Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

27 avril 2008

De clics et de claques

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 17:04

« Fluctuat nec mergitur. » — Devise de la Ville de Paris

Pour qui ne veut être noyé dans le flux incessant des informations dont il est la cible numérique, la vie est parfois tout aussi dure que s’il s’y laisserait engloutir par facilité ou par fatalité. Prenons pour exemple Biblio-FR, la foisonnante liste de diffusion des bibliothécaires et documentalistes francophones, qui comprend plus de 16.000 abonnés : au lieu d’en recevoir les vagues de messages – plus rares aujourd’hui qu’auparavant mais bien plus volumineuses – dans une boîte à lettres, qui, filtrée ou non, se remplit à en déborder des spams et autres courriers indésirables qui la transforment en dépotoir dont il est difficile d’en extraire ce qui s’en démarque, on pourrait choisir d’en consulter les messages à la demande : son hébergeur, le CRU, a mis à disposition des archives en ligne des échanges remontant à son origine en 1993, et, comble de la modernité, des flux RSS.

Or si l’on souhaite consulter un message dont l’intitulé est signalé par l’entremise du fil RSS (par exemple : « Re: Ras-le-bol (5 messages) »), on n’y parvient qu’après une série de n clics et de quelques claques. Comptons-les : le premier (1), sur l’intitulé du fil, ouvre un message dans lequel il est enjoint de cliquer (2) sur « Je ne suis pas un spammeur » ; on se trouve alors renvoyé sur la page d’accueil des listes du CRU, dans laquelle il faut cliquer (3) sur « Documentation », puis sur « biblio-fr@cru.fr » (4), et enfin sur « Archives » (5).

À ce stade, la liste des messages s’affiche. Elle diffère de celle qu’annonce le flux RSS, les contenus ne sont pas dans le même ordre, puisqu’ils y sont regroupés par discussions ; claque, l’article en question n’est pas visible. Pour y remédier, il suffit – encore faut-il le remarquer – d’un clic (6) sur « chronologique » puis finalement (7) sur l’article.

Par contre, si l’on pensait retrouver l’article après le 5e clic en sélectionnant (6) la case « Recherche » pour y saisir l’objet (« Ras-le-bol », ce qu’on commence d’ailleurs à marmonner tout bas) et l’ensuivre d’un clic (7) approprié, ce n’est pas forcément la meilleure stratégie, car après un moment qui paraît bien long, autre claque : le serveur répond « Internal Server Error »1. On revient patiemment en arrière (8), on tente la recherche avancée (9) où l’on décoche (10) « Contenu du message » et on limite l’étendue de la recherche au mois en cours (11) puis on la lance (12). Claque : « 0 occurrence(s) dans le champ Objet ». On revient en arrière (13), modifie le champ recherche (14) pour y inscrire « ras le bol » et rajouter (15) l’option « tous ces mots » ; puis on relance (16) la recherche : finalement, la liste s’affiche (et l’on comprend pourquoi l’étape 12 n’avait pas abouti : le serveur a rajouté partout des balises HTML qu’il n’ignore pas lors de la recherche). Le 17e clic permettra de lire l’article.

Bilan : au mieux, 7 clics pour accéder à l’article, au pire 17. Il se mérite… Et dire que les fils RSS étaient censés permettre d’y accéder rapidement !


1 À une autre heure de la journée, cette étape a réussi. Un 8e clic a permis de lire l’article.

30 janvier 2008

Ces livres qu’on jette

Classé dans : Livre — Miklos @ 12:25

« Le pilon dans le poulet, c’est bon ; dans l’ancien combattant, c’est émouvant ; dans l’édition, c’est déprimant. » — José Arthur

«En prenant la responsabilité d’enlever des rayons de la bibliothèque des documents au motif qu’ils ne sont plus d’actualité, le responsable adjoint de la bibliothèque de l’Ecole normale supérieure, s’est attiré les foudres des professeurs. « Nous avons enlevé ces livres parce que ce sont des anciens documents datant de 1972 et 1973. Les feuilles ne sont pas commodes à la consultation. Nous voulons des documents d’actualité. Maintenant, nous avons jugé de garder tous ceux qui sont exploitables et ceux dont les feuilles ne peuvent pas être restaurées ont été enlevés », explique-t-il. Autre grief formulé contre le bibliothécaire, c’est le fait de jeter les documents à l’entrée même de l’établissement.» « Ici, ce n’était pas le lieu indiqué pour se débarrasser des documents. Des dispositions auraient dû être prises pour les acheminer ailleurs au lieu de les exposer à la place publique. Quelle mauvaise image.  »

Les Échos, 30/1/2008

13 mai 2007

« Une horreur subalterne : la vaste Bibliothèque contradictoire »

Classé dans : Littérature, Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 1:58

« Bientôt, les écrivains ne se demanderont plus “Quel livre écrirai-je ?” mais “lequel ?” » – Kurd Lasswitz (cité par J. L. Bórges)

Jorge Luis Bórges ne s’est pas attribué l’invention de la bibliothèque universelle. Bien au contraire : il détaille la longue histoire de ce « caprice, ou imagination, ou utopie », dont on doit la préfiguration à Démocrite, et dont le « tardif inventeur est Gustav Theodor Fechner et Kurd Lasswitz est le premier à l’exposer ». Fechner (1801-1881) est considéré comme le père de la psychologie expérimentale contemporaine, où il a introduit des méthodes quantifiables et mathématiques. Lasswitz (1848-1910) était mathématicien et physicien ; non traduit et quasi inconnu en France1, on lui attribue la paternité de la littérature de science fiction allemande. Bórges écrit :

« Lasswitz, encouragé par Fechner, imagine la Bibliothèque Totale. Il publie son invention dans le volume de récits fantastiques Traumkristalle.

