Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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27 décembre 2010

Pas de salisettes !

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 21:01

Du temps – et du lieu – où j’étais enfant, il n’y avait pas de petites filles (ni de grandes) qui s’appelaient Lisette, impossible donc de deviner l’orthographe correcte du Padessalisette ! qu’on prenait plutôt comme une injonction à plus d’hygiène.

Maintenant qu’on sait, on se demande bien qui était cette Lisette pour qu’on l’interpellât ainsi au fil des siècles. Lorédan Larchey, dans ses Excentrictés du langage publié dans les années 1860, écrit :

Pas de ça, Lisette : Formule négative due sans doute à la vogue de cette chanson connue: Non! non! vous n’êtes plus Lisette, etc. — « Un jeune drôle fait la cour à ma nièce… pas de ça, Lisette! » — Ricard.

La chanson dont il s’agit ici est due au célèbre Béranger et s’intitule en fait Ce n’est plus Lisette. Elle commençait ainsi :

Quoi ! Lisette, est-ce vous ?
Vous, en riche toilette !
Vous, avec des bijoux !
Vous, avec une aigrette !
    Eh ! non, non, non,
Vous n’êtes plus Lisette,
    Eh ! non, non, non,
Ne portez plus ce nom.

Elle date sans doute de 1821. On ne peut éviter de la comparer avec la charmante Pourquoi t’es-tu teinte, Philaminte ? de Mireille et de Jean Nohain (qui se poursuit ainsi : J’aimais bien mieux ta vieille teinte, j’aimais bien mieux tes vieux cheveux… pour se terminer comico-tragiquement pour la belle) quelque 110 années plus tard.

La chanson de Béranger se chantait, d’après son sous-titre, sur l’air de Eh ! non, non, non, vous n’êtes pas Ninette, refrain de l’Épigramme contre les coiffures à la Ninon :

Pour se mettre en renom
Chez nous mainte coquette
Se transforme en Ninon ;
Mais près d’elle on répète :
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninette ;
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninon.

On la trouve dans Encore un ballon, ou Chansons et autres poésies nouvelles d’Armand-Gouffé, pour faire suite aux Ballon d’Essai et Ballon Perdu du même auteur, publié en 1807. La coiffure en question, considérée comme particulièrement prétentieuse en d’autres temps mais qui ne serait même pas remarquée aujourd’hui, est due à un geste d’une élégance rare de Ninon de Lenclos :

Ninon avait toujours été fidèle à ses « caprices » ; ce n’était pas avec un amant tendrement chéri qu’elle aurait commencé à se montrer déloyale. Mais la jalousie prête au soupçon le plus absurde. Une nuit, Villarceaux aperçut une bougie allumée dans la chambre de sa maîtresse. Il envoya un valet pour s’informer si la jeune femme souffrait de quelque malaise. Le valet revint avec une réponse négative. Villarceaux se persuada qu’elle écrivait à un rival. Fou de colère, il se précipita pour aller surprendre l’infidèle ; mais dans sa hâte, croyant prendre son chapeau, il se coiffa d’une aiguière d’argent . . .

— C’est, dit Juliette, ce que j’appelle de la passion.

— Quand il pénétra chez Ninon . . .

— Avec son aiguière sur la tête ? demanda Juliette.

— Il l’avait enlevée, en se déchirant la peau, d’ailleurs. Elle se retint de rire, mais elle refusa de se justifier.

Quelques jours après, Villarceaux s’alitait. Son valet rapporta à la jeune femme que, dans son délire, il ne cessait de prononcer le nom de sa maîtresse. Ninon sentit qu’elle devait le rassurer par un geste décisif : avant d’avoir pu réfléchir, elle prit des ciseaux et coupa sa magnifique chevelure, qu’elle envoya à son amant pour lui signifier combien elle se souciait peu de tout autre galant. La vue de ces tresses aux reflets fauves rendit la santé au jaloux. Il écrivit aussitôt à Ninon pour lui demander pardon de ses soupçons offensants et lui annoncer que le cher message l’avait d’un seul coup guéri de sa fièvre. Elle se précipita chez lui, se glissa dans son lit, et, nous dit Tallemant, « ils demeurèrent couchés ensemble huit jours entiers ».

C’est ainsi que naquirent la coiffure à la Ninon et un petit garçon. Le coiffeur Champagne adopta la coiffure, le marquis reconnut l’enfant, que Ninon éleva tendrement.

Jean Duché, L’histoire de France racontée à Juliette. Presses de la Cité, 1962.

Mais revenons à Lisette. L’hypothèse de Larchey ne semble pas fondée : on retrouve cette expression une trentaine d’années avant la chanson de Béranger (qui, d’ailleurs, n’y fait pas vraiment référence) : en 1788 chez Rétif de La Bretonne par exemple, où le fils d’un riche boucher essaie de conquérir une jeune et belle blonde en en partant à l’assaut : « — Croyez-vous donc la Belle, que je vous propose d’être ma maîtresse ? Pas de ça, Lisette ! Je ne suis pas un Seigneur, pour être un poliçon : c’est le titre et l’honneur d’épouse que je vous offre. Je ne vous demande pas de réponse ; je n’en ai que faire : c’est une chose faite. » (in Les Nuits de Paris, ou, Le Spectacteur Nocturne).

