Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

6 octobre 2011

Le cœur de Paris selon les annonces immobilières d’un site bien connu

Classé dans : Histoire, Lieux, Société, Économie — Miklos @ 21:41

Le visiteur ou le touriste qui cherche à se loger chez un particulier à Paris ne manquera de sauter de joie à la lecture de cette petite annonce intitulée « splendide appartement d’une chambre à coucher à louer au centre de la ville ». Il s’y verra proposer un « studio charmant au cœur de la rue Duhesme, l’une des adresses les plus recherchées au centre de Paris, à quelques pas du musée du Louvre, du Marais historique et gay et de l’Opéra. » Une autre version précise qu’il est « à cinq minutes à pied du célèbre Centre Georges Pompidou ».

Pour peu qu’il connaisse Paris, il s’imagine déjà que cet appartement de rêve se trouve soit du côté des Halles, point équidistant des trois quartiers cités dans l’annonce (mais pas si recherché que ça) ou alors dans le 6e ou le 7e arrondissement (au pire, dans le 8e), qui sont parmi les plus cotés de la capitale. Mais rue Dusheme ? Où est-ce diable ? Eh bien, justement, au diable vauvert, au fin fond du 18e arrondissement, à quelques pas de la porte de Clignancourt, qu’on ne peut vraiment qualifier de quartier particulièrement recherché, si ce n’est pour ses puces et ses drogues. Et à quelques kilomètres en vol d’oiseau des lieux précités. Laisse béton, se dit-il.

Une femelle indépendante (c’est du moins ce que l’annonce suivante affirme en anglais) propose une chambre dans un appartement, lui-même situé dans un immeuble dont l’entrée est au centre de Paris. Curieux : le quartier est indiqué comme « 19e – bassin de la Villette », est-ce à dire qu’un long tunnel relie l’entrée (située au centre de la ville) au bâtiment (dans le 19?). Claustrophobe, il préfère éviter.

Il passe à une autre annonce, celle d’une « chambre à louer dans appartement deux pièces meublé, proche du métro, du centre et de tous commerces et bars ». Le métro en question est Goncourt. Là, on est quasiment à Belleville, qui n’a été annexé à Paris qu’en 1860, en même temps d’ailleurs que le hameau de Clignancourt. On tourne autour du pot, constate-t-il.

Qui dit mieux ? Il y a bien cette grande chambre sur les Grands boulevards, « à 12 minutes à pied de la Seine », mais il faut être champion du 400m pour tenir ce temps et de plus c’est pour « une jeune fille sérieuse et agréable », conditions que notre touriste ne remplit pas ; ou celle du côté Oberkampf, toujours « au centre de Paris ».

J’essaie sur la rive gauche, se lance-t-il. Il y a une colocation avec des étudiants anglais dans le 15e, du côté Montparnasse, « au centre de Paris et à 7 minutes à pied d’une belle vue de la Tour Eiffel ». Il doit s’agir du temps pour arriver de l’appartement au sommet de la Tour Montparnasse (à pied, s’il vous plaît) d’où la vue est (paraît-il) splendide. Mais il n’aime pas le béton de cette tour-là (ni d’ailleurs son amiante).

Plus classe, cette « chambre ensoleillée au centre même de Paris » ; l’immeuble se trouve dans le 6e « à deux minutes du Luxembourg et de l’Alliance française ». C’est donc le quartier de Notre-Dame-des-Champs, en déduit-il. Pas très commode pour arriver au vrai-centre-même de Paris, la ligne 12 le contournant.

La vie est un oignon qu’on épluche en pleurant, dit le dicton. Les petites annonces aussi, se dit-il en continuant à les éplucher en soupirant.

Pour consoler notre touriste, on citera ce qu’Évelyne Cohen écrit à propos du centre de Paris (in Imaginaires urbains du Paris romantique à nos jours, publié sous la direction de Myriam Tsikounas en 2011) :

De 1830 à nos jours, le mythe de Paris capitale de la France, métropole des temps modernes, connaît des phases de développement puis de déclin. Dans l’ordre imaginaire, qui est ici le nôtre, le centre de Paris revêt une importance d’autant plus grande que Paris-la-capitale est présentée comme « ville centre », « métropole », « ville monde », « ville Lumière », « ville tentaculaire ».