Lasswitz presse les hommes de produire mécaniquement cette Bibliothèque inhumaine qui organiserait le hasard et éliminerait l’intelligence (…). Tout sera contenu dans ces volumes aveugles. Tout, l’histoire minutieuse de l’avenir, Les Égyptiens d’Eschyle, le nombre précis de fois que les eaux du Gange ont reflété le vol d’un faucon, l’authentique et secret nom de Rome, l’Encyclopédie qu’aurait édifiée Novalis, mes rêves et mes demi-sommeils de l’aube du 14 août 1934, la démonstration du théorème de Pierre Fermat, les chapitres non écrits d’Edwin Drood, ces mêmes chapitres traduits dans la langue que parlèrent les garamantes, les paradoxes que conçut Berkeley sur le temps et qu’il ne publia pas, les livres de fer de Urizen, les épiphanies anticipées de Stephen Dedalus qui avant un cycle de mille ans ne voudraient rien dire, l’évangile gnostique de Basilide, la chanson que chantaient les sirènes, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, la démonstration de la fausseté de ce catalogue. Tout, mais pour une ligne raisonnable ou une indication exacte, il y aura des millions de cacophonies insensées, de fatras verbaux et d’incohérences. Tout, mais les générations des hommes peuvent passer sans que les rayons vertigineux – les rayons qui oblitèrent le jour et dans lesquels habitent le chaos – leur aient accordé une page tolérable.

L’une des habitudes de l’esprit est d’inventer des imaginations horribles. Il a inventé l’Enfer, il a inventé la prédestination à l’Enfer, il a imaginé les idées platoniciennes, la chimère, la sphynge, les anormaux nombres transfinis (dans lesquels la partie n’est pas moins abondante que le tout), les masques, les miroirs, les opéras, la tératologique Trinité : le Père, le Fils et le Spectre insoluble, articulés en un seul organisme… J’ai tenté, moi, de sauver de l’oubli une horreur subalterne : la vaste Bibliothèque contradictoire, dont les déserts verticaux de livres courent le risque incessant de se changer en d’autres et qui affirment tout, nient tout et confondent tout comme une divinité qui délire.

Jorge Luis Bórges, « La bibliothèque totale », Sur n° 59, août 1939, traduit par Alain Calame

Selon Lasswitz, il n’y aurait pas assez de place dans tout l’Univers pour une telle bibliothèque. Mais l’homme ne s’arrête pas d’écrire : il l’a fait bien avant l’invention de la machine à écrire (et a fortiori de l’ordinateur) : l’écrivain le plus prolifique à ce jour est réputé être l’espagnol Lope de Vega (1562-1635), dont on avait mentionné les « plus de 1800 pièces de théâtre dont il ne nous reste que quelque 400… et (…) nombreuses autres œuvres (poésie, romans, critique, lettres…) ». Il est suivi (selon le Quid) par un auteur anglais de feuilletons, Charles Hamilton (1876-1961), qu’on ne peut soupçonner d’avoir fait usage de générateurs automatiques de textes, de poèmes et d’acrostiches, puisqu’il est décédé en 1961, année où Raymond Queneau publie son Cent mille milliard de poèmes, qui ne sera réalisé en informatique2 que bien plus tard. On constate avec un plaisir teinté de souvenirs évanescents3 que la romancière Enid Blyton (1898-1968), dont les aventures du Club des cinq avaient passionné une partie de notre enfance, s’y trouve en bonne position. Nostalgie, quand tu nous tiens… « Quand je tenais un Club des cinq nouveau, je fermais ma porte, redressais mon traversin, m’installais confortablement, en espérant ne plus bouger avant la fin du livre. Tout le monde savait qu’il ne fallait pas me déranger (…). J’aimais son épaisseur, le contact glacé de sa couverture. Un de mes plaisirs était de sentir la reliure intacte, la bonne odeur de papier entre les pages. » (Serge).

« Concevons qu’on ait dressé un million de singes à frapper au hasard sur les touches d’une machine à écrire et que, sous la surveillance de contre­maîtres illettrés, ces singes dacty­lo­graphes tra­vail­lent avec ardeur dix heures par jour avec un million de machines à écrire de types variés. Les contre­maîtres illettrés rassem­bleraient les feuilles noircies et les relie­raient en volumes. Et au bout d’un an, ces volumes se trouveraient renfermer la copie exacte des livres de toute nature et de toutes langues conservés dans les plus riches biblio­thèques du monde. » – Émile Borel, « Mécanique Statistique et Irréversibilité », J. Phys. 5e série, vol. 3, 1913, pp.189-196. Cité par Infinite Monkeys.L’auteur qui s’y trouve en quatrième position(après l’Indien Baburao4 Arnalkar) est le Brésilien Ryoki Inoué ; médecin de formation, il est l’auteur de 1 075 livres5 et mérite bien son surnom d’« homme-machine à écrire » attribué par le Courrier international (26 avril 2007). Mais selon l’article, il est largement battu par Corín Tellado, auteure de « quelque 5 000 romans à l’eau de rose » (et inconnue du Quid). À force, et grâce aux lois de statistique citées par le grand mathématicien Émile Borel (cf. encadré), il devra bien s’y trouver finalement un chef-d’œuvre ou du moins un paragraphe d’anthologie, indé­pen­damment des dons de l’auteur. Mais il n’est pas donné à tout le monde d’être un Lope de Vega (ni de vivre assez longtemps pour suppléer à ce million de singes), sinon cela se saurait.

Les grands écrivains n’ont pas attendu l’invention de l’ordinateur pour imaginer des machines à générer du texte6. Ainsi, le génial Jonathan Swift décrit en 1726 une machine de ce type se trouvant dans un des ateliers de l’Académie de Laputa, que visite Gulliver :

« Ce métier avait vingt pieds carrés, et sa superficie se composait de petits morceaux de bois à peu près de la grosseur d’un dé, mais dont quelques-uns étaient un peu plus gros. Ils étaient liés ensemble par des fils d’archal très-minces. Sur chaque face des dés étaient collés des papiers, et sur ces papiers on avait écrit tous les mots de la langue dans leurs différents modes, temps ou déclinaisons, mais sans ordre. Le maître m’invita à regarder, parce qu’il allait mettre la machine en mouvement. A son commandement, les élèves prirent chacun une des manivelles de fer, au nombre de quarante, qui étaient fixées le long du métier, et, faisant tourner ces manivelles, ils changèrent totalement la disposition des mots. Le professeur commanda alors à trente-six de ses élèves de lire tout bas les lignes à mesure qu’elles paraissaient sur le métier, et quand il se trouvait trois ou quatre mots de suite qui pouvaient faire partie d’une phrase, il la dictait aux quatre autres jeunes gens qui servaient de secrétaires. Ce travail fut recommencé trois ou quatre fois, et à chaque tour les mots changeaient de place, les petits cubes étant renversés du haut en bas.

