Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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31 mai 2009

In memoriam canis

Classé dans : Société — Miklos @ 20:45

« Pour son chien, tout homme est Napoléon. C’est ce qui explique la grande popularité des chiens. » — Aldous Huxley

Le souvenir d’un être aimé est un processus mental : comment l’entretenir, le retenir, le fixer, le figer, le préserver des transformations, des évolutions et des outrages du temps ? En l’extériorisant, en le matérialisant dans l’action ou l’événement, dans l’œuvre ou dans l’objet : c’est la fonction de l’anniversaire et de la commémoration, de l’attribution de son nom à un bâtiment ou à une rue, de l’érection du monument ou du tombeau, fussent-ils littéraires ou matériels (et plus récemment de la photographie ou de l’enregistrement). C’est celle du Tombeau de Mademoiselle de Lespinasse (par d’Alembert), de ceux de Charles Beaudelaire (Mallarmé), de Couperin (Ravel), de Jean de la Fontaine (Francis Jammes)…

Quand a-t-on commencé à enterrer des animaux chéris, puis à leur élever des tombeaux ? Proba­blement dès que l’homme a domestiqué l’animal, mais en reste-t-il des traces, faute de témoignages ? Dans son Histoire du chien (1846), Elzéar Blaze brosse avec une pointe d’humour british la longue histoire des honneurs rendus post mortem à cet ami de l’homme dès l’antiquité : « Alexandre fit bâtir la ville de Périte en l’honneur de son chien Péritas, mort dans l’Inde ; il bâtit aussi Bucéphalie pour perpétuer la mémoire de son cheval Bucéphale. » Et cela n’arrête pas. Blaze poursuit :

Lord Egerton, mort à Paris, faisait enterrer ses chiens, et cependant il était ecclésiastique. Catherine, la grande Catherine, au milieu des soins que nécessitait son vaste empire, ne dédaignait pas de rendre les honneurs funèbres à ses chiens. Souvent, elle avait essayé de faire des vers français, mais elle n’y réussissait pas aussi bien qu’à gouverner la Russie. Le seul monument qu’elle a laissé de son talent pour la poésie, est une épitaphe pour une de ses chiennes qui mordit son médecin. Le prince de Ligne la cite dans ses lettres.

Cy-git la duchesse Anderson
Qui mordit monsieur Rogerson.

Quand en est-on venu à établir des cimetières, privés ou publics, pour animaux ? Un document datant de 1357 nous fait savoir le sort d’un Pierre Tornemire : après de longues persécutions, il était mort dans la prison inquisitoriale de Carcassonne et enterré alors, comme hérétique, « dans le cimetière des chiens et des juifs. »1

Ce genre de cimetière ne devait probablement pas servir – en ce qui concerne les chiens, du moins – de lieu de souvenir, mais plutôt d’un endroit destiné à permettre de se débarrasser des cadavres d’animaux domestiques afin d’éviter de les jeter dans la rue ou dans la nature. Une fonction hygiénique, en quelque sorte. C’est celle que décrit Maupassant dans sa nouvelle Pierrot. Pierrot est un « roquet immonde » que Mme Lefèvre trouve fort beau mais qui se décide à s’en séparer, à lui faire piquer du mas, pour cause d’impôt qu’elle ne peut payer :

« Piquer du mas », c’est « manger de la marne ». On fait piquer du mas à tous les chiens dont on veut se débarrasser.

Au milieu d’une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C’est l’entrée de la marnière. Un grand puits tout droit s’enfonce jusqu’à vingt mètres sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.

On descend une fois par an dans cette carrière, à l’époque où l’on marne les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux chiens condamnés, et souvent, quand on passe auprès de l’orifice, des hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels lamentables montent jusqu’à vous.

Les chiens des chasseurs et des bergers s’enfuient avec épouvante des abords de ce trou gémissant, et, quand on se penche au-dessus, il sort de là une abominable odeur de pourriture.

Des drames affreux s’y accomplissent dans l’ombre.

Est-ce aussi la fonction du lieu dit le Cimetière-aux-Chiens situé dans la commune d’Andin (Deux-Sèvres), et mentionné dans plusieurs ouvrages traitant d’archéologie et de géologie2 dans les années 1830 ?

Quoi qu’il en soit, ce n’est certes pas l’endroit rêvé pour le repos éternel de l’animal aimé. Ceux de leurs propriétaires qui étaient fortunés pouvaient leur donner une sépulture, voire leur ériger un monument. Et quand ils en avaient possédé plusieurs, simultanément ou en succession ? C’est là que le cimetière digne de ce nom apparaît. Jerome K. Jerome mentionne, dans Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) :

Feu la duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait des chiens et en possédait un très grand nombre. Elle avait fait construire un cimetière spécial où on les enterrait après leur mort. On y compte une cinquantaine de pierres tombales, portant chacune une épitaphe en mémoire de l’animal disparu.

Après tout, les chiens méritent pareil hommage tout autant que la plupart des chrétiens.

