Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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5 septembre 2010

La bibliothèque du château de Fontainebleau

Autres photos du château et de son parc ici.

Les lettres, Sire, ont été établies en cette maison royale par les rois vos prédécesseurs, et l’honneur d’être logées avec les Souverains est un droit qui leur appartient par concession royale et par la possession de plusieurs siècles.

Charles V surnommé le Sage, qui s’arma si peu et triompha de tant d’ennemis, reconnaissant que la prudence à laquelle il devait les heureux succès, n’était pas moins un ouvrage des lettres que de la nature, les honora continuellement de son estime et de ses faveurs, et par ses bienfaits égala ceux qu’il en avait reçu. Il fut le premier qui leur donna rang à la Cour, et le premier qui dressa la somptueuse Bibliothèque de Fontainebleau. Pour la rendre digne de lui, il envoya des hommes de lettres par toute la France et dans les pays étrangers, pour rechercher les meilleurs livres ; et voulant qu’elle fût utile à toutes sortes de personnes, il l’enrichit de quantité de traductions qui furent faites par son ordre.

François I eut tant d’inclination pour les lettres, qu’il en fut appelé le Père. Il fonda douze chaires royales pour y enseigner toutes sortes de langues et de sciences. Il fut libéral et presque prodigue envers les savants, et pour leur usage il ordonna en 1527 l’augmentation et l’embellissement de sa Bibliothèque de Fontainebleau, et la fit placer au-dessus de la galerie qui porte encore aujourd’hui son nom. L’histoire nous apprend que pour la rendre parfaite, il envoya des plus savants hommes de son temps dans la Grèce et dans l’Asie, acheter les livres grecs qui n’étaient point encore imprimés, et qu’il leur procura, par l’entremise de ses ambassadeurs, la liberté de tirer des copies de ceux dont on refusa de vendre les originaux. Aussi l’amas de tant de livres et de tant de manuscrits, tous magnifiquement reliés, fut regardé comme l’ouvrage non pas d’un seul roi, mais de plusieurs rois et de plusieurs siècles. Il attira les plus savants hommes du Royaume et des États voisins, et même quelques princes étrangers, qui demeurèrent tous d’accord que cette Bibliothèque était la plus superbe pièce de Fontainebleau. Cependant Guillaume Budé, maître des requêtes, et ensuite Pierre Châtelain évêque d’Orléans, qui furent successivement gardes de cette Bibliothèque, n’étaient pas moins à admirer que cette Bibliothèque même, puisqu’ils n’ignoraient rien de ce que l’on y pouvait apprendre, tant ce prince fut soigneux de ne faire que de justes choix, et de ne conférer les honneurs que selon le mérite.

Henry II ordonna en l’an 1556 qu’on mettrait en chacune de ses Bibliothèques un exemplaire de tous les livres qui s’imprimeraient, et qu’aucun privilège ne serait accordé qu’à cette condition. Et comme il affectionnait celle de Fontainebleau plus que toutes les autres, il voulut, comme porte son ordonnance, que l’exemplaire que l’on y mettrait, fût imprimé sur du vélin, et relié convenablement pour lui être présenté. Il y ajouta encore les manuscrits de celle de Médicis que la reine Catherine sa femme lui avait apportés de Florence. Et pour succéder a la charge de garde qu’avait eu l’évêque d’Orléans, il nomma Pierre de Mondoré conseiller au Grand Conseil qui était un des plus savants hommes de son siècle.

Charles IX augmenta aussi cette Bibliothèque de plusieurs manuscrits, qu’il tira de celle du Président Ranconnet ; et le sieur de Mondoré étant mort, il mit en sa place Jacques Amiot évêque d’Auxerre Grand aumônier de France, si fameux par ses ouvrages et par l’honneur d’avoir été précepteur de ce prince et de ses trois frères.

Henry III étant continuellement traversé d’un côté par les Huguenots, et de l’autre par les Ligueurs, ne songea pas tant à augmenter cette Bibliothèque qu’à s’en servir. Il y enrichit son esprit déjà riche de son propre fonds, et s’acquit particulièrement cette éloquence souveraine, qui dans les assemblées des rebelles ne trouvait point de révoltés.