Les élèves étaient occupés six heures par jour à cette besogne, et le professeur me montra plusieurs volumes grand in-folio de phrases décousues qu’il avait déjà recueillies et qu’il avait l’intention d’assortir, espérant tirer de ces riches matériaux un corps complet d’études sur toutes les sciences et tous les arts. »

Jonathan Swift , Voyages de Gulliver dans des contrées lointaines, Troisième partie (Voyage à Laputa), chap. 5, pp 270-271. Traduction nouvelle précédée d’une notice par Walter Scott. Illustrations par J.-J. Grandville. Garnier Frères, Paris, m dccc lvi.

Quoi qu’il en soit, Arnalkar écrit ses livres à l’ordinateur (et doit changer de clavier tous les six mois), contribuant ainsi au volume astronomique des contenus numériques produits annuellement, qui ne fait que croître. Y contribuent aussi les grands chantiers de numérisation rétrospective du patrimoine littéraire. L’excellente chaîne de radio publique américaine NPR a réuni avant-hier lors de son émission-phare Talk of the Nation trois acteurs majeurs représentant des approches très diverses concernant cette « utopie », pour reprendre le terme de Bórges.

Michael Hart en est certainement le précurseur (et n’a rien d’un canular, à l’opposé d’un autre précurseur, Hégésippe Simon) : c’est en 1971 qu’il saisit au clavier le tout premier ouvrage (la Déclaration de l’indépendance américaine) de ce qui deviendra le Projet Gutenberg. Celui-ci propose aujourd’hui plus de 20 000 ouvrages, fournis par un travail entièrement bénévole de volontaires aux quatre coins du monde, auxquels se rajoute un nombre bien plus important de contenus contribués par des filiales et des partenaires. Selon Hart, plus le temps passe et plus la part des livres hors copyright baisse, non seulement à cause des volumes croissants de la production, mais des prolongations périodiques des durées de protection pour éviter que des œuvres juteuses ne tombent dans le domaine public (on connaît à ce propos le sort d’une certaine souris). Dans Gutenberg, les textes sont saisis (ou numérisés, puis reconnus) en texte intégral, qui ne préserve pas le format et la mise en page d’origine. Ils passent ensuite plusieurs étapes de relecture. Ceci assure leur haute qualité, mais explique aussi le nombre relativement peu élevé d’ouvrages dans cette collection7. L’utopie selon Hart c’est que chacun puisse posséder, en 2021, une bibliothèque personnelle comprenant un milliard d’ouvrages numériques. Pour cela, il faut continuer à numériser, et à traduire les ouvrages en un grand nombre de langues.

Brewster Kahle établit, en 1996, l’Internet Archive, afin de préserver les contenus changeants et éphémères8 du Web, de tout le Web, ou en tout cas d’une bonne partie. Plus récemment, s’y sont rajoutés des enregistrements sonores et des images animées, ainsi que quelque 200 000 livres (qu’ils numérisent à raison de 12 000 par mois) « hors copyright ou orphelins » (curieuse affirmation, puisqu’on y a trouvé un ouvrage publié par Gallimard en 1960 ; il ne doit pas être le seul). L’objectif est de fournir la possibilité de télécharger tous les contenus qu’ils proposent, contrairement à ce que fait Google qui ne l’autorise pas même pour les ouvrages hors copyright. Selon Kahle, il en coûterait 300 millions de dollars pour numériser un million de livres, chiffre qu’il met en regard des 12 milliards de dollars de l’industrie du livre aux USA. Mais il faut comparer ce qui est comparable : il ne parle pas du coût du maintien de l’infrastructure technologique et de celui de sa migration périodique pour en assurer la compatibilité avec les évolutions technologiques (matériels, logiciels). L’interface servant à consulter les livres est particulièrement bien pensée : la qualité de la numérisation semble uniformément excellente ; les livres s’affichent ouverts à plat, et il suffit de cliquer sur la page de droite ou de gauche pour que celle-ci se tourne. La tranche du livre est représentée, ce qui permet de passer rapidement à une autre partie de l’ouvrage sans avoir à le feuilleter page à page ou à indiquer un numéro de page. Quant à la recherche en texte intégral, elle ouvre le livre à la première occurrence de la réponse, marquée au stabilo, et place des Post-it® annotés aux autres pages. Tout simplement génial. Enfin, tout est prêt pour rajouter un enregistrement sonore du texte lu.

Si Michael Keller est le directeur des bibliothèques de l’université de Stanford, il représentait surtout le « projet Google », avec qui son institution a fait affaire (ce n’est pas un appel aux armes, citoyens) : ils leur fournissent de 1500 à 3000 livres par jour à numériser et à indexer, et reçoivent en retour (en plus de l’ouvrage d’origine…) une copie du fichier informatique. Selon lui, ceci permettra d’assurer une meilleure sauvegarde de ce fonds numérique. Les deux autres participants étaient du même avis, Brewster Kahle allant jusqu’à citer Linus Torvalds (l’inventeur du système Linux) qui aurait dit : « Real Men don’t make backups. They upload it via ftp and let the world mirror it. » (« les mecs qui sont des mecs ne font pas de sauvegardes : ils mettent leurs fichiers sur un serveur ftp, et laissent le reste du monde en faire des copies »). Il en existe de nombreuses variantes, probablement plus apocryphes les unes que les autres, mais y en a-t-il une d’originale ? Et surtout, est-ce si vrai que cela ? Le problème avec cette approche est qu’il n’aborde que le clonage de l’objet, et non pas son évolution nécessaire au fil des évolutions techniques. Sa démultiplication aura d’ailleurs pour effet l’existence d’un nombre incalculable de versions plus incompatibles les unes que les autres, chacun transformant (ou non) la sienne à sa façon. Curieuse « évolution » dans le monde virtuel du texte numérique…