Les représentations qui s’attachent au « centre de Paris » sont corrélées à celle de « Paris comme centre ». (…)

Comme l’explique Karlheinz Stierle dans La Capitale des signes, le XIXe siècle a donné un « centre imaginaire à la ville » :

C’est le propre du mythe de Paris tel qu’il s’élabore au XIXe siècle que de donner un centre imaginaire à la ville, de s’avancer vers un centre de forces caché. Dans Notre-Dame de Paris, Hugo a ainsi rendu la ville, avec sa cathédrale médiévale, son centre oublié, et à la capitale mondiale imaginaire, avec l’Arc de Triomphe, son emblème qui paraît sur le fond d’un horizon « sublime » parce que surélevé et devient le centre spirituel d’une nouvelle conscience de la ville. Quand le mythe urbain réussit à mettre au jour de tels centres comme points névralgiques d’une vision de la ville, il reconquiert souvent l’authenticité d’un mythe collectif dont les images se fondent totalement avec l’expérience réelle de la ville, donne à la ville la profondeur de l’« imaginaire concret ».

(…) Dans une vision anthropomorphique, la croissance historique de la capitale s’effectue autour de son « berceau », l’Île de la Cité. Tout au long des XIXe et XXe siècles, les guides cartographient couramment le développement de la capitale qui s’étend d’enceinte en enceinte par cercles concentriques successifs. Sa forme est assimilée à celle d’une « circonférence ».

(…) Au XIXe comme au XXe siècle, les contemporaine s’interrogent sur ce qui « fait centre » du point de vue des qualités et des localisations. Selon les guides et leur finalité, le centre peut être le centre historique, le centre géographique, le centre politique, le centre des affaires.

(…) Si elle semble évidente, la place du centre de Paris n’est pas consacrée de façon définitive. Le centre désigne des lieux à forte charge symbolique, politique, pratique. Aussi est-il logique qu’il se déplace dans la capitale conformément aux orientations du pouvoir, en direction de l’ouest.

Ce centre tout à la fois imaginaire et symbolique a bougé au fil du temps, de l’Île de la Cité au Palais Royal, puis vers Les Halles (le ventre de Paris, donc pas si loin du cœur, anatomiquement parlant), Notre-Dame ou le Châtelet. Voire les Champs-Élysées (quand ça n’est pas Disneyland), surtout pour les touristes japonais. Qu’en sera-t-il du Grand Paris ?

Qu’en sera-t-il pour chacun de nous ? On laissera le poète et traducteur Dominique Buisset conclure (in Paris par écrit : vingt écrivains parlent de leur arrondissement, 2002) :

Pourtant, la chose est connue : le centre est partout dans la mesure même où la circonférence est nulle part. Le centre de Paris est sur le parvis Notre-Dame ; le centre de la France à Saint-Amand-Montrond (avec ou sans la Corse ? la Réunion, les Antilles ?) (…)

Or, sauf la révérence que je porte à Notre-Dame, le centre de Paris est du côté du square Painlevé, entre la Sorbonne et l’Hôtel de Cluny, sous les grands arbres, entre une louve et un Montaigne de bronze, l’un parlant latin, l’autre français… Au printemps, le centre de légèreté de Paris, dans l’espace et le temps, est là quelque part, sur la pelouse où les étourneaux, toge moirée, docteurs d’État en picorologie, exercent leur industrie parmi l’herbe.


Le centre de Paris en 1678 : le palais de justice


Le centre de Paris en 1784 : le Grand Châtelet


Le centre de Paris en 1840 : entre le Palais Royal et le boulevard


Le centre de Paris selon le Petit futé 2008 : Gare Montparnasse, Saint-Michel, Châtelet-les-Halles…

Les métrosexuels avant l’heure, ou, ce qui fait courir (aussi) les hommes

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Société — Miklos @ 0:14

Pour éviter toute confusion, on précise d’abord qu’on ne parle pas ici des prédateurs sexuels qui hantent les longs couloirs vides de certaines stations peu avant l’heure du dernier métro. Il s’agira ici d’un terme récent, provenant directement de l’anglais, et dénotant

ce nouvel homme très attentif à son look [autre terme anglophone], très soigneux, le plus souvent épilé (au moins sur la poitrine), bronzé et toujours à la dernière mode. (…) le métrosexuel déteste être négligé ; il aime faire du shopping [ibid.], y compris dans les parfumeries, où il dépense beaucoup en crèmes antirides ; il choisit avec attention tous les détails de sa garde-robe (…)1