Henry le Grand surmonta ses ennemis étrangers et domestiques, et affermit l’État lorsqu’il était sur le penchant de sa ruine. Mais pendant les premières années de son règne, la tempête des guerres civiles ne laissant pas d’être redoutable aux lieux où sa présence n’arrêtait point son effort, il ne pût empêcher qu’elle ne se fît sentir à cette magnifique Bibliothèque. De sorte que par ces mouvements, cette maison royale fut privée d’un trésor si précieux, et perdit enfin ce qui l’avait rendue si pompeuse et si superbe. II est à croire que ce Monarque après lui avoir donné tant d’autres ornements, avait dessein de lui rendre celui-ci, et qu’il en était sollicité par l’amour qu’il avait pour les lettres, à l’étude desquelles il s’était heureusement appliqué ; de quoi, entre autres preuves, il nous reste une version de sa façon des Commentaires de César, que l’on voit dans les cabinets de quelques curieux.

Le feu roi Louis XIII de glorieuse mémoire avait aussi sans doute le même dessein, lorsqu’il honora le sieur de Sainte-Marthe mon père de la charge de garde de sa Bibliothèque de Fontainebleau ; car autrement ce sage et généreux monarque n’eût eu en lui qu’un officier inutile, et ne l’eût gratifié que d’un vain titre.

Mais comme c’est à Votre Majesté à mettre en leur perfection les grands desseins que ces illustres monarques n’ont fait que se proposer; je ne doute point qu’Elle n’exécute celui-ci, et que le rétablissement de cette Bibliothèque ne lui paraisse assez utile pour l’ordonner, s’il lui plaît d’en délibérer sur les raisons que je prends la liberté de lui représenter ici.

(…)

D’ailleurs on tirerait un avantage très considérable du rétablissement de cette Bibliothèque pour l’instruction de Monseigneur le Dauphin pendant son séjour à Fontainebleau. Comme cette instruction est de la dernière importance et pour lui-même et pour l’État, et qu’elle demande une infinité de connaissances, pour orner et pour enrichir avec plus de succès la seconde tête du monde, il serait presque impossible que l’on s’acquittât d’un emploi si difficile sans le secours d’une ample Bibliothèque, puisque les sciences sont liées les unes aux autres, et que souvent une même matière est répandue en plusieurs volumes, et traitée différemment par différents auteurs. À cet entretien muet on pourrait faire succéder l’entretien des doctes, qu’une Bibliothèque attirerait en cette maison royale, et s’exerçant avec eux donner plus d’action à son esprit pour agir avec plus d’effet. J’ajouterai qu’à la vue de tant de livres et de gens qui s’y attacheraient, ce prince en un âge plus avancé serait encore invité à la lecture, qu’il serait à souhaiter qu’il eut moyen à toute heure de s’y divertir et d’apprendre ; et qu’enfin il en sera de même de Messeigneurs les enfants de France qui pourront naître à l’avenir.

Que si de vos personnes sacrées on descend aux intérêts de l’État, on verra encore que ce rétablissement ne leur serait pas de moindre importance : les lumières qu’enferment les livres passant d’une Bibliothèque dans vos Conseils leur seraient toujours utiles, et quelquefois nécessaires, au moins pour se conduire dans les rencontres où le passé doit servir de règle au présent, où l’histoire est l’oracle que l’on consulte, et où les lois que la mémoire ne fournit pas, doivent décider les difficultés qui surviennent.

Il est vrai qu’alors on peut recouvrer ailleurs les auteurs dont on a besoin ; mais la recherche en est longue et pénible, elle apporte toujours du retardement aux affaires , et elle montre qu’il manque quelque chose à la Cour du plus puissant des Rois.

Aussi sans parler de plusieurs particuliers, la plupart des Princes de l’Europe reconnaissant de quel usage sont les Bibliothèques en ont dans leurs maisons de plaisance, et entre autres les Rois d’Espagne ont fait mettre dans l’Escurial la plus belle qui sait en tous leurs États. Ils considèrent les livres avec juste raison comme une compagnie qui n’est pas incompatible avec la solitude, qui peut être à leur choix ou gaie ou sérieuse, qui modère les passions de l’âme, qui même sait quelquefois guérir les maladies incurables à la médecine ; ils les regardent comme un ornement où la pompe de leur palais est la plus éclatante, où l’esprit a plus de part que les yeux, et trouve toujours les charmes de la nouveauté.

Abel de Saint-Marthe, Discours au Roy sur le rétablissement de la Bibliothèque royale de Fontainebleau. MDCLXVIII.

L’orthographe et la ponctuation ont été modernisées.