L’approche que l’Internet Archive a adopté pour présenter ses livres numériques participe de leur réincarnation dans ce qui n’est, pour le moment, qu’un (bon) simulacre du physique. On peut imaginer (comme on n’a pas manqué de le faire) que cette tendance pourra se poursuivre jusqu’à la maté­ria­lisation dans un objet physique ressemblant au livre. Mais il existerait une autre approche. Walker Reading Tech­nologies, pépinière américaine qui étudie depuis une dizaine d’années nos capacités de lecture, vient de présenter le résultat de ses recherches ; selon elle, au regard (si l’on peut dire) de la physiologie de l’œil, le livre n’offre pas la meilleure disposition du texte pour une lecture efficace : notre champ de vision et de perception active serait équivalent à ce qu’on voit au travers d’une paille : ainsi, en lisant, notre cerveau doit faire l’effort d’éliminer ce qu’on voit au-dessus et au-dessous des mots que l’on est en train de lire et qui n’a pas de rapport immédiat avec eux (puisque les lignes s’étendent à droite et à gauche hors du champ de vision). Ils proposent donc un produit, Live Ink qui analyse le texte et le redispose à l’écran sous forme de lignes très courtes ; ainsi, ce qui entre dans le champ de vision immédiat a un rapport direct avec ce qu’on lit. La fragmentation est effectuée aussi de façon à rendre plus manifeste la syntaxe du texte – elle ne se fait pas seulement en fonction de la longueur des fragments, mais de la position des parties de la phrase. Les chercheurs indiquent que cette méthode de présentation du texte a des racines très anciennes, en citant Alberto Manguel :

« Afin de venir en aide à ceux qui n’avaient guère de talents de lecture, les moines copistes utilisaient une méthode d’écriture dite per cola et commata, dans laquelle le texte était divisé en lignes d’après le sens – forme primitive de ponctuation, qui permettait à un lecteur peu sur de lui de baisser ou d’élever la voix à la fin d’un segment de pensée. (Cette présentation permettait également à un érudit en quête d’un certain passage de le trouver plus facilement.) C’est saint Jérôme qui, à la fin du ive siècle, ayant découvert cette méthode dans des copies de Démosthène et de Cicéron, la décrivit le premier dans son introduction à sa traduction du Livre d’Ezéchiel, en expliquant que “ce qui est écrit per cola et commata communique au lecteur un sens plus évident”. » – Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, p. 68.

Des études destinées à mesurer l’efficacité de cette approche ont été effectuées dans des écoles américaines – et non pas avec des lecteurs chevronnés – et ont donné des résultats positifs. Il serait intéressant de savoir si elle est utile pour des textes savants et des lecteurs compétents.

Lewis Carroll y avait-il déjà pensé, lorsqu’il écrivit la forme du texte qu’Alice se représente, en écoutant la narration des malheurs qu’en fait la Souris ? Cette dernière la prévient que son histoire « est bien longue et bien triste », en soupirant et en regardant sa queue. Alice, confondant « narration » (tale, en anglais) et « queue » (tail), se demande ce que cette queue, effectivement longue, a de triste. Mais il est vrai que ce texte se lit aisément, quand on y pense… Plus sérieusement, l’excellent Trésor de la langue française infor­matisée (TLFi) l’a fait à sa façon : le lecteur peut faire ressortir automatiquement au stabilo les diverses parties du texte : auteur, code grammatical, construction, date, définition, exemple, indicateur, source, syno­nyme/anto­nyme, syntagme… Ce qui permet de parcourir rapidement les entrées les plus longues et les plus riches, d’en identifier d’un coup d’œil la structure, bref de l’utiliser d’une façon plus efficace encore. Un must. Ne faudrait-il pas envisager le développement d’interfaces de lecture adaptables plutôt que figées selon un parti-pris particulier, offrant bien plus qu’un simple contrôle sur la mise en page (de ceux généralement disponibles actuellement tels que la taille des polices, le codage, la réorganisation des contrôles, etc.) permettant de faire ressortir la structure profonde du texte à l’aide de couleurs (à l’instar du TLFi), de remise en forme des lignes (comme le propose Walker Reading) ou tout autre moyen pour aider à appréhender la forme et le contenu et à se l’approprier ?9

À lire 
• Terry Butler : Monkeying Around with Text


1 Il fait toutefois l’objet de travaux de recherche de Françoise Willman à l’Université de Nancy 2, ainsi que d’un article de Denis Bousch, « Image de soi et image de l’autre dans Sur deux planètes, un roman d’anticipation de Kurd Laßwitz (1897) », in Françoise Dupeyron Laffay (ed.) : Le livre et l’image dans la littérature fantastique et les œuvres de fiction, Presses de l’Université de Provence, 2004.

2 Elle est disponible sur l’internet, en dépit de la décision de justice qui l’interdit : « En tant que de besoin, faisons interdiction aux défendeurs de mettre l’œuvre de Raymond Queneau à la disposition des utilisateurs du réseau Internet ce sous astreinte de 10.000 francs par infraction constatée » (Ordonnance de référé, Tribunal de grande instance de Paris, 5 mai 1997). Nous n’en fournirons donc pas l’adresse.

3 À tel point que j’étais persuadé qu’ils avaient été publiés dans la série Bibliothèque verte. Que nenni, c’était la Bibliothèque rose, où ils entrèrent en 1958, après avoir paru initialement dans la Collection Ségur-Fleuriot (selon François Lebrun).

4 Et non « Baboorao », comme l’écrit le Quid. Mais il ne serait pas à une inexactitude près : il y est indiqué que cet auteur est né en 1907, tandis qu’il est né en 1906 et décédé en 1996 (source : ambassade de l’Inde à Manille). Dans la même page, il est fait mention de « Julien Greene » au Julien Green (qu’ils doivent savoureusement confondre, au moins depuis 2003, avec Graham Greene…). Plus bas, on peut lire : « D’après le professeur E. Gaede, il y aurait eu en France, depuis l’invention de l’imprimerie, de 30 000 à 70 000 écrivains qui ont écrit en tout 500 000 livres. » Il s’agit sans doute d’Édouard Gaède, qui a publié en 1972 L’Écrivain et la société : dossier d’une enquête (publié par le Centre d’études de la civilisation du 20e). Il est curieux que le Quid de 2007 ne mentionne pas de références plus récentes, s’il s’agit bien de celle-ci. Mais c’est ce dernier chiffre qui est curieux : selon les chiffres clés du secteur du livre publiés par le ministère de la culture (la version intégrale est aussi disponible en ligne), 340 269 nouveaux titres ont été édités entre 1985 et 2005 (donc hors réimpressions). En comparant ces deux sources, il en ressortirait que le nombre de nouveaux titres publiés au cours des vingt dernières années s’élève à 68% du nombre de titres écrits durant les quelque 550 années précédentes. S’agit-il vraiment des mêmes catégories, et si oui, comment s’explique cette explosion ? Ah, si Paul Otlet avait fini son travail, on aurait la réponse. Le Quid s’est d’ailleurs commis dans des déformations autrement plus graves, que ce soit à propos du négationnisme de la Shoah ou de celui du génocide des Arméniens.

