Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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7 juin 2005

L’indicible

Classé dans : Littérature — Miklos @ 0:30


 
  

J’ai résumé L’Étranger, il y a long­temps, par une phrase dont je recon­nais qu’elle est très para­doxale : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enter­rement de sa mère risque d’être condamné à mort.” Je voulais dire seu­lement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les fau­bourgs de la vie privée, soli­taire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. Mentir ce n’est pas seule­ment dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le cœur humain, dire plus qu’on ne sent. C’est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simpli­fier la vie. Meursault, contrai­rement aux appa­rences, ne veut pas simpli­fier la vie. Il dit ce qu’il est, il refuse de masquer ses senti­ments et aussitôt la société se sent menacée. On lui demande par exemple de dire qu’il regrette son crime, selon la formule consacrée. Il répond qu’il éprouve à cet égard plus d’ennui que de regret véritable. Et cette nuance le condamne.

Meursault pour moi n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amou­reux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Loin qu’il soit privé de toute sensi­bilité, une passion profonde, parce que tenace, l’anime, la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible. On ne se trom­perait donc pas beau­coup en lisant dans L’Étranger l’histoire d’un homme qui, sans aucune atti­tude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours para­do­xalement, que j’avais essayé de figurer dans mon person­nage le seul christ que nous méri­tions. On compren­dra, après mes expli­cations, que je l’aie dit sans aucune inten­tion de blas­phème et seule­ment avec l’affection un peu iro­nique qu’un artiste a le droit d’éprouver à l’égard des person­nages de sa création.

Albert Camus

31 mai 2005

Labyrinthes : La vida es sueño

Classé dans : Littérature — Miklos @ 0:19

Malheur à toi qui montres tant d’or­gueil sans savoir que tu rêves (…).

Cela est vrai. Eh bien, répri­mons alors ce naturel sau­vage, cette fureur, cette am­bi­tion au cas où nous rêve­rions de nouveau. Et nous agi­rons ainsi, puisque nous habi­tons un monde si étrange où la vie n’est rien d’autre que rêve ; et l’expé­rience m’apprend que l’homme qui vit, rêve ce qu’il est, jusqu’à son réveil.

Le Roi rêve qu’il est un roi, et il vit dans cette illusion en com­man­dant, décré­tant et gou­ver­nant ; et la gloire qu’il en retire ne lui est que prêtée, elle s’inscrit dans le vent, et la mort, ô cruelle infor­tune, la réduit en cendres ! Qui peut encore désirer régner, sachant qu’il doit se réveiller dans le som­meil de la mort ?

Le riche rêve à sa richesse, qui ne lui offre que soucis ; le pauvre rêve qu’il pâtit de sa misère et de sa pau­vreté ; il rêve, celui qui triomphe ; il rêve, celui qui peine et brigue ; il rêve, celui qui outrage et offense ; et dans ce monde, en conclu­sion, tous rêvent ce qu’ils sont, mais nul ne s’en rend compte.

Moi je rêve que je suis ici, chargé de ces fers. En rêve, je me suis vu en une autre con­di­tion plus glo­rieuse. Qu’est-ce que la vie ? Un délire furieux. Qu’est-ce que la vie ? Une illu­sion, une ombre, une fiction, et le plus grand des biens est peu de chose, car toute la vie n’est qu’un rêve, et les rêves ne sont rien que des rêves.

Pedro Calderón
de la Barca (1600-1681)
La vie est un rêve

Je crois que cette phrase « la vie est un rêve » est strictement réelle. Seulement, il faut se demander s’il y a un rêveur, ou s’il s’agit sim­ple­ment d’un… comment dire ? un se rêver. C’est-à-dire s’il y a un rêve qui se rêve… le rêve est peut-être quelque chose d’imper­sonnel, com­me la pluie par exem­ple, ou comme la neige, ou comme le chan­gement de sai­sons. C’est quel­que chose qui arrive, mais cela n’arrive à per­sonne ; ce qui veut dire qu’il n’y a pas Dieu, mais qu’il y au­rait ce long rêve que nous pou­vons aussi appeler “Dieu”, si nous voulons (…).

Mon cau­che­mar le plus fréquent est le cau­che­mar du laby­rin­the (…). Donc je songe que je suis dans un lieu quel­con­que et, pour un motif inconnu, je veux sortir de ce lieu. Je parviens à m’échapper, mais je me retrouve dans un lieu exac­tement sem­blable, ou le même lieu. Cela se répète deux fois, et je sais alors qu’il s’agit du songe du laby­rin­the. Je sais que la scène va se répéter indé­fi­ni­ment, que cette pièce sera toujours la même, et la pièce conti­guë aussi (…). Ce que je dois faire, c’est toucher le mur, j’essaie de le toucher, mais je ne peux pas. En réalité, je ne bouge pas le bras, mais je rêve que je bouge le bras. Et au bout d’un moment, je me réveille en faisant un effort, ou bien — et cette appa­ri­tion est fré­quente aussi — je rêve que je me suis réveillé, mais je me suis réveillé dans un autre lieu, qui est un lieu onirique lui aussi, un lieu du rêve.

Jorge Luis Borges (1899-1986)
Borges en dialogues
avec Osvaldo Ferrari

27 mai 2005

Oui, ce jour viendra.

Classé dans : Littérature — Miklos @ 8:33

Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi !

Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie.

Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France.

Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées.

Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée législative est à la France ! (Applau­dis­sements.) Un jour viendra où l’on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd’hui un instrument de torture, en s’étonnant que cela ait pu être ! (Rires et bravos.)

Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe (Applau­dis­sements), placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu ! (Longs applaudissements.)[...]

Dans notre vieille Europe, l’Angleterre a fait le premier pas et, par son exemple séculaire, elle a dit aux peuples : Vous êtes libres. La France a fait le second pas, et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant, faisons le troisième pas, et ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères  !

Victor Hugo (1802-1885)
Discours prononcé le 21 août 1849
lors du Congrès de la paix (extrait)

25 mai 2005

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Classé dans : Littérature — Miklos @ 9:09
Il arrive souvent qu’une douleur soit si intolérable qu’elle ne veut pas guérir, alors une consolation, même venue de notre for intérieur, ne fait que la rendre plus brûlante encore.

Gustav Meyrink (1868-1932)

23 mai 2005

Mon secret

Classé dans : Littérature — Miklos @ 7:58

Nous avons pensé des choses pures
Côte à côte, le long des chemins
Nous nous sommes tenus par les mains
Sans dire… parmi les fleurs obscures ;

Nous marchions comme des fiancés
Seuls, dans la nuit vers des prairies ;
Nous partagions ce fruit de féeries
La lune amicale aux insensés

Et puis, nous sommes morts sur la mousse
Très loin, tout seuls parmi l’ombre douce
De ce bois intime et murmurant ;

Et là-haut, dans la lumière immense,
Nous nous sommes trouvés en pleurant
Ô mon cher compagnon de silence !

Paul Valery (1871-1945),
Album de vers anciens

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