Ce n’est pas une fiction : la dite duchesse a bien existé, et Elzéar Blaze dit à son propos : « La duchesse d’York, qui possède une très curieuse collection de chiens, a fait construire à Oatlands un cimetière spécialement destiné à ces bons animaux ; chacun d’eux y reçoit la sépulture à part et chaque tombe porte une épitaphe. »

Et quand on n’a pas les moyens de la duchesse ? On tente de faire appel, comme dans d’autres domaines (santé, éducation…), aux services publics :

Voici un petit article qui fut inséré dans tous les journaux en 1840 :

« Une jeune et jolie dame se présenta il y a quelques jours à la porte du cimetière du Père- Lachaise, suivie d’un domestique qui portait sous son bras une boîte façonnée en forme de cercueil. Le concierge ayant demandé ce qu’il y avait dans cette boîte, la dame lui répondit, les larmes aux yeux, qu’elle contenait la dépouille mortelle d’un être qui, pendant sa vie, avait eu toutes ses affections, de son bien-aimé Pyrame, griffon anglais, mort de la veille, et dont elle désirait déposer la dépouille mortelle dans le caveau destiné à la sépulture de sa famille.

» La dame de G… eut beau vanter les vertus du défunt et les précieuses qualités qui justifiaient à son avis la sépulture en terre sainte qu’elle voulait lui octroyer, le concierge n’entendait pas raison. Comme la maîtresse inconsolable du pauvre griffon insistait, il fallut avoir recours à l’intervention du conservateur du cimetière et d’un sergent de ville pour la déterminer à emporter avec elle la dépouille mortelle de son toutou. »

Cette femme doit avoir un excellent cœur. Je voudrais la connaître, et si je savais son adresse, j’irais lui faire une visite.

On reconnaîtra ici l’humour d’Elzéar Blaze (pour en savoir plus à son propos, lire ceci). En tout cas, c’est au 19e s. que les cimetières – privés, puis publics (le cimetière aux chiens d’Asnières fut créé en 1899) – font leur apparition en Occident. Ailleurs, ce n’est probablement pas très différent. Le botaniste Georges Forster, qui a accompagné le périple du Capitaine Cook dans le Pacifique (1772-1775), le constate à Vlietea (ou Ulieta, plus connue sous le nom de Raiatea, dans les Îles de la société, en Polynésie française) :

M. Forster, dans ses excursions de botanique, trouva l’hospitalité dans toutes les cabanes, & vit un cimetière de chiens, coutume singuliere qui nous était inconnue & qui pourrait bien n’être que la fantaisie d’un particulier.

M. Bérenger, Collection de tous les voyages faits autour du monde par les différentes nations de l’Europe, tome VIII. À Lausanne et à Genève, 1789.

Ce que relate en plus de détails le capitaine d’un des deux navires de l’expédition, Tobias Furneaux :

M. Forster, dans ses excursions de botanique , trouva l’hospitalité dans toutes les cabanes , et il vit un cimetière de chiens , que les Naturels appelloient Marai no te oore, mais je crois que ce n’est pas parmi eux une coutume générale, puisque peu de chiens y meurent de mort naturelle : communément ils les tuent, et ils les mangent, ou ils les offrent à leurs dieux ; c’étoit probablement un Marai ou Autel, où on avoit mis une offrande de cette espèce, où peut être quelque Insulaire avoit, par fantaisie, enterré son chien favori de cette manière. Quoi qu’il en soit, je ne puis croire que ce soit un usage universel ; et, quant à moi, je n’avois jamais rien vu jusqu’alors ni entendu dire de pareil.

Jacques Cook, Voyage dans l’hémi­sphère aus­tral et au­tour du monde. . . en 1772, 1773, 1774 et 1775 ; dans le­quel on a inséré la re­la­tion du Capi­taine Furneaux, et celle de Messieurs Forster. A Lausanne, 1796.

Nous laisserons Mark Twain conclure : « C’est par piston qu’on entre au paradis. Si c’était au mérite, mon chien y entrerait et moi je resterai dehors. »


1  Victor Le Clerc, « Discours sur l’état des lettres en France au quatorzième siècle », in Histoire littéraire de la France au quatorzième siècle. Paris, 1865. Il est probable que le terme « chien » se réfère ici littéralement à l’animal et pas aux hérétiques ; il ne nous semble pas que c’était l’usage du mot à cette époque. L’assimilation des Juifs aux chiens – les uns et les autres soumis à la même taxe – existait encore ouvertement il y a un siècle dans certaines parties de l’Afrique du nord.
2 Congrès scientifique de France. Seconde session tenue à Poitiers, en septembre 1834. Poitiers, 1835. • Études de gîtes minéraux, publiées par les soins de l’administration des mines. Paris, 1836. • Procès-verbaux des séances générales tenues par la Société française pour la conservation des Monuments historiques, les 20, 21, 22, 23 et 24 juin 1840, dans la ville de Niort (Deux-Sèvres).Mémoires de la société de statistique du département des Deux-Sèvres, tome VII. 1843. • J.-A. Cavoleau, Statistique ou description générale du département de la Vendée. Fontenay-le-comte, 1844.

24 mai 2009

Devinette socio-musicale

Classé dans : Musique, Progrès, Société — Miklos @ 18:33

De qui est le texte suivant (extrait d’un article) ?

« D’abord – pourquoi parler de la musique française ? La musique, à elle seule, forme un pays qui a sa langue propre – ou du moins qui l’avait. Alle­mande, française, italienne, russe, elle était toujours la musique, avec, seulement, certaines particularités pour chacun de ces cantons européens.

« Elle s’est développée suivant un or­dre régulier depuis le seizième siècle jus­qu’à Claude Debussy. Puis, brusquement, une coupure s’est produite. Nous traver­sons une période de crise, due à ce que les questions techniques ont prédominé dans l’esprit des producteurs et des cri­tiques. Les problèmes de la grammaire et de la syntaxe ont pris à leurs yeux une importance capitale et le public, sti­mulé par eux, a cru nécessaire de se pas­sionner pour ces arcanes, sans y rien comprendre.