Deux ans plus tôt, Antoine Gorsas – satiriste révolutionnaire guillotiné en 1793 – publiait L’Âne promeneur, ou, Critès promené par son âne, chef-d’œuvre pour servir d’apologie au goût, aux mœurs, à l’esprit et aux découvertes du siècle : titre prometteur s’il en est (celui de la préface est encore plus fantaisiste), dans lequel on peut lire (les majuscules sont dans le texte) – ne croirait-on pas entendre le capitaine Haddock ? – :

Massacre ! mort ! enfer ! mille millions de pipes de diables ! reprit Chrysostôme Critès, en rebroussant son bonnet sur l’oreille gauche, et en roulant ses gros yeux louches, je ne sais pas si je fais un jugement ténébreux ; mais par la santa barbara ! sans savoir trop bien mon latin, ou je ne suis pas si grec que lui ; aussi je ne m’approxime pas contre ce pot de fer, moi qui ne suis qu’un… qu’une cruche : t’as raison, grégoire, gaudeat benet nanti, puisqu’il l’est ; mais je gage chopine qu’il a de la poudre d’Attrape nigauds, pour avoir comme ça quinze et bisque sur les jugements de tous nos badaudiers, et pour les enfiler comme son maître. God-dam ! qu’il ne m’enfilera pas ! eh, non, pas de ça, Lisette ! Ah ! Nicolas, que tu ne me le…(1)

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(1) Pas de ça, Lisette. Ah ! ah ! Nicolas, tu ne me le, etc. — Expressions oubliées par M. Délicieux…. Les grands hommes ne pensent pas à tout.

On n’a pas trouvé de source plus ancienne, bien que la note de l’auteur semble indiquer que c’était une expression désuète déjà à son époque.

Quant au prénom Lisette, diminutif de Lison ou de Louise, on le retrouve attaché à des personnages de comédies et d’histoires galantes, sans pour autant qu’ils y aient toujours le beau rôle : est-ce dû au fait que le nom commun lisette désignait « un petit insecte verdâtre qui en Mai et en Juin gâte les jeunes jets des arbres fruitiers et de la vigne », appelé aussi assez coquinement coupe bourgeon ?

C’est ainsi que chez le fabuliste allemand Christian Fürchtegott Gellert (1715-1769) Lisette est une « jeune épouse ayant été atteinte de petite vérole » et qui « eut en plus l’infortune, après sa maladie, de perdre aussi la vue », ce qui l’a heureusement empêché de voir les infidélités que son mari n’a manqué de commettre avec sa garde-malade… Il est évidemment curieux (mais l’est-ce vraiment ?) que la Wikipedia écrive à propos de l’auteur qu’il « interprète des sentiments intimes, il enseigne la vertu, la religion ; il purifie l’art pour l’introduire dans la famille » sans qualifier cette information…

Bien plus tôt, dans « Le Cordelier de Venise » du Décaméron de Bocace (XIVe s.) on trouve « une jeune femme d’un esprit faible et niais, nommée Lisette de Caquirino […] fière et orgueilleuse comme sont tous les Vénitiens » venue se confesser à un certain frère Albert, qui n’était autre qu’un libertin, « un mauvais sujet nommé Bertho de la Massa ». Il comprend « sans peine que sa pénitente avait le cerveau un peu creux, quoique effectivement elle fût assez jolie ; et voyant que c’était là précisément ce qu’il lui fallait, il la convoita aussitôt et en devint passionnément amoureux ». Quelles salisettes !

17 décembre 2010

Life in Hell: c’est le cas de le dire !

Classé dans : Actualité, Littérature, Musique, Théâtre — Miklos @ 3:30

« En l’an 1462, un certain Jean Faust, qui se disait citoyen de Mayence, vint à Paris et obtint une audience du roi Louis XI, auquel il fait un présent rare. Ce présent était une superbe Bible in-folio que ledit Faust affirmait avoir copiée et écrite toute entière de sa propre main… » — François-Victor Hugo, introduction à sa traduction du Faust de Christophe Marlowe, Paris, 1858.

Akbar aime Faust. Pour les esprits mal tournés, il précise que c’est Faust qu’il adore. Il l’a découvert enfant à l’opéra dans l’œuvre de Gounod. Depuis, la magie de l’œuvre – ou du moins de certains de ses passages les plus mémorables – ne s’estompe pas (contrairement à celle de Fantasia qu’il a vu une fois de trop), c’est « un rêve charmant qui n’a de cesse de l’éblouir », à l’instar de Victoria de los Angeles dans L’air des bijoux si magistralement repris par la sublime Bianca Castafiore, ou du Salut ! demeure chaste et pure que chante Nicolai Gedda avec des intentions qui n’ont rien de chaste ni de pur à l’égard de l’âme innocente et divine qui y est présente.

Car c’est justement de magie qu’il s’agit (comme d’ailleurs dans Fantasia) : Faust est avide d’en connaître tous les secrets pour les pouvoirs illimités qu’elle lui accordera, et au diable son âme (c’est le cas de le dire, opine Akbar) : le hic et nunc compte plus que le futur lointain même s’il sera l’objet d’un réchauffement infernal. En ce sens Faust est bien inscrit dans la modernité. Mais en sus, ce n’est pas un savant : c’est un savant fou.