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22 août 2010

Le poids d’un livre

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 8:25


Mathias Stomer (1600?-1652?) : Jeune homme lisant à la chandelle.

Chaque livre possède deux poids différents : d’une part, un poids physique et, d’autre part, un poids subjectif qui se rapporte au contenu du livre, voire à son importance. Combien de fois nous retrouvons-nous, en quittant un lieu, devant ces décisions difficiles : quels livres aimerions-nous ou pourrions-nous emporter ? — Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque.

Il entre dans la grande librairie, les mains dans les poches. Son regard embrasse les nombreuses étagères où se pressent les uns contre les autres, comme la foule dans le métro aux heures de pointe, des livres de toutes tailles. Sur les tables qui dessinent un labyrinthe qu’il parcourt tranquillement, ils sont disposés à leur aise, étalés comme des vacanciers sur une plage exhibant leurs belles couleurs.

L’un d’eux attire son attention, et pourtant – ou parce que ? – c’est le plus discret de tous : sur sa couverture jaune pâle, le nom de l’auteur est écrit en petites capitales ; plus bas, les quatre mots du titre sont disposés sur deux lignes comme un haïku, la première en romaine, la seconde en italique ; puis vient la rose des vents de l’éditeur entourée de sa noble devise, et enfin son nom et l’année. Il n’a rien d’aguicheur, il est posé là, patiemment, on ne sait depuis quand, comme hors du temps.

L’homme tend calmement la main gauche vers lui ; le livre n’a pas de geste de recul, au contraire, on dirait qu’il pressent que sa longue attente, qui n’a pourtant rien de pesant, va se terminer. Les doigts effleurent le carton fin et à peine ondulé de sa couverture sur laquelle on distingue des lignes horizontales presque imperceptibles. Ils se glissent sous la tranche et soulèvent délicatement le livre.

Son poids. La juste mesure : il se laissera lire sans se terminer trop rapidement ni en lasser le lecteur qui l’abandonnerait avant la fin, comme un plat trop copieux.

L’homme le retourne et parcourt du regard la liste des autres ouvrages de l’auteur chez le même éditeur qui en habille la quatrième de couverture. S’il osait – mais il n’est pas ici chez lui, dans l’intimité de sa bibliothèque –, il humerait alors le livre tel un tastevin un verre de vin de Loire, en espérant que les odeurs criardes de ses voisins ne l’aient pas imprégné.

Sa main droite sort finalement de sa poche. Le pouce sur la tranche, il l’entr’ouvre avec attention ; le livre est relié, mais il ne veut en casser le dos. D’ailleurs, c’est ainsi qu’il traite tous les livres qu’il a lus ; une fois refermés, ils reprennent leur aspect d’origine et, quand il y reviendra bien plus tard, ils seront comme neufs, peut-être à peine un peu fanés comme des amis qu’on avait perdus de vue sans pourtant les oublier, et ce sera une nouvelle découverte.

Le velin presque blanc a une texture agréable : il ne glisse pas sous les doigts comme une peau distendue et froide. Les lettres y semblent à leur aise, leur disposition est aérée, dans une même ligne comme d’une ligne à l’autre. Les paragraphes sont indiqués par un simple retrait, ou, quand ils sont plus conséquents, séparés de leurs voisins par un espace au centre duquel se trouve un astérisque.

Les pages ne sont pas massicotées, l’homme ne goûte qu’un peu du texte ici et là, il ne peut céder à la tentation de lire le livre là, tout de suite, ou dans la rue en sortant de la librairie : il ne s’effeuille pas ainsi. Quand il l’entamera vraiment chez lui, le coupe-papier à la main, il devra s’arrêter régulièrement pour se frayer un chemin plus avant. C’est en le dégustant ainsi qu’il en saisira mieux encore le poids, celui de son contenu.

*

Ce n’est pas un livre qu’il trouverait en ligne. Numérisé, il n’aurait ni poids, ni odeur, ni texture ; il n’aurait pas d’épaisseur, ne se laisserait feuilleter des doigts ; petit ou grand il s’afficherait de la même façon à l’écran. Il ne pourrait le mettre dans sa poche, le lire dans son lit ou en marchant dans la rue, le disposer ouvert sur la table auprès d’autres livres ouverts pour en comparer un passage. Quant à son bon vieux et ventripotent dictionnaire encyclopédique Larousse, qu’il aime lire enfoncé dans un fauteuil, l’un des volumes confortablement installé dans son giron, les yeux errant d’une définition à l’autre au hasard de sa curiosité, tout réduit à l’écran il en deviendrait illisible.