« Autrefois, les tendances étaient dif­férentes mais la langue restait la même. Notre époque, au contraire, est celle du babélisme musical ; on a créé des lan­gues particulières alors que seul, l’es­prit devrait prédominer ; ceux-ci veulent une langue traditionnelle ; ceux-là une langue affranchie de toutes les règles du passé et la principale contestation est là. Il s’est ainsi formé dans l’Etat musical de véritables petits groupements politiques qui agissent à la manière des groupes po­litiques ordinaires et cela n’est pas’ pour plaire aux vrais musiciens. (…)

« Aujourd’hui, chacun veut conserver sa person­nalité et s’imposer à la généra­lité ; chacun veut être un « as » ; autre­fois, ni Schumann, ni Wagner, ni Bee­thoven ne cherchaient à être des « as » ; ils cherchaient à écrire de la belle musi­que et rien de plus.

« Puis, nous vivons dans une cité qui est devenue un confluent ; tout s’y dé­verse: éléments étrangers, influences parties de tous les coins du monde, sensi­bilités ethniques, tout se confond, tout se mêle ; nous sommes au paroxysme de l’hétérogénéité ; aucune unité n’appa­raît ; aucun mouvement ne se dessine dans ce tourbillon informe. L’arrivisme contemporain, la trépidation de la vie mo­derne agissent sur les fibres des artistes. A ce propos, il est curieux de constater que plus la vie est devenue confortable, plus l’art est devenu primitif, implacable, féroce ; plus le monde s’est civilisé, plus l’art est retourné vers la barbarie.

« Ce qui caractérise notre époque – et là encore, je ne parle pas seulement de la musique – c’est le déséquilibre qui existe entre les moyens d’expres­sion et l’expression cherchée ; les premiers sont énormes, la seconde est nulle ; la monta­gne accouche chaque fois d’une souris. Ce manque d’appropriation des moyens au but s’observe dans presque toute la production nouvelle ; c’est la perte de ce sens si classique et si français de l’équi­libre, de la mesure. Cet art-là se perd ; souhaitons que le secret ne s’en oublie pas tout à fait et à jamais.

« Désireux de se faire connaître à tout prix et vite, les artistes ne savent plus que dire ni que faire ; l’étrange et l’ab­surde leur paraissent les meilleurs moyens d’attirer sur eux l’attention de la foule ; de nos jours – pour reproduire le mot de Degas – « l’admiration prend la forme de la panique. »

22 mai 2009

A brief history of the glove

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 23:45


Glove store, Fiumicino airport (Rome)

«The old proverb goes, that for a glove to be well made, three nations must have a hand in it: Spain must dress the leather, France cut the shape, and England sew the seams. At the present time, France has the monopoly, at least in reputation; for not even the best Spanish kid would be preferred to the rat-skins of Paris, nor can the stoutest English sewing compete for favour—we will not speak of excellence— with those slender, easily loosened stitches of French needles, so sure to give way at the ball of the thumb, and in the three-cornered joinings of the fingers. Though, indeed, the French glove sewers use a machine invented by an Englishman, which should secure the wearer against all such mishaps as flying ends and ripped seams; only it does not. But for all their shortcomings, French gloves are unapproachable, even in these days of general commerce and awakened wits, when everybody imitates everybody, and there is no special art left to any one; and neither Cordova nor Dent can give us such well-cut, well-fitting, well-looking, and desirable “hand shoes,” as those delicately tinted marvels to be found on the Boulevards of the Circe of modern cities. . . .

Gloves are very different now to what they used to be, say in Queen Elizabeth’s time, when they were perfumed—then called Frangipanni gloves, from the Italian marquis of the same name, who first invented that delicate art, as well as the special perfume employed; but later the scent was called here the Earl of Oxford’s perfume, from its English chaperon and introducer. . . .

Those  » sweete gloves » were dangerous sometimes. At a time when poisons were so subtle that they could be conveyed in any medium whatsoever—food or clothing indiscriminately— and when gifts of gloves, perfumed delicately, were common among friends—and enemies— sweet-scented hand shoes were as fit instruments of death as anything else; and, unless history belies her, Catherine de Mediéis knew the value of them on more than one occasion. . . .

Gloves were greatly favoured as special presents on New Year’s-day and other solemn occasions of gift-making. By degrees the fashion died out, having first passed through the phases of a glove full of money; then of “glove money” without the glove; until glove- money was a tax long after the meaning of the name had died out, and people had forgotten why it was given or expected. It. was not thought indecorous to present New Year’s-day gloves even to judges, though they might not be worn; at least not in court, where it was de rigueur that a judge appeared bare handed. Was there suspicion of the itching palm beneath salved over with a silver plaister? . . .

Long before our time gloves were worn, and held to be symbolic too. Xenophon speaks of the Persians as effeminate for clothing their head, their feet, and their hands with thick gloves against the cold. Homer speaks of Laertes in his garden, with gardener’s gloves to keep him from the thorns; and another poet, Varro the Roman, says that olives gathered by the naked hand are better than those plucked with gloves. The Chinese think differently about their tea. Athenseus, in his Deipnosophists, sneaks of a glutton who went to table with his gloves on, that he might eat his meat hotter than the rest, and so get a greater share; and Musonius, a philosopher, who lived at the close of the first Christian century, among other invectives against the corruption of the age—that poor age which is always so much more corrupt than its predecessors!—says: “It is shameful that persons in perfect health should clothe their hands and feet with soft hairy coverings.” All of which collection of erudite lore may be found iu Disraeli’s Curiosities of Literature—itself the greatest curiosity. . . .