« Nouvel homme », dit-il ? Et pourtant, ce même auteur écrivait dans un précédent ouvrage2 qu’Oscar Wilde, « l’écrivain anglais bien connu (…), a été un métrosexuel avant l’heure. On se souvient de ses cols cassés et en dentelle, de ses cheveux ondoyants, de ses vestes extrêmement ajustées. »

Et cent ans avant Wilde, il avait déjà eu en France les Incroyables – et leur pendant féminin, les Merveilleuses (dont on avait récemment dévoilé – c’est le cas de le dire – les accoutrements extraordinaires) – ces « jeunes gens qui s’étaient arrogés le monopole du suprême bon ton, depuis le choix du costume jusqu’aux formes du langage. »3 On ne résiste pas au plaisir de laisser l’auteur poursuivre :

De longues tresses de cheveux tombant sur les épaules, et que l’on nomma oreilles de chien ; un peigne d’écailles relevant derrière la tête des cheveux dont n’approchaient plus les ciseaux, trop vulgaires, et qui devaient être coupés avec un rasoir ; des redingotes très courtes, avec des culottes de velours noir ou vert, tels furent les signes principaux auxquels on reconnaissait les élégants du jour. Leur manière de prononcer les mots ne les faisait pas moins reconnaître par sa singularité et son affectation. La lettre r était tombée dans leur disgrâce : ces messieurs, qui avaient désossé notre langue, ne donnaient que leur paole d’honneu, leur petite paole ; et leur racontait-on quelque chose qui les étonnait, ils s’écriaient : « C’est incoyable ! » Ce fut cette habitude qui leur fit donner dans la société le nom d’incroyables, tandis que la classe plus vulgaire les appela des muscadins. —En grande toilette, l’incroyable devait remplacer sa redingote courte par un habit à taille carrée et à grands revers ; un chapeau claque d’une dimension monstrueuse se trouvait sous son bras, et ses souliers pointus rappelaient les chaussures à la poulaine du moyen âge.

On se doute bien que ces métrosexuels d’alors – comme ceux d’aujourd’hui – devaient passer un temps fou à se bichonner. Or à peu près à cette époque, un dictionnaire des expressions vicieuses usitées dans un grand nombre de départements, et notamment dans la ci-devant province de Lorraine, affirme que se bichonner n’est pas français et qu’il faut utiliser, en lieu et place, s’adoniser (dont l’étymologie est évidente, mais à ne pas confondre avec atomiser bien que les adonisants utilisent souvent des atomisateurs), verbe qui a donné adoniseur, que l’on pourrait appliquer de nos jours au personnel d’instituts de beauté. L’exemple que fournit ce dictionnaire pour illustrer le bon usage concerne sans doute les Merveilleuses – « Cette femme est sans cesse à s’ajuster, à s’adoniser » – mais s’applique aussi bien à leur contre­partie masculine, les Incroyables d’alors et les métrosexuels d’aujourd’hui.

Ce verbe sera utilisé au cours du 19e s. (et tombera en désuétude plus tard) : le Trésor de la langue française cite son emploi chez Nerval, Châteaubriant, Sainte-Beuve ou Balzac, et en particulier chez Théophile Gautier, dans Le Capitaine Fracasse :

Si vous voulez accepter un vieux pédant de comédie pour valet de chambre, dit Blazius en se frottant les mains d’un air de contentement, je vais vous adoniser et calamistrer de la belle façon. Toutes les dames raffoleront de vous incontinent.

où l’on découvre le verbe calamistrer (se faire friser les cheveux, préoccupation de tous ceux qui ont les cheveux lisses, à l’inverse des têtes bouclées qui cherchent à se les défriser), et chez Victor Hugo qui décrit si bien l’éternel métrosexuel dans Les Misérables ainsi :

Il est impossible de s’imaginer que Dieu nous ait faits pour autre chose que ceci : idolâtrer, roucouler, adoniser, être pigeon, être coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans sa petite femme, être fier, être triomphant, faire jabot ; voilà le but de la vie.

Enfin, on trouve dans le Gil Blas de Le Sage cette belle réflexion sur l’importance de cette activité aux âges de la vie :

L’envie que j’avais de paraître agréable à cette dame me fit employer trois bonnes heures pour le moins à m’ajuster, à m’adoniser ; encore ne pus-je parvenir à me rendre content de ma personne. Pour un adolescent qui se prépare à voir sa maîtresse, ce n’est qu’un plaisir ; mais pour un homme qui commence à vieillir, c’est une occupation.