Le livre une fois rangé dans sa bibliothèque, il peut l’y retrouver rien qu’en déam­bulant les mains dans les poches balayant les étagères du regard ; numérisé, ce sont ses doigts qui feraient le travail, ils n’effleureraient que quelques dizaines de touches, toutes les mêmes…

Et à la première panne, toute sa bibliothèque disparaîtrait d’un coup comme le carrosse de l’histoire à minuit, nulle lampe ni bougie pour lui permettre de lire dans l’obscurité.

*

C’est tout son corps qui lit.

30 mars 2010

La bibliothèque du futur numérique

Classé dans : Littérature, Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 0:00


De gauche à droite : Jean-Yves Mollier, Antoine Gallimard, Jack Ralite,
Jean-Noël Jeanneney, Philippe Colombet.

En 2440, la bibliothèque telle que nous la connaissons aura vécu. Fallait-il attendre Google Books pour le constater ? Que nenni : c’est en 1771 que Sébastien Mercier (1740-1814) publie son utopie L’An deux mille quatre cent quarante, rêve s’il en fut jamais (et une nouvelle édition en 1785), dans laquelle il visite – entre autres – la bibliothèque du Roi et est stupéfait de la voir réduite à une armoire avec quelques livres. L’explication qu’il en reçoit est la suivante : « Convaincus par les observations les plus exactes (…) nous avons découvert qu’une bibliothèque nombreuse était le rendez-vous des plus grandes extravagances et des plus folles chimères. De votre temps, à la honte de la raison, on écrivait, puis on pensait. (…) Rien n’égare plus l’entendement que des livres mal faits ; car les premières notions une fois adoptées sans assez d’attention, les secondes deviennent des conclusions précipitées, et les hommes marchent ainsi de préjugé en préjugé et d’erreur en erreur. » Voici ce que ces sages humains qui après nous vivront ont donc fait :

D’un consentement unanime, nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugé ou frivoles ou inutiles ou dangereux ; nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur et en grosseur à une tour énorme : c’était assurément une nouvelle tour de Babel. Les journaux couronnaient ce bizarre édifice, et il était flanqué de toutes parts de mandements d’évêques, de remontrances de parlements, de réquisitoires et d’oraisons funèbres. Il était composé de cinq ou six cents mille commentateurs, de huit cents mille volumes de jurisprudence, de cinquante mille dictionnaires, de cent mille poèmes, de seize cents mille voyages et d’un milliard de romans. Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifice expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût. Les flammes ont dévoré par torrent les sottises des hommes, tant anciens que modernes. L’embrasement fut long. Quelques auteurs se font vus brûler tout vivants, mais leurs cris ne nous ont point arrêtés ; cependant nous avons trouvé au milieu des cendres quelques feuilles des œuvres de P***, de De la H***, de l’abbé A***, qui, vu leur extrême froideur, n’avaient jamais pu être consumées.

Ainsi nous avons renouvelé par un zèle éclairé ce qu’avait exécuté jadis le zèle aveugle des barbares. Cependant comme nous ne sommes ni injustes ni semblables aux Sarrasins qui chauffaient leurs bains avec des chef-d’œuvres, nous avons fait un choix : de bons esprits ont tiré la substance de mille volumes in-folio, qu’ils ont fait passer toute entière dans un petit in–douze ; à-peu-près comme ces habiles chimistes, qui expriment la vertu des plantes, la concentrent dans une fiole, et jettent le marc grossier (a).

Nous avons fait des abrégés de ce qu’il y avait de plus important ; on a réimprimé le meilleur : le tout a été corrigé d’après les vrais principes de la morale. Nos compilateurs sont des gens estimables et chers à la nation ; ils avaient du goût, et comme ils étaient en état de créer, ils ont su choisir l’excellent, et rejeter ce qui ne l’était pas. Nous avons remarqué (car il faut être juste) qu’il n’appartenait qu’à des siècles philosophiques de composer très peu d’ouvrages ; mais que dans le vôtre, où les connaissances réelles et solides n’étaient pas suffisamment établies, on ne pouvait trop entasser les matériaux. Les manœuvres doivent travailler avant les architectes.