5 Selon son site (on ne trouve que huit de ses titres au catalogue de la Bibliothèque nationale du Brésil – mais comme il a publié sous une quarantaine de pseudonymes, ce n’est pas si surprenant). Le Quid de 2007 n’en annonce que 1 046, même chiffre que celui de l’édition de 2003. À se demander pourquoi ils en sortent un chaque année…

6 Ni d’ailleurs pour la musique : le célèbre Musikalische Wurfelspiele (jeu de dés musical) en do majeur K 516f de Mozart n’était pas unique en son temps, et consistait à produire un morceau de musique à l’aide d’un assemblage aléatoire d’éléments (chez Mozart : composés de deux mesures).

7 C’est ce qui distingue ce projet des grands projets contemporains, qui numérisent automatiquement en « mode image » les ouvrages, puis effectuent, toujours automatiquement, une reconnaissance du texte, qui ne sera pas présenté au lecteur (vu sa qualité parfois inégale, surtout pour les ouvrages plus anciens, ce n’est pas forcément critiquable), mais qui servira à la recherche dans les contenus. Le lecteur, lui, verra à l’écran l’image (et ne pourra donc effectuer de copier-coller du texte).

8 On estimait, à la fin des années 1990, la durée de vie moyenne d’une page Web à quelques dizaines d’heures – sa disparition pouvant être due à des causes variées : changement d’adresse, suppression de la page, suspension d’un site, faillite de l’hébergeur… D’autre part, les contenus de l’Archive sont eux-mêmes soumis parfois à l’obsolescence : on a pu constater que certains sites Web – disparus depuis longtemps du Web mais préalablement archivés dans ce système – en avaient aussi disparu quelques années plus tard. Ainsi va le monde.

9 Ceci nécessite évidemment de la part du logiciel d’avoir la capacité à identifier cette structure, ce qui peut être accompli de façon automatisée (du moins partiellement, mais mieux qu’avant) plutôt qu’uniquement manuelle.

8 mai 2007

La longue traîne bruissante

Classé dans : Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 21:47

« …la longue traîne bruissante de sa robe de satin… » – André Theuriet (1833-1907) : La maison des deux barbeaux.

« C’était la voix de la duchesse de ***. – Je ne lèverai pas son masque d’astérisques; mais peut-être la recon­naîtrez-vous, quand je vous aurai dit que c’est la blonde la plus pâle de teint et de cheveux, et les yeux les plus noirs sous ses longs sourcils d’ambre, de tout le faubourg Saint-Germain. – Elle était assise, comme un juste à la droite de Dieu, à la droite du comte de Ravila, le dieu de cette fête, qui ne réduisait pas alors ses ennemis à lui servir de marche-pied ; mince et idéale comme une arabesque et comme une fée, dans sa robe de velours vert aux reflets d’argent, dont la longue traîne se tordait autour de sa chaise, et figurait assez bien la queue de serpent par laquelle se terminait la croupe charmante de Mélusine. » – Jules Barbey d’Aurevilly : Les diaboliques.

« Au delà de l’air le plus pur qui eût jamais uni le ciel et la terre, une légère traîne rouge parsemée de veines sombres tremblait à fleur de mer sous la lune montante, comme le frisson d’une caresse à la pulpe d’un sein nocturne demeure après qu’elle a passé… » – Pierre Louÿs (1870-1925) : Aphrodite : mœurs antiques.

Il ne s’agit pas ici de celle d’Elisabeth II, dans laquelle le président américain s’est récemment pris les pieds – ou plutôt la langue – en la remerciant, lors du discours en l’honneur de sa visite, pour « avoir aidé notre peuple à célébrer son bicentenaire en 17- » (il allait dire « 1776 »…). Ce n’était pas son premier impair, d’ailleurs : en 1991, à la réception que son père, alors président, avait organisée pour la Reine (la même), il s’était présenté à elle comme la brebis galeuse de sa famille, lui demandant quelle était la leur. Pas amusée, Sa Majesté lui aurait alors répondu de se mêler de ses plantes potagères de la famille des Liliacées. Cette fois-ci, elle lui a lancé un regard silen­cieu­sement diplo­matique qui en disait long.

La longue traîne en question dénote un phénomène d’offre et de demande présent dans le cas d’un stock quasi infini – ce qui est possible avec le numérique, là où le stockage d’un objet dématérialisé (livre, disque…) prend infiniment moins de place que sur l’étagère d’un magasin ou d’une bibliothèque (on parlera plus loin des coûts de ces deux méthodes de conservation). On sait que l’intérêt du consommateur se concentre principalement sur un petit nombre de « produits » à la popularité limitée dans le temps, hit parade, best sellers, top 10 (ou 20, 50, 100…) qui s’essoufflent rapidement pour sortir de ce créneau fort étroit pour être remplacés par d’autres objets à la popularité tout aussi fugace (phénomène dû à l’obsolescence, intrinsèquement liée à l’innovation, que l’économiste Joseph Schumpeter avait analysé bien avant l’émergence du numérique et nommé « la destruction créatrice », moteur de l’économie capitaliste1). Roger T. Pédauque2 le résume ainsi : « En réalité, jusqu’à présent l’économie des médias et des industries culturelles dans leur ensemble a reposé sur l’exploitation du conformisme, tout simplement parce qu’elle est cohérente avec la structure du marché : si les demandes se concentrent sur quelques items, c’est eux qui pourront permettre la remontée des recettes, soit en assurant la quasi-totalité des ventes (édition), soit en captant l’attention d’un public, qui pourra elle-même être revendue à des annonceurs intéressés (radio-télévision). La curiosité, non seulement ne fait pas recette, mais pire induit des coûts importants de stockage, repérage et manipulation des objets qui n’intéresseront qu’épisodiquement quelques personnes. » (in « L’exploitation marchande du modèle bibliothéconomique »).

