Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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13 décembre 2008

Perles du vendredi

Classé dans : Humour, Langue — Miklos @ 0:57

— « J’ai appris la grammaire selon la méthode Ogino. » — Un jeune homme probablement abstinent

— « Avez-vous un appareil de téléphone fixe sans fille que vous pouvez me donner ? »Petite annonce outrageusement sexiste

18 octobre 2008

La course effrénée des médias

Classé dans : Actualité, Médias, Société — Miklos @ 12:49

Le Monde rapporte l’enquête dont ferait l’objet DSK pour « un possible abus de pouvoir » du fait de sa vie intime. S’il est légitime de s’interroger sur le fait – la personne a-t-elle bénéficié d’« émoluments excessifs » (et non pas « excessive », comme l’écrit Le Monde sans se relire, dans sa hâte à être l’un des premiers à rapporter l’affaire) eu égard à sa fonction ou a-t-elle été poussée à la démission –, l’aspect « intime » n’a rien à y voir.

Cette curiosité maladive et obsessionnelle, qui intéresse surtout les puritains américains adeptes du battage de coulpe ou du lynchage publics et la presse people (voire peephole – ce qui n’a rien de très glory), envahit la France. Elle se nourrit, il faut aussi le dire, par la propension de certains de nos grands hommes à mettre en scène leur vie privée et leurs scènes de ménage d’une façon qui, parfois, n’est pas sans rappeler les comédies de Feydau. À d’autres moments, elle peut se terminer tragiquement sous un pont de Paris au terme d’une poursuite sans relâche de paparazzi. « Livré aux chiens », avait lancé Mitterrand après la mort de Pierre Bérégovoy.

Constatant que le prix de leur exhibition est finalement trop élevé, on en voit qui font maintenant appel à la justice, cousette chargée de faire des reprises dans leur cache sexe déchiré. Un spectacle de plus pour un certain public friand de froufrous.

15 septembre 2008

Life in Hell : le dernier homme

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 3:00

« Il vaut mieux passer à la Poste hériter qu’à la postérité. » — Alphonse Allais1

« En 1576 les messagers royaux furent autorisés à se charger du port des correspondances privées, et ainsi naquit ce grand service public de la poste, qui désormais se développa régulièrement. » — Marcel Marion, Dictionnaire des institutions de la France aux XVIIe et XVIIe siècles, 1923.

Akbar n’est pas content. Sa tentative d’effectuer un don en ligne à une association à laquelle il contribue depuis longtemps avait échoué malgré ses tentatives répétées, et il craignait d’avoir été débité autant de fois. Il avait écrit à l’organisme qui ne lui avait jamais répondu tout en continuant à lui envoyer des appels à sa générosité. Il va leur écrire une lettre recommandée, cette fois.

Akbar n’est pas content : il doit aller à la poste. Autrefois, il y avait un bureau dans son quartier. Puis celui-ci a fermé, et il a fallu se rendre dans un local vieillot et poussiéreux situé dans l’arrondissement voisin, aux queues interminable. Il y avait quatre ou cinq guichets (mais un ou deux agents) ; répartis comme ils l’étaient dans deux ailes de l’agence, il était impossible de savoir si l’on avait choisi la bonne file d’attente ou non. Puis cette poste avait fermé « pour travaux » et Akbar devait se trimbaler jusqu’à celle du Louvre, immense hall où l’on se sent aussi petit qu’un personnage de Sempé (pas le claveciniste mais le dessinateur).

Jusqu’à la récente réouverture de ce bureau. Akbar le découvre les yeux émerveillés : flambant neuf, couleurs claires, guichets accueillants, présentoirs garnis, on se croit aux Amériques. Il cherche le formulaire pour lettre recommandée parmi ceux en libre service : il n’y en a pas. Au moment où il s’approche du seul guichet occupé par un préposé, celui-ci s’éclipse. Akbar se souvient de la fameuse phrase de Ponson du Terrail : « La Marquise allait enfin s’expliquer, quand la porte en s’ouvrant lui ferma la bouche », mais il n’est plus aussi content qu’en entrant.