The Jews knew the value of these hand coverings. That expression in the Psalms, “Over Edom will I cast out my shoe,” is said, in the version known to scholars as the Chaldee Paraphrase, to mean: “Over Edom will I cast out my glove”—I will take possession, I will assert my right, and challenge its denial: throwing the glove being an Eastern manner of taking possession. Also in Ruth, when it says, “Now this was the manner in former time in Israel concerning redeeming and concerning changing, for to confirm in all things; a man plucked off his shoe, and gave it to his neighbour: and this was a testimony in Israel”—it was his glove that he plucked off: his glove which Boaz withdrew when he bought the land of Naomi’s kinsman, and which he gave up as the symbol of taking possession. So, Saul, after his victory over the Amalekites, set up a hand as the token of his victory; and many Phœnician monuments have an arm and a hand held up as a sign of supremacy and power. The custom of blessing gloves at the coronation of the kings of France is a remnant of this old Eastern habit — a glove, indeed, meaning to them investiture. . . .

But gloves are also used as symbols of quarrel as well as of possession, and to throw down the gauntlet has always meant to challenge, to assume the right to defend, both in chivalrous times, and before and after. . . .

The perfection of a modern glove is its smoothness and elasticity, its unexceptionable fit, the delicacy and uniformity of its lint, and a sewing that shall be at once fine and strong: while anything like embroidery or adventitious ornament, or mixture of colours, or incongruous materials, does not count as the best taste in these modern days of luxury and utility combined. But in olden times gloves were often exceedingly costly. That story of Cœur de Lion being discovered on his fateful journey by the jewelled gloves which hung at his page’s girdle, shows how magnificently they were sometimes adorned; while even Holy Mother Church did not disdain the use of these mundane vanities for her reverend hands, the gloves of all the prelates of England being bedecked with precious stones as parts of ordinary prelatical pomp and useful glory. . . .

But the history of gloves and glove-making,» is, like all things whatever in human life and society— a very interesting matter when looked into and thoroughly traced from source to outfall; a thoroughness to which this mere surface sketch has no pretension.

“Gloves”, in All the year round, A Weekly Journal conducted by Charles Dickens, n° 218 (Saturday, June 27, 1863). London.

26 avril 2009

« L’individualisme de masse, narcissisme pathétique de cette fin de siècle » (Dominique Lecourt)

Classé dans : Photographie, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 11:44

«L’individualisme de masse nourrit par réaction les formes les plus aliénantes du communautarisme qui, sur divers autres modes, anéantissent les capacités de l’être humain comme être individuel. (…) L’individualisme de masse qui verrouille les individus sur un « eux-mêmes » de confection est en lui-même violence. Il est grand temps que nous en finissions avec le narcissisme pathétique qui s’est imposé dans le monde occidental depuis quelques décennies pour s’accommoder de la tyrannie du marché. Il faudra bien un jour rouvrir la voie d’une pensée politique inventive qui se donnera pour tâche de prendre la solidarité pour base afin de maîtriser toujours davantage par un effort commun les nécessités naturelles, ainsi que les impératifs de la vie sociale, lesquels ne se résument pas à la bonne gestion. La communication universelle électronique de Londres à Tokyo, de Paris à Honolulu, et le cosmopolitisme d’aéroport des cadres branchés ne constituent nullement une telle ouverture : l’illusion de la toute-puissance et de l’omniscience n’a jamais rompu aucun isolement, il porte plutôt à la folie. » Et il y a une certaine manière transcontinentale de rester chez soi et entre soi qui est un déni de la passion pour l’humanité que désignait le beau nom de cosmopolitisme.

Dominique Lecourt, « Après le sursaut, le réveil », Marianne, 20 mai 2002.

8 mars 2009

« Faut-il cesser de boire pour un verre cassé ? »

Classé dans : Architecture, Langue, Musique, Photographie — Miklos @ 14:04


Antonio Canova : tombe de l’archiduchesse Maria Christina (détail). Église des Augustins, Vienne.

C’est cette remarque pleine de bon sens qu’un jeune soldat lance à une belle veuve éplorée qu’il trouve en train de se laisser mourir de chagrin et de faim sur la tombe de son mari et dont il tombe amoureux au premier regard. La suivante de la dame n’était pas arrivée à convaincre sa maîtresse que son défunt n’aurait pas agi ainsi, lui, et qu’il lui fallait mieux en prendre un second, parce qu’« être veuve est un métier qui doit toujours ennuyer ». Il faudra la belle mine du gaillard, sa bonne humeur et sa condition sociale – « Je suis gen gen gen, Je suis ti ti ti, Je suis gen, Je suis ti, Je suis gentil­homme », lui chante-t-il – et, avouons-le, ses victuailles, pour convaincre la belle éplorée et affamée qui « sent à la fois dans son âme naître l’amour et l’appétit ». Le mort exprime sa jalousie et sa colère mais sans succès ; son corps finira sur la potence voisine d’où a disparu celui du larron que le soldat était chargé de surveiller mais que les pleurs de la veuve avaient détourné de sa tâche.