Or si ces objets, quand ils sont physiques, disparaissent des étagères puis des réserves des magasins, ils peuvent rester toujours disponibles, soit de façon numérique, soit par l’entremise d’un géant tel qu’Amazon ; il s’avère alors que le chiffre d’affaire qu’ils génèrent n’est pas négligeable, loin de là, en comparaison à celui des meilleures ventes, et souvent le dépasse même : la somme (presque) infinie de l’infiniment petit peut être grande. Ce constat a été analysé par Chris Anderson, qui revendique l’invention de l’expression « longue traine » pour dénoter ce phénomène, dans un article datant de 2004 (traduit en français ultérieurement), et qu’il a développé dans un récent ouvrage qui vient de paraître en français et sur son blog. Une recension – en français – du livre en a été faite par Didier Durand.

Kalevi Kilkki3 vient de publier un article (en anglais) dans lequel il propose une formule mathématique et une méthodologie destinées à modéliser et à analyser ce phénomène de longue traîne. Si, par certains aspects, il est assez technique, il l’illustre de façon très pédagogique et compréhensible à l’aide d’exemples pris dans des domaines variés : ceux auxquels on pense d’abord (livres, films, musique…), mais ce qui est particulièrement intéressant, d’autres tels que la syntaxe (les mots, les chaînes de caractères et les phrases les plus populaires), qu’il utilise pour tenter de comprendre les fameux algorithmes des principaux moteurs de recherche ; les prénoms et les noms de famille, etc.

Si Amazon peut, grâce à son immense fonds (augmenté par les accès qu’il fournit aux vendeurs de livres épuisés) et son bouche-à-oreille (le réseau social des commentaires, réels ou non, à propos des ouvrages présents dans son catalogue), constituer une longue traine rentable de livres « physiques », si les très grandes bibliothèques numériques peuvent (ou pourront) créer l’équivalent numéri­quement, le développement d’imprimantes de moins en moins chères, capables d’imprimer à la demande, à partir d’un fichier numérique et de métadonnées, un livre et sa couverture et de les relier, permettra à ces dernières de créer de nouveaux services à distance pour les lecteurs curieux d’ouvrages rares, épuisés et dont la demande est si basse qu’elle ne justifie pas une réédition commerciale. Mais à terme, si ce type d’imprimante sera abordable pour le particulier – comme le deviennent les « imprimantes 3D »4 – la bibliothèque devra continuer à se réinventer, tâche éternellement renouvelée qui n’est pas sans rappeler celle des Danaïdes. Quant à la rentabilité à long terme, il reste à déterminer le coût de l’entretien dans la durée des contenus numériques de cette longue traîne dont le volume ne fera que croître – l’obsolescence frappant bien évidemment les technologies servant à les maintenir en vie et en état d’exploitation5.


1 Signalé dans Michel Fingerhut : « Outils personnels et outils publics, la fin d’une frontière ? ».

2 Pseudonyme d’un réseau de scientifiques francophones issus des sciences humaines et sociales ainsi que des sciences et techniques de l’information et de la communication.

3 Chercheur principal chez Nokia Siemens en Finlande. Il se spécialise dans la modélisation de phénomènes dans divers domaines, et notamment dans ceux des réseaux de communication, des réseaux sociaux, et de l’économie des fournisseurs de service. Il est lui-même l’auteur d’un ouvrage consacré à l’architecture de services sur l’internet pouvant offrir une « qualité de service » (terme technique indiquant, grosso modo, leur fiabilité) différenciée – ce qui rend plus facile leur réalisation.

4 Il s’agit d’imprimantes capables de produire de petits objets usuels en plastique – couvercle du compartiment des piles d’un portable, poupée, etc. Ils existent depuis une dizaine d’années et servent à réaliser des modèles de pièces avant leur industrialisation ; leur prix est passé d’une centaine de milliers de dollars à 15.000, et on vient d’annoncer la sortie d’une imprimante de ce genre au prix de 4.995$ avant la fin de l’année. Pour ceux qui ont la fibre technique, ils peuvent déjà s’en construire une pour un coût total de 2.000$.

5 D’ailleurs, la rentabilité de cette longue traîne a été remise en question en 2006 dans une critique du très sérieux Wall Street Journal que confirment des spécialistes interrogés pour un article du Register. Ce dernier est signalé par un commentateur d’un entretien avec Chris Anderson que Le Monde vient de publier à l’occasion de la publication de la version française de son livre, et intitulée quelque peu ironiquement « Des consommateurs li-bé-rés ». (Note du 21/5/2007)

5 mai 2007

Le corps du texte

Classé dans : Littérature, Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 0:58

« Le mot corporalité (…), à la différence de corporéité (…), insiste sur le caractère propre de la constitution corporelle de l’homme; la notion de corporalité, à la différence de celle de corps, veut expressément nous faire dépasser la discussion classique de la notion, inséparable de la problématique, du rapport du corps et de l’âme, et mettre en valeur le caractère du corps comme le tout de l’homme et comme informant justement la subjectivité humaine ainsi que ses comportements » (Fries t. 1 1965).

Les mondes virtuels permettent à leurs utilisateurs, connectés entre eux en réseau, de déplacer, dans un paysage représentant un lieu existant ou non et s’affichant de façon tri-dimensionnelle à l’écran, une représentation d’eux-mêmes (un avatar), personnage animé leur ressemblant ou non. L’utilisateur peut communiquer avec d’autres utilisateurs par l’entremise de son avatar (si celui-ci est à une distance raisonnable des autres avatars), il peut lui faire manipuler des avatars d’objets. C’est ainsi que l’on (re)crée des univers réels ou imaginaires. Ce n’est pas récent : les jeux de guerre (fort anciens), les simulateurs de conduite ou de vol, servent à entraîner des personnes à des tâches ou à des rôles difficiles, d’analyser des situations hypothétiques complexes ; les représentations de musées permettent de prendre connaissance des lieux et des œuvres avant de le visiter, avec un degré de réalisme parfois saisissant. L’utilisation informatique grand public de la réalité virtuelle, puis des mondes virtuels, existe depuis le début des années 1990 – le plus ancien étant Active Worlds.Le simulacre est parfois bien plus puissant que la réalité, du fait de la liberté que l’on a de choisir de s’y investir ou non, ce que l’on ne peut faire pour le monde réel dans lequel l’homme est inscrit par le fait de sa nature. Il peut tenter de s’en échapper par l’esprit, mais le corps y restera, qu’il le veuille ou non ; si l’un s’éloigne trop de l’autre et ne le retrouve plus, la fin peut être tragique. C’est ce qu’on l’on a vu dans certains cas de jeux de rôle, et c’est ce qu’on l’on commence à constater dans les « mondes virtuels ». Ainsi, on vient d’apprendre qu’une parti­ci­pante à Second Life1 vient de déposer une plainte pour « viol virtuel » auprès du parquet (réel) de Bruxelles, qui a demandé à la police fédérale d’enquêter. Selon la RTBF, « Du côté de la police fédérale, les responsables de la section informatique confirment que le dossier est bien existant. Mais ils restent très discrets sur un phénomène qui repose la question de l’empathie parfois excessive d’un utilisateur pour son personnage virtuel. »2 On imagine le casse-tête qu’une plainte pour meurtre virtuel déposée par la personne assassinée causerait à ces Dupont-Dupond.