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(a) Tout est révolution sur ce globe : l’esprit des hommes varie à l’infini le caractère national, change les livres et les rend méconnaissables. Est-il un seul auteur, s’il fait penser, qui puisse se flatter raisonnablement de n’être point sifflé chez la génération suivante ? Ne nous moquons-nous pas de nos devanciers ? Savons-nous les progrès que feront nos enfants ? Avons-nous une idée des secrets qui tout à coup peuvent sortir du sein de la nature ? Connaissons-nous à fond la tête humaine ? Où est l’ouvrage fondé sur la connaissance réelle du cœur humain, sur la nature des choses, sur la droite raison ? Notre physique ne nous présente-t-elle pas un océan dont à peine nous côtoyons les bords ? Quel est donc ce risible orgueil qui s’imagine follement avoir posé les limites d’un art !

C’est justement du livre et de Google qu’ont débattu – ou plutôt discouru sans réel échange – aujourd’hui les quatre participants de la table ronde Le Livre et Google… Et maintenant ? au Salon du livre de Paris : Jean-Noël Jeanneney (ancien président de la Bibliothèque nationale de France), Philippe Colombet (directeur du programme Google Livres France), Jean-Yves Mollier (auteur et professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Versailles) et l’éditeur Antoine Gallimard. Un cinquième invité, et pas des moindres, avait fait défaut : Emmanuel Hoog (président de l’Ina). L’animateur en était le sénateur Jack Ralite qui a donné le ton, en parlant de « l’efficacité insolente de Google ». Voulant démontrer que rien n’est inéluctable, il cite Pierre Boulez : « L’histoire n’est pas ce qu’on subit mais qu’on agit ».1 Ralite serait sans doute surpris de savoir que Boulez préconisait, à l’instar de René Char, de « mettre le feu à sa bibliothèque tous les jours »…

Dans son discours, Jeanneney a repris ses prises de position d’alors (2005) comme de maintenant et n’a pas manqué de souligner leur écho : son livre Quand Google défie l’Europe en est à sa troisième édition et est traduit en une douzaine de langues. En bref : il y a violation de copyright d’une part et péril de monopole d’autre part ; le « vrac » (on numérise n’importe quoi) et la non-hiérarchisation (des réponses aux interrogations, où Jeanneney a d’ailleurs confondu page ranking du moteur de recherche des pages Web et critères de pertinence des réponses aux interrogations de Google Books) sont pernicieux, et il déplore que la hiérarchisation mise en place en 2005 dans Gallica ait été supprimée ; la conservation à long terme du patrimoine culturel (numérique, en l’occurrence) et son accessibilité universelle ne peuvent être confiées à des entreprises privées dont la durée de vie est en général bien moins longue que celle des États et de leurs organismes publics ; et enfin : il n’est pas opposé à un accord avec Google, s’il se fait d’égal à égal et sans se soumettre à des conditions léonines qui aboutiraient à la privatisation monopolistique de ces contenus numériques. Il est donc favorable aux recommandations de la commission Tessier (sur la numérisation du patrimoine écrit), qui préconise entre autres un partenariat public-privé basé sur l’échange de fichiers, et, fin stratège, n’exclut pas l’accès (micro-)payant à des contenus sous droit. Il estime qu’un accord qui serait obtenu avec Google sur des bases équitables et ouvertes bénéficierait aussi à Europeana.

L’argument pour la numérisation sélective et contre ce «vrac » est curieux à plusieurs égards : il provient de l’ex président de l’organisme chargé, via le dépôt légal, de conserver toutes les traces de l’édition nationale sans distinction de valeur ; il ignore le fait que les numérisations qui se sont effectuées dans Google Books sont celles d’ouvrages provenant d’autres grandes et respectables bibliothèques – considère-t-il donc que leurs collections sont « un vrac », en d’autres termes qu’il ne faille pas numériser tous les contenus d’une bibliothèque, de façon exhaustive, pour en faciliter l’accès ? Si c’était le cas, pourquoi diable garder dans une bibliothèque des ouvrages auquel l’accès serait limité ? Quant à la hiérarchisation par sujet des contenus de Gallica, elle est bien disponible.