Le personnage à l’origine de la légende a vécu en Allemagne au XVe siècle. Il commence par étudier la théologie – pour percer le secret des dieux ? – puis la médecine – le secret des corps vivants – et enfin l’astrologie – le secret du futur, de la vie éternelle, de la victoire sur la mort. L’homme veut savoir. Or depuis la scène symbolique de « l’arbre de science de bien et mal » (dans la traduction que donne Castellion de la Genèse), on sait que le savoir se paie parfois très cher : comme le dit l’Ecclésiaste, « car tant de sagesse, tant de chagrin : et qui plus apprend, plus se tourmente ».

Il semblerait que le principal tour de magie de ce Faust-là ait été la production d’exemplaires identiques de cette Bible (aurait-il utilisé de procédés d’imprimerie, connue d’ailleurs avant son inventeur officiel), avec lesquels il inonde le marché parisien : emprisonné et condamné à être brûlé comme magicien à Paris, il s’en échappe. À Mayence où il fabrique ces ouvrages et continue à les diffuser, il met en péril le monopole des moines : ceux-ci ameutent le peuple qui prend d’assaut la maison du magicien en 1462. Mais il persiste et signe avec d’autres livres, profanes cette fois. De retour à Paris, il y est rattrapé par la peste (le Ciel a le bras long) et disparaît sans laisser de traces en 1466.1

Deux cents ans avant Goethe en 1806, Christopher Marlowe donne sa version de la légende. C’est celle à laquelle Jeff et Akbar assistent au Théâtre de la Ville. Les notes de programme du metteur en scène Victor Gauthier-Martin font ressortir cet aspect toujours actuel de l’emballement du progrès qu’il décèle dans cette pièce écrite il y a quatre siècles. Jeff et Akbar se frottent les mains : ça promet.

Mais dès le lever de rideau… En fait il n’y a pas de rideau, on aperçoit sur scène une estrade sur laquelle est placé un fauteuil de dentiste, et, à l’arrière, des habits accrochés à des cintres (Akbar, qui avait déposé son manteau au vestiaire, ne se souvenait pas d’y être passé), quelques écrans d’ordinateur… ça fait très grunge, ça sent le roussi. Dès l’entrée de Faust, Akbar devine le pire : l’homme, jeune, en jeans, se démène sur scène avec des gestes vulgaires hors de propos (si c’est dû à de la pédiculose inguinale, ça se traite), et il en sera de même avec les autres protagonistes. Le théâtre élisabéthain n’était pas prude, bien au contraire, et les allusions plus ou moins graveleuses ne devaient de manquer de faire rire de bon cœur le public : mais ici, dans la mise en scène, aucune finesse, aucun humour, c’est lourd, ça tombe à plat et ça écrase le pied. Jeff et Akbar ne prennent pas les leurs.

Puis ils voient les autres personnages. Ça craint : les rôles des deux amis de Faust, Valdès et Cornélius, sont tenus par deux femmes (ça se faisait à l’époque, mais pourquoi maintenant, pour souligner le côté féminin de l’homme… ?), tandis que celui de Méphistophélès, « l’esprit serviteur de Faust », nécessite ce soir un homme et une femme (comme ça le metteur en scène ne peut être accusé de sexisme, se dit Akbar) qui se contorsionnent sous l’estrade éclairée de rouge néon (ça doit signaler l’anti-chambre de l’enfer ou alors une boîte de nuit dans un quartier chaud, pense Jeff). La scène de la signature du pacte diabolique de Faust fait appel à des grands écrans pour montrer la trace sanguinolente de la transfusion effectuée sur scène à l’aide de seringues et de tuyaux.

Mais ce n’est même pas gore. On dirait une pâle tentative d’imitation du style d’une bande dessinée genre Fluide glacial, mais ça tombe à plat. Le comble du ridicule est l’apparition de Belzébuth en vieux et gros rockeur (aucun rapport avec l’actualité people) torse nu poilu avec du cuir et d’autres atours.

Akbar et Jeff se lèvent comme un seul homme et quittent la salle sans déranger personne : le bruit sur scène est tellement fort… Ils n’assisteront pas à la scène où Faust donne un soufflet au Pape (Akbar aurait été curieux de savoir s’il était représenté ici sous les traits d’une Sœur de la Perpétuelle Indulgence, par exemple), ni à la mort du pécheur, tant pis.

Au vestiaire, le vrai pas celui sur la scène, on leur dit qu’ils sont loin d’être les seuls à partir, c’est une hécatombe jamais vue.

Il n’y avait donc pas que Faust en enfer, il y avait aussi une bonne partie du public, mais eux ont pu y réchapper et nous aussi, se consolent Jeff et Akbar.

________________________

1 Source : l’introduction de François-Victor Hugo.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

7 décembre 2010

Une fable d’actualité

Classé dans : Actualité, Littérature, Politique — Miklos @ 0:50

Le vaisseau en péril

Un vaisseau, tourmenté par de longs ouragans,
Contre les aquilons et les flots mugissants
Luttait sur une mer d’écueils environnée ;
Et, plus fatale encor que les flots et les vents,
La Discorde en son sein rugissait déchaînée
        Son équipage mutiné
Ne reconnaissait plus la voix du capitaine.
Il ne pouvait régler la manœuvre incertaine
Du malheureux navire aux vents abandonné.
        Matelots, mousses et novices,
Tous veulent commander; nul ne veut obéir ;
Chacun a son avis, son orgueil, ses caprices.
    C’est un tapage à ne plus rien ouïr ;
    Et le vaisseau, dont l’ouragan se joue,
    Au sud, au nord, au couchant, au levant,
Présentant tour à tour et la poupe et la proue,
Va tantôt en arrière et tantôt en avant.