On se transforme ainsi en un être nouveau, atrophié des muscles (sauf ceux des doigts pour le clavier, et surtout du pouce pour le téléphone portable), hybride (câblé et branché en permanence, non seulement à un portable, mais au réseau), et bientôt atrophié du cerveau – nulle nécessité de penser quand on est immobile et coupé du monde réel et quand on « navigue » dans un monde de signes : on n’a plus que des réflexes et des besoins, de plus en plus instinctuels et immédiats – pour enfin se dissoudre, fantasme fusionnel ultime – dans cet hyperespace et son hyperculture que nous décrit le philosophe Pierre Lévy en des tons rhapsodiques. Ce processus de dévitalisation de l’homme se manifeste par son évolution de citoyen en consommateur, d’acteur en spectateur, d’actif en passif, vers la société « d’en haut » dont parle H. G. Wells dans La Machine à explorer le temps : « Les Eloïs, comme les rois carolingiens, en étaient venus à n’être que des futilités simplement jolies », ne vivant que dans l’oisiveté et la peur des autres, ceux d’en-bas, les Morlocks, serviteurs devenus prédateurs. – Miklos, Livre et liberté, 2003.Les techniques asso­ciées au numé­rique (infor­matique, réseaux) faci­litent, voire encou­ragent, cette fragmen­tation-recom­position des compo­santes de l’identité, d’une part, mais aussi du rapport à l’autre : dans la « vraie vie », la commu­ni­cation inter­per­son­nelle, compo­sante de la cons­truction de l’indi­vidu et de la société, n’est pas consti­tuée uni­quement d’un « message » textuel et linéaire : le ton, les silences, le regard, les gestes, les odeurs, les habits… ; les passants ou les spec­tateurs, les bruits ou la musique, le lieu, le paysage, le climat, le moment… tout ceci fait partie de l’échange et contribue à son sens, tandis qu’il est absent des commu­ni­cations élec­tro­niques, malgré les sub­sti­tuts (souriards, webcams et autres simu­lacres). Effi­caces3 et réduites à leur strict essentiel, elles favo­risent le déve­lop­pement de « l’indi­vidu de nulle part, sans mémoire ni ins­cription histo­rique, réduit à sa faculté d’adap­tation, et de plus en plus à son aptitude à la sur-consommation (…), ultra-mobile, hyper-malléable et indéfiniment adaptable »4. Divers objets subissent aussi les effets de ces techniques qui ne se résument pas uniquement à leur dématérialisation : les enregistrement sonores sont passés de l’analogique au numérique, de plus en plus compressé pour en faciliter la transmission au dépens de la qualité d’écoute, au point qu’on parle déjà de la mort de la hi-fi5. Quant aux livres, ils se réduisent, par leur numérisation, à leur contenu. Ceci affecte bibliothèques et librairies, lieux de socialisation par excellence, mais aussi notre rapport au livre en tant que « corps » du texte, rapport qui fait partie de l’appropriation, de l’inscription et de sa remémoration. On ne saurait mieux en parler que le grand écrivain Amos Oz dans le texte qui suit (dont on n’a cité qu’une partie ; il mérite d’être lu dans son intégralité) :

La bibliothèque paternelle obéissait à un ordre logique rigoureux : elle était divisée en sections et sous-sections classées par sujets, matières, langues et ordre alphabétique des auteurs. Généraux et maréchaux en constituaient la clé de voûte : d’extraordinaires volumes qui me donnaient un frisson d’admiration – c’étaient d’épais et précieux ouvrages à l’admirable reliure de cuir dont, du bout des doigts, j’effleurais la surface rêche pour sentir, avec un bonheur indicible, les lettres d’or gravées en relief ; on aurait dit les décorations étincelantes qui bardaient la poitrine d’un colonel, aux actualités de la Fox. Lorsque la lampe du bureau éclairait les fioritures dorées, il en jaillissait un éclair aveuglant, telle une invite à les rejoindre. Pour moi, ces livres étaient autant de princes, comtes, ducs et barons.

La cavalerie légère chargeait sur l’étagère juste au-dessous du plafond : revues à la couverture colorée, classées par matières, dates et pays d’origine. Les hussards étaient vêtus de fines tuniques qui contrastaient avec les lourdes armures de leurs chefs.

Le corps des officiers de brigade et de régiment se massait autour des maréchaux et des généraux : in-quartos compassés dont les larges épaules débordaient de leurs solides jaquettes de toile rêche, poussiéreuses et un peu fanées ; on aurait dit des tenues de camouflage crasseuses et poissées de sueur, ou le calicot de vieux drapeaux, endurci au combat et aux épreuves.

La couverture de certains tomes bâillait, pareille au décolleté de la serveuse de l’Orient Palace. À l’intérieur, on ne voyait qu’une pénombre qui sentait bon le papier : un soupçon de parfum, capiteux et défendu.