Colombet a déclaré de son côté que l’action de Google dans ce domaine couvrait trois domaines : les livres du domaine public, pour lesquels Google fournit l’accès à l’intégralité de leurs fichiers numérisés en modes image et textes, téléchargement y compris, dans le but de générer la circulation la plus grande de ces œuvres ; les livres épuisés mais encore sous droits, qui sont numérisés aux fins d’indexation, mais dont Google ne présente au mieux qu’un bref extrait ; et enfin, les livres contemporains et leur inscription dans la chaîne du livre : Google vise à trouver des accords avec des éditeurs afin de permettre une « indexation profonde » de ces ouvrages, et répondre aux requêtes des internautes par des références contextualisées (l’ouvrage, Wikipedia, etc.) sans pour autant fournir – pour le moment – l’accès au contenu, mais en indiquant que l’internaute devra le lire dans une bibliothèque ou l’acheter dans une librairie.

Tout usager régulier de Google Books aura constaté que nombre d’ouvrages du domaine public qui y sont référencés n’y sont pas accessibles. C’est le cas par exemple de l’ouvrage de Poullain de la Barre, De l’égalité des deux sexes (…) où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés, dont nous avons parlé ailleurs : publié en 1673, aucune de ses versions n’est lisible dans Google Books, tandis qu’elles le sont dans Gallica. Quant aux ouvrages dont le contenu est accessible, partiellement ou intégralement, aucun autre moteur de recherche ne peut les indexer, et les bibliothèques partenaires se voient enjointes par Google d’interdire l’indexation des exemplaires numériques que Google leur retourne ; ces faits contredisent l’argument que Google vise à leur donner « la plus grande circulation » – si ce n’est que par leurs propres outils, soutenant ainsi la thèse de monopole lancé par leurs détracteurs. En ce qui concerne la numérisation des ouvrages épuisés, leur numérisation aurait nécessité que Google en obtienne le droit de reproduction, ce qui n’a d’évidence pas été fait. Et enfin, pour les ouvrages contemporains, comme le relatera J-Y Mollier à propos d’un de ses ouvrages récents, ils s’y retrouvent parfois en accès libre du fait de leur présence dans le fonds d’une université américaine participant au programme Google Books en dépit du droit des auteurs (on sait les procès en cours, auquel fera allusion Antoine Gallimard). Google fournit parfois, pour ces livres, une liste de librairies en lignes permettant de les acheter, mais – contrairement à Libfly d’Archimed, par exemple – par d’adresses de bibliothèques où l’on pourrait les lire sans les acheter. Y a-t-il une raison commerciale à ce choix (en d’autres termes, les librairies payeraient-elles pour être ainsi référencées) ?

Enfin, on remarquera – comme on l’a fait lors de cette « table ronde » – qu’au moins sur un aspect important Google Books est plus pauvre, dans ses modes de recherche, que quasiment n’importe quelle bibliothèque réelle : on ne peut y effectuer des recherche par sujet : il y a bien une case permettant de le faire, mais la liste des sujets semble très réduite, monolingue (ce qu’Europeana vise à dépasser), et ne pas correspondre aux ouvrages auxquels ces termes sont accolés (ainsi, le sujet « musique », en français, ne renvoie à aucun des ouvrages de Boulez en français – mais à d’autres auteurs – tandis que le terme « music » les retourne bien).

Jean-Yves Mollier, dans une intervention vive et passionnée – bouleversé qu’il paraît par l’attitude scandaleuse de Google –, a tout d’abord relaté la mise en ligne indue dans Google Books d’un livre qu’il avait publié en 2008. Puis, en historien, il a rappelé que le projet initial de la Très Grande Bibliothèque, décidé par François Mitterrand (projet dans lequel il avait été partie prenante avec Pascal Ory) avait préconisé la numérisation d’un million de livres : si cela avait été fait, dit-il, il n’y aurait pas eu de Google Books ; or suite à « la carence, la lâcheté, la démission des pouvoirs publics », selon ses termes, cela n’a pu se faire. Il mentionne longuement Robert Darnton (directeur de la bibliothèque de Harvard), qui, dans une récente conférence consacrée à la numérisation du patrimoine des bibliothèques et moteurs de recherche, avait tout d’abord cité Mercier (voir ci-dessus) mais surtout proposé de racheter à Google tous les fonds qu’ils ont numérisés, afin de les déposer dans une bibliothèque numérique nationale. Millier préconise de confier la totalité à l’Unesco, et d’en faire une vraie bibliothèque publique universelle, celle de l’organisme étant pratiquement inexistante. Quant à la démarche de Google qui, dans les faits, s’atèle à numériser le patrimoine national profitant du défaut de l’État devant l’immensité de la tâche, il la compare à celle des Mormons qui avaient entrepris de microfilmer gratuitement tous les registres paroissiaux (pour leurs propres fins, celles de convertir rétrospectivement les morts à leur religion…). Il est clair pour Mollier que la transformation de Google de moteur en libraire, puis, dès mai prochain, de libraire en éditeur, était un processus inéluctable et inquiétant.

