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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 novembre 2013

Souvenir(s)

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Photographie, Éducation — Miklos @ 12:56


Verdun, novembre 2006. Cliquer pour agrandir.

Du temps où j’étais à l’école communale – temps que la modernité permanente a effacé –, on y inculquait le civisme de diverses façons, non seulement lors de cours spécifiques dont je me souviens plus de l’appellation (cours de morale ?), mais aussi par exemple lors de ceux de chant ou de littérature par l’entremise de chansons et poèmes qu’on apprenait par cœur.

C’est ainsi que me revient au souvenir un texte de circonstance en ce jour, à connotation particulièrement pédagogique – le poète, Raymond Richard, instituteur, y interpelle les « petits enfants » – que j’avais dû apprendre en 9e ou en 8e. Bien des années plus tard, en 1971, le septième prix de poésie Gustave GasserCréé en 1965 par Tristan Maya pour rendre hommage au père du régionalisme bourguignon, qui vivait ignoré à Chagny-en-Bourgogne, et décerné jusqu’en 1996. fut attribué à son auteur à titre posthume et à l’unanimité pour son recueil de poèmes Le Bout de la route. La Revue des Deux Mondes, qui rapporte cette information cette année-là, rajoute : « La veuve du poète Roland Thévenin recevra cent bouteilles de Saint-Romain-mon-Village. » On est après tout dans le Beaujolais et on se demande s’il s’agissait d’un prix de consolation de la veuve éplorée de cet autre poète ou plutôt une récompense tardive pour ses Rimes vineuses.

Raymond Richard est oublié de nos jours : on n’en trouve en ligne quasiment aucune trace hormis une brève notice à la BnF et quelques poèmes « pleins de grâce et de mélancolie » – Le Printemps, L’Automne, Trois feuilles mortes, Giboulées – qui seraient encore enseignés ici et là. Une raison de plus d’en évoquer le souvenir.

Souvenez-vous

Dans chaque village de France
Sous de vieux arbres pleins d’oiseaux
Près de l’église au long fuseau
Un humble monument s’élance.

Simple pierre où l’on a gravé
Des noms oubliés dans les herbes
Des noms effacés sous les gerbes
Parmi les rubans délavés.

Ô vous qui, d’une main distraite
Écartez les buis en passant
Souvenez-vous, petits enfants,
De nos douloureuses conquêtes.

Souvenez-vous de tous les morts
Ensevelis au long des âges
Pour que votre petit village
Demeure en son calme décor.

En ce jour gris de souvenance
Auprès du monument verdi
Souvenez-vous mes tout-petits
De ceux qui sauvèrent la France.

Dans un récent entretien de circonstance accordé à L’Express, l’historienne Annette Becker dit : « [C]ommémorons aussi les femmes et les enfants qui ont perdu un proche au combat, ceux qui ont contribué à l’effort de guerre à l’arrière, ceux qui au contraire vivaient près du front militaire ou encore les habitants de régions entières qui ont été occupées dans le nord ou l’est de la France… Associer les civils à la commémoration du 11 novembre nous donnerait une vision nouvelle de ce conflit et du siècle qu’il a ouvert. »

C’est d’une certaine façon ce que s’évertue à faire Jours de guerre (1914-1918) – les trésors des archives photographiques du journal Excelsior, que Jean-Noël Jeanneney vient de publier avec Jeanne Guérout. On doit noter aussi la vaste entreprise de collecte – et de diffusion – d’archives familiales et personnelles entreprise à cette occasion par les Archives de France, la Bibliothèque nationale de France, la Mission du Centenaire et Europeana 1914-1918.

3 novembre 2013

« Ce ne sera jamais en tuant que vous prouverez qu’il ne faut pas tuer. »

Classé dans : Histoire, Littérature, Politique, Progrès, Société — Miklos @ 18:48


Victor Hugo (à gauche) et Adolphe Crémieux

Le jeune Charles Hugo, fils de Victor, avait publié dans le numéro du 16 mai 1851 du journal l’ÉvénementQu’il avait cofondé avec son frère François-Victor (et sans leur père, contrairement à ce qu’affirme la Wikipedia) en 1848. Y collaboreront entre autres Auguste Vacquerie, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Théodore de Banville et Dumas fils. Le quotidien sera interdit en septembre 1851. un article intitulé « L’exécution de Mont­char­mont » sur l’abolition de la peine de mort, en réaction à la récente exécution publique et tragiquement bâclée de Claude Montcharmont, accusé d’un double meurtre. Il est poursuivi en justice, en compagnie du gérant du journal, André-Alexandre Erdan.

Voici ce qu’écrit Hugo père au président du tribunal, le 5 juin 1851 :

« Mon fils Charles Hugo est cité à comparaître mardi, 10 juin, devant la cour d’assises, présidée par vous, sous l’inculpation d’attaque du respect dû aux lois, à propos d’un article sur l’exécution de Montcharmont. M. Erdan, gérant de l’Événement, est assigné en même temps que mon fils.

M. Erdan a choisi pour avocat M. Crémieux. Mon fils désire être défendu par moi et je désire le défendre. Aux termes de l’art. 295 du code d’instruction criminelle, j’ai l’honneur de vous en demander l’autorisation. »

La réponse du président est positive, mais laconique et fort surprenante dans sa formulation :

« En réponse à la demande que vous m’avez adressée, je vous préviens que je vous accorde la permission de défendre votre fils. »

Victor Hugo, qui s’était opposé à la peine de mort depuis une vingtaine d’années, rappelle dans sa plaidoirie qu’il y avait « dans ce qu’on pourrait appeler le vieux Code européen, une loi que, depuis plus d’un siècle, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d’État, veulent effacer du livre vénérable de la législation universelle […] et dont il est temps que la France ne veuille plus ; cette loi devant laquelle la conscience humaine recule avec une anxiété chaque jour plus profonde, c’est la peine de mort ». Mais il s’attaque aussi aux termes de l’inculpation, et s’évertue à démontrer que critiquer une loi n’est pas un manque de respect à son égard. Bien au contraire : le mot respect, plaide-t-il, « permet la critique, il permet le blâme, même sévère, nous en voyons des exemples tous les jours, et même à l’endroit de la Constitution, qui est supérieure aux lois ; ce mot permet l’invocation au pouvoir législatif pour abolir une loi dangereuse ; il permet, enfin, qu’on oppose à la loi un obstacle moral, mais il ne permet pas qu’on lui oppose un obstacle matériel. »

Crémieux, à qui l’on doit l’abolition de la peine de mort pour fait politique alors qu’il était ministre de la justice dans le gouvernement provisoire de 1848, dit dans la sienne (où, soit dit en passant, il ne mentionnera pas une seule fois son client…) : « Attendons, viendra le jour où la peine de mort pour tous les crimes cessera ».