Nihil novi sub sole.


1 Willy Pasini, Des hommes à aimer. Comprendre et gérer les fiancés, les maris et les amants. Trad. de l’italien. Odile Jacob, 2007.
2 Willy Pasini et Maria Teresa Baldini, Les 7 avantages de la beauté. S’améliorer sans se transformer. Odile Jacob, 2006.
3 Dictionnaire de la conversation et de la lecture, vol. 32. Paris, 1836.

27 septembre 2011

Devinette : quelle lessive pour quelle clientèle ?

Classé dans : Langue — Miklos @ 23:26

Les ailurophiles ?Le Chat
Les amoureux ?Cajoline
Les Argentins ?Tandil (ville près de Buenos Aires)
Les chrétiens ?La Croix
Les métrosexuels ?Omo
Les mineurs ?Skip (mécanisme de levage de roche dans les mines)
Les pompiers du ciel ?Dash (avion bombardier d’eau)
Les surdoués  ?Apta (parce qu’aptes à tout)
Les végétariens ?Persil

J’aime les chats

Classé dans : Littérature, Nature, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 0:43

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai été fasciné par les chats tout à la fois lascifs et sur le qui-vive, tendres et féroces, câlins et solitaires, et touché par leurs petits qui se pelotonnent dans le creux de la main d’un adulte ou se lancent avec un acharnement sérieux et maladroit à la poursuite d’une boule de laine ou de leur propre queue.

Et pourtant, je n’en ai eu que deux, Vaska et Jimmy, des chatons dont je me souviens surtout du regard, les yeux grands ouverts, comme toujours étonnés par ce monde qu’ils découvraient avec une insatiable curiosité. Je n’avais pas encore cinq ans, nous habitions un appartement au rez-de-chaussée d’une maison bi-familiale située dans une banlieue qui faisait quelque peu village : il y avait donc de l’espace et ces deux-là pouvaient batifoler à leur guise à l’intérieur comme à l’extérieur. Sauf quand Erit, la grande chienne des voisins d’au-dessus, voulait jouer avec eux, elle en avait tellement envie : d’habitude rapide et agile, elle tentait, prudente et pataude, de glisser une longue patte vers ses voisines qui ne lui arrivaient pas bien plus haut que la cheville. Instantanément, ces petites boules pleines de naïveté et de joie de vivre se transformaient en un arc hérissé et feulant devant ce Gargantua qui reculait, non pas effrayé mais plutôt attristé que ses avances aient été ainsi rejetées. Eh oui, les ogres, même gentils, peuvent faire peur, comme le relate si bien Victor Hugo.

Quelques années plus tard nous habitions en ville. Il n’était pas question d’avoir un animal qu’on appelle domestique (comme les serviteurs autrefois), qui resterait enfermé toute la journée pour satisfaire notre bon plaisir (« et les poissons ? », dites-vous ? nous, on les préférait salés ou marinés, et surtout les harengs). Mais il y avait les chats errants, décharnés, farouches, sales et hurlant à la saison des amours comme des bébés qu’on égorge (ce qui alternait avec les aboiements des chacals qu’on entendait au loin). Je les observais de ma fenêtre, tandis qu’ils cherchaient par tous moyens à s’introduire dans les poubelles pourtant enfermées dans des boîtes en béton, dont ils arrivaient à déver­rouiller le loquet de la porte latérale ou à soulever le couvercle en glissant une patte dans l’anneau qui permettait de les ouvrir. Une fois dedans, il arrivait qu’ils ne pouvaient plus en ressortir, et c’était une symphonie de miaulements bien moins musicale que celle de Rossini (interprétée ici par un duo de chattes racés, Elisabeth Schwarzkopf et Victoria de Los Angeles).

Non seulement l’animal est malin, mais j’ai découvert qu’il pouvait avoir de l’éducation et du goût pour l’art. Autrefois, je fréquentais un restaurant dont le patron possédait un chat que je n’ai connu qu’adulte. Le patron, tel un dompteur, avait maté le matou et le traitait comme un chien (ce qu’il faisait parfois aussi avec ses clients). Le chat, un Diabolo bien triste, errait entre les tables, ne se laissait surtout pas caresser – malgré toutes mes tentatives qu’il ignorait, soit par un mépris tout félin soit, sans doute, à cause de l’abrutissement auquel il avait été réduit et par peur à la vue d’une main d’homme. Pourtant, un jour, sans que je l’aie vu approcher, le voici qui grimpe sur mes genoux, s’assied dans mon giron et commence à lécher le t-shirt que je portais pour la première fois dans ce restaurant : il était illustré d’un dessin de Kliban. Je précise qu’il n’avait aucune odeur particulière (autre que celle de la lessive habituelle dont je me sers).