    De ce désordre innocentes victimes,
Les passagers en vain criaient aux disputeurs :
« Manœuvrez, sauvez-nous, suspendez vos fureurs ;
« Ou cette mer terrible, en ses profonds abîmes,
« Mettra bientôt d’accord et vaincus et vainqueurs. »
D’une frayeur trop juste inutile requête !
Livré sans gouvernail au choc des éléments,
Sur la pointe d’un roc le navire se jette,
        Et d’effroyables craquements
        Répondent aux mugissements
        Des vagues et de la tempête.
Ce malheur éteint-il la rage des partis ?
Non, non ; de leur ruine ils s’accusent l’un l’autre :
La dispute redouble ; on n’entend que ces cris :
         « C’est ta faute. — Non, c’est la vôtre.
         « — C’est vous. — C’est toi qui nous perdis. »

« — C’est la faute de tous, » répond le capitaine,
Dont la voix, libre enfin, domine les clameurs.
« C’est votre vanité qui fit tous vos malheurs.
« De vos divisions vous subissez la peine. »
Un dernier craquement retentit à ces mots.
Le pont s’était ouvert sous la vague en furie.
Un dernier cri s’élève, et l’abîme des flots
Se referme en grondant sur la nef engloutie.

        Je ne sais point sous quels climats
    Ni sous quel nom naviguait ce navire ;
Mais, vous qui me lisez, vous pourriez me le dire,
Et, si vous m’en croyez, vous ne l’oublierez pas.

Fables par M. Viennet
L’un des quarante de l’Académie-française.
Paris, 1845

6 décembre 2010

The vampire cat

Classé dans : Littérature — Miklos @ 10:12

“Because the Cat is the emblem of the time-honoured ideal of Virgin-Motherhood, the Egyptian Great Mother Goddess, variously invoked as Isis, or Atet, or Mout, etc., as time and place might decree, was constantly represented as assuming feline form.” — M. Oldfield Howey, The Cat in Magic and Myth, 2003 reprint of The Cat in the Mysteries of Religion and Magic, 1930.

“Hebrew folk-lore informs us that the Semitic witch-queen Lilith was Adam’s first wife, but that she refused to give him her obedience and flew away, later becoming a vampire. She still lives, and assumes the form of a huge black cat named El Broosha, when she seizes the new-born human babe that is her favourite prey, and sucks its blood.” — Ibid.

From the scarab, the snake and the bee to the dolphin, the monkey or the elephant, animals are so fascinating in their resemblances to, and differences from, man that they are more often than not endowed with various kinds of extraordinary intellectual faculties as well as with natural and supernatural powers ranging from the evil to the useful and the ideal, and thus play key roles in religious, mystical and day-to-day symbolic systems.

Even when domesticated they may keep this aura (which may actually be a good reason to have such an animal at home). This is the case of the cat, which, as Rudyard Kipling has so justly told us, always stays on the wild side. Inscrutable, unpredictable, sensuous and playful, this agile and ferocious hunter’s phosphorescent eyes cast a definitely mysterious light. No wonder it is considered in quite ambivalent, and sometimes contradictory, ways, as the titles of the chapters of Oldfield Howey’s book indicate: Witches in Cat Form, The Cat and Transmigration, The Cat in Paradise, Vampire Cats, Cat as Omens of Death, Clairvoyant Cats, The Cat as Phallic Symbol… and last but not least, The Cat’s Nine Lives.

And so even in afterlife: in Japanese lore, where it also holds both positive and negative places, “the soul of a dead cat (…) can take possession of a human body, speak through its mouth and kill it” (T. Volker)

An 1871 publication was probably the first one to acquaint the West with the legends of Japan: Tales of Old Japan, by Algernon Freeman-Mitford baron Redesdale (who had been second secretary to the British legation in Japan) brought to (European) light the famous story of the Forty-seven Rônins. But it also included tales regarding the supernatural powers of animals, as the author writes: “Cats, foxes, and badgers are regarded with superstitious awe by the Japanese, who attribute to them the power of assuming the human shape in order to bewitch mankind. Like the fairies of our Western tales, however, they work for good as well as for evil ends.”

The first story he brings in this section is that of the Vampire Cat of Nabéshima: a black cat takes the shape of a splendid young woman it has just strangled, and sucks the life-substance of her male lover at night when he’s asleep (no wonder one of the symbolic aspects of the cat is sexual, as is the above illustration taken from that book). Several versions of the tale came to us later (including one in Volker’s paper), of which we selected the earlier ones and put them side-by-side so as to provide for an easier comparison: Mitford’s 1871 tale published in the UK, followed by a 1879 relation of Maurice Dubard in French, then by F. Hadland Davis’s version published in the US in 1913, and last the tale as related (in French) by Félicien Challaye in 1933.