Dans une brève réponse, Colombet a affirmé qu’il était hors de question que son employeur devienne éditeur. Comme exemple d’un dépôt public de livres numérisés, il a mentionné le Hathi Trust2, dont l’accès aux contenus intégraux libres de droits est parfois, curieusement, plus restreint que celui que propose Google Books.

Alain Gallimard a exprimé son accord à la position de Mollier, et rajouté qu’il fallait être clair sur le fait que Google était une entreprise commerciale dont la façon de faire était choquante, et a laissé entendre que les poursuites à son encontre allaient continuer.

Pour finir, Jack Ralite s’est lancé dans un long développement, tandis que les autres participants, à l’exception de Philippe Colombet, calme, patient et tenace, s’étaient tous éclipsés pour d’impérieuses raisons.

À l’instar de Sébastien Mercier, on s’était déjà demandé, dix ans plus tôt quasiment jour pour jour, si la bibliothèque du futur, de ce futur numérique dans lequel nous entrons à marche forcée, se réduirait à une seule étagère, voire à un seul livre blanc, en papier électronique… Aujourd’hui, on peut se demander si, à l’avenir, le Salon du livre, pourtant très fréquenté aujourd’hui par une foule particulièrement intéressée par les livres « physiques » qu’elle feuilletait puis achetait, se transformera en un Salon du livre numérique, pour se ternir dans Second Life, sans aucune réelle présence, ni celle des autres lecteurs, ni celle du livre-objet, ni celle des éventuels médiateurs entre les uns et les autres que sont les éditeurs et les bibliothécaires. Brave new world…

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1 Plus exactement : L’histoire est ce qu’on y fait. Je suis très ancré dans ce principe. Quand on se dit entraîné par la fatalité de l’histoire, c’est qu’on n’est plus à même d’agir ; or, en un sens, l’histoire est une chose qu’on agit et non pas qu’on subit. (Pierre Boulez : Entretiens avec Célestin Deliège, 1975).

2 Il s’agit d’une bibliothèque numérique résultant de la collaboration d’une bonne vingtaine d’universités américaines et ouverte à tout organisme au monde qui souhaiterait devenir partenaire. Elle comprend à ce jour plus de cinq millions d’ouvrages. On y trouve des ouvrages numérisés par Google, mais on ne peut que les consulter en ligne gracieusement ; il est impossible de les télécharger, mais, pour certains, d’en acheter (via Amazon) un exemplaire papier imprimé à la demande… Cette bibliothèque numérique fournit pour chaque ouvrage un lien vers le service Worldcat, qui permet d’en localiser des exemplaires dans des bibliothèques participant au réseau OCLC.

13 janvier 2010

Les matches Google-Chine et Google-France (Europe)

Classé dans : Actualité, Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 2:06

La presse s’est fait écho avant-hier des excuses que Google a présentés à l’association des écrivains chinois pour avoir numérisé des ouvrages de ses membres sans autorisation préalable. Dans son message, l’entreprise reconnaît que, « du fait des différences d’interprétation des systèmes chinois et américain de copyright, son comportement a déplu aux écrivains chinois » et regrette de le ne pas avoir assez communiqué avec eux.

On croit rêver. Ce n’est pas l’attitude que Google a adoptée face à La Martinière et aux autres éditeurs français dans un cas très similaire… Mais on peut en imaginer les raisons.

24 heures plus tard. Google annonce que des cyber-attaques massives en provenance de la Chine visent principalement à identifier les comptes de courrier électronique Gmail d’activistes chinois des droits de l’homme, et secondairement ceux de vingt grandes sociétés dans les domaines de la finance, des technologies, des médias et de l’industrie chimique.

Du coup, Google décide de ne plus filtrer les résultats que son moteur de recherche fournit aux internautes chinois, mesure mise en place pour satisfaire les autorités de l’empire du Milieu, quitte à devoir quitter le pays. C’est Baidu qui sera content : c’est le premier moteur de recherche en Chine (61,6% du marché en juin 2009), et c’est peut-être face à ce constat que Google réfléchirait à jeter l’éponge.