Mais c’est lors de mon séjour aux États-Unis que je découvre, au début des années 1980, un autre type de chat. Ou plutôt, de chat, comme on l’appelle communément en français (pas celui du Québec, qui parle joliment de clavardage, à l’instar de courriel, ce qui a aussi pour effet d’éviter la surcharge de sens du mot mail). Le réseau Bitnet, un des embryons de ce qui deviendra l’internet, permettait à ses utilisateurs de s’envoyer des messages instantanés et donc dialoguer en direct entre eux d’un bout à l’autre du réseau, d’abord à l’aide d’une commande rudimentaire, puis, dès 1985, via un protocole appelé Relay Chat (ou tout simplement Relay). Quelques années plus tard, s’inspirant de Relay, c’est IRC (« Internet Relay Chat ») qui prendra la relève sur l’internet (j’en avais été le premier utilisateur francophone – ou européen ? – et avais contribué à sa toute première documentation), où il est encore utilisé en tant que tel. Plus récemment, nombre de réseaux sociaux intègrent des dispositifs permettant à leurs usagers de communiquer ainsi entre eux, à l’aveugle comme à l’aube des temps des chats ou, comble de la modernité, en visiophonie grâce aux webcams (appelées caméras au Québec).

Bien que je fréquente les chats depuis une trentaine d’années, je leur préfère de loin les chats : les dialogues en ligne n’ont finalement rien à voir avec le dialogue en face-à-face ; c’est rarement du tac-au-tac, chaque interlocuteur menant souvent de front un grand nombre de conversations en parallèle ; pris par une envie soudaine ou un besoin urgent, il peut s’absenter du clavier sans prévenir, pour revenir parfois quelques jours plus tard poursuivre l’échange là où il s’était abruptement arrêté en queue de poisson (ce qu’un chat apprécie, mais qu’on déteste dans un chat). Quant aux chats, eux, quand ceux-ci s’en vont tous seuls, au moins on le voit immé­dia­tement, et on peut tenter de les rappeler. Je rappelle rarement un interlocuteur disparu sur le chat. Je préfère les petits ou gros chats aux goujats.

19 septembre 2011

Un grave problème, une interrogation aiguë et la culture sur France 2, ça craint, surtout l’matin

Classé dans : Actualité, Langue, Médias — Miklos @ 15:37

La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux:
Son petit faon délicieux
A disparu dans la nuit brune.

Pour raconter son infortune
À la forêt de ses aïeux,
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux.

Mais aucune réponse, aucune,
À ses longs appels anxieux !
Et, le cou tendu vers les cieux,
Folle d’amour et de rancune.
La biche brame au clair de lune.

Maurice Rollinat

Le musée de la chasse – ce sport où une meute d’êtres humains poursuit un animal aux abois – avait hier ouvert les portes de sa cour au public, journées du patrimoine oblige.

On pouvait y admirer un enclos dans lequel des chiens de chasse, qui semblaient avoir atteint depuis quelques lustres l’âge de la retraite, étaient avachis les uns sur les autres, le regard mélancolique. Des bois de cerf décorés d’un cor de chasse étaient suspendus au grillage élevé qui entourait ces pauvres bêtes destiné sans doute à les empêcher de se précipiter à la poursuite de quelque voiture qui passerait dans la rue avoisinante, à défaut de sanglier.

Dans le fond de la cour, on pouvait voir des photos de lièvres en train de s’enfuir ; il n’y manquait que l’argumentaire consistant à démontrer l’utilité de ces activités cynégétiques autant pour la santé des hommes et des chiens que pour la « régulation » de la population des léporidés et autres envahisseurs de nos forêts profondes où on entend le coucou qui répond au hibou, c’est fou, hein.