While the first and third versions were published in a collection of tales for grown-ups, the two other books are different in nature. Dubard was a French marine officer who spent some time in Japan while on duty, learned Japanese and was fascinated by the “beautiful eyes and cute faces” of the women there (French men will always be French, n’est-ce-pas). His book, Le Japon pittoresque, describes the country, its inhabitants, its culture, its history and its legends, and it is in this context that he brings his own version of the tale of the cat: it is much more “voluptuous” (to use one of his many qualifiers) than the other ones – it is the only one which almost explicitely describes the circumstance of the “life-draining” as effected by the woman-cat –, and, in the end, the evil woman-cat manages to escape the ultimate punishment (an apt conclusion for l’éternel féminin). Apart from his distinctive style, the story differs in this and a couple of other details from Mitford’s, which is circumstantial evidence that he must have had another source: there is no mention of a wife of the prince but only of a favorite (that may just be an omission), the hero is called here Ho-Soda while in all other versions it is Ito-Soda (could it be just due to a transcription error due to the similarity of H and It?), and, more importantly, there is a mention of the double tail of the cat, a significant detail (see again Volker).

Challaye’s story appeared also in a collection of tales, but this one for children: it is part of a famous series of books, Contes et légendes de…, published by Fernand Nathan in the 1930s, then again in the 1960s and 1970s. Here, the Prince has a legitimate wife (even though she barely makes an appearance, as was the case in the French royal court before the French revolution…), and, in contradistinction with the other versions in which the cat manages to escape (and is or isn’t killed later), it is slain on the spot by the valorous servant soldier. Morals are preserved.

We’ll depart here with a smile – the Cheshire Cat’s, naturally.

4 décembre 2010

Le chat-vampire

Classé dans : Littérature — Miklos @ 3:15

Le récit que l’on va lire ci-dessous est la version que donne Félicien Challaye en 1933 de la légende japonaise que relatait Maurice Dubard en 1879. Il n’était d’ailleurs pas le premier à en parler, puisqu’on retrouve ce conte dans les Tales of Old Japan de Algernon Freeman-Mitford baron Redesdale, publiés en 1871 au Royaume Uni (il avait été en poste au Japon), recueil qui révélait aussi pour la première fois à un lectorat occidental la célèbre histoire des Quarante-sept samouraïs (ou ronins). En 1913, le conte fait surface aux États-Unis dans Myths and Legends of Japan de Frederick Hadland Davis. La mise en regard de ces quatre versions, épisode par épisode, révèle des variantes intéressantes, notamment en ce qui concerne la conclusion de l’histoire.

Le chat joue un rôle singulier dans les traditions et les légendes japonaises (et d’ailleurs dans bien d’autres cultures), comme le décrit un certain T. Volker dans un article publié en 1950 qui comprend une version condensée de notre conte : maléfique surtout à l’origine (influence taoïste), surtout quand il est noir et vieux. En outre, c’est le seul animal qui n’a pas pleuré à la mort du Bouddha. Il peut parler avec une voix humaine ou prendre la forme de vieilles femmes (après les avoir dévorées), de prêtres, de courtisanes (c’est le cas ici) et de jeunes femmes pour s’en prendre à des victimes qui ne se doutent de rien. Même mort il est potentiellement dangereux, son âme pouvant prendre possession d’un être humain, parler par sa bouche, le tuer. La pire espèce est celle à queue double, détail que donne Dubard dans sa version du conte. Plus tard, on trouvera dans le bestiaire japonais des chats utiles, fidèles et dévoués.

La version de Challaye est destinée à la jeunesse : elle fait partie de l’ouvrage Contes et légendes du Japon – lui-même inclus dans la très mémorable série des Contes et légendes publiées par Fernand Nathan dans les années 1930, et rééditée à partir des années 1950 – qui a nourri les délicieuses peurs de plusieurs générations de jeunes sans doute plus innocents que ceux d’aujourd’hui (malgré la perversion polymorphe que Freud leur attribue).

On y retrouve évidemment le prince Nabeshima et sa favorite O Toyo, mais Ho-soda, le vaillant petit soldat qui sauvera le seigneur, s’appelle ici Itô Sôda (ce qui prête moins à certains calembours, mais serait-ce dû plutôt à une erreur de trans­cription, la lettre H ressemblant assez aux deux lettres It ?) et quelques personnages, inexistants ou anonymes chez Dubard, prennent corps et nom : le conseiller Isahaya Buzen fait son apparition, et on y apprend que le chef des bonzes s’appelle Ruiten.

Mais ce qui fait aussi son apparition ici, c’est la morale sous différentes formes : tout d’abord, il est fait ici mention de la femme du prince – c’est elle qui consultera – ce qui relègue O Toyo au rang d’une favorite, même si c’est la préférée, schéma habituel de la cour royale française. Chez Dubard, O Toyo y est décrite comme favorite, bien-aimée et maîtresse adorée (on croirait lire le Cantique des Cantiques), mais on n’entend pas parler d’une épouse légitime, c’est une impression de harem. Quant à la fin, elle aussi correspond à la morale française : ici, la criminelle y est décapitée. Là, c’est plus subtil : l’éternel féminin, ensorceleur, s’échappe. Reviendra-t-il ?

À

pas feutrés, le gros chat noir se glisse dans le jardin où le prince de Hizen Nabeshima et sa favorite O Toyo ont l’habitude de se promener. Il se cache dans un fourré où, seuls, décèlent sa présence ses yeux phosphorescents.

Le prince arrive, grand et de noble allure ; son visage brille de santé ; sa joie éclate en fiers sourires. À ses côtes marche la belle O Toyo, célèbre par son esprit autant que par son charme. La taille élancée, le corps un peu grêle, elle a la face allongée que l’on juge d’une distinction toute aristocratique, le teint clair, les yeux très obliques, la bouche minuscule. Elle porte un luxueux kimono brun, coupé d’un obi de brocard gris.