Ne dirait-on pas le livret d’une opérette d’Offenbach ? Que nenni, il s’agit d’une cantate, La Matrone d’Éphèse, de Nicolas Racot de Grandval, né près de 150 ans plus tôt (et dont la sœur, actrice de théâtre, était surnommée la belle Hortense, clin d’œil malicieux de l’histoire à Hortense Schneider créatrice du rôle de La Belle Hélène…). Comprenant cinq personnages – la veuve, sa suivante, le soldat, le mort et le récitant (Cupidon et sa flèche parachèveront en passant l’ouvrage du soldat) – elle a été interprétée avec une verve inégalée par le contre-ténor Dominique Visse qui s’était quintuplié pour l’occasion (selon ses propres termes), et l’ensemble Café Zimmermann. On ne pouvait qu’être enchanté par le jeu très expressif, autant au niveau de la voix, claire et acide comme un citron savoureux, qui alternait hauts et bas registres, que du visage qui reflétait toute la gamme des émotions des protagonistes tels les masques grecs de la tragédie ou le regretté Marcel Marceau, et du reste du corps qui occupait la scène et l’espace et dessinait à nos yeux ravis les acteurs de cette saynète.

Ce concert du Théâtre de la Ville était consacré aux cantates et concertos comiques français, genre qui révèle bien d’agréables surprises. On avait déjà entendu Visse récemment en concert avec l’ensemble vocal Clément Jannequin qu’il avait fondé en 1978 dans un délicieux programme de chansons profanes de la Renaissance, toujours au Théâtre de la Ville (salle des Abbesses). Ici, il était le seul chanteur sur scène – à l’exception d’un soutien vocal lors de l’œuvre qui clôturera le concert, La Sonate de Pierre de la Garde, encore plus surprenante par sa « modernité ». C’est une œuvre dans l’œuvre et une parodie du genre : le soliste est un compositeur-chef d’orchestre qui dirige l’ensemble en train de répéter sa sonate, entremêlant le récit et les directives qu’il lance, tour à tour encourageant et courroucé, aux musiciens qu’il trouve peu expressifs et parfois même désaccordés, tout en étant très content de lui : « (aux musiciens, insistant) La la, (la sonate, langoureux) j’ai perdu ce que j’aime, (à la cantonade, satisfait) Ma foi, cette plainte est touchante, Quoique j’en sois l’auteur, Moi-même, elle m’enchante ». L’œuvre se termine dans une explosion – « L’Univers a perdu son repos, La foudre éclate » – immé­dia­tement suivi d’un « Que pensés-vous Messieurs, de ma Sonate ? ». Les messieurs – en l’occurrence l’ensemble Café Zimmermann qui comprenait aussi trois dames – avait été à la hauteur autant musicalement que dramatiquement. Quant au public, il était aux anges. On attend avec impatience la sortie du disque correspondant.

Le programme comprenait le texte des cantates – ce qui en facilitait la compréhension – avec des relents de l’orthographe de l’époque. De son côté, la prononciation de Dominique Visse visait à l’authenticité (on le suppose), s et x finaux non muets (furieux prononcé furieusse), oi prononcé oué, etc., ce qui rajoutait un charme désuet à l’événement. À ce propos, on ne résistera pas au plaisir de citer un texte de l’époque, qui montre bien que les questions de prononciation et d’orthographe divisaient les gens alors comme aujourd’hui : l’adhésion trop stricte aux usages du passé (qu’il qualifie de « respect superstitieux ») et aux règles (« l’extrême exactitude est le sublime des sots »), la résistance à l’innovation et l’attrait qu’il exerce, le rejet de réformes trop brutales (à ce propos, il cite le dictionnaire de l’Académie : « L’ancienne nous échappe tous les jours ; &, comme il ne faut point se presser de la rejetter, on ne doit pas non plus faire de grands efforts pour la retenir »), la question des langues régionales, la méconnaissance de l’anglais par les Français, l’impos­si­bilité de savoir comment se prononçait le latin (on pense à un passage délicieux à ce propos dans Goodbye, Mr Chips), les querelles de clocher entre institutions qui en arrivaient jusqu’à l’anathème, aux tribunaux et au Parlement, le tout agrémenté de quelques piques discrètement amenées (« L’abbé de Saint-Pierre a été plus hardi : ne voyant que fautes & abus dans l’ancienne orthographe, comme il en voyoit dans le gouvernement. »).… On y trouvera même une remarque sur la prononciation ou non des s finaux au théâtre. Alors, qu’aurait-il écrit à propos des partis pris de Dominique Visse ?

L’orthographe et la prononciation

«L’orthographe a causé parmi les gens de lettres, un véritable schisme. Quelques-uns ont cru devoir changer l’ancienne, par la même raison qu’on a réformé nos vieilles modes. Les Italiens avoient donné à toute l’Europe, l’exemple de ces changemens. Le Trissin, ce génie créateur qui ouvrit à sa nation la carrière de tant de genres de littérature, est aussi le premier qui ait porté la lumière jusques sur des choses qui ne sont pas du ressort de l’imagination. Il entreprit d’introduire de nouvelles lettres dans l’alphabet Italien & d’en ôter celles qu’il croyoit inutiles & même embarrassantes ; mais il ne sut pas aussi heureux dans cette innovation que dans plusieurs autres & particulièrement dans celle des vers libres, versi sciolti.

