres Paul Virilio et Joël de Rosnay4 ; cela a été le cas avec des réseaux financiers, par exemple :

« L’accroissement du flux financier circulant dans le monde relève plus de mouvements spéculatifs que de réels investissements dans la production. Le secteur financier se déconnecte de l’économie réelle et se présente de plus en plus comme une économie virtuelle. Un crash financier pourrait faire boule de neige et amener l’écroulement de tout le système. »5

Mais les réseaux ne se réduisent pas uniquement à leur dangers : ils sont aussi des vecteurs de circulation, de diffusion et de démultiplication de supports du savoir et de la culture. L’ouverture à ce mode de communication offre d’une part des richesses insoupçonnées – qui s’accompagnent, il est vrai, d’aléas souvent imprévisibles, de la récupération marchande à la nuisance pour le plaisir de nuire6. Il est un fait que la prolifération des spams (et des virus, des vers et des attaques de tout genre, s’il faut préciser) semble mener vers une fermeture – relative, on l’espère – de ce qui était une ouverture extraordinaire. Peut-être que le prix en aura été trop élevé, et que l’utopie d’un espace virtuel absolument « libre et responsable » ne tient pas la route face à ceux qui en abusent7 : un réseau réparti ne se maîtrise (de l’intérieur) ni ne se contrôle (de l’extérieur) facilement (ce qu’exploitent d’ailleurs les réseaux humains de tous ordres, pour contourner les contrôles des états et contrecarrer leurs armées).

En résumé, en ces temps hypermodernes8 il est préférable d’être informé et lucide plutôt qu’ignorant et méfiant ou idéaliste et aveugle, et malgré l’accélération du temps et de sa course parfois effrénée savoir raison garder.


1 Dues, entres autres mais pas uniquement, à la miniaturisation et à l’utilisation du numérique.
2 Et peut-être de l’utiliser, mais bonjour la surprise lorsque l’on se retrouve seul devant un objet muni d’un manuel en charabia pseudo-français parce que traduit automatiquement en Extrême Orient, ou farci de termes techniques.
3 Les erreurs de conception (bugs, en anglais) de systèmes simples ou complexes, peuvent contribuer autant à son arrêt, à son disfonctionnement qu’à son emballement. C’est ce qui était arrivé au Golem, dont le concepteur n’avait pas prévu un cas d’utilisation…
4 Ce dernier en revendique d’ailleurs l’antériorité pour en avoir parlé en 1975.
5 Document de l’organisation internationale du travail.
6 La liberté et la connaissance ont un prix, comme on le sait depuis l’affaire Adam-et-Eve, ou, comme on le dit efficacement en anglais, there is no free lunch.
7 Ce qui est aussi vrai de la cité en général, nonobstant Rousseau.
8 Gilles Lipovetsky, « Les temps hypermodernes ». Éditions Grasset & Fasquelle, 2004.

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