Quant à Charles Hugo, il avait écrit dans son article : « ce ne sera jamais en tuant que vous prouverez qu’il ne faut pas tuer ».

Il aura fallu attendre encore 130 ans pour voir la peine de mort abolie

Lors du procès, La Presse du 12 juin 1851 relate que « le jury, après dix minutes de délibération, a apporté un verdict d’acquittement en faveur de M. Erdan et un verdict de culpabilité accompagné de circonstances atténuantes à l’égard de M. Charles Hugo » qui lui valut six mois de prison.

On trouvera ci-dessous l’article incriminé suivi de ces deux remarquables plaidoiries. On y rajoute ensuite des extraits d’un article que le Figaro publiera sur cette affaire en 1878, à l’occasion d’une campagne dans la presse pour la suppression de la publicité des exécutions capitales et l’on concluera par un discours de Robert Badinter à l’occasion du trentième anniversaire de la l’abolition de la peine de mort.

« L’exécution de Montcharmont », par Charles Hugo

II y a quatre jours, sur la place publique d’une ville de France, à la face du soleil et de la civilisation, la loi, c’est à dire la force divine et sainte de la société, prenait un malheureux homme qui se débattait et qui hurlait, l’empoignait au cou, aux bras et aux jambes, le tirait par les cheveux, et lui déchirait la peau du corps pour le traîner sur un échafaud. Il y a quatre jours, devant toute une population consternée et profondément émue, pendant une heure entière, la loi s’est colletée avec le crime.

Qu’avait fait cet homme à la société ? Il avait tué. Que faisait la société à cet homme ? Elle le martyrisait.

Partisans de la peine de mort, quel était votre but en conduisant à la guillotine ce misérable assassin ? Apparemment, de montrer à tous la justice humaine dans sa force et dans sa puissance ; de relever dans l’esprit des masses le sentiment du droit, en les faisant assister au châtiment d’un scélérat d’accomplir un acte solennel, imposant, terrible.

Qu’avez-vous fait ? Vous avez fait un acte violent, horrible, regrettable. Au lieu de mettre la foule qui vous regardait du côté de la loi, vous l’avez presque rangée du côté du patient ! Cet homme qui la remplissait d’horreur auparavant, vous l’avez changé en un objet de pitié. Vous vous êtes mis deux, puis quatre, puis nous ne savons combien pour tuer cet homme qui ne voulait pas se laisser tuer. Le premier bourreau avait échoué ; vous en avez fait venir un second. Enfin, au bout d’une demi-journée de travail et d’efforts, vous êtes parvenu à l’expédier, et vous avez essuyé le sang de votre couperet et la sueur de votre front !

Non, vous n’avez pas été imposants ; non, vous n’avez pas été solennels : non, vous n’avez pas été terribles ! Qu’elle soit bien ou mal faite, une exécution n’est jamais un spectacle où la société soit belle à voir ; quelle que soit la main qui le commette, un homicide n’est jamais un enseignement moral ; si intègres et si consciencieux que soient vos tribunaux et vos juges, ce ne sera jamais en tuant que vous prouverez qu’il ne faut pas tuer.

La loi du talion a été condamnée par la civilisation moderne ; la pratiquer encore, c’est rebrousser le progrès, c’est enlever à la société, à la justice et à la magistrature une partie de la considération qu’elles doivent inspirer. Chaque fois que vous accomplissez une exécution publique, vous faites descendre à la loi, dans le respect national, les marches que vous lui faites monter jusqu’à l’échafaud.

Si vous voulez, à toute force, conserver votre barbare peine de mort, agissez comme en Amérique, ne vous montrez pas, cachez-vous ! Ne conviez pas la France entière, la presse entière, tous les regards à vous voir et toutes les âmes à vous juger, quand vous exécutez de ces choses-là, lorsque vos bourreaux ne savent pas même leur besogne, et lorsque vos guillotines sont aussi mal faites que vos lois !

Quant à nous, nous nous sentons profondément attristés, effrayés même pour tous ces intérêts si chers et si sacrés sur lesquels repose la tranquillité publique nous protestons, et nous protesterons toujours devant ces spectacles d’un autre siècle, où la société, oubliant l’Évangile, traîne un malheureux être humain à un horrible supplice, et lui montre, en l’y conduisant, une image du Christ qu’elle ne regarde pas.

Plaidoirie de Victor Hugo

Messieurs les jurés, aux premières paroles que M. l’avocat général a prononcées, j’ai cru un moment qu’il allait abandonner l’accusation. Cette illusion n’a pas longtemps duré. Après avoir fait de vains efforts pour circonscrire et amoindrir le débat, le ministère public a été entraîné, par la nature même du sujet, à des développements qui ont rouvert tous les aspects de la question, et, malgré lui, la question a repris toute sa grandeur. Je ne m’en plains pas.

J’aborde immédiatement l’accusation ; mais, auparavant, commençons par bien nous entendre sur un mot. Les bonnes définitions font les bonnes discussions. Ce mot : Respect dû aux lois, qui sert de base à l’accusation, quelle portée a-t-il ? que signifie-t-il ? quel est son vrai sens ? Evidemment, et le ministère public lui-même me paraît résigné à ne point soutenir le contraire, ce mot ne peut signifier suppression, sous prétexte de respect, de la critique des lois. Ce mot signifie tout simplement respect de l’exécution des lois. Pas autre chose. Il permet la critique, il permet le blâme, même sévère, nous en voyons des exemples tous les jours, et même à l’endroit de la Constitution, qui est supérieure aux lois ; ce mot permet l’invocation au pouvoir législatif pour abolir une loi dangereuse ; il permet, enfin, qu’on oppose à la loi un obstacle moral, mais il ne permet pas qu’on lui oppose un obstacle matériel. Laissez exécuter une loi, même mauvaise, même injuste, même barbare, dénoncez-la à l’opinion, dénoncez-la au législateur, mais laissez-la exécuter ; dites qu’elle est mauvaise, dites qu’elle est injuste, dites qu’elle est barbare, mais laissez-la exécuter. La critique, oui ; la révolte, non. Voilà le vrai sens, le sens unique de ce mot : Respect des lois.