Dès 1531, quelques écrivains François tentèrent également de réformer notre orthographe d’après l’idée du Trissin ; mais ils ne réussirent pas mieux que lui. Le projet de ces hommes systêmatiques etoit de rendre notre langue plus belle, plus facile à lire & surtout à apprendre. Ils trouvoient absurde que l’orthographe ne répondît pas à la prononciation ; que l’une fût continuellement en contradiction avec l’autre. Le plan qu’ils imaginoient pour remédier à ce qu’ils appelloient un abus, étoit bon sans doute ; il avoit de grands avantages ; mais l’exécution n’en étoit pas facile. Pour être rempli d’une manière satisfaisante, il ne falloir rien moins qu’un homme qui eût toujours vécu dans les meilleures compagnies qui possedât parfaitement sa langue qui la parlât sans laisser entrevoir le moindre defaut d’organe de pays, d’ignorance & de mauvaise éducation ! Quelqu’un qui prononceroit bien seroit seul en état d’orthographier de même. Mais quels furent les premiers en France & les plus zélés partisans du neographisme ? un Manceau nommé Jacques Pelletier & un Gascon appellé Louis Maigret. En voulant tous deux ramener l’orthographe à la prononciation usitée, ils ne la ramenèrent qu’à la prononciation de leur pays; & ce qu’il y eut de plaisant, c’est qu’ils se la reprochèrent, & que chacun crut avoir de son côté la véritable & seule manière de bien prononcer.

Les honnêtes gens, qui ne prenoient aucun intérêt à cette contestation, rirent beaucoup des prétentions de l’un & de l’autre. Mais ceux qui tenoient, avec chaleur, pour l’ancienne manière d’orthographier, allèrent plus loin. Ils crurent avoir gain de cause & qu’il ne seroit plus question déformais d’aucune innovation à ce sujet.

Cependant le fameux Ramus, ou Pierre de la Ramée, du sein de la poussière de l’école, voulut entrer en lice. Il inventa & tâcha d’accréditer une nouvelle orthographe. Il enchérit sur tout ce qu’on avoit imaginé pour la réformer. La sienne étoit si singulière que personne ne put lire ses ouvrages & qu’il avoit de la peine à se lire lui- même. Cet inconvénient l’obligea de mettre, à côté de ce qu’il faisoit imprimer suivant sa réforme, la même chose écrite à la manière ordinaire. Le public ne sçut point du tout gré à l’auteur d’avoir eu cette attention, & le traita de ridicule, comme les autres, pour avoir osé innover.

Le mauvais succès de ces différentes tentatives dégoûta, pendant quelque temps, d’en faire de nouvelles. Quelques écrivains se flattèrent d’être plus heureux. On les combattit encore ; mais enfin leurs idées commencèrent à prendre. Ils travaillèrent à différentes reprises sur l’orthographe, & firent presque sentir la nécessité d’en avoir une nouvelle. Ils discutèrent la propriété de chaque lettre. Les accens même ne furent pas oubliés. On détermina où devoient être le grave & l’aigu : le circonflexe fut imaginé alors, afin de constater la suppression de quelques lettres. Il parut des observations sur les points, les deux points, les virgules, & les tréma. Il se fit des in-folio pour ces derniers articles seuls. Il est parlé dans l’abbé Goujet d’un certain docteur, qui se disciplinoit pour les fautes contre l’ABC. Jamais grammairiens ne méritèrent plus qu’alors l’application de cette pensée : l’extrême exactitude est le sublime des sots.

Toutefois ces observateurs rigides ayant une sorte de raison dans la défense de leur cause, grossirent chaque jour leur parti. Les plus grands écrivains se rangèrent à leur opinion. Ce sont eux principalement qui la firent valoir, & qui ont mis à la mode la nouvelle orthographe.

Parmi ceux dont le nom en a le plus imposé, il faut distinguer Du Marsais, l’abbé de Saint-Pierre, & M. de Voltaire. Le judicieux Du Marsais, un des hommes qui a le mieux entendu le génie des langues, & qui a porté plus loin l’esprit de discussion & d’analyse dans toutes les parties grammaticales, a fait voir qu’en matière d’orthographe, si l’usage étoit un maître dont il convint en général de respecter les loix, c’était le plus souvent aussi un tyran dont il falloit sçavoir à propos secouer le joug. Il a marqué les changemens qu’on devoit y faire. Il est d’avis qu’on supprime les lettres redoublées, quand elles ne rendent aucun son. L’abbé de Saint-Pierre a été plus hardi : ne voyant que fautes & abus dans l’ancienne orthographe, comme il en voyoit dans le gouvernement, il a travaillé avec plus de zèle que de sagesse à la réformer. Se moquant également de l’usage reçu, de l’inutilité & des inconvéniens d’une trop grande innovation, & de l’habitude des yeux qu’un pareil changement blesse, il ne s’est embarrassé que d’établir ses idées singulières, de réaliser ses rêves sur le néographisme, de mettre un accord parfait entre l’orthographe & la prononciation. Il ne bornoit pas à notre langue la réforme qu’il méditoit de faire, il vouloit qu’elle s’étendit à toutes les langues de l’Europe. Dans son livre de la Taille réelle, un de ses meilleurs ouvrages, il tâcha de réduire en pratique son nouveau systême sur l’orthographe ; mais plus d’une personne se trouva fort embarrassée à la lecture. Un homme en place fut obligé, pour pouvoir le lire, de le faire copier suivant l’usage accoutumé. On y lit, saje, usaje, langaje, néglijence, peizam, Fransoés, Ejipsiens, &c., &c. Comme l’auteur se doutoit bien de la peine qu’on auroit à le lire, il eut l’attention de faire écrire souvent, dans une même page, les mêmes mots suivant l’usage ordinaire, & suivant ses nouvelles idées. Cette bisarrerie & cette bigarrure rendirent l’innovation encore plus ridicule. M. de Voltaire passe pour avoir innové à son tour ; mais la pratique qu’il suit & qu’il est parvenu à rendre assez commune avoit été proposée avant lui. Sa manière d’orthographier ne consiste qu’en deux ou trois points : il écrit connaître, aimait, Français, quoique Louis XIV prononçât toujours François. Il met deux F à philosophe. Chez lui les lettres redoublées sont rares : en général, il écrit ais ou ois, selon que l’on prononce l’un ou l’autre. Il décide, par ce moyen, la bonté de bien des rimes, & la terminaison véritable de beaucoup de noms de peuples.

On a poussé encore plus loin l’innovation. Un auteur s’est attaché à ce que son orthographe rendit scrupuleusement toutes les inflexions de la voix : par exemple il écrit ele au lieu d’elle.

Le systême des plus hardis novateurs, en fait d’orthographe, fut vivement réfuté par ceux qui lui préféroient l’ancienne. M. l’abbé d’Olivet combattit pour l’usage. L’abbé Desfontaines, toujours en guerre pour abbatre l’hidre du néologisme, tourna pendant quelque temps sa plume contre le néographisme. Beaucoup d’écrivains se joignirent à ce combattant redoutable. Ils ne cessèrent de répéter qu’il étoit de la dernière importance de laisser les choses sur l’ancien pied ; qu’il y allait de la police des lettres, & de celle même de l’état ; que l’orthographe intéressoit la grammaire & la langue ; qu’il falloit apporter autant de soin pour orthographier correctement, que pour écrire purement : ils se plaignoient de ce qu’on se relâchoit là-dessus. Ils fondoient leurs exclamations sur la nécessité de conserver l’étymologie des mots ; de faire porter à notre langue, dérivée de celle des anciens Romains, les glorieuses marques de son origine ; sur la difficulté qu’il y auroit à distinguer le singulier & le plurier, soit des noms, soit des verbes, puisque il aime & ils aiment, s’écriroient il aime, ils aime ; sur la multitude de dialectes qui s’introduiroient dans notre langue, le Normand, le Picard, le Bourguignon, le Provençal, étant autorisés à écrire comme ils parlent ; enfin, sur l’inutilité dont deviendroient nos bibliothèques, & sur l’obligation où l’on seroit d’apprendre à lire de nouveau tous les livres François imprimés auparavant la réforme. Ils ajoutoient que cette différence, qui se trouve entre notre orthographe & notre prononciation, se faisoit encore plus sentir dans la langue Angloise. Il est vrai que de toutes les langues connues, c’est celle où ce défaut est le plus considérable. Les Anglois ne prononcent aucune des cinq voyelles comme les autres nations. Un François qui ne sçauroit point leur langue, & qui liroit en présence d’un d’eux, par exemple, i have, j’ai, ne seroit point entendu. L’Anglois croiroit qu’il n’y a point de mot pareil dans toute sa langue. Cette difficulté extrême d’articuler le son propre de chaque voyelle, de connoître toute la variété des accens de cette langue, de saisir certains sifflemens de syllabes finales, fait que l’Anglois ne se prononce bien qu’avec beaucoup de peine & d’usage. On voit assez de François, de femmes même, qui le lisent & l’entendent ; mais très-peu qui le parlent, & qui soient en état de suivre une conversation angloise.

Les vengeurs zélés de l’ancienne orthographe traitoient leurs raisons de démonstration morale ; mais leurs adversaires ne les jugeoient pas même une simple preuve. Ils les réfutèrent pour la plupart avec succès. Quant à cette raison qu’on croyoit sans réplique, qu’il faudroit jetter au feu les meilleurs livres comme devenus inutiles par la nouvelle orthographe, ils répondirent que pour remédier à cet inconvénient, on n’avoit qu’à les faire imprimer de nouveau.

Cette dispute développa de part & d’autre le caractère ardent & l’impolitesse de quelques écrivains : mais il y en eut pourtant qui s’y engagèrent avec modération, & qui voulurent rapprocher lès deux partis. Le père Buffier, Rollin, & M. Restaut, prirent un sage milieu. Ils parurent également éloignés de respecter superstitieusement l’usage, & de le heurter en tout. L’orthographe pour laquelle ils se déclarèrent, est une orthographe raisonnée. Un cas, disent-ils, où il seroit ridicule de changer la manière usitée d’écrire, c’est lorsque des mots, ayant un même son, ont pourtant une signification opposée, comme poids, poix & pois, ville, & vile, qui sont toutes choses différentes. Il n’est pas douteux qu’il ne faille marquer aux yeux les différences que l’on ne peut faire sentir à l’oreille. Suivre la raison & l’autorité, voilà, selon les écrivains les plus judicieux, la règle la plus sûre par rapport à l’orthographe. Cette règle dit tout, & condamne le pédantisme & toute affectation.

Il semble que cette dispute eut dû être étouffée dans sa naissance. Pour décider la question agitée il n’y avoit qu’à consulter nos grands dictionnaires François : leur orthographe devoit faire loi ; mais ils n’en ont point suivi d’uniforme.

Richelet a retranché de plusieurs mots les lettres qui ne se prononcent point. Il a substitué le petit i à l’y grec, excepté dans les mots tout-à-fait grecs : encore ces changemens n’ont-ils pas été conservés dans les éditions de son dictionnaire, faites après sa mort. Dans ceux de Furetière, de Trévoux & de l’académie Françoise, l’ancienne orthographe est communément employée. On n’a rien dit de plus sensé que ce qu’on trouve dans la préface de ce dernier dictionnaire en parlant de la contestation sur l’orthographe. « L’ancienne nous échappe tous les jours ; &, comme il ne faut point se presser de la rejetter, on ne doit pas non plus faire de grands efforts pour la retenir ».

Le changement dans toute matière a des attraits : de même qu’on a changé en grande partie l’orthographe, on a aussi essayé de substituer aux notes ordinaires de la musique d’autres signes ; inventions dont les auteurs n’ont pas été bien reçus du public, & qui les en ont même fait mépriser dès qu’elles ont paru.

Si des contestations élevées au sujet de l’orthographe, nous passons à celles qu’à suscitées la prononciation, nous verrons encore les grammairiens divisés. L’impos­si­bilité de sçavoir comment il saut prononcer la plupart des mots latins, & les idées, à cet égard, des modernes lati­nistes mirent autre­fois en combus­tion l’univer­sité de Paris & le collège Royal. De serviles compi­lateurs de phrases, d’une langue qu’on a bien de la peine à entendre, plus amateurs des mots que des choses, osèrent se donner pour des oracles en fait de pronon­ciation. Mais nonobstant l’infail­libité que chacun s’attri­buoit, ils ne furent pas moins en guerre pour sçavoir de quelle manière on pronon­ceroit les deux mots quisquis & quanquam. L’université de Paris vouloit qu’on prononçât kiskis, kankam. Quelques profes­seurs du collège Royal, nouvel­lement établis, jaloux de se faire un nom dans le monde latin, étoient d’avis contraire. Ils opinoient fortement pour qu’on prononçât quisquis quanquam. Cette dernière pronon­ciation étoit alors une nouveauté. La Sorbonne la crut dangereuse pour la religion & pour l’état : elle anathématisa quiconque ne se conformeroit point à la prononciation d’usage dans les écoles.

Les professeurs royaux se moquèrent de pareilles censures. Ils prononcèrent le Latin comme ils crurent devoir le faire, & engagèrent à un coup d’éclat un jeune bachelier, plus ardent encore qu’eux pour la nouvelle prononciation. Cet abbé, au mépris des ordres réitérés de la Sorbonne, prononçoit partout avec affectation quisquis & quanquam. Il fut bientôt cité au tribunal de la faculté de théologie, qui voulut le dépouiller du revenu de ses bénéfices. Appel sur le champ de la part de l’abbé au parlement : l’affaire alloit devenir sérieuse ; mais les professeurs royaux, engagés d’honneur à ne pas laisser condamner le plus zélé défenseur de leur opinion, allèrent en corps à l’audience, représentèrent avec éloquence à la cour l’injustice des procédés de la Sorbonne. Le parlement eut égard à la prière, & à la qualité des supplians. Il rétablit l’abbé dans tous ses droits & laissa chacun libre de prononcer le Latin comme on voudroit. Cela rappelle les disputes des jésuites & de l’université sur la prononciation de la langue Grecque qui ont été fort loin, & qui ne sont pas encore finies.

La prononciation de la langue Françoise à causé un plus grand nombre de contestations : il s’en élève chaque jour : plusieurs ne sont pas aisées à terminer. Par exemple, est-il dans la règle de ne pas faire sentir, ou de prononcer avec affectation en chaire, au barreau & sur le théâtre, le s final des noms, & le r final des verbes dont l’infinitif est terminé en er ou en ir sous prétexte que cette pratique donne plus de dignite & d’énergie à la prononciation ? Est-il vrai que les gens qui parlent bien prononcent les mots terminés par une consonne articulée tels que rival, desir, mer, comme s’il y avoit rivale, desire, mere ; en sorte qu’on put ranger ces mots parmi les rives féminines ? Quelque sentiment qu’on embrasse pour ou contre, on ne manquera jamais de partisans & de raisons.

Le moyen de sçavoir à quoi s’en tenir c’est d’aller à la source, de consulter les gens de cour, & les gens de lettres. En général, il nous manque un bon traité de prosodie, c’est à l’académie Françoise à nous en donner un aussitôt qu’elle aura terminé son grand dictionnaire. Tous les ouvrages qu’on a publiés jusqu’à présent sur cette matière, sont insuffisans & trop bornés.Ce que nous avons de mieux, c’est l’ouvrage de M. l’abbé d’Olivet, qui n’est encore qu’un très-petit essai.

Il est ridicule que des gens instruits d’ailleurs se fassent un crime de la moindre faute contre la prosodie Grecque & Latine, & qu’ils négligent la prosodie Françoise.» Il est encore moins permis à un homme du monde de l’ignorer : une belle prononciation annonce une personne bien élevée ; elle prévient en faveur d’une femme, autant & même plus que la figure & les habillemens.

Augustin Simon Irail (abbé), Querelles littéraires, ou mémoires pour servir à l’Histoire des Révolutions de la République des Lettres, depuis Homere jusqu’à nos jours. Paris, 1761.

On trouvera un autre extrait du savoureux ouvrage du père Irail ici, sur l’attitude de vénération sans réserve du passé et la démarche qu’il recommande d’adopter à son propos.

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