Voyant le désarroi qu’il ne se prive pas d’afficher, une employée accorte au sourire flambant neuf (une nouveauté, dans l’agence ; cela avait aussi dû faire partie des ravalements de façade) s’approche. Elle lui explique que ce formulaire n’est pas mis à disposition du public (contrairement au passé), il faut le demander – elle se fera un plaisir de le lui remettre – et, voyant qu’il tient à la main plusieurs autres lettres à cacheter, précise qu’elle ne vend pas de timbres à l’unité (ce qui se faisait auparavant) : c’est soit le carnet soit La Machine À Côté, qui, elle, est disposée à le servir (sauf pour le formulaire dont il a besoin). Akbar est encore moins content.

Se disant qu’un carnet lui éviterait de revenir au moins neuf autres fois à cette agence – et ne craignant pas le sort de la pauvre Clara, les timbres dorénavant autocollants –, il en demande deux à la femme souriante. « Vous en voulez de beaux ? », demande-t-elle sans se départir de son sourire. Il opine (il ne lui serait jamais venu à l’idée d’en demander des laids), en colle sur les enveloppes non recommandées et les tend à la postière. Les beaux timbres ont si peu l’air de timbres que la dame croit d’abord qu’il n’a pas collé les timbres qu’elle vient de lui vendre, mais se reprend rapidement et les lui rend, en expliquant à Akbar qu’elle ne peut les prendre : il faut qu’il les dépose dans la boîte qui se trouve hors de l’agence, « à droite en sortant vous marchez jusqu’à ce que vous les voyez ».

Il s’y retrouve en même temps qu’un autre malheureux qu’il avait remarqué du coin de l’œil dans l’agence : la préposée souriante avait passé un long moment à lui expliquer le fonctionnement de La Machine au lieu de lui fournir le timbre dont il avait besoin – ce qui lui aurait pris dix fois moins de temps : mais ce n’était pas le but du jeu, il faut apprendre aux clients à se passer du personnel coûte que coûte (pour baisser ce qu’ils coûtent). Le pauvre hère dit à Akbar que pour lui c’était bien plus compliqué que pour les jeunes générations si familières de « ces » machines.

Akbar, étonné – l’homme semble pourtant jeune, et d’ailleurs les jeunes générations, n’envoyant plus de lettres, n’ont nul besoin de ces machines –, compatit, et se met à rêver au brave new world dans lequel on entre de plein pied, celui habité par des robots bien plus efficaces et aimables que les employés, ronds de cuirs, vendeurs, ouvreuses, marchands, machinistes de bus ou de métro, musiciens et chefs d’orchestre2 ; celui où l’écran est le passage obligé pour tout contact humain sans d’ailleurs que l’on puisse vraiment savoir si, à l’autre bout, il y a encore un homme ou déjà un humanoïde.

Akbar n’est plus content du tout. Il n’est pas encore un golem, lui. « Moi non plus ! », déclare Jeff.

1 On trouve aussi « J’aime mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité. » (attribué à Louis Auguste Commerson – que la Wikipedia française confond Allais-grement avec l’explorateur Philibert Commerson – dans un ouvrage publié un an avant la naissance d’Alphonse Allais), et, selon Évène, à Alexandre Breffort.
2 Sur le remplacement progressif des musiciens (et bientôt de leur public) par des robots, cf. l’article de la Lettre d’information de IAML (p. 10-11). Depuis, d’autres inventions ont conforté cette tendance.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

2 septembre 2008

Le nouveau Monde

Classé dans : Actualité, Langue — Miklos @ 15:56

« Surtout qu’en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. »

— Boileau, L’Art poétique.

« II ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme : entre eux il y a cette différence que le barbarisme est une locution étrangère à une langue, et que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue, faute que les naturels d’un pays peuvent faire par inadvertance ou par ignorance. »Encyclopédie des gens du monde, 1834.

« L’orthographe est de respect ; c’est une sorte de politesse. » — Alain.

Un article du Monde en ligne d’aujourd’hui au titre pour le moins racoleur (sinon vulgaire), « La grossesse de la fille Palin… » frappe par l’étrange combinaison de la vacuité de son sujet et de la densité des fautes qui émaillent le texte : mauvais accords (« la phrase prononcé par M. Obama qui est devenu le sujet de prédilection comme l’attestent plusieurs post », « une chasse au sorcières », « J’ai deux filles… s’ils font une erreur, je ne veux pas qu’elles soient punies »…), faux amis (« Je vais leur apprendre les morales » où l’anglais morals aurait dû être traduit par morale), sans parler de l’usage d’américanismes à outrance là où il existe un terme ou une tournure en usage en français (« post » au lieu de « billet », par exemple).

Mais le clou est la phrase suivante :

L’idée de voire les « bébés comme des punissions », qui revient fréquemment dans les posts consacrés à cette affaire, est une pique contre Barack Obama.

Nouvelle orthographe ? Voire ! Plutôt obsolète, « punission » étant attesté en 1250. Quant à « voire », c’est un adverbe dérivé du latin verus (vrai), tandis que « voir » provient de videre.

Les morales (sic) de ces histoires : (1) corrigez, correcteurs ! (2) « Ce qui importe ce n’est pas de lire mais de relire » (J. L. Borges).

19 juin 2008

Tirer la langue ou la raccourcir ?

Classé dans : Langue, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 4:38

Notes tironiennes Système de sténographie en usage chez les Romains et dans le haut Moyen Âge, inventé par Tiron, l’affranchi de Cicéron. — Trésor de la langue française.

Sténographie Écriture abrégée utilisant des signes conventionnels, destinée à transcrire la parole à mesure qu’elle est prononcée. — Trésor de la langue française.

« 2b or nt 2b, dat is da q » — Shkspr.

En novembre 2006, l’Autorité de qualification néo-zélandaise (NZQA1) avait annoncé que les élèves du secondaire pour­raient utiliser des SMS lors des exa­mens nationaux, tant que leurs réponses seraient intelligibles et démon­treraient une compré­hension du sujet ; une exception à cette auto­risation concer­nerait les épreuves destinées à vérifier leur connais­sance de la langue et de la litté­rature. Cette décision révo­lu­tionnaire est pourtant bien plus conservatrice que celle de l’organisme correspondant en Écosse (SQA) qui, une semaine auparavant, avait déclaré que ceux de ses élèves qui répondraient à des questions concernant William Shakespeare, Wilfrid Owen ou John Steinbeck en utilisant ce langage seraient notés pour autant que les réponses fussent correctes.

Il serait injuste de réduire le SMS à un épiphénomène des nouvelles technologies : la nécessité d’écrire toujours plus rapidement (pour transcrire une parole au fur et à mesure d’un discours ou par raison des matériaux et des encres utilisés dans l’écriture) et/ou sur une surface contrainte ou réduite (dans les manuscrits sur parchemin dont il fallait respecter les marges, par exemple) a toujours existé et conduit à utiliser des abréviations de tous ordres : omissions de lettres (souvent voyelles, mais aussi consonnes), confusion de lettres ou de groupes de lettres ayant des sonorités proches, fusion de groupes de lettres en un signe simplifié (à l’instar du tilde au Moyen Âge) : « Comme dans l’Antiquité, les scribes du xvie siècle disposent, outre les sigles, de trois moyens habituels pour abréger les mots : les abréviations par suspension, par contraction ou par usage des signes particuliers, les notes tironiennes. »2 Les manuscrits de cette époque-là sont autrement plus difficiles à déchiffrer qu’un SMS contemporain, ainsi que le montrent les exemples ci-dessous tirés d’une correspondance épiscopale datant de 14962 :

D’ailleurs, on retrouve certains de ces types d’abréviations aussi dans des textes imprimés, tel celui-ci qui date de 1612 :

(où ingeniiq; abrège ingeniique, etc.).

Si le terme de sténographie remonte, en français, à 17923 – et en anglais à 16024 –, sa définition ne convient-elle pas parfaitement à ce phénomène finalement banal des temps modernes ? Ici aussi, rien de neuf sous le soleil : les réactions qui ont suivi les déclarations des ministères en question rappelaient, par leur virulence, les débats récurrents autour de la réforme de l’orthographe. Les langues ne cessent d’évoluer d’une époque à la suivante, d’un milieu social à l’autre : doit-on résister à, prendre acte de, ou devancer ces changements ? Notre ministère va-t-il rajouter au programme des écoles les célèbres fables que nous avions appris dans notre enfance dans une novlang du xxie siècle : le corbô É le renar, le ch’N É le rozô, la grenou’ye ki v’E se f’R Ø’6 gro ke le b’Ef, la 6’gal É la foumi, le lou É l’aÑô, lê 2 kok’, le labour’Er É sê enfan5… ?

S’il le fait, ce ne sera pas une innovation : la Ville de Montréal propose sur son site, depuis plusieurs années, un « akey ki s’adrês o pêrsone ki on dê z’inkapasité intélêktuêl ». Je me demande si cette « ortograf altêrnativ », encore plus pleine d’accents et d’apostrophes que l’ortographe « normale » (cf. le rajout d’un circonflexe dans personne sans aucun rapport phonétique avec la perte du ne final), en rend la lecture plus aisée à ceux qui ont des difficultés à lire. Voici leur explication, qui est loin de me convaincre :

En plus de simplifier le texte, l’ortograf altêrnativ réduit la complexité de l’écriture. Cette façon différente d’accéder à la communication écrite mise sur une correspondance orthographique stable entre les lettres (graphèmes) et les sons (phonèmes). L’ortograf altêrnativ utilise seulement 35 correspondances graphèmes/phonèmes alors que l’orthographe conventionnelle en compte plus de 4000.

Imaginez la difficulté de saisir des messages SMS en cette ortograf altêrnativ qui prétend « réduire la complexité de l’écriture »… On peut douter que les prescripteurs de cette orthographe arriveront à leurs fins : la langue ne se laisse pas faire et ne va pas forcément dans le sens qu’on veut lui imposer, comme on l’a vu par exemple pour l’espéranto. En tout cas, le phénomène SMS intéresse évidemment les linguistes : le CENTAL (centre de traitement automatique du langage de l’université catholique de Louvain) a lancé un projet de recherche, Faites don de vos SMS à la science ! ;-) (souriard y inclus, bien évidemment), concernant « la linguistique, la sociolinguistique et les aspects liés à l’ingénierie linguistique et à l’enseignement ». Deux ouvrages ont déjà été publiés dans ce cadre.

Quoi qu’il en soit, rien n’est perdu. En déambulant ce soir dans la rue, je me trouvais à quelques pas d’un jeune homme qui avançait tout en envoyant un SMS. M’apercevant du coin de l’œil, il se tourne vers moi et me demande :

— « “Chère inconnue”, ça s’écrit c, h, e, r, e avec un e ? »

Ne sachant s’il voulait écrire chère inconnue ou cher inconnu, je lui réponds :

— « Si c’est pour un homme, non. Si c’est pour une femme, oui. »

Si l’on pouvait être surpris ou amusé par l’incertitude grammaticale qu’il éprouvait (il n’avait pas de doute sur le genre de la personne), il était finalement fort encourageant de constater l’effort qu’il faisait pour écrire correctement. Même en SMS.


1 Agence nationale chargée de l’évaluation et de la qualification des écoles en Nouvelle-Zélande et d’assurer la qualité des programmes éducatifs offerts par les écoles publiques et privées et des examens qui y sont administrés.
2 Gabriel Audisio et Isabelle Bonnot-Rambaud : Lire le français d’hier. Manuel de paléographie moderne xve-xviiie siècle, Armand Colin, 1991. Cf. la définition de notes tironiennes en exergue.
3 Selon le Trésor de la langue française.
4 Selon le Oxford English Dictionnary. C’est la date à laquelle John Willis publiera la première édition de son manuel de sténographie, The Art of Stenographie. Whereunto is annexed a direction for steganographie. Cet étonnant personnage consacrera aussi un ouvrage à la mnémotechnique, The Art of Memory : So Far Forth as it Dependeth Upon Places and Ideas. Écrire rapidement et mémoriser sont deux compétences fort utiles dans le développement intellectuel, or rien n’est moins sûr que les nouvelles technologies contribuent à la seconde.
5 In Phil Marso : la font’N j’M ! Les fables de La Fontaine en PMS (la Phonétique Muse Service), Megacom-IK, Paris.

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