Autrement, messieurs, pesez ceci : Dans cette grave opération de l’élaboration des lois, opération qui comprend deux fonctions : la fonction de la presse, qui critique, qui conseille, qui éclaire, et la fonction du législateur, qui décide ; — dans cette grave opération, dis-je, la première fonction, la critique, serait paralysée, et par contre-coup la seconde. Les lois ne seraient jamais critiquées, et, par conséquent, il n’y aurait pas de raison pour qu’elles fussent jamais améliorées, jamais réformées. L’Assemblée nationale législative serait parfaitement inutile. Il n’y aurait plus qu’à la fermer. Ce n’est pas là ce qu’on veut, je suppose. (On rit.)

Ce point éclairci, toute équivoque dissipée sur le vrai sens du mot : Respect dû aux lois, j’entre dans le vif de la question.

Messieurs les jurés, il y a, dans ce qu’on pourrait appeler le vieux Code européen, une loi que, depuis plus d’un siècle, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d’État, veulent effacer du livre vénérable de la législation universelle ; une loi que Beccaria a déclarée impie et que Francklin a déclarée abominable, sans qu’on ait fait de procès à Beccaria ni à Francklin ; une loi qui, pesant particulièrement sur cette portion du peuple qu’accablent encore l’ignorance et la misère, est odieuse à la démocratie, mais qui n’est pas moins repoussée par les conservateurs intelligents ; une loi dont le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais qu’avec le respect dû à la vieillesse, au malheur et à un tombeau dans l’exil, une loi dont le roi Louis-Philippe disait : Je l’ai détestée toute ma vie ; une loi contre laquelle M. de Broglie a écrit, contre laquelle. M. Guizot a écrit ; une loi dont la Chambre des députés réclamait par acclamation l’abrogation, il y a vingt ans, au mois d’octobre 1830, et qu’à la même époque le parlement demi-sauvage d’Otahiti rayait de ses codes ; une loi que l’Assemblée de Francfort abolissait il y a trois ans, et que l’Assemblée constituante de la République romaine, il y a deux ans, presqu’à pareil jour, a déclarée abrogée à jamais, sur la proposition du député Charles Bonaparte ; une loi que notre Constituante de 1848 n’a maintenue qu’avec la plus douloureuse indécision et la plus poignante répugnance ; une loi qui, à l’heure où je parle, est placée sous le coup de deux propositions d’abolition, déposées sur la tribune législative ; une loi enfin dont la Toscane ne veut plus, dont la Russie ne veut plus, et dont il est temps que la France ne veuille plus ; cette loi devant laquelle la conscience humaine recule avec une anxiété chaque jour plus profonde, c’est la peine de mort.

Eh bien ! messieurs, c’est cette loi qui fait aujourd’hui ce procès ; c’est elle qui est notre adversaire. J’en suis fâché pour M. l’avocat général, mais je l’aperçois derrière lui ! (Long mouvement.)

Je l’avouerai, depuis une vingtaine d’années, je croyais, et, moi qui parle, j’en avais fait la remarque dans des pages que je pourrais vous lire, je croyais, mon Dieu ! avec M. Léon Faucher, qui, en 1836, écrivait dans un recueil, la Revue de Paris, ceci : je cite :

« L’échafaud n’apparaît plus sur nos places publiques qu’à de rares intervalles, et comme un spectacle que la justice a honte de donner. » (Mouvement).

Je croyais, dis-je, que la guillotine, puisqu’il faut l’appeler par son nom, commençait à se rendre justice à elle-même, qu’elle se sentait réprouvée et qu’elle en prenait son parti. Elle avait renoncé à la place de Grève, au plein soleil, à la foule, elle ne se faisait plus crier dans les rues, elle ne se faisait plus annoncer comme un spectacle. Elle s’était mise à faire ses exemples le plus obscurément possible, au petit jour, barrière Saint-Jacques, dans un lieu désert, devant personne. Il me semblait qu’elle commençait à se cacher, et je l’avais félicitée de cette pudeur. (Nouveau mouvement.)

Eh bien ! messieurs, je me trompais ; M. Léon Faucher se trompait. (On rit.) Elle est revenue de cette fausse honte. La guillotine sent qu’elle est une institution sociale, comme on parle aujourd’hui. Et qui sait ? peut-être même rêve-t-elle, elle aussi, sa restauration. (On rit.)

La barrière Saint-Jacques, c’est la déchéance. Peut-être allons-nous la voir un de ces jours reparaître place de Grève, en plein midi, en pleine foule, avec son cortège de bourreaux, de gendarmes et de crieurs public, sous les fenêtres mêmes de l’Hôtel de Ville, du haut desquelles on a eu un jour, le 24 Février1848, jour de l’abdication de Louis-Philippe et proclamation par Lamartine, à l’Hôtel de Ville, du gouvernement provisoire de 1848 dont Crémieux faisait partie., l’insolence de la flétrir et de la mutiler !

En attendant, elle se redresse. Elle sent que la société ébranlée a besoin, pour se raffermir, comme on dit encore, de revenir à toutes les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle proteste contre ces déclamateurs démagogues qui s’appellent Beccaria, Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Francklin ; qui s’appellent Louis-Philippe, qui s’appellent Broglie et Guizot (on rit), et qui osent croire et dire qu’une machine à couper des tête est de trop dans une société qui a pour livre l’Évangile ! (Sensation.)

Elle s’indigne contre ces utopistes anarchiques. (On rit.) Et, le lendemain de ses journées les plus funèbres et les plus sanglantes, elle veut qu’on l’admire ! Elle exige qu’on lui rende des respects ! ou, sinon, elle se déclare, insultée, elle se porte partie civile, et elle réclame des dommages-intérêts ! (Hilarité générale et prolongée.) Elle a eu du sang, ce n’est pas assez, elle n’est pas contente, elle veut encore de l’amende et de la prison !