Le gros de la troupe s’alignait au-dessous des gradés : des centaines et des centaines de volumes à la reliure cartonnée, grise ou brune, qui sentait la colle. Plus bas, venait la racaille des milices semi-régulières dont les pages étaient maintenues entre deux feuilles de carton, attachées par un élastique fatigué ou un épais ruban adhésif. Certains cahiers, dont la jaquette en papier jauni se désagrégeait, allaient par bandes. Enfin, les plus déshérités, des livres qui n’en étaient pas vraiment, une masse hétéroclite d’opuscules, tirés à part, bulletins et autres prospectus, s’entassaient sur les étagères du bas : les laissés-pour-compte de la bibliothèque qui attendaient que papa les emmène dans un asile de publications inutiles ; entre-temps, ils campaient là, provisoirement, par faveur spéciale, empilés les uns sur les autres, en rangs serrés, jusqu’à ce que, aujourd’hui ou demain, un vent d’est disperse leurs cadavres avec les oiseaux du désert, ou que, d’ici à l’hiver prochain, papa trouve le temps de les trier et chasse impitoyablement de la maison la plupart de ces misérables gueux (brochures, gazettes, magazines, journaux, pamphlets, comme il les appelait), pour faire place à d’autres indigents qui feraient long feu, eux aussi. (Mais papa les prenait en pitié. Il avait beau dire qu’il allait faire le tri, sélectionner et en liquider une partie, j’avais la nette impression qu’aucune page imprimée n’était jamais sortie de notre maison, qui en était pleine à craquer.)

La bibliothèque sentait la poussière en permanence – un relent d’atmosphère étrangère, tourmentée, attirante et excitante tout à la fois. Aujourd’hui encore, je serais capable de deviner, les yeux bandés, la présence de livres dans la pièce où je me trouve. Les effluves d’une ancienne bibliothèque ne me parviennent pas par l’odorat mais par l’épiderme : un espace solennel, méditatif, empli d’une poussière livresque plus ténue qu’aucune autre, mêlée à l’odeur de vieux papier et de colle, ancienne ou plus récente, aux relents d’amandes amères, de sueur aigre, d’adhésif à base d’alcool enivrant, aux senteurs d’algues, d’iode, et du plomb qui, jadis, entrait dans la composition des encres d’imprimerie, du papier putrescent, rongé par l’humidité et la moisissure et du papier bon marché, tombant en poussière, contrastant avec les effluves riches, exotiques, grisants, flattant le palais, qui émanaient du luxueux vélin importé de l’étranger. Le tout baignant dans une sombre atmosphère stagnante, comprimée au fil des ans dans les interstices secrets, entre les rangées de livres et la cloison, derrière elles.

Amos Oz, Une panthère dans la cave

La nécessité de « rematérialiser le Web de la bibliothèque » se faisait déjà sentir il y a plusieurs années ; mais bientôt, il faudra préconiser la rematérialisation de la bibliothèque elle-même : ce n’est pas qu’un entrepôt d’objets matériels, c’est un organisme social6 et c’est cet aspect social primordial qu’il ne faut pas perdre. Comme l’écrivait Umberto Eco en 1981 : « Si la bibliothèque est comme le veut Borgès un modèle de l’Univers essayons de le transformer en un univers à la mesure de l’homme ce qui veut dire aussi, je le rappelle, un univers gai, avec la possibilité d’un café-crème, et pourquoi pas, pour nos deux étudiants, de s’asseoir un après-midi sur un canapé et je ne dis pas de s’abandonner à d’indécentes embrassades, mais de vivre un peu le flirt dans la bibliothèque pendant qu’ils prennent et remettent sur les rayons quelques livres d’intérêt scientifique ; autrement dit une bibliothèque où l’on ait envie d’aller et qui progressivement se transforme en une grande machine pour le temps libre (…). » Cette rematérialisation du texte et de son contexte, des objets et de leurs environnements, participera au sursaut nécessaire contre ce déni du corps (de l’objet, de l’homme) « au profil de la collectivisation des esprits, thème ancien et récurrent ». La recherche exacerbée du sens uniquement dans l’incorporel, déni de l’action au profit du verbe dans sa nudité, ne peut que s’accompagner d’une violence se manifestant dans le virtuel puis dans le réel7, frustration contre l’incapacité structurelle à se désincarner, et perte de la valeur accordée à la vie – celle de l’autre, la sienne : c’est le cas des intégrismes religieux qui occultent le corps. Il faut réancrer le numérique dans le monde des vivants.

À lire aussi :
• Alberto Manguel : La Bibliothèque, la nuit.
• Élie Barnavi : Les religions meurtrières
• Philippe Breton Le culte de l’Internet. Une menace pour le lien social ?


1 Monde virtuel qui a le vent en poupe au point que entreprises (commerciales ou non) et individus (notamment des créateurs) s’y installent. À ce jour, il compte plus de six millions d’inscrits (dont plus de cent mille français), et plusieurs dizaines de milliers de connectés simultanément. Les participants peuvent acheter (réellement) de l’argent virtuel (les Linden dollars) qui leur permet d’effectuer des transactions virtuelles.

2 Un sociologue américain, Nick Yee, a étudié l’« effet ascenseur » dans la vraie vie et dans les environnements virtuels immersifs – la fixation du regard sur l’autre et la distance intercorporelle de personnes se trouvant à proximité les unes des autres (ascenseur, métro…). Une vidéo proposée par la très sérieuse (et excellente) radio publique américaine, NPR, offre un entretien (en anglais) avec lui, illustré de nombreuses représentations d’interactions dans ce monde virtuel. À voir même si on ne comprend pas l’anglais.

3 Et donc particulièrement adaptées à une communication ciblée consistant surtout en échanges d’informations (professionnelles ou personnelles). Elles permettent aussi de maintenir un lien social ou personnel à distance, pour autant que celui-ci préexiste et est entretenu régulièrement ou épisodiquement dans la proximité.

4 Pierre-André Taguieff : Du progrès. Biographie d’une utopie moderne, cité par Michel Fingerhut : « Bibliothèque numérique : la quadrature du cercle ? ».

5 Pas de panique : en même temps, on apprend que le débit des communications de téléphones mobiles pourrait passer dans les années à venir de 3,6 à 100 Mégabit/seconde : ceci permettrait de transmettre des enregistrements sonores numériques stéréo de haute qualité, des films avec une bonne définition ; bref, de transformer le téléphone mobile en téléphone/ordinateur/télévision/chaîne hifi…. mobile, convergence que l’on signalait depuis longtemps mais qui devient une réalité. Il n’est pas fortuit que cet objet s’enrichit de fonctionnalités informatiques qui le rapprochent de façon croissante des PC. Plus généralement, cela conforte la capacité croissante des communications hertziennes à se substituer aux communications filaires.

6 Cf. Michel Fingerhut : « Bibliothèque numérique : la quadrature du cercle ? ».

7 De la violence des échanges dans les forums en ligne au happy slapping bien réel dans la « vraie » vie.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos