Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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2 décembre 2005

I don’t need you anymore

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 22:10

Je me souviens, ma mère m’aimait
Et je suis aux galères,
Je me souviens ma mère disait
Mais je n’ai pas cru ma mère
Ne traîne pas dans les ruisseaux
Te bats pas comme un sauvage
T’amuse pas comme les oiseaux
Elle me disait d’être sage[…]
 
Maurice Druon, Le Galérien
Ce n’est pas qu’une chanson pop des Kinks, c’est la phrase terrible que Martin, un petit garçon sage de cinq ans, jette à sa mère sans même en mesurer la portée, quand il commence à prendre conscience un beau jour du monde autour de lui, de se sentir devenir un individu, de s’apercevoir sans trop en comprendre la raison qu’il ne fait plus un avec sa maman. C’est le titre de cette belle nouvelle, très perceptive, d’Arthur Miller qui relate, vue des yeux de Martin, cette journée particulièrement lourde de sens où il réalise qu’il n’est plus un bébé irresponsable, mais encore loin d’être un adulte avec leurs responsabilités.

Enfant, on idéalise ses parents ; Boris Cyrulnik dit bien, « Un enfant n’a jamais les parents dont il rêve. Seuls les enfants sans parents ont des parents de rêve ». Adolescent, on s’aperçoit qu’ils ne le sont pas, et les critiquent fusent. Et si, adulte, on comprend que personne ne l’est et qu’ils ont fait de leur mieux (pour ceux qui ont eu cette chance), alors on les aime toujours, mais autrement.

Comme le disait Benoîte Groult : « Ce n’est pas en tuant ses parents que l’on devient adulte, mais en tuant l’enfant de ses parents, une cible beaucoup plus difficile. » Est-ce une constante de la nature que les femmes semblent le faire en général plus que les hommes, et est-ce dû au fait qu’elles enfanteront, pour certaines ?

Plus finir avec un sourire sur ce sujet si grave, « La maturité est la capacité de faire quelque chose malgré le fait que vos parents vous l’ont recommandé. » (Paul Watzlawick).

10/12/2004 – 2/12/2005

30 novembre 2005

Ni pub ni soumis

Classé dans : Publicité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 0:13

Je n’ai jamais aimé la publicité. Est-ce par cet esprit de contradiction qui, au dire de ma mère, me caractérisait dans mon enfance et qui, je l’espère, s’est au moins transformé en esprit critique (celle-ci pouvant être élogieuse, comme on aura pu le voir) ? En tout cas, j’ai du mal à apprécier ce que l’on m’impose, il est vrai. En ce qui concerne la publicité, elle est de plus en plus omniprésente : dans les boîtes aux lettres « papier » (à tel point qu’il arrive que l’on perde par mégarde des courriers des impôts, qui ressemblent étrangement à des mailings jetables), sur des affiches sur les trottoirs, sur des voitures, au bord des rues et des routes, dans votre journal favori (si ce n’est pas Le Canard enchaîné), à la radio (sauf sur Radio Classique), à la télévision et au cinéma… et, évidemment, véhiculée par l’internet, sur un nombre croissant de sites, et – pour fermer le cercle – dans les boîtes aux lettres électroniques. À tel point qu’il arrive qu’en y faisant le net on se débarrasse malencontreusement de courriers importants (comme cela m’arrive parfois) : doit-on (et peut-on) s’intéresser à tout, peut-on tout lire pour tout trier ?

Gageure impossible : les modes de communication actuels (internet, mais aussi téléphone portable) nous rendent directement accessible à des millions, voire à des milliards d’individus communicants. C’est bien plus que la surcharge informationnelle des médias de tout ordre – ceux que l’on choisit de lire autant que les autres –, c’est un déferlement potentiellement incessant venu des quatre coins de la planète dans un babil de langues souvent incompréhensibles et sur des myriades de sujets dont la plupart nous est totalement étrangère.

On ne peut plus se prémunir actuellement de ce phénomène, sauf en se renfermant dans un château fort électronique qui ne serait ouvert qu’à un cercle de correspondants connus (mais là aussi, on peut passer outre, pour le moment). Faut-il accepter avec résignation la poubellisation de ce médium, comme l’a été celle des médias précédents, accompagnés d’une noble utopie lors de leur apparition et finalement récupérés pour les finalités des uns et des autres sans égard ni respect pour leurs cibles ?

La loi pour la confiance dans l’économie numérique tentait pourtant d’établir un modus vivendi dans ce domaine où règne une anarchie croissante : l’article 22 ne dit-il pas :

Est interdite la prospection directe au moyen d’un automate d’appel, d’un télécopieur ou d’un courrier électronique utilisant, sous quelque forme que ce soit, les coordonnées d’une personne physique qui n’a pas exprimé son consentement préalable à recevoir des prospections directes par ce moyen.

C’est clair et sans équivoque, et encore plus clair quand on lit le reste du paragraphe. Et pourtant, si cela n’a aucun effet sur les émetteurs situés hors de l’Hexagone, cette loi ne refroidit pas non plus nombre d’organismes français, pour lesquels la fin (même louable) justifie les moyens1, dans un monde où l’on se bat, de façon accrue, pour des ressources financières en perpétuelle diminution. Tous les moyens sont-ils bons ?

Je ne peux, de mon côté, me résigner à ces comportements, qui non seulement handicapent mon utilisation personnelle et professionnelle de l’internet, mais qui risquent d’y entraîner, par retour, sa segmentation en réseaux distincts, comme il en est des chaînes de radio ou de télévision. N’ayant pas le loisir de trier et de lire un à un les dizaines de pourriels qui arrivent parfois chaque jour, je les réexpédie à un service en ligne qui se charge d’envoyer automatiquement une notification au fournisseur d’accès et/ou à l’hébergeur présumé de leurs auteurs.

Qu’en deviendra-t-il de la publicité ? Finira-t-elle par nous envelopper dans un tourbillon de papier, virtuel et physique, et nous y faire disparaître, à l’instar de Robert de Niro dans le film Brazil ? Accroîtra-t-elle par son omniprésence le cycle éperdu de la consommation, comme le décrit J.G. Ballard dans sa nouvelle L’Homme subliminal ?

Je n’ai jamais aimé la publicité. Sauf quand elle est amusante, ironique, intelligente et décalée. Mais même alors, elle ne m’a jamais incité à consommer ce qu’elle promouvait.


1 Comment en serait-il autrement, quand une publicité électronique pour le compte d’un ministre et chef de parti majoritaire est venu récemment donner l’exemple ?

27 novembre 2005

Savoir raison garder

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 12:58

Version revue et corrigée d’un texte publié le 2/6/2004 en réponse à l’interrogation d’une lectrice, qui écrivait : « Je suis assez ignorante des choses du net et de ce qui s’y « trame » et toujours très étonnée des possibilités des diffuseurs de virus, ver et spams. [...] En tout cas, personnellement, cela ravive bien ma méfiance vis-à-vis ce super outil de com­mu­ni­cation qu’est internet.L’évolution techno-scientifique met dans la main de plus en plus de gens des objets techniques, d’une complexité croissante et d’une facilité d’utilisation apparente1. Cette facilité est d’ailleurs destinée à donner à tous les con­som­mateurs (car c’est de cela qu’il s’agit : consommer) le sentiment que tout est à leur portée sans coûts (financiers ou autres) cachés – et donc leur donner ainsi l’envie d’acheter2. Cette « ignorance » du con­som­mateur entraîne souvent une mécon­nais­sance et donc une sous-utilisation des outils qui sont entre ses mains à tel point que, dès que l’on recherche des fonctionnalités supplémentaires, on est amené à acquérir un objet bien plus sophistiqué, tandis que souvent l’outil d’origine aurait suffi, pour peu qu’on en ait eu la connaissance. Or, le seul investissement que l’on soit souvent capable ou disposé à faire est de l’ordre de l’immédiat (télécharger, payer ou non, mais rarement apprendre et se former – pour des raisons souvent très justifiées, et encore plus rarement investir dans son maintien en vie). Cette ignorance est donc souvent encouragée par ceux qui en profitent, et elle est d’ailleurs « naturelle » : les utilisateurs de l’informatique ne sont pas informaticiens, et l’essentiel de leur énergie est investi ailleurs. Mais comme les outils propres à de nombreuses professions (et d’ailleurs à la vie courante) subissent ces évolutions techniques et des mutations permanentes sans toujours se simplifier, la nécessité de se former est un investissement quasi permanent.

Le corrélat souvent financier de cet investissement est masqué par un vocabulaire soigneusement choisi, issu d’une ambiguïté de l’anglais que ne manquent pas d’exploiter les industries et les commerçants de la nouvelle idéologie techno-scientifique : free signifie « gratuit » et « libre ». Comment ne pas adhérer à ces valeurs qui n’ont rien de marchand, comment ne pas être attiré vers des produits qui les représentent ? Mais ce n’est qu’une apparence : ce qui est libre n’est pas forcément gratuit : il suffit de voir l’investissement en temps et/ou en services payants que requiert l’implantation de « logiciels libres » dans des organismes (ou chez des particuliers) qui n’ont pas forcément les compétences techniques pour s’en occuper ; en d’autres termes, le coût de leur exploitation pendant leur durée de vie est ignoré (voire masqué) lors de leur acquisition, qu’elle soit gratuite ou non. À l’inverse, ce qui est gratuit est parfois un lourd esclavage qui peut revenir fort cher : il suffit pour cela de faire le compte des heures passées sur la hotline téléphonique d’un certain fournisseur d’accès qui s’est affublé de ce terme…

Les réseaux – et pas uniquement informatiques – sont de fait des vecteurs de circulation, de diffusion et de démultiplication de phénomènes, intentionnels ou non3, susceptibles de se propager de façon quasi exponentielle du fait de la capacité de réplication à l’identique ou à muter en fonction des « circonstances » et de la multiplicité des interconnexions (et en temps réel pour ce qui en est de l’informatique) vers une infinité de systèmes, pour certains vitaux, et donner ainsi lieu à des nuisances à large échelle (le premier virus informatique date de 1980), voire de catastrophes (comme l’ont analysé entre autres Paul Virilio et Joël de Rosnay4 ; cela a été le cas avec des réseaux financiers, par exemple :

« L’accroissement du flux financier circulant dans le monde relève plus de mouvements spéculatifs que de réels investissements dans la production. Le secteur financier se déconnecte de l’économie réelle et se présente de plus en plus comme une économie virtuelle. Un crash financier pourrait faire boule de neige et amener l’écroulement de tout le système. »5

Mais les réseaux ne se réduisent pas uniquement à leur dangers : ils sont aussi des vecteurs de circulation, de diffusion et de démultiplication de supports du savoir et de la culture. L’ouverture à ce mode de communication offre d’une part des richesses insoupçonnées – qui s’accompagnent, il est vrai, d’aléas souvent imprévisibles, de la récupération marchande à la nuisance pour le plaisir de nuire6. Il est un fait que la prolifération des spams (et des virus, des vers et des attaques de tout genre, s’il faut préciser) semble mener vers une fermeture – relative, on l’espère – de ce qui était une ouverture extraordinaire. Peut-être que le prix en aura été trop élevé, et que l’utopie d’un espace virtuel absolument « libre et responsable » ne tient pas la route face à ceux qui en abusent7 : un réseau réparti ne se maîtrise (de l’intérieur) ni ne se contrôle (de l’extérieur) facilement (ce qu’exploitent d’ailleurs les réseaux humains de tous ordres, pour contourner les contrôles des états et contrecarrer leurs armées).

En résumé, en ces temps hypermodernes8 il est préférable d’être informé et lucide plutôt qu’ignorant et méfiant ou idéaliste et aveugle, et malgré l’accélération du temps et de sa course parfois effrénée savoir raison garder.


1 Dues, entres autres mais pas uniquement, à la miniaturisation et à l’utilisation du numérique.
2 Et peut-être de l’utiliser, mais bonjour la surprise lorsque l’on se retrouve seul devant un objet muni d’un manuel en charabia pseudo-français parce que traduit automatiquement en Extrême Orient, ou farci de termes techniques.
3 Les erreurs de conception (bugs, en anglais) de systèmes simples ou complexes, peuvent contribuer autant à son arrêt, à son disfonctionnement qu’à son emballement. C’est ce qui était arrivé au Golem, dont le concepteur n’avait pas prévu un cas d’utilisation…
4 Ce dernier en revendique d’ailleurs l’antériorité pour en avoir parlé en 1975.
5 Document de l’organisation internationale du travail.
6 La liberté et la connaissance ont un prix, comme on le sait depuis l’affaire Adam-et-Eve, ou, comme on le dit efficacement en anglais, there is no free lunch.
7 Ce qui est aussi vrai de la cité en général, nonobstant Rousseau.
8 Gilles Lipovetsky, « Les temps hypermodernes ». Éditions Grasset & Fasquelle, 2004.

18 novembre 2005

Google recrée la planète

Classé dans : Environnement, Musique, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 8:59

L’extrait de La Machine à remonter le temps est présent dans la splendide exposition virtuelle de la Bibliothèque nationale de France consacrée aux Utopies : la quête de la société idéale en Occident, qui analyse bien le tournant déci­sif qu’a pris cette litté­rature au xxe s., où l’antici­pation d’un futur idéal se transforme en un regard inquiet, voire paniqué, avec le constat de la course souvent folle induite par le progrès. Voir aussi Livre et liberté.La manne des petites annonces de recrutement de Google continue : dans l’envoi d’aujourd’hui, on remarquera qu’ils recher­chent un expert en ingénierie logicielle spécialisé en cryptographie et en sécurité informatique (s’orien­te­raient-ils vers le commerce en ligne ?) et surtout un spécialiste d’infographie, pour travailler sur « la stéréoscopie, la détection d’objets dans une image, la création de la plus grande image numérique jamais faite d’une taille de l’ordre de peta-pixels1, une mosaïque en 3D de la Terre en résolution multiple, voire la modélisation en 3D de tous les bâtiments sur la planète ».

La réalité virtuelle à cette échelle – avec la téléphonie IP en sus – avance à grands pas pour nous lier tous derrière nos claviers : on pourra atteindre chaque recoin de la planète – sauf évidemment forêts, lacs ou rivières (qui auront probablement bientôt disparus) – sans avoir besoin de sortir de chez soi, pour devenir des « futilités simplement jolies », tels les Éloïs dans La Machine à remonter le temps de H. G. Wells. Sommes-nous destinés à devenir les Gilbert Gosseyn du Joueur Google ?


1 Le peta est égal à un milliard de mégas.

9 novembre 2005

Le je de langues

Classé dans : Langue, Lieux, Littérature — Miklos @ 1:23

Depuis mes premiers souvenirs de la voix de mon père s’expri­mant en français dans le cercle fami­lial – plus préci­sément encore lorsqu’il s’adres­sait à moi –, et jusqu’à ses dernières paroles, j’ai entendu dans chacune de ses phrases la mémoire, l’empreinte, le fantôme, non seulement d’une autre langue que le français, mais aussi d’un autre monde et d’un autre temps. Si j’ai commencé ce livre en écrivant que deux syllabes suffisent, c’est en pensant à la façon dont mon père, répondant au téléphone en français, prononçait le simple mot « Allô », deux syllabes qui suffisaient à tout familier du hongrois pour déceler l’accent indélébile de cette langue. Et il me suffit encore aujourd’hui d’entendre une certaine façon de dire « Allô » au téléphone pour identifier l’origine hon­groise d’un inter­lo­cuteur. Mon père parlait un français à la syntaxe parfai­tement correcte et disposait d’un lexique assez étendu – il était grand lecteur, en français, de livres de litté­rature, de poésie ou d’histoire – et si, dans son parler, subsis­taient encore quelques curio­sités amusantes héritées du hongrois comme, par exemple, la formule : « As-tu peint tes chaussures ? » pour me de­man­der si je les avais cirées, la trace de sa langue première, le hongrois, dans sa langue d’émigration et d’adoption, le français, devenu sa langue familiale, profes­sion­nelle, quoti­dienne, était entiè­rement concen­trée dans cet accent si parti­culier, si différent de celui laissé par d’autres idiomes de cette même Europe centrale, comme l’allemand ou les langues slaves, et que je retrouvais, iden­tique, c’est-à-dire affectant iden­ti­quement la langue française, chez ceux de ses amis hongrois qui avaient suivi le même parcours jusqu’à la France et jusqu’au français.
 
Alain Fleischer, L’accent. Une lan­gue fan­tôme. Le Seuil, 2005
Né dans un petit village de Galicie orientale lors des derniers soubresauts de l’empire austro-hongrois, mon père parlait le yiddish à la maison et étudiait en polonais à l’école. Plus tard, il apprit l’hébreu moderne, et le parlait déjà couramment quand il arriva en Palestine. Après la guerre, il habita quelques mois en Turquie où il était parti en mission, et y apprit l’anglais et les rudiments du français. Cela lui fut tout de même fort utile quand il fut envoyé à Paris où il rencontra celle qui devint sa femme et ma mère. Durant les quelques mois qu’il passa en Allemagne, il ne dut pas avoir trop de mal à parler la langue du pays, finalement proche du yiddish.

Ma mère était née à Odessa dans une famille d’industriels qui perdirent tout, sauf la langue, à la révolution d’octobre. Elle avait été envoyée seule à quatorze ans à Paris pour échapper à la misère et y être confiée à un oncle parti plus tôt ; celui-ci se dépêcha de la placer chez un couple de Français. Elle apprit le français à l’arraché – ainsi que le latin, et à peu près au même moment – dans le pensionnat catholique où elle fut placée, puis, plus tard, l’anglais. Le russe, qu’elle parlait toujours avec ceux de ses proches qui habitaient Paris, fut la cause de sa rencontre avec Julien Gracq, qui cherchait à pratiquer celle langue « pour lire Dostoïevski dans le texte », me dit-elle bien plus tard, quand je tombai par hasard sur leur correspondance.

C’est après la guerre qu’elle fit la connaissance de mon père, par un de ces hasards étranges et improbables qui, dans un roman, semblent tirés par les cheveux. La langue commune qu’ils avaient était le français qu’elle maîtrisait déjà fort bien, accent y compris, tandis que lui se confrontera toute sa vie à son orthographe, à sa syntaxe, et surtout à sa prononciation : c’est avec une tendresse émue et amusée que je l’entends encore tenter de prononcer « oui » sans réel succès, quelque part entre « vi » et « bi », avec des mimiques désespérées. Plus tard, en Israël, ma mère apprit tant bien que mal l’hébreu, qu’elle parlait avec un accent russe, celui de ses origines, qu’elle n’avait plus en français. C’est en russe qu’elle parlait avec sa belle-sœur qui lui répondait en polonais (et j’attribuais, enfant, leurs mésententes à des raisons linguistiques, avant de comprendre qu’il devait y en avoir de plus prosaïquement psychologiques). C’est aussi en russe qu’elle parlait à la femme de ménage serbe qui travailla chez nous quand j’étais enfant, à Paris, et qui devint plus tard une amie. Je m’aperçus, bien plus tard, qu’elle avait dû aussi apprendre l’allemand, mais où et quand  ? c’est la langue dans laquelle elle parlait dans ses crises de profonde dépression.

J’eus la chance qu’ils décidèrent, dès ma naissance, de me parler chacun dans la langue qu’il possédait le mieux : lui en hébreu, elle en français. Je regrette seulement de n’avoir pas connu mes grands-parents, avec lesquels j’aurais pu apprendre le yiddish, langue de l’absence (que j’étudiai bien plus tard à l’université à Paris) et le russe (dont ma mère me fournit les bases), toutes deux langues d’une saveur extrême, non pas uniquement à cause de la nostalgie familiale que je ressens à leur égard, mais pour la richesse associative de l’une et la musicalité de l’autre.

C’est en Israël que je compris ce qu’avait dû être la tour de Babel : l’immense variété de langues qui s’y parlaient, parvenues avec leurs locuteurs des confins de l’orient à ceux de l’occident, et surtout, les accents m’enchantaient : celui si doux en hébreu des yéménites qui savaient rouler sensuellement les r, si différemment de celui prononcé par les originaires de Russie ou d’Argentine, le chantonnement hongrois qui s’entendait même en hébreu (l’humoriste national israélien était d’origine hongroise, et devait bien cultiver un peu son accent, il me semble), l’accent roumain ou allemand, l’arabe et ses variantes…

C’est en Israël que j’eus, à l’école, un instituteur remarquable qui me fit aimer l’anglais à un point tel que je partis, des années plus tard, faire des études aux Etats-Unis, et que je possède aujourd’hui cette langue (et deux de ses littératures) à l’égal de l’hébreu et du français. Ce ne fut pas le cas de l’espagnol, que j’avais étudié pendant deux ans au lycée en France, assez tout de même pour me débrouiller dans cette langue quand je me retrouve en Espagne où habitent mes cousins germains, pays où s’était réfugié le frère de mon père après la guerre. Et assez aussi pour me permettre de me lancer en italien, quand je me suis promené dans ce pays. Est-ce cette fascination pour les langues qui me fait particulièrement apprécier les jeux de mots et les calembours ?

Et pourtant je ne peux m’empêcher d’envier mes petits cousins, qui parlent couramment plus d’une demi-douzaine de langues : le yiddish puis l’hébreu, le polonais, le russe (leurs parents avaient été refoulés de Pologne en Sibérie), le français (pays où ils étaient arrivés après la guerre), le flamand (partis en Belgique plus tard), l’allemand (ce n’est pas loin), l’anglais (de l’école)… J’aurais aimé connaître le grec (que je ne peux que déchiffrer, grâce au russe), pour lire les grands auteurs dans le texte et comprendre les paroles de la Ballade de Mauthausen de Mikis Theodorakis  ; le hongrois, dont la mystérieuse mélodie n’a cessé de me fasciner  ; une langue nordique (l’islandais ou le norvégien), celle de ces paysages qui ne cessent de m’attirer. Quand je m’y retrouve, je tâche de déchiffrer tout ce que je peux, de rapprocher ces mots étranges de ceux que je connais de par ailleurs dans d’autres langues. « Eh Dieu, si j’eusse étudié au temps de ma jeunesse folle… ».

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