Le kimono est la robe traditionnelle des Japonais et l’obi est la ceinture.

Tous deux parcourent lentement le beau jardin, où les arbres, les arbustes, les arbres-nains, le sable, les pierres, les rochers, un étang, un ruisseau, des ponts, des lanternes de pierre, des pavillons, de petites chapelles, sont harmonieusement disposés, ordonnés comme un tableau. C’est en ce moment la saison des glycines : des rameaux longs de vingt, de trente mètres, portent d’énormes grappes blanches ou violacées ; on dirait une cascade de fleurs.

Érudite, O Toyo récite un poème du viiie siècle :

Déjà les fleurs de glycine
Se reflètent
Dans l’étang ;
Qu’attends-tu pour chanter,
Coucou ?

Le prince et la favorite se regardent en souriant. Ils se sentent tout particulièrement heureux de vivre.

Ils ne se doutent point qu’un gros chat noir les observe de ses yeux phosphorescents, puis, à quelque distance, les suit de son pas feutré.

« Bonsoir, mon cher seigneur », dit la belle O Toyo. — Elle se retire dans ses appartements, se couche et s’endort.

Son sommeil est troublé par un cauchemar. Elle rêve qu’un assassin guette son seigneur, se jette sur lui. D’émotion, elle s’éveille. Il est minuit.

Ouvrant les yeux, qu’aperçoit-elle dans l’obscurité ? Deux points lumineux, passant par toutes les nuances du grisâtre, du bleuâtre, du jaune, du vert. C’est le chat noir qui s’est glissé dans sa chambre, s’est accroupi près d’elle, fixe sur elle ses yeux d’opale.

Est-ce le rêve d’il y a un instant qui a troublé, énervé O Toyo ? En face de l’élégant animal elle est prise d’une incompréhensible terreur. Elle tremble, elle sent son cœur battre avec violence, son corps se couvrir de sueur. Elle ouvre la bouche pour appeler au secours ; mais sa gorge se serre ; aucun son ne peut sortir de ses lèvres.

Elle n’a, d’ailleurs, pas le temps de faire le moindre geste : le chat noir lui saute à la gorge, et, de sa gueule et de ses pattes, l’étrangle instantanément.

Le chat noir est doué d’une force démoniaque : il traîne dans les couloirs du palais le cadavre bleui de celle qu’il a tuée ; il l’emporte à travers le jardin, sans laisser de ce passage aucune trace ; il l’enterre dans un lieu secret.

Il retourne dans la chambre vide. Et là, par magie, il se transforme en celle qu’il vient d’assassiner.

Nul ne s’apercevra de la métamorphose, tant la nouvelle O Toyo ressemble à l’ancienne. Elle est, seulement, plus souple encore, parée d’une grâce toute féline. Et quelquefois ses yeux sombres ont des éclats phosphorescents.

Le prince se sent de plus en plus épris de sa compagne favorite. Quels doux entretiens ils ont ensemble ! Quelles promenades délicieuses, parmi les fleurs et les lanternes, sur les allées sablées et sur les points gracieux du noble jardin !

Mais voici que le prince tombe malade. Sans qu’aucun de ses organes apparaisse atteint, ses forces déclinent. Son visage devient livide. Son intelligence perd sa lucidité. Il souffre sans raison d’une perpétuelle sensation de fatigue ; et de brusques accès de somnolence s’emparent de lui.

Les médecins sont appelés. Ils étudient le cas avec l’air sérieux qui convient et la gravité d’usage. Ils diagnostiquent une maladie de langueur. Les uns prescrivent des massages, et les autres des tisanes. Mais aucun traitement ne se révèle efficace.

Au contraire, le mal s’aggrave. La nuit surtout est terrible : le prince est victime de rêves affreux que, d’ailleurs, il oublie au réveil, mais qui le laissent épuisé. Une nuit, on l’entend pousser des cris atroces.

La princesse sa femme consulte les conseillers intimes. On décide de faire veiller le prince par cent serviteurs.

Mais, — ô prodige ! — dès le premier soir, tous les gardiens se sentent envahis d’une étrange torpeur : leur tête dodeline, leurs yeux se ferment ; l’un après l’autre, chacun s’endort.

Trois nuits de suite, le même accident se renouvelle.

Les nuits suivantes, on change les gardes ; les nouveaux gardes, eux aussi, en dépit de leur efforts, succombent à un invincible sommeil.

Les conseillers intimes du prince de Hizen décident de veiller eux-mêmes leur seigneur. Ils s’installent auprès de lui. Tout d’un coup, comme si une main puissante passait sur leur visage, leurs paupières se ferment. Au matin, tout honteux, ils s’aperçoivent qu’eux aussi se sont endormis.

Et toujours les forces du prince vont en diminuant. On dirait que chaque nuit, un peu de son sang s’écoule ; et pourtant son corps n’est atteint d’aucune blessure visible.

Les conseillers intimes se demandent si leur seigneur n’est pas victime d’une influence diabolique. Peut-être un mauvais esprit vient-il, la nuit, torturer le prince et lui ravir ses forces ?

Contre ce mal étrange, des prières seraient peut-être plus efficaces que des remèdes. Le conseiller Isahaya Buzen va demander ces prières à Ruiten, le premier bonze du temple Miyô In.

Ruiten promet son aide. Tous les soirs, il supplie les Dieux de guérir le prince.

Une nuit, au moment où il cesse ses prières, il entend quelque bruit venant d’un puits proche du temple. Il entr’ouvre la paroi qui clôt sa demeure. Les chambres japonaises sont entourées par des parois glissantes, consistant en cadres de bois recouverts de papier transparent.

À la lumière de la lune, le moine aperçoit un simple soldat, très jeune, qui, après s’être purifié par des ablutions, au puits du temple, s’incline devant une statue du Bouddha.

Dans le silence nocturne, où les voix portent au loin, il entend l’homme prier pour le salut du prince de Hizen.

Le bonze est ému de voir un humble militaire animé d’un tel esprit de fidélité envers son chef. Il interpelle le soldat quand celui-ci a fini ses prières et le fait venir dans son appartement.

L’homme d’armes, un peu intimidé, s’incline très bas devant le haut dignitaire religieux.

Il répond courtoisement à ses questions :

« Je m’appelle Itô Sôda, et sers dans les troupes du prince. Je suis prêt à donner ma vie pour mon seigneur. Je voudrais pouvoir le soigner ; mais mon humble rang m’interdit d’être admis en son auguste présence. Aussi je me borne à prier pour lui le Bouddha et les autres Dieux.

— Vous êtes bien jeune, — dit Ruiten, — mais votre âme est loyale comme celle d’un vieux chevalier… Je vous admire… Savez-vous de quel mal mystérieux souffre le prince ? Savez-vous que, chaque nuit, il est victime de rêves atroces, épuisants, tandis que ses gardiens cèdent à un étrange besoin de dormir ?

— Peut-être y a-t-il là quelque maléfice. Peut-être résisterais-je au sommeil et découvrirais-je la cause du mal…

— Je parlerai de vous au premier conseiller, — dit le moine. — Je lui demanderai de faire appel à votre dévouement, comme vous le désirez.

— Oh ! merci ! merci ! Que vous êtes bon ! et que je vous suis reconnaissant ! Dites-lui bien, surtout, que je ne demande ni avancement ni récompense. La guérison de mon seigneur est le seul objet de mes vœux.

— Revenez me voir demain soir. Je vous conduirai chez le premier conseiller du prince. »

Le lendemain Ruiten se rend avec Itô Sôda chez Isahaya Buzen.

Laissant le militaire à la porte, il va exposer au premier conseiller le désir du jeune homme.

« C’est impossible, — dit Isahaya Buzen. — Comment autoriser un homme aussi humble à s’approcher du prince ?

— Consentez au moins à le voir et à lui parler », — demande Ruiten.

Isahaya Buzen fait venir le jeune homme. Il ne résiste pas à son expression de candeur, de fidélité et de vaillance. Il promet de faire, dès le lendemain, appel à lui.

La nuit suivante, Itô Sôda figure parmi les gardes chargés de veiller le prince, et qui entourent sa couche. Vers dix heures, il voit ses camarades s’endormir l’un après l’autre. Il sent aussi ses paupières lourdes de sommeil.

Alors il exécute un projet antérieurement conçu et minutieusement préparé. Il pose sur les nattes une feuille de papier huilé (même pour rendre service au prince, il ne faut pas souiller de sang son auguste chambre). De son petit couteau, il fait dans son genou une profonde taillade. La douleur le tient éveillé.

Cependant, la main magique passe encore sur ses paupières, comme pour les fermer. Alors il retourne le couteau dans sa blessure, pour que la vive souffrance chasse le sommeil. Il recommence chaque fois qu’il risque de s’endormir.

Il réussit, lui seul, à garder les yeux ouverts.

Minuit. Les portes glissent sur leurs rainures, sans bruit, comme magiquement. Une femme d’une merveilleuse beauté pénètre dans la pièce.

Avec la souplesse fluide d’un félin, elle glisse parmi les corps des gardes endormis. Elle est toute proche du prince ; elle se penche vers lui ; elle va, de ses lèvres tendues, baiser le corps du seigneur, ou bien, — qui sait ? — peut-être sucer son sang, et avec son sang, sa vie…

Tout d’un coup, ses yeux phosphorescents voient, dans l’ombre, luire les prunelles d’Itô Sôda.

Elle se redresse, se tourne vers le jeune homme, et lui dit à voix basse :

« Qui êtes-vous ? Je n’ai pas l’habitude de vous voir ici.

— On me nomme Itô Sôda. Je suis pour la première fois de garde ici.

— Tous dorment, et vous seul avez les yeux ouverts ! J’admire votre vigilance !

— Oh ! ne me louez pas ! J’ai grand sommeil.

— Mais comment pouvez-vous être éveillé ?… Qu’est-ce donc ? Le sang coule de votre genou ?

— Je me suis blessé volontairement afin que la douleur m’empêche de dormir.

— Je vous admire de plus en plus. Vous méritez tous les louanges.

— Oh ! ce n’est qu’une égratignure ! Il ne vaut pas la peine d’en parler ! Je ferais bien plus pour mon chef si je pouvais.

— Vous êtes un soldat modèle et un parfait serviteur. »

L’adorable jeune femme adresse à Itô Sôda le plus exquis des sourires.

Jamais l’humble militaire n’a vu une femme aussi belle lui témoigner une telle sympathie. Il se sent profondément troublé, se demande s’il ne va pas être ensorcelé. Il y a dans certains sourires un charme (au double sens de ce mot).

Espérant avoir séduit, et vaincu le garde, la mystérieuse créature se tourne vers le prince :

« Comment va, cette nuit, notre cher seigneur ? »

Elle se penche à nouveau sur le corps du prince Nabeshima.

Mais Itô Sôda a résisté au charme du sourire comme à la magie du sommeil. Lui aussi s’est dressé, silencieusement, s’est approché du prince. Et il se montre tout prêt à écarter l’ensorceleuse.

À pas feutrés, la belle dame tourne autour de la couche du prince. Mais chaque fois qu’elle veut s’en approcher trop près, elle en est empêchée par le regard menaçant du jeune soldat.

Enfin, elle renonce, et se retire. Les cloisons servant de porte, glissant dans leurs rainures sans bruit, s’ouvrent devant elle et se referment sur elle comme magiquement.

Au matin les gardes s’éveillent. Ils admirent la vaillance de leur jeune camarade, qui seul a fait son devoir, au prix d’une vive douleur ; ils rougissent de n’avoir pas eux-mêmes conçus cette idée ou manifesté ce courage.

Itô Sôda se rend chez Isahaya Buzen et lui conte comment s’est passée la nuit. Il est chaleureusement félicité. Il juge qu’il reçoit la plus précieuse récompense, lorsqu’il entend dire que, pour la première fois depuis longtemps, le prince de Hizen a eu la satisfaction de se sentir reposé après une calme nuit.

Le lendemain, Itô Sôda est encore de garde. À minuit, les portes recommencent à s’ouvrir. La belle jeune femme (on a expliqué au soldat que c’est O Toyo) s’avance comme la veille ; elle parcourt la chambre du regard ; mais, quand elle voit ouverts les yeux du veilleur fidèle, elle n’insiste pas, et se retire à pas feutrés.

Les nuits suivantes, elle ne revient pas. D’ailleurs, les gardes ne s’endorment plus. Le prince reprend force et vie. Tout le palais est en fête.

On impose à Itô Sôda un grade d’officier et le don d’une belle propriété.

Cependant le vaillant jeune homme estime qu’il n’a pas fini sa tâche. Il va trouver Isahaya Buzen.

« Les amis et les fidèles serviteurs du prince ne pourront être, — dit-il au conseiller, — tout à fait rassurés que quand tout danger aura pour lui disparu. »

Isahaya Buzen approuve. Itô Sôda continue :

« Notre prince était certainement victime de maléfice. Si tous ses gardes toujours s’endormaient, n’est-ce point parce qu’on leur avait jeté un sort ?

— C’est certain.

— Or, pendant ma garde, une seule personne est venue dans la chambre de notre seigneur : c’est O Toyo. Dès qu’elle a cessé d’y venir, le prince a cessé d’être malade… Je suis désolé de porter une si grave accusation contre une personne pour qui notre maître paraît avoir le plus vif attachement. Mais, pour moi, je n’ai aucun doute. La créature démoniaque responsable de la maladie du prince, c’est O Toyo.

— Je commence à le croire, à le craindre, — répond à voix basse Isahaya Buzen. — Je demanderai l’avis des autres conseillers. Revenez me voir demain. »

Le lendemain, Isahaya Buzen apprend à Itô Sôda que, discrètement interrogés, tous les conseillers du prince ont été d’accord pour accuser O Toyo.

« Eh bien ! pour sauver le prince, il faut faire disparaître cette créature démoniaque, — s’exclame Itô Sôda. — Donnez-moi l’autorisation de la détruire, et je la tuerai, aujourd’hui même. Je vous demanderai seulement de placer huit gardes devant la porte de sa chambre, pour l’empêcher de fuir. »

Le même soir, Itô Sôda fait annoncer à O Toyo qu’il lui apporte, dans une petite boîte laquée, un message du prince.

On l’introduit auprès de la favorite.

« Donnez, donnez vite. Pourvu que mon cher seigneur ne soit pas de nouveau malade !

— Non, il n’est pas malade… Mais condescendez à lire cette lettre et à me confier la réponse. »

Pendant que O Toyo ouvre la boîte contenant le message, le guerrier tire son épée. La belle dame se méfie : elle bondit en arrière ; elle saisit une petite hallebarde à hampe de laque noire rehaussée d’or, et engage la lutte. Tout en se battant, elle s’écrie :

« Comment osez-vous attaquer une dame de la cour, et la plus aimée du seigneur ? Je vous ferai chasser du palais… »

Mais, d’un coup de sa bonne lame, Itô Sôda fait tomber la hallebarde ; d’un autre coup, il tranche la tête d’O Toyo.

Et voici : sur le sol gît, non le cadavre d’une jeune femme, mais, tête coupée…, un gros chat noir ; — le chat-vampire qui, pendant tant de nuits, était venu boire le sang du prince Nabeshia, et dont, seule, avait triomphé la vaillante fidélité d’Itô Sôda.

Félicien Challaye, « Le chat-vampire », in Contes et légendes du Japon. Illus­tra­teur : Joseph Kuhn-Régnier. Fernand Nathan, 1933.
Reproduit avec l’autorisation des Éditions Bordas.

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