Mais c’est un autre panneau – et un dépliant qui en reprend les termes – qui a attiré notre curiosité : intitulé La Vènerie, créatrice de patrimoine depuis plus de 1000 ans, il détaille les contributions de ce sport aux arts décoratifs (tout en oubliant de mentionner les trophées, parties ou tout d’animaux tués, qui décorent de belles maisons), à la littérature (ils auraient pu citer par exemple le poème en exergue), à la peinture (ces fameuses natures mortes où les animaux qui y sont représentes sont bien morts, ou les scènes de hallali) ou au langage. Il y manquait évidemment la musique (même s’ils parlaient de « la trompe de vènerie », sic) – quid du Freischütz de Weber (splendide, il faut le reconnaître), par exemple ?

C’est surtout le langage qui nous interpelle ici. D’abord, leur brochure orthographie ce mot ainsi :

On constate l’influence hésitante de la mondialisation, et plus précisément de l’anglais, sur leur écriture (language/langage), eux pourtant qui se targuent de préserver le patrimoine national.

Mais on est surtout intrigué par un détail bien plus grave, un problème aigu :

Selon la ligne, on trouve « vènerie » (accent grave) ou « vénerie » (accent aigu). Même s’il y avait deux façons d’écrire ce mot (ce qui n’est pas le cas), il aurait fallu s’y tenir à l’une des deux. Au moins dans le même document. Ou sinon, dans le même paragraphe. Ça donne le tournis, à force. Regardez la forme qu’a pris la trompe !

À l’origine, ce mot – dérivé du verbe (désuet) vener (chasser à courre), s’écrivait sans accent, venerie. C’est au XVIIe siècle qu’apparaît le é (et donc bien avant 1740, date que signale le TLFi) : on le trouve en effet déjà dans les éditions successive du dictionnaire de Pierre Richelet : vénérie (Dictionnaire françois, 1680), puis vénerie (Nouveau dictionnaire françois, 1694) ; c’est cette forme qui s’imposera (sauf au musée de la chasse).

Cette tendance à remplacer erronément un é par un è se retrouve dans événement (orthographe classique), souvent transformé en évènement, du fait de la prononciation de la seconde syllabe () avec un timbre ouvert (et donc différent du é initial), pour des raisons qu’explique le TLFi. C’est (malheu­reusement ou non, selon ce qu’on pense de l’évolution du language, pardon, de la langue) l’orthographe qui semble s’imposer de nos jours.

Pour en finir avec la vénerie, on rappellera à nos fidèles et assidus lecteurs les lignes qu’Akbar avait consacrées à la fort intéressante Vènerie Vénerie royale de Turin, qu’il avait visitée en compagnie d’Anna.

À propos de langue, on ne peut s’empêcher de citer in extenso un extrait du Télématin du jour, qu’on commentera après :

Nathanaël de Rincquesen, lisant le texte qu’on a dû lui préparer : on termine sur une belle image, William, et une bonne note aussi, pour ce qui est plutôt un exploit, en voyant ces 4645 mélomanes taïwanais réunis dans un stade pour jouer la même partition. Attention, ils ont interprété le célèbre Ode à Changhua, sous l’œil intéressé et l’oreille avertie des observateurs du livre des records qui se sont tous accordés à dire qu’écouter 4645 archets qui s’agitent, ça craint.

William Leymergie, imperturbable : Deux fois.

NdR, interloqué : Ça craint… ?

WL : « Ça craint » deux fois.

NdR : Ça craint deux fois ?

WL : Ça crincrin.

NdR, l’air tout aussi perdu : Ah ! d’accord.

WL, mdr : Non ? Oui ?

NdR, encore plus paumé : C’est moi qui crains, c’est ça ?

WL, encore plus mdr : Non non, pas du tout ! Je disais : ça crincrin, quoi. Voilà, bravo !

NdR, résigné : Bon écoutez, on fera mieux demain.

Comme quoi, si on se résigne à ce que les nouvelles générations ne connaissent plus l’orthographe, on peut s’étonner qu’elles ignorent aussi le bon vieil argot français. Quant à cette célèbre Ode de nous inconnue, on a vérifié : en fait, le Taiwan Today (qui devrait savoir) indique qu’ils ont joué trois œuvres d’un compositeur taïwanais, Arbin Yang : Le Concerto de Changhua, À la Gloire de Changhua, et La Joie des jeux nationaux. Pas plus d’ode (qui, en passant, est féminin, même quand on parle de l’autre Chine, cher Nathanaël) que de cheveu sur la tête à… On précisera tout de même que c’est la CNA (Central News Agency, l’agence de presse taïwanaise) qui a intitulé l’une des œuvres (on suppute que c’est la seconde) Ode à Changhua.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos