Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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17 juin 2008

Retour en arrière vers le futur

Classé dans : Progrès, Publicité, Sciences, techniques — Miklos @ 19:21

« (…) il [le philosophe en son Ecclésiaste] dit que, bien qu’arrive parfois quelque chose qui semble nouveau, cela pourtant n’est pas quelque chose de vraiment nouveau, mais est arrivé dans des siècles fort antérieurs bien qu’il n’en demeure aucune mémoire ; car, comme il le dit lui-même, il n’est aucune mémoire des choses anciennes chez ceux qui vivent aujourd’hui, et de même aussi la mémoire des choses d’aujourd’hui n’existera plus pour ceux qui viendront plus tard. » — Spinoza, Traité Théologico-politique (cité par Pierre Macherey, « Spinoza, la fin de l’histoire et la ruse de la raison », in Spinoza: Issues and directions. The Proceedings of the Chicago Spinoza Conference, 1990).

« Quant à la toile d’araignée, c’est aussi un fil qui lie, d’autant plus efficace qu’il enferme sa proie pour ne plus jamais la relâcher. » — Francine Saillant et Françoise Loux : « “Saigner comme un bœuf” : le sang dans les recettes de médecine populaire québécoises et françaises », in Culture vol. XI n° 1-2, 1991.

Dans sa dernière lettre d’information FYI France consacrée à la globalisation de Wikipedia, Jack Kessler évoque « plusieurs commentaires fort intéressants [sur les listes de diffusion Biblio-FR et COLLIB-L], pour et contre mais de façon croissante situés vaguement entre ces deux extrêmes, émergent dans les discussions actuelles, tandis que c’était la passion qui y régnait au début ».

Il est utile de rappeler que les discussions à propos de la Wikipedia ont débuté dans le forum des bibliothécaires francophones en 2004, et qu’alors comme aujourd’hui elles concernaient en général (i) ses aspects participatifs, (ii) le volume de ses contenus et (iii) la qualité de ses contenus (couverture – exhaustivité – et exactitude – véracité). Ce n’est pas en France que le débat sur la WP avait commencé : pour le mettre en contexte lors de son émergence ici, j’avais cité l’article de Hiawatha Bray qui soulevait déjà la question de la nécessité d’un « processus éditorial formel », voire d’un « comité éditorial composé d’experts dans des domaines divers » pour obtenir une meilleure qualité.

Il me semble que, contrairement à ce que soutient Jack Kessler, les discussions n’ont pas vraiment évolué, puisque la Wikipedia n’a pas réellement évolué dans ses modes de fonctionnement, quelle qu’en soit l’opinion que l’on en a. Il est plus intéressant de constater son effet : des encyclopédies « établies » s’installent de façon croissante sur l’internet, baissent les prix de l’accès, voire le fournissent gratuitement (à l’instar de l’Encylopaedia Britannica – pendant un an, pour ceux qui écrivent en ligne – et, plus récemment, Larousse). Ceci ne « tuera » pas la WP – il serait futile de le souhaiter1 – mais fournit déjà une alternative bien nécessaire ; mais seront-elles aussi bien indexées que la WP dans Google, porte d’entrée unique à tous les contenus du réseau pour la grande majorité des internautes ?

Il est aussi intéressant d’établir des parallèles avec Google dans ses intentions totalisantes (pour ne pas dire hégémoniques : « toute l’information du monde pour un accès universel », que Jack Kessler avait détaillées après avoir participé à la réunion de ses actionnaires) et dans ses rapports avec la publicité. Concernant cette dernière, Nick Carr (dont je cite régulièrement le blog extrêmement intelligent et perceptif) nous avait rappelé en décembre 2005 que les fondateurs de Google avaient « mis en question la compatibilité de la publicité avec la mise en service d’un moteur de recherche efficace et non biaisé », allant jusqu’à les citer : « Nous prévoyons que les moteurs de recherche financés par la publicité seront biaisés de façon inhérente vers les publicistes et non pas vers les besoins du consommateur ». On sait ce qu’il en est advenu.

Wikipedia a aussi une relation chaotique à la publicité. Suite à l’article que j’avais consacré au séminaire public de Sciences Po autour du livre Révolution Wikipedia. Les encyclopédies vont-elle disparaître ?, la présidente de la Fondation Wikimedia, Florence Nibart-Devouart, avait réagi en affirmant que « Wikipédia n’a jamais utilisé la publicité, contrairement à la quasi totalité du contenu que l’on trouve sur internet. Depuis 7 ans, nos millions de pages sont dépourvues de la moindre publicité. » Mais qu’en est-il de l’accord de partenariat signé en 2005 entre WP et Answers.com qui concerne la syndication de contenus WP et le partage de revenus de publicité entre ces deux partenaires ? Qu’en est-il des réactions très virulentes des Wikipediens à l’apparition en 2006 du logo de la fondation Virgin Unite sur les pages de la Wikipedia (suite à un don). Il est vrai qu’en 2005, elle écrivait déjà « I generally do not support use of advertisment » (« En général, je ne soutiens pas l’utilisation de la publicité », formulation qui laisse plus de perspectives que son affirmation de l’année précédente, selon laquelle « The products are to be provided to the public free of charge and with no advertising » (« Les produits [Wikimedia] doivent être fournis gratuitement et sans publicité »). C’est oublier ce que son prédécesseur, Jim Wales, avait déclaré en 2001 : « Il y aura un jour de la publicité sur la Wikipedia. Soit ça, soit on devra trouver une autre façon de financer, mais je n’en connais pas. Ça ne sera pas pour bientôt : à cette date du 9 novembre 2001, je pense qu’il faudra encore attendre six mois ou un an. » Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Google et la Wikipedia sont des phénomènes sociaux et économiques qui soulèvent les questions du sens profond de la notion de liberté, des frontières mouvantes entre démocratie et médiocratie, de l’individualisme croissant dans la cité et de son effet sur le tissu social, et, à l’inverse, de la traçabilité et de l’inscription accrues de l’individu dans les réseaux numériques de tous ordres (internet2, téléphoniques, RFID, cartes de crédit et autres) – qui se densifient avec les innovations technologiques, et de la réduction de la constitution et de l’accès à la culture et aux savoirs à des clics et à des statistiques. Et le politique, dans tout ça ? Il est souvent utile, pour avoir une perspective qui dépasse le présent perpétuel et l’avenir radieux, de relire les classiques : Joseph Schumpeter3 (l’économiste) et Jacques Ellul4 (le sociologue), et, plus près de nous, Philippe Breton.


1 Certains observateurs ont noté des tendances intéressantes dans son évolution.
2 Il est finalement prémonitoire que le terme web dénote principalement, et soit illustré par, une toile d’araignée…
3 See e.g., Joseph Schumpeter: Capitalism, Socialism and Democracy, 1942, ou Lucien-Pierre Bouchard: Schumpeter – La Démocracie désenchantée, Michalon, 2000.
4 La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, 1954 (republished 1990). In English: The Technological Society, Knopf, 1964.

Looking backwards into the future

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 15:03

“She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.”
 
— Laurie Anderson, The Dream Before (for Walter Benjamin)

In his recent FYI France newsletter dedicated to “Wikipedia gone global”, Jack Kessler speaks of “Some very interesting comments [on two mailing lists, Biblio-FR and COLLIB-L], too, both pro and con plus an emerging majority of muddled-middle, are appearing in the current discussions, where there was only passion back when we all started out on this.” It is worth remembering that the discussion about Wikipedia had started, in the French-speaking librarians’ list (Biblio-FR), in 2004 with a few messages which were, then as now, about (i) its participatory nature, (ii) the volume of its contents, and (iii) the quality of its contents (accuracy and coverage). In that context, I had quoted Hiawatha Bray’s article which had already raised the issue of a “formal editorial process”, even of an “editorial board staffed with experts in various fields” needed to achieve better accuracy.

All things considered, the discussions haven’t changed much, as Wikipedia hasn’t really changed much in the way it operates, for better or for worse, depending on one’s opinions. More interesting to me is the fact that, as a result, an increasing number of “established” encyclopaedias went online, and provided one with more affordable, even free, access. This won’t “kill” the Wikipedia1 – it would be preposterous to call for this – but it will provide a much-needed alternative.

It is also interesting to make a parallel with Google, regarding its all-encompassing goals (we remember Jack Kessler’s report of its shareholders’ meeting in May 2005) and its relation to advertising. Regarding the latter: as Nick Carr – whose illuminating articles about both these phenomena are worth reading – had reminded us in December 2005, Google’s founders had “called into question whether ads were compatible with effective, unbiased search”, quoting them to have written:

“We expect that advertising funded search engines will be inherently biased towards the advertisers and away from the needs of the consumers”.

The rest is history.

Wikipedia had had an uneasy relation with advertising as well. Following a public seminar held last January at Sciences Po (the degree-granting French Institute for Political Sciences) with the authors of a book written about Wikipedia, Florence Nibart-Devouard, the current Chair of the Board of Trustees of the Wikimedia Foundation, commented on an article I had written about this seminar2 by saying (my translation) that “Wikipedia never used advertising (…)”. Yet she failed to mention the October 2005 partnership agreement between Anwers.com and the Wikimedia Foundation, according to which “Answers will create a software-based co-branded version of Answers.com to be called 1-Click Answers, Wikipedia Edition, from which advertising revenues will be split with The Wikimedia Foundation. Wikipedia will create a Tools page on its English-language site to promote useful tools that access Wikipedia, and 1-Click Answers, Wikipedia Edition, will receive charter placement on that page.” It is worth noting that in her 2004 candidacy she had written: “The products are to be provided to the public free of charge and with no advertising”, while in 2005 she seemed to have subtly shifted her position, when she wrote “I generally do not support use of advertisement”. A year later, the inclusion of the logo of Virgin Unite (the charity arm of Richard Branson, owner of the Virgin brand, which had donated money to the Wikimedia Foundation) on WP had raised opinionated and endless discussions.

Let us all remember what Ms. Nibart-Devouard’s predecessor, Jim Wales, had written as early as in 2001: “Someday, there will be advertising on Wikipedia. Either that, or we will have to find some other way to raise money, but I can’t think of any. This is not coming soon. As of today, November 9, 2001, I would say that this is at least 6 months to (more likely) 1 year away.” Never too late.

Both Google and WP are social and economic phenomena which also address the shifting meanings of democracy vs. mediocracy, of the (imagined?) increased freedom of the individual from constraints in the Polis and the resulting loosening of the social fabric, coupled with the (not imagined) increased traceability of the individual in the networked digital worlds (internet, cell phone, RFID, credit cards and others) which is becoming denser with every technological innovation, and the subjection of taste and knowledge to statistics and mass behavior. But this is not new: it is worth (re)reading Jacques Ellul3 (on technology and society) and Joseph Schumpeter4 (on economy and democracy), and, more recently, Philippe Breton (on the utopia of communication).


1 Some observers note interesting trends in its evolution.
2 Which no one from WP attended, despite the fact it had been publically announced and was open to the public (that’s how I attended).
3 La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, 1954 (republished 1990). In English: The Technological Society, Knopf, 1964.
4 See e.g., Joseph Schumpeter: Capitalism, Socialism and Democracy, 1942, or Lucien-Pierre Bouchard: Schumpeter – La Démocracie désenchantée, Michalon, 2000.

6 juin 2008

À l’eau, le téléphone portable !

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:15

« La facilité nous tue ». — Liliane Bourdin, in Agora Vox, 28 décembre 2007.

Le téléphone portable : une servitude tristement volontaire. © Miklos, 2008On s’en doutait : le téléphone portable permet de – et donc servira à – tracer les déplacements de son utilisateur (on l’a évoqué encore récemment) même lorsqu’il n’est pas utilisé. Voilà qui est fait : le journal Nature vient de rapporter les résultats d’une étude faite par l’université américaine Northwestern qui concerne les patterns1 de déplacements quotidiens de citadins. Pour ce faire, les chercheurs se sont procuré une liste de six millions de communications téléphoniques passées durant une période de six mois par des abonnés d’une compagnie de téléphonie cellulaire et des informations à propos des relais qui avaient transmis ces messages. Ils en ont tiré au hasard 100.000 numéros (anonymisés par le fournisseur), qu’ils ont alors étudiés. Il en ressort que près de 75% de la population étudiée était restée dans un rayon d’une trentaine de kilomètres autour de leur maison sur une période de six mois, et se déplaçait relativement peu, tandis qu’une minorité parcourait de grandes distances en peu de temps. Pour ces chercheurs, les conclusions détaillées de leurs travaux sont nécessaires pour une meilleure conception des transports publics ou pour l’étude épidémiologique des maladies contagieuses.

Ce que l’on trouve curieux n’est pas cette conclusion, qu’on laissera à l’analyse des sociologues, et à propos de laquelle on aurait aimé savoir à quelle période de l’année elle avait été menée et où : dans un pays tel que les États Unis, bénéficiant de peu de congés payés ou dans un pays à l’image conservatrice, tel que l’Allemagne ? Que nenni : elle a eu lieu dans « une nation industrielle non identifiée » (selon c|net) choisie pour n’être pas très à cheval sur la protection des informations personnelles ; tout ce qu’on sait, c’est qu’elle n’a pu été menée ni en Allemagne ni aux États-Unis, où les lois interdisent ce genre de collecte d’information personnelle à l’insu des individus concernés.

Ce qui est curieux, c’est qu’une université ait décidé de contourner ainsi les lois de son pays. On savait que l’industrie pharmaceutique n’avait pas hésité à délocaliser sa recherche « dans les pays d’Afrique et d’Inde, où ils trouvent des cobayes humains en grand nombre et à moindre coût : non-respect des conventions internationales, essais réalisés avec placebos, expérimentations menées sans le consentement des patients… la réalité dépasse la fiction évoquée dans La Constance du jardinier de John Le Carré. Les essais pharmaceutiques concernent des millions de personnes et sont indispensables pour la mise au point de nouveaux médicaments. Mais ils posent de nombreux problèmes éthiques, économiques et sociaux. »2

Mais l’université ? CNN confirme que les chercheurs en question n’avaient pas consulté un comité d’éthique. Pour eux, ce n’était qu’une affaire de statistiques. Qu’ils n’aient pas eu accès aux données nominatives ne change en rien le fait que ces listes existent, et qu’elles pourront passer, intentionnellement ou non, en d’autres mains – peut-être moins délicates – sans avoir été préalablement délestées des informations personnelles qui y sont attachées. À ces moyens de traçabilité se rajoutent la carte bancaire qui permet de savoir où l’on se trouve et quand (magasin ou distributeur), les puces RFID, à l’instar des passes Navigo… La facilité d’utilisation et l’économie (de temps, d’argent) qu’ils offrent est une tentation à laquelle l’homme moderne, inscrit dans une société qui encourage le désir de consommation immédiate, a bien du mal à résister. On pourrait reprendre le mot de Claude Lévi-Strauss, cité par Évène : « La fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement » et l’appliquer aux moyens de communications numériques écrits ou vocaux, qu’on avait déjà identifiés comme agents d’une servitude bien tristement volontaire.


1 « Sc.hum. Modèle simplifié d’une structure de comportement individuel ou col­lec­tif (d’ordre psychologique, sociologique, linguistique), établi à partir des ré­pon­ses à une série homogène d’épreuves et se présentant sous forme sché­ma­tique. » — Trésor de la langue française.
2 Présentation de l’éditeur de l’ouvrage Cobayes humains : le grand secret des essais pharmaceutiques de Sonia Shah, Demopolis, 2007. Cf. aussi l’article du Monde diplomatique à ce sujet par le même auteur.

Mary Howitt: The Spider and the Fly

3 juin 2008

De l’importance de la casse

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 21:29

« Cadence innovation un an après la casse. » — La Voix du Nord, 3 juin 2008.

« Je vous passe la casse, passez-moi le séné. » — Proverbe (cité par le TLF).

« Les grands seaux où l’on va puiser l’eau avec la casse en cuivre rouge. » — Ramuz, Aimé Pache, peintre vaudois, 1911 (cité par le TLF).

Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un événement récent dans une banlieue chaude, ni d’une « longue gousse de légumineuse, dont la pulpe a des propriétés laxatives douces », voire même d’une lèche-frite – trois des sens du substantif casse selon le TLF. On parlera ici de ses hauts et de ses bas, qui concernent non pas la psychanalyse mais la typographie, art en voie de disparition avec l’usage croissant des SMS et autres modes de communication écrite instantanée qui développent l’agilité de notre pouce à l’instar de celui d’autres primates.

Une récente annonce ne manquera pas d’intéresser les vieux de la vieille de l’informatique – ceux qui se définissent comme « adeptes de la ligne de commande1 » – mais aussi ceux qui sont las d’avoir à secouer la souris et à cliquer de nombreuses fois pour un résultat qu’on aurait pu autrefois obtenir à bien moindre effort (et sans tendinite), en ne bougeant que quelques doigts sur le clavier. Il s’agit de l’apparition récente de GooSH, site dont le nom est déjà tout un programme : il combine la première syllabe du nom de notre ami2 à tous, et « sh », le raccourci canonique de shell (coquille, en anglais), terme qui désigne l’environnement informatique permettant de piloter des programmes informatiques par ligne de commande, autrement dit uniquement à l’aide du clavier, et sans avoir à utiliser la souris.

Cette astucieuse invention de Stefan Grothkopp permet d’interroger très simplement une partie des services en ligne en question. Ainsi, si vous voulez savoir où se trouve Saint-Michel-Chef-Chef, vous tapez :

place saint michel chef chef

et la carte géographique s’affiche immédiatement (si vous voulez la voir en plus de détail, il vous faudra avoir recours à la souris pour cliquer dessus). Pour avoir des renseignements à propos de la localité, tapez alors :

wiki saint michel chef chef

et vous obtiendrez la liste des quatre premières pages de la WP (anglaise) qui en parle. Un clic, et vous lisez la page. Et maintenant, pour voir le blason et des photos de ce lieu :

image saint michel chef chef

Si les quatre réponses ne vous suffisent pas et vous souhaitez voir la suite, il suffit de dire :

more

et votre désir devient réalité.

Ce site n’est évidemment pas consacré à la géographie. Vous pouvez chercher ce qui vous chaut ; les dernières nouvelles à propos d’Hillary ?

news clinton

Si les réponses – principalement américaines – ne vous intéressent pas, et que vous souhaitez voir ce que Le Monde en dit, lancez :

in www.lemonde.fr hillary

Et enfin, pour la voir en vrai (sur l’internet),

video hillary

Bien d’autres services sont accessibles par l’entremise de cet outil sobre et efficace. Mais ce n’est pas l’état de la campagne de l’ex première dame américaine qui nous a fait évoquer la casse. L’un des services auxquels on peut accéder ainsi rapidement est celui de traduction automatique qu’on a récemment évoqué. Faites-donc pour voir :

t en fr I love you

(ce qui veut dire « traduire d’english en français “I love you”). Le résultat ne se fait pas attendre. Cette rapidité nous a permis d’expérimenter les connaissances linguistiques de l’outil, et l’on a constaté avec un certain étonnement que son aptitude à traduire plus ou moins fidèlement dépend fortement de l’utilisation correcte de la casse (majuscule/minuscule). Voici le résultat de la traduction en anglais d’une phrase somme toute assez courante en français, puis, pour le fun (« rigolo », selon le traducteur), sa retraduction dans la langue de Molière (ou plutôt de Villon ou de Verlaine) :

Original Fr → En En → Fr
va te faire foutre will make you foutre vous fera foutre
Va te faire foutre Va te faire foutre Va te faire foutre
va te faire foutre! will make you spunk! vous fera foutre!
Va te faire foutre! Will make you sperm! Vous fera sperme!
Allez vous faire foutre Go get foutre Go get foutre
allez vous faire foutre will make you foutre vous fera foutre
Allez vous faire foutre! Go fuck you! Allez vas te faire encule!
allez vous faire foutre! go fuck you! allez vas te faire encule!

Où l’on constate que le sens3 varie selon que l’on ait mis une majuscule ou non au début de la phrase et un point d’exclamation final. Le traducteur ne se sera réellement rapproché du sens correct que lorsque l’on est particulièrement poli avec lui (vouvoiement, majuscule initiale, point d’exclamation final), tandis qu’il rétorque en ignorant royalement les règles de bienséance (tutoiement, vulgarité) et de grammaire. Curiouser and curiouser, comme disait Alice. On en a profité pour tester sa compétence à traduire les deux phrases attribuées à Groucho Marx que nous avions citées :

t en fr Time flies like an arrow.
t en fr Fruit flies like a banana.

eh bien, c’est raté pour la seconde, qu’elle soit en majuscule ou minuscule initale.


1 Aucun rapport avec la hiérarchie militaire.
2 On trouvera ici un développement de l’acronyme.
3 Le terme spunk possède (si l’on peut dire), en argot britannique, le même sens que foutre en français. On suspecte que le traducteur a utilisé la Wiktionary pour trouver cette équivalence, sans pour autant y trouver la traduction (plus correcte) de l’expression que nous avons utilisée dans nos expériences linguistiques suscitées.

12 mai 2008

Tradutore traditore

Classé dans : Langue, Peinture, dessin, Sciences, techniques — Miklos @ 1:26

Si la traduction s’élève parfois au niveau de l’art – on en a parlé ailleurs –, elle n’a souvent qu’une fonction, celle de palliatif des tristes conséquences de la construction de la tour de Babel, dont on a récemment vu au Kunsthistorisches Museum de Vienne l’époustouflante représentation qu’en a donné Brueghel – qui est après tout un autre genre de traduction, de la langue de la Bible (qu’il avait sans doute lue déjà traduite) à celle de la toile : son attention autant pour l’ensemble que pour la myriade des plus microscopiques détails, tableaux dans le tableau, peut d’ailleurs illustrer ce qu’est le travail du grand traducteur, fidèle à tous les niveaux du texte tout en en donnant sa propre représentation dans la langue cible. Voyons ce qu’en dit Dominique Bouhours (dont on avait lu les remarques acérées à propos de larigot et d’étymologies fantaisistes) :

Sur tout je me persuade que la précipitation est dangereuse en ce mestier-là. Ceux qui composent le plus de livres, ne sont pas toûjours les meilleurs Ecrivains ; & ce que Quintilien a dit de sa Langue1, se peut dire de la nostre. Ce n’est pas en écrivant viste, que l’on apprend à écrire bien ; c’est en écrivant bien, que l’on apprend à écrire viste.

L’exemple de M. de Vaugelas en vaut mille, si je ne me trompe. Vous sçavez, Messieurs, que tout habile qu’il estoit en nostre langue, il fut plusieurs années sur la traduction de Quinte-Curce, la changeant, & la corrigeant sans cesse ; & j’ay leû avec étonnement dans l’histoire de l’Académie2, qu’après avoir veû quelque traduction de M. d’Ablancourt, il recommença tout son travail, & fit une traduction toute nouvelle. Mais ce qui m’a le plus surpris, & ce qui devroit confondre les faiseurs de livres, c’est que dans cette derniére traduction, il se donna la peine de traduire la plupart des périodes en cinq ou six manières différentes.

Aussi je ne m’étonne pas aprés cela, que son ouvrage ait esté admiré de tout le monde, & que M. de Balzac mesme, qui n’estoit pas grand admirateur des ouvrages d’autruy, ait dit de bonne foy, que l’Alexandre de Quinte-Curce estoit invincible, & celui de Vaugelas inimitable.

Pour moy, Messieurs, je vous confesse que j’en suis charmé ; & que plus je lis cette admirable Traduction, plus j’y découvre de beautez. C’est, à mon gré, un chef-d’œuvre en nostre Langue, & je pense que l’on ne peut se rendre parfait dans l’éloquence Françoise, sans suivre les Remarques & imiter le Quinte-Curce de M. de Vaugelas.

Dominique Bouhours, Doutes sur la langue françoise
Proposez à Messieurs de l’Académie françoise
par un gentilhomme de province
. Paris, 1675.

C’est par des traductions sur un autre genre de toile que nous clorons ces remarques. L’utilisation de la machine pour effectuer des traductions automatiques est un rêve qui date, selon John Hutchins, du xviie siècle3, et qui n’a pu commencer à prendre corps qu’avec l’invention de l’ordinateur, ce qui a été le cas peu après la seconde guerre mondiale, et en intégrant les avancées scientifiques dans des domaines tels que la cryptographie et la théorie de l’information de Shannon. Si la traduction est un domaine d’une rare complexité4, son informatisation l’est bien plus : elle ne se limite pas au choix d’un mot dans un dictionnaire, mais nécessite la compréhension du texte (en d’autres termes, sa sémantique). Considérez ces deux phrases en anglais :

Time flies like an arrow.
Fruit flies like a banana.

(attribuées à Groucho Marx). Elles illustrent la nécessité d’une information sémantique pour pouvoir déterminer que, dans la première, time est le sujet, flies est un verbe à la troisième personne du singulier et like une préposition, tandis que dans la seconde, le sujet est fruit flies, flies étant ici un substantif au pluriel (de fly), et like le verbe au pluriel. Ainsi, la première signifie « le temps vole comme une flèche » (et non pas « les moucherons du temps aiment une flèche »), et la seconde « les moucherons des fruits aiment une banane » (et non pas « le fruit vole comme une banane »). Il faut « savoir », entre autre : que les fruits ne volent pas (sauf si un conjoint vous jette une banane à la tête), que, d’ailleurs, le temps non plus sauf dans cette métaphore en anglais (qui correspond au tempus fugit en latin, tout aussi métaphorique), et qu’il existe des mouches de fruit et pas de mouches de temps.

C’est la raison pour laquelle les systèmes conçus pour un corpus de textes bien définis – le droit, la recherche pharmaceutique, l’industrie pétrolifère pour ne citer que ceux qui bénéficient de soutiens conséquents pour leur importance économique et stratégique – sont en général plus efficaces que ceux destinés à traduire tout type de texte : on peut leur fournir ce niveau de connaissance (à l’aide d’ontologies informatiques, par exemple), ce qui n’est pas faisable pour l’ensemble des domaines de l’esprit humain. Certains systèmes généralistes sont disponibles sur l’internet, tel Babel Fish d’Altavista6, qui utilise, comme d’autres traducteurs informatiques, la technologie de traduction Systran développée depuis les années 1960 (et qui avait été mise à disposition sur le réseau Minitel…).

Un développement original dans son approche est celui du traducteur de Google, qui ne se base pas uniquement sur des règles et des dictionnaires, mais aussi sur un corpus gigantesque de traductions « humaines », celui de textes bilingues officiels des Nations Unies : ceci lui permet d’« apprendre » des usages de traduction en se servant de cette multiplicité d’exemples en contexte. Mais dans le meilleur esprit du Web 2.0 il permet aussi à l’usager ayant fait appel à ce service de suggérer une meilleure traduction, ce qui est souvent nécessaire : sa traduction en anglais de l’expression ce plagiat antisémite produit (en mauvais anglais) un contresens : The anti-plagiarism, un anti-plagiat7… On peut se demander toutefois si ce genre d’intervention ne fera pas aussi appel à des vandales, tels ceux qui, régulièrement, défigurent, parfois avec humour, la Wikipedia, sans pour autant être détectés parfois pendant de longues semaines.8

Et enfin, on ne peut passer sous silence le traducteur dans le vent (de l’actualité), qui nous a donné ceci. À l’arvoïure !


1 Citò scribendo non fit ut benè scribatur; benè scribendo, fit ut citò. (Note de l’auteur)
2 P. 498. (Note de l’auteur)
3 E. F. K. Koerner et R. E. Asher (eds.), Concise history of the language sciences: from the Sumerians to the cognitivists, p. 431-445. Pergamon Press, Oxford, 1995. Cet extrait est disponible en ligne. Le site Machine Translation Archive, réalisé par John Hutchins, vise à réunir l’ensemble des textes (articles, livres…) publiés en anglais sur la traduction automatique. On y trouve quelques textes (pour l’un d’eux, le sommaire uniquement, pour raisons de respect de copyright) de Peter Toma, l’inventeur de Systran, dans lesquels il décrit sa longue carrière (débutée en 1956) dans ce domaine.
4 Cf. Umberto Eco, Dire presque presque la même chose. Expériences de traduction. Grasset, Paris, 2007.
5 Même les traductions que nous avons exclues seraient envisageables dans un certain genre de texte, humoristique, poétique, de science-fiction…
6 L’un des tous premiers moteurs de recherche, inventé par Digital Eq. Corp. en 1995, et qui avait proposé bien avant d’autres plus célèbres aujourd’hui des modes de recherche novateurs. François Bourdoncle, le père du récent moteur de recherche français Exalead qui devrait être utilisé dans le projet Quaero, avait travaillé comme chercheur chez Altavista.
7 Il se peut que la traduction ait changé lorsque vous cliquerez sur le lien signalé, si un lecteur intéressé aura pris la peine de suggérer une autre traduction, en passant la souris sur le texte problématique.
8Ainsi, l’article sur l’Ordre de la Toison d’or, que nous avons consulté après notre retour de Vienne, indique à ce jour que « Les collections médiévales de l’ordre (…) sont exposées au musee de Margot, à Vienne.kokok ». Inutile de préciser qu’un tel musée n’existe pas, ok ok ? L’historique des modifications de cet article montre qu’un abonné de Wanadoo à Dijon s’est attaché à corriger ainsi le nom du musée, dont la version précédente était musee de Monoprix. Nous ne citerons pas les inventions précédentes qui se sont succédées depuis le 2 avril, date où l’on trouvait encore le nom correct, celui du Schatzkammer. Inutile de se fatiguer à corriger, le lutin reviendra sous une autre adresse. Quand le ver est dans la pomme…

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