Messieurs les jurés, le jour où l’on a apporté chez moi pour mon fils ce papier timbré, cette assignation pour cet inqualifiable procès, — nous voyons des choses bien étranges dans ce temps-ci, et l’on devrait y être accoutumé, — eh bien, vous l’avouerai-je, j’ai été frappé de stupeur, je me suis dit :

Quoi ! Est-ce donc là que nous en sommes ?

Quoi ! a force d’empiétements sur le bon sens, sur la raison, sur la liberté de pensée, sur le droit naturel, nous en serions là, qu’on viendrait nous demander, non pas seulement le respect matériel, celui-là n’est pas contesté, nous le devons, nous l’accordons, mais le respect moral, pour ces pénalités qui ouvrent des abîmes dans les consciences, qui font pâlir quiconque pense, que la religion abhorre, abhorret a sanguineEcclesia abhoret a sanguine, le sang a toujours effrayé l’Église. –– Étienne Pasquier (1529-1615). ; pour ces pénalités qui osent être irréparables, sachant qu’elles peuvent être aveugles ; pour ces pénalités qui trempent leur doigt dans le sang humain, pour écrire ce commandement : Tu ne tueras pas ! pour ces pénalités impies qui font douter de l’humanité quand elles frappent le coupable, et qui font douter de Dieu quand elles frappent l’innocent ! Non ! non ! non ! nous n’en sommes pas là ! non ! (Vive et universelle sensation.)

Car, et puisque j’y suis amené il faut bien vous le dire, messieurs les jurés, et vous allez comprendre combien devait être profonde mon émotion, le vrai coupable dans cette affaire, s’il y a un coupable, ce n’est pas mon fils, c’est moi. (Mouvement prolongé.)

Le vrai coupable, j’y insiste, c’est moi, moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai combattu sous toutes les formes les pénalités irréparables ! Moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai défendu en toute occasion l’inviolabilité de la vie humaine !

Ce crime, défendre l’inviolabilité de la vie humaine, je l’ai commis bien avant mon fils, bien plus que mon fils. Je me dénonce, monsieur l’avocat général ! Je l’ai commis avec toutes les circonstances aggravantes, avec préméditation, avec ténacité, avec récidive ! (Nouveau mouvement.)

Oui, je le déclare, ce reste des pénalités sauvages, cette vieille et inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l’ai combattue toute ma vie, — toute ma vie, messieurs les jurés ! — et tant qu’il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai, de tous mes efforts comme écrivain, de tous mes actes et de tous mes votes comme législateur, je le déclare (M. Victor Hugo étend le bras et montre le Christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal) devant cette victime de la peine de mort qui est là, qui nous regarde et qui nous entend ! Je le jure devant ce gibet, où, il y a deux mille ans, pour l’éternel enseignement des générations, la loi humaine a cloué la loi divine ! (Profonde et inexprimable émotion.)

Ce que mon fils a écrit, il l’a écrit, je le répète, parce que je le lui ai inspiré dès l’enfance, parce qu’en même temps qu’il est mon fils selon le sang, il est mon fils selon l’esprit, parce qu’il veut continuer la tradition de son père. Continuer la tradition de son père ! Voilà un étrange délit, et pour lequel j’admire qu’on soit poursuivi ! Il était réservé aux défenseurs exclusifs de la famille de nous faire voir cette nouveauté ! (On rit.)

Messieurs, j’avoue que l’accusation en présence de laquelle nous sommes me confond.

Comment ! une loi serait funeste, elle donnerait à la foule des spectacles immoraux, dangereux, dégradants, féroces ; elle, tendrait à rendre le peuple cruel, à de certains jours elle aurait des effets horribles, et les effets horribles que produirait cette loi, il serait interdit de les signaler ! Et cela s’appellerait lui manquer de respect ! Et l’on en serait comptable devant la justice ! El il y aurait tant d’amende et tant de prison ! Mais alors, c’est bien ! Fermons la Chambre, fermons les écoles, il n’y a plus de progrès possible, appelons-nous le Mogol ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation civilisée ! Oui, ce sera plus tôt fait, dites-nous que nous sommes en Asie, qu’il y a eu autrefois un pays qu’on appelait la France, mais que ce pays-là n’existe plus, et que vous l’avez remplacé par quelque chose qui n’est plus la monarchie, j’en conviens, mais qui n’est certes pas la République ! (Nouveaux rires.)

Mais voyons, appliquons aux faits, rapprochons des réalités la phraséologie de l’accusation.

Messieurs les jurés, en Espagne, l’inquisition a été la loi. Eh bien ! il faut bien le dire, on a manqué de respect à l’inquisition. En France, la torture a été la loi. Eh bien ! il faut bien vous le dire encore, on a manqué de respect à la torture. Le poing coupé a été la loi ; on a manqué… — j’ai manqué de respect au couperet ! Le fer rouge a été la loi, on a manqué de respect au fer rouge. La guillotine est la loi. Eh bien ! c’est vrai, j’en conviens, on manque, de. respect à la guillotine. (Mouvement.)

Savez-vous pourquoi, monsieur l’avocat général ? Je vais vous le dire. C’est parce qu’on veut jeter la guillotine dans ce gouffre d’exécration où sont déjà tombés, aux applaudissements du genre humain, le fer rouge, le poing coupé, la torture et l’inquisition ! C’est parce qu’on veut faire disparaître de l’auguste et lumineux sanctuaire de la justice, cette figure sinistre qui suffit pour le remplir d’horreur et d’ombre : le bourreau ! (Profonde sensation.)

Ah ! et parce que nous voulons cela, nous ébranlons la société ! Ah ! oui, c’est vrai ! nous sommes des hommes très dangereux, nous voulons supprimer la guillotine ! C’est monstrueux !

Messieurs les jurés, vous êtes les citoyens souverains d’une nation libre, et, sans dénaturer ce débat, ou peut, on doit vous parler comme à des hommes politiques. Eh bien ! songez-y, et, puisque nous traversons des temps de révolutions, tirez les conséquences de ce que je vais vous dire. Si Louis XVI eût aboli la peine de mort, comme il avait aboli la torture, sa tête ne serait pas tombée. 93 eût été désarmé du couperet, il y aurait une page sanglante, de moins dans l’histoire : la date funèbre du 21 janvier n’existerait pas. Qui donc, en présence de la conscience publique, à la face de la France, à la face du monde civilisé, qui donc eût osé relever l’échafaud pour le roi, pour l’homme dont on aurait pu dire ; C’est lui qui l’a renversé ! (Mouvement prolongé.)

On accuse le rédacteur de l’Événement d’avoir manqué de respect aux lois ! d’avoir manqué de respect à la peine de mort ! Messieurs, élevons-nous un peu plus haut qu’un texte controversable, élevons-nous jusqu’à ce qui fait le fond même de toute législation, jusqu’au for intérieur de l’homme. Quand Servan, — qui était avocat général cependant, — quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps cette flétrissure mémorable :

« Nos lois pénales ouvrent toutes les issues à l’accusation, et les ferment presque toutes à l’accusé. »

Quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Calas : Ah ! ne me parlez pas de ces juges, moitié singes et moitié tigres ! (On rit.)

Quand Chateaubriand, dans le Conservateur, appelait la loi du double vote loi sotte et coupable ; quand Royer-Collard, en pleine Chambre des députés, à propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait ce cri célèbre : Si vous faites cette loi, je jure de lui désobéir ; — quand ces législateurs, quand ces magistrats, quand ces philosophes, quand ces grands esprits, quand ces hommes, les uns illustres, les autres vénérables, parlaient ainsi, que faisaient-ils ? Manquaient-ils de respect à la loi, à la loi locale et momentanée ? c’est possible, M. l’avocat général le dit, je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est qu’ils étaient les religieux échos de la loi des lois, de la conscience universelle ! Offensaient-ils la justice, la justice de leur temps, la justice transitoire et faillible ? je n’en sais rien ; mais ce que je sais, c’est qu’ils proclamaient la justice éternelle. (Mouvement général d’adhésion.)

Il est vrai qu’aujourd’hui on nous a fait la grâce de nous le dire au sein même de l’Assemblée nationale, on traduirait en justice l’athée Voltaire, l’immoral Molière, l’obscène la Fontaine, le démagogue Jean-Jacques Rousseau ! Voilà ce qu’on pense, voilà ce qu’on avoue, voilà où on en est ! Vous apprécierez, messieurs les jurés !

Messieurs les jurés, ce droit de critiquer la loi, de la critiquer sévèrement, et en particulier et surtout la loi pénale, qui peut si facilement empreindre les mœurs de barbarie, ce droit de critiquer, qui est placé à côté du devoir d’améliorer, comme le flambeau à côté de l’ouvrage à faire, ce droit de l’écrivain, non moins sacré que le droit du législateur, ce droit nécessaire, ce droit imprescriptible, vous le reconnaîtrez par votre verdict, vous acquitterez les accusés.

Mais le ministère public, c’est là son second argument, prétend que la critique de l’Événement a été trop loin, a été trop vive. Ah ! vraiment, messieurs les jurés, le fait qui a amené ce prétendu délit qu’on a le courage de reprocher au rédacteur de l’Événement, ce fait effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de près.

Quoi ! un homme, un condamné, un misérable homme, est traîné un matin sur une de nos places publiques ; là, il trouve l’échafaud. Il se révolte, il se débat, il refuse de mourir : il est tout jeune encore, il a vingt-neuf ans à peine… — Mon Dieu ! je sais bien qu’on va me dire : « C’est un assassin ! » Mais écoutez ! … Deux exécuteurs le saisissent, il a les mains liées, les pieds liés ; il repousse les deux exécuteurs. Une lutte affreuse s’engage. Le condamné embarrasse ses pieds garrottés dans l’échelle patibulaire, il se sert de l’échafaud contre l’échafaud. La lutte se prolonge, l’horreur parcourt la foule. Les exécuteurs, la sueur et la honte au front, pâles, haletants, terrifiés, désespérés, — désespérés de je ne sais quel horrible désespoir, — courbés sous cette réprobation publique qui devrait se borner à condamner la peine de mort, et qui a tort d’écraser l’instrument passif, le bourreau, — (mouvement.) — les exécuteurs font des efforts sauvages. Il faut que force reste à la loi, c’est la maxime. L’homme se cramponne à l’échafaud et demande grâce ; ses vêtements sont arrachés, ses épaules nues sont en sang : il résiste toujours. Enfin, après trois quarts d’heure, — trois quarts d’heure ! — (Mouvement. M. l’avocat général fait un signe de dénégation. M. Victor Hugo reprend :) — On nous chicane sur les minutes : trente-cinq minutes si vous voulez ! — de cet effort monstrueux, de ce spectacle sans nom, de cette agonie, — agonie pour tout le monde, entendez-vous bien ! — agonie pour le peuple qui est là autant que pour le condamné, — après ce siècle d’angoisse, messieurs les jurés, on ramène le misérable à la prison. Le peuple respire ; le peuple, qui a des préjugés de vieille humanité, et qui est clément parce qu’il se sent souverain, le peuple croit l’homme épargné. Point. La guillotine est vaincue, mais elle reste debout ; elle reste debout tout le jour, au milieu d’une population consternée. Et, le soir, on prend un renfort de bourreaux, on garrotte l’homme de telle sorte qu’il ne soit plus qu’une chose inerte, et, à la nuit tombante, on le rapporte sur la place publique, pleurant, hurlant, hagard, tout ensanglanté, demandant la vie, appelant Dieu, appelant son père et sa mère, car, devant la mort, cet homme était redevenu un enfant ; (Sensation.) On le hisse sur l’échafaud, et sa tête tombe !— Et alors un frémissement sort de toutes les consciences ; jamais le meurtre, légal n’avait apparu avec plus de cynisme et d’abomination ; chacun se sent, pour ainsi dire, solidaire de cette chose lugubre qui vient de s’accomplir ; chacun sent au fond de soi ce qu’on éprouverait si l’on voyait en pleine France, en plein soleil, la civilisation insultée par la barbarie. C’est dans ce moment-là qu’un cri échappe à la poitrine d’un jeune homme, à ses entrailles, à son cœur, à son âme, un cri de pitié, un cri d’angoisse, un cri d’horreur, un cri d’humanité ; et ce cri, vous le puniriez ! Et en présence des épouvantables faits que je viens de remettre sous vos yeux, vous diriez à la guillotine ; Tu as raison ! Et vous diriez à la pitié, à la sainte pitié : Tu as tort !

Cela n’est pas possible, messieurs les jurés. (Profonde et universelle émotion.)

Tenez, monsieur l’avocat général, je vous le dis sans amertume, vous ne défendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez une lutte inégale avec l’esprit de civilisation, avec les mœurs adoucies, avec le progrès. Vous avez contre vous l’intime résistance du cœur de l’homme ; vous avez contre vous tous les principes à l’ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait marcher le monde : l’inviolabilité de la vie humaine, la fraternité pour les classes ignorantes, le dogme de l’amélioration, qui remplace le dogme de la vengeance ! Vous avez contre vous tout ce qui éclaire la raison, tout ce qui vibre dans les âmes, la philosophie comme la religion, d’un côté, Voltaire, de l’autre, Jésus-Christ ! Vous avez beau faire, cet effroyable service que l’échafaud a la prétention de rendre à la société, la société, au fond, en a horreur et n’en veut pas ! Vous avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire, et vous voyez que nous ne confondons pas la société avec eux, les partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n’innocenteront pas la vieille pénalité du talion ! ils ne laveront pas ces textes hideux sur lesquels ruisselle depuis tant de siècles le sang des têtes coupées ! (Mouvement prolongé.) Messieurs, j’ai fini.

Mon fils, tu reçois aujourd’hui un grand honneur, tu as été jugé digne de combattre, de souffrir peut-être, pour la sainte cause de la vérité. À dater d’aujourd’hui, tu entres dans la véritable vie virile de notre temps, c’est-à-dire dans la lutte pour le juste et pour le vrai. Sois fier, toi qui n’es qu’un simple soldat de l’idée humaine et démocratique, tu es assis sur ce banc où s’est assis Béranger, où s’est assis Lamennais ! (Sensation.)

Sois inébranlable dans tes convictions, et, que ce soit là ma dernière parole, si tu avais besoin d’une pensée pour t’affermir dans ta foi au progrès, dans ta croyance à l’avenir, dans ta religion pour l’humanité, dans ton exécration de l’échafaud, dans ton horreur des peines irrévocables et irréparables, songe que tu es assis sur ce banc où s’est assis Lesurques !

(Une émotion indicible succède à ce discours. Au moment où M. Victor Hugo se rassied, toutes les mains se tendent vers lui du banc des avocats placés derrière son banc pour serrer la sienne et le féliciter. L’audience est de fait suspendue quelques minutes.)

Plaidoirie d’Adolphe Crémieux

Messieurs les jurés, quand M. l’avocat général a pris la parole pour la première fois, il a commencé par déclarer que la question de la peine de mort n’avait rien à faire dans ce débat ; qu’il allait le restreindre à une simple affaire de délit de presse.

Puis, oubliant cette pensée, il a parlé longuement, éloquemment, de la peine de mort ; c’était sa thèse, il n’en avait pas d’autre, car, arrivé à la prévention, à l’article, il ne l’a pas discuté vingt minutes. (Rires.)

La peine de mort, c’est le premier plan de ce débat. À cette grande question, tous les honneurs de l’audience. À elle, les grandes et belles paroles de mon ami Victor Hugo, à elle la vivacité, l’ardeur de ce style généreux, énergique, dont vous poursuivez l’auteur. S’il s’agissait, en effet, d’une question ordinaire, je comprendrais la prévention. Mais à qui réclame l’abolition de la peine de mort, toute vivacité dans l’expression, toute vigueur dans le style, toute exaltation même dans le raisonnement : soyez ardents pour être écoutés, si vous voulez que du sanctuaire de la justice, c’est-à-dire de la loi qui règne seule ici, soit abolie cette peine terrible, inexorable : la peine de mort.

Ce n’est pas, messieurs, que ce grand débat, qui dure depuis bientôt un siècle, n’ait été porté à une grande hauteur dans la Constituante. Chacun a noblement défendu ce qu’il croyait utile et bon pour la société. La peine de mort a été maintenue ; on a cru que c’était assez pour un jour d’avoir aboli la mort en politique. Attendons, viendra le jour où la peine de mort pour tous les crimes cessera. Ce que les mœurs réclament, ce qui est une pensée généreuse, ne peut pas perdre sa cause dans cette France, si avide de tout ce qui est généreux et bon.

Mais, pour hâter cette abolition complète, que chacun se serve de ses meilleures armes : que celui qui attaque la loi ne craigne pas de montrer à nu tout ce qu’elle renferme de terrible, de désastreux pour l’humanité, pour la religion. L’ai-je bien entendu, messieurs ? c’est sous la protection de Dieu même qu’on vient de mettre la peine de mort ? C’est Dieu qui l’a ordonnée ! Dieu, dites-vous ? Dans quel lieu ? Dans quel temps ? Dans quel livre ? Je vous dis que Dieu ne l’a jamais ordonnée cette peine horrible, jamais ; au contraire. Dieu a dit : Tu ne tueras point, et vous osez lui faire dire : Tu tueras. Mais où donc avez-vous lu cet impitoyable blasphème ? Est-ce dans la Bible ? Elle vous dément avec éclat. Dieu a parlé deux fois lui-même de cette peine de mort : l’une, c’est quand il a donné la loi, son immortel Décalogue : il a dit, il a écrit de sa main : Tu ne tueras pas. Cette grande parole, lui-même l’avait proclamée, accomplie comme juge, comme juge, entendez-vous ? Il n’a jugé qu’une fois ; il a jugé un criminel, un meurtrier ; il a dit : Tu ne mourras pas. (Mouvement dans l’auditoire.)

Oui, Dieu condamne ceux qui l’accusent d’avoir voulu la peine de mort. Abel, le vertueux Abel, venait d’expirer ; Caïn, le féroce Caïn, avait le premier donné à la mort sa première proie, le frère avait tué son frère. Quel crime ! quel coupable ! Quand tout à coup le tonnerre retentit au fond du cœur de Caïn, Dieu s’approche, et le remords déchire le coupable. Ton frère est mort, dit le juge suprême, tu l’as tué, tu ne mourras pas, tu continueras de vivre avec tes remords. (Le mouvement de l’auditoire interrompt l’avocat.)

Ne montez pas jusqu’à Dieu pour soutenir l’échafaud qui s’écroule. Jamais Dieu n’ordonna la mort du pécheur, même quand on l’appelait le Dieu jaloux, le Dieu vengeur, le Dieu des batailles. Que me citez-vous les pères de l’Église ? Vous les citez à tort. Ah ! sans doute, quand on disait que les rois étaient rois de droit divin, on ajoutait que Dieu leur avait remis le glaive des vengeances ; mais toutes ces doctrines ont deux mille ans ; elles ne sont pas de notre siècle.

Aujourd’hui, c’est la raison seule qui raisonne ; aujourd’hui, tout pouvoir humain vient du peuple, et les rois, s’ils veulent rester rois, doivent être miséricordieux et cléments. Ils doivent imiter Dieu, le Dieu de bonté, le Dieu de miséricorde, notre Dieu, le vrai Dieu ; si vous représentez Dieu qui se venge, vous le faites à l’image de l’homme ; si vous dites à l’homme : Ne donne pas la mort à ton semblable, vous faites l’homme à l’image de Dieu. (Longue agitation.)

Laissez-moi, maintenant, répondre à M. l’avocat général. Victor Hugo vous a dit une vérité saisissante. Si Louis XVI, qui abolit la torture, avait aboli l’échafaud, l’échafaud ne se serait pas relevé contre celui qui l’aurait fait abattre.

Vous en êtes convenu, monsieur l’avocat général, mais vous avez répliqué par une réponse que je voudrais n’avoir pas entendue. L’échafaud politique est abattu : on recommencerait les journées de septembre. Qui les recommencerait ? Notre peuple de 1848 ? Détestable anachronisme, qui me révolte, moi surtout qui peux rendre de ce peuple un si grand témoignage. Notre peuple égorger des prisonniers ! Il ouvre, les cachots à tous les prisonniers politiques. Notre peuple tuer des hommes désarmés !… Oh ! mon Dieu !

Savez-vous ce qu’il a fait ce peuple, pendant trois mois qu’il a été maître absolu, dominateur souverain ? Ce qu’il a fait ! le gouvernement provisoire, qui vous remercie, monsieur l’avocat général, des bonnes paroles que vous avez eu pour lui, le gouvernement provisoire abolit l’échafaud politique, le peuple vint lui demander l’abolition de la guillotine. Demandez, au Champ de Mars qui reçut les cendres de l’échafaud incendié par le peuple ! (Mouvement.)

Attendez : vous aviez en 1848 une loi détestable ; elle flétrissait, par l’exposition publique, tout homme condamné à la réclusion et à des peines plus graves ; plus de repentir possible pour ce malheureux, que la main du bourreau avait touché.

Nous avons aboli cette peine dégradante.

Le peuple a fait mieux que nous : nous avions oublié les contumaces, dont le bourreau plantait les noms sur l’infâme poteau ; un jour, le peuple alla couvrir de fleurs un échafaud sur lequel le bourreau plaçait le nom des condamnés contumaces. Un mois plus tard, la loi rendait hommage à la pensée du peuple. (Nouveau mouvement.)

Voilà notre peuple, si bon, que, dès qu’un criminel est condamné, la pitié le saisit. Ne torturez pas cet homme, voyez-vous, le peuple ne le veut pas. Et voilà pourquoi, lorsque nos lois avaient la torture, les écrivains, qui devinaient les mœurs du peuple, en réclamaient l’abolition.

Messieurs, venons à l’article, et laissez-moi vous dire quelques mots en jurisconsulte. Je laisse à Victor Hugo cette belle éloquence, qui est sa nature ; avocat, je vais défendre mon client.

Le délit qu’on lui reproche, c’est l’attaque contre le respect dû aux lois. Qu’est-ce que ce délit ? Le ministère public n’est jamais parvenu à le définir. Ce n’est pas la provocation à la désobéissance aux lois ; la loi de 1819 punit ce délit, que tout le monde comprend. Ce n’est pas le manque de respect à la loi. On convient que, pourvu que j’obéisse à la loi, je ne suis pas tenu de la respecter.

Ce délit, la législation indigne, déplorable, qu’on appela les lois de septembre, lui avait donné le jour ; cette législation fatale, réprouvée, le gouvernement provisoire l’abolit. Mais le délit d’attaque contre le respect dû aux lois est revenu depuis. Comment le définissez-vous ? c’est la loi dont il est défendu…

Je ne peux pas trouver une phrase. Voici pourtant la pensée du ministère public, même ses paroles : C’est la loi dont il est défendu d’attaquer le respect que les autres ont pour elle. (Rire général.)

Le style de l’article, quelques-unes de ses expressions, voilà ce qu’on poursuit. On a voulu prouver qu’on peut attaquer la loi, et cependant la respecter. Mais comment voulez-vous que je la fasse abolir si je l’entoure de respect ? Je veux qu’on l’abolisse, parce que je la trouve mauvaise, immorale, il faut bien que je le dise.

On me cite Lamartine qui, dans son beau langage, enveloppe de toutes sortes de précautions oratoires l’attaque contre la peine de mort ; Lamartine, c’est le modèle à suivre. Permettez : il est plein d’égards en commençant, ses paroles sont toutes de douceur et de bienveillance, c’est son exorde ; mais croyez-vous qu’il ne dira pas tout ? Beccaria trouvait impie la loi qui prononçait la mort, Lamartine dit bien plus ; écoutez-le :

« La société peut-elle légitimement rester homicide ? La nation, la raison, la science, répondent unanimement : Non. Les plus incrédules hésitent. Or, le jour où le législateur doute d’un droit si terrible, le jour où, en contemplant l’échafaud ensanglanté, il recule avec horreur et se demande si, pour punir un crime, il n’en a pas commis un lui-même, de ce jour la peine de mort ne lui appartient plus.

Ce doute, s’il n’est pas encore un crime, est bien, près d’être un remords.

Et d’abord, nous demandons si ce qui est atroce est jamais nécessaire ? Si ce qui est infâme dans l’acte et dans l’instrument est jamais utile ? Si ce qui est irréparable devant un juge soumis à l’erreur est jamais juste ? Et, enfin, si le meurtre de l’homme par la société est propre à consacrer devant les hommes l’inviolabilité de la vie humaine.

Les lois sanglantes ensanglantent les mœurs. »

Certes, l’article que vous poursuivez est loin de cette vigoureuse énergie. Victor Hugo a cité Voltaire et Montesquieu ; l’avocat général dit : Voltaire et Montesquieu ne s’élevaient contre la peine de mort d’une manière absolue ; ils réclamaient son abolition pour les crimes de magie, de sorcellerie, de sacrilège.

Mais, quand Voltaire et Montesquieu vivaient, quand ils attaquaient la loi de leur temps, ils attaquaient la loi telle qu’elle était ; ils ont bien fait. Nous attaquons, nous, la loi telle qu’elle est, nous faisons mal. Mais si ces grands écrivains et bien d’autres n’avaient pas vivement, énergiquement attaqué la peine de mort appliquée à ces crimes, elle n’aurait pas été abolie. Nous faisons comme eux, puissions-nous obtenir le même succès ! Mais vous, qui nous poursuivez aujourd’hui, comment auriez-vous fait si vous aviez été avocat général du temps de Voltaire ? Vous l’auriez poursuivi. (Mouvement dans l’auditoire.) Oui, vous l’auriez poursuivi : car alors c’était la loi.

Ah ! mon Dieu ! que devient le progrès humain devant ces doctrines ?

Messieurs, M. Victor Hugo vous a dit : Ce n’est pas mon fils qui est coupable, c’est moi ; car mon fils est mon enfant par le sang et par les idées. Eh bien ! je vais plus loin, et je vais vous prouver que le délit matériel a été copié, pour ainsi dire, sur des pages écrites par son père, dont je veux vous donner lecture ; c’est dans la préface du Dernier jour d’un Condamné que je trouve ce que je vais lire, dans une édition de 1839, alors qu’existait la loi qui ordonne de ne pas manquer au respect dû aux lois :

Victor Hugo disait :

« Il faut citer deux ou trois exemples de ce que certaines exécutions ont eu d’épouvantable et d’impie. Il faut donner mal aux nerfs des femmes des procureurs du roi. Une femme, c’est quelquefois une conscience. (Vive sensation.)

Dans le Midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n’avons pas bien présent à l’esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamné, mais nous le retrouverons si l’on conteste le fait, et nous croyons que c’est à Pamiers : vers la fin de septembre donc, on vient trouver un homme dans sa prison, où il jouait tranquillement aux cartes : on lui signifie qu’il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait trembler, de tous ses membres, car, depuis six mois qu’on l’oubliait, il ne comptait plus sur la mort ; on le rase, on le tond, on le garrotte, ou le confesse ; puis on le brouette entre quatre gendarmes, et à travers la foule, au lieu de l’exécution. Jusqu’ici rien que de simple. C’est comme cela que cela se fait. »

C’est ce que vous faites toujours ; vous n’avez rien trouvé de mieux.

« Arrivé à l’échafaud, le bourreau le prend au prêtre, l’emporte, le ficelle sur la bascule, l’entourne, je me sers ici du mot d’argot, puis il lâche le couperet.

Le lourd triangle de fer se détache avec peine, tombe en cahotant sur ses rainures, et — voici l’horrible qui commence — entaille l’homme sans le tuer.

L’homme pousse un cri affreux.

Le bourreau déconcerté relève le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, espérant mieux du troisième coup. Point. Le troisième coup fait jaillir un troisième ruisseau de sang de la nuque du condamné, mais ne fait pas tomber la tête… » (Nouvelle et profonde sensation qui interrompt Me Crémieux.)

Je ne continue pas, messieurs, je vous dirai seulement que ce n’est pas par la guillotine que. ce patient a été tué, ce fut par le valet du bourreau.

L’écrivain continue : « La chose a eu lieu après Juillet, dans un temps de douces mœurs et de progrès, un an après la célèbre lamentation de la Chambre sur la peine de mort. Eh bien ! le fait est passé absolument inaperçu. Les journaux de Paris l’ont publié comme une anecdote. Personne n’a été inquiété. On a su seulement que la guillotine avait été disloquée exprès, par quelqu’un qui voulait nuire à l’exécuteur des hautes œuvres. C’était un valet du bourreau chassé par son maître, qui, pour se venger, lui avait fait cette malice. »

Voilà votre guillotine ; et, quand le jeune Hugo dit que la guillotine est mal faite, vous lui dites qu’il a commis un délit !

Je poursuis :

« À Dijon, il y a trois mois, on a mené au supplice une femme. (Une femme !) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait son service. La tête n’a pas été tout à fait coupée. Alors les valets de l’exécuteur se sont attelés aux pieds de la femme, et, à travers les hurlements de la malheureuse, et à force de tiraillements et de soubresauts, ils lui ont séparé la tête du corps par arrachement.

À Paris, on en revient aux exécutions secrètes. Comme on n’ose plus décapiter en Grève depuis Juillet, comme on a peur, comme on est lâche, voici ce qu’on fait : on a pris dernièrement, à Bicêtre, un homme, un condamné à mort, un nommé Desandrieux, je crois ; on l’a mis dans une espèce de panier traîné sur deux roues, clos de toutes parts, cadenassé et verrouillé ; puis, un gendarme en tête, un gendarme en queue, à petit bruit et sans foule, on a été déposer le paquet à la barrière déserte de Saint-Jacques.

Arrivés là, il était huit heures du matin, à peine jour ; il y avait une guillotine toute fraîche dressée ; pour public, quelque douzaine de petits garçons groupés sur les tas de pierres voisins autour de la machine inattendue ; vite on a tiré l’homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer, furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamoté sa tête. Cela s’appelle un acte public et solennel de haute justice. Infâme dérision !

Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot civilisation ? Où en sommes-nous ? La justice ravalée aux stratagèmes et aux supercheries ! La loi aux expédients ! Monstrueux !

C’est donc une chose bien redoutable qu’un condamné à mort, pour que la société le prenne en traître de cette façon ?

… Est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le plus désert des boulevards extérieurs ? En Grève, en plein jour, passe encore ; mais à la barrière Saint-Jacques ! mais à huit heures du matin ! Qui est-ce qui passe là ? qui est-ce qui va là ? qui est-ce qui sait que vous tuez un homme là ? qui est-ce qui se