Ces démêlés ne sont pas sans rappeler ceux de Yahoo en 2007, selon la presse : filtrage de contenus jugés comme subversifs (concernant les mouvement indépendantistes taiwanais et tibétains), fourniture d’informations à la police chinoise concernant un journaliste qui utilisait un compte de courriel Yahoo pour communiquer avec l’étranger, avec pour conséquence son arrestation… Une différence, tout de même, avec Google : Yahoo Chine n’est pas une filiale de Yahoo (mais avait été vendue à une compagnie chinoise, Alibaba).

Ces récents développements inciteront-ils Google à assouplir ses exigences concernant l’exclusivité qu’il s’arroge sur les contenus numérisés dans le cadre de son projet Google Books ? C’est ce que souhaite Frédéric Mitterrand, en tout cas. Si un accord était trouvé, il permettrait à Google, sortant de Chine, d’entrer en force en Europe, d’abord par la France puis par Europeana.

Quoi qu’il en soit, on espère que les négociations ne concerneront pas uniquement l’accès ouvert aux fichiers en mode image résultant de la numérisation, mais aussi de la reconnaissance de leur texte (« océrisation »).

14 janvier. Selon le New York Times, la Chine vient de réagir indirectement à l’annonce de Google : lors d’une conférence de presse ordinaire, une porte-parole ministère des affaires étrangères a dit que la Chine accueillait volontiers des sociétés Internet étrangères, mais que celles-ci devaient opérer « selon la loi ». Google ayant supprimé ses filtres, il est possible que les autorités chinoises bloquent l’accès au moteur à partir de son territoire. Ainsi, Google n’aura pas quitté la Chine de son propre chef, mais en aura été expulsé. Bien que ce ne soit pas le Japon, c’est une façon de ne pas perdre la face.

Le même jour, VeriSign indique avoir identifié les ordinateurs ayant effectué les cyber-attaques à l’encontre de Google : selon eux, l’origine en est, sans l’ombre d’un doute, le gouvernement chinois. L’identification de ces serveurs laisse aussi supputer qu’une attaque massive à l’encontre d’un grand nombre de sociétés américains, effectuée juillet dernier, provenait de la même source.

2 janvier 2010

Quand la pensée électronique est confuse, ou, ce n’est pas demain la veille qu’on cessera d’avoir besoin de bibliothécaires humains

Classé dans : Littérature, Livre, Publicité, Sciences, techniques — Miklos @ 0:04

« PENSÉE. — Je pense à vous. — Pensez à moi. Jolies fleurs que la couleur veloutée de leurs pétales supérieures et le jaune citron des trois autres rendent fort distinguées. » — Pierre Zaccone, Nouveau langage des fleurs, avec la nomenclature des sentiments dont chaque fleur est le symbole, et leur emploi pour l’expression des pensées. Paris, 1853.

Encore sous l’influence de l’humour fin-de-siècle, je cherche dans Google Books des ouvrages d’Alphonse Allais. Voici la liste qui s’offre à mon regard étonné :

Des pensées ? Je connais une partie de l’œuvre d’Allais, et je n’avais jamais entendu parler de celle-ci. La vignette me paraît un peu suspecte, je clique donc dessus, et voici ce qui s’affiche :

Dans le bandeau bleu, il est bien précisé Les pensées By Alphonse Allais. Pas de doute. Mais la couverture indique un autre auteur, un certain Blaise Pascal. La confusion n’aurait pas manqué d’amuser le premier. Et pour couronner le tout, à gauche, une publicité pour les Raëliens, « Jésus déteste la croix »

On est curieux de voir comment Google Books indexe cet ouvrage multiple. On n’a pas fini d’être surpris :

C’est, selon cette bibliothèque qu’on qualifie dorénavant d’universelle, un ouvrage de fiction juvénile, d’informatique (concernant l’internet et la publication électronique) et sur la publication en général…

Et les deux cerises sur le gâteau sont les deux autres éditions de cet ouvrage que Google Books nous propose (sous l’entête « Other editions », ci-dessus) : La Bibliothèque universelle des dames, volume 2 (comme quoi, ceux qui prétendent que les pensées des dames ne sont pas à l’égal de celles des hommes se trompent), et un autre ouvrage de Pensées (volume 1). Lequel ? Le voici :

Il n’y manque plus qu’un ouvrage de botanique : la pensée, nous dit Zaccone, est une fleur « fort distinguée ». Surtout si elle est l’œuvre d’un Pascal ou d’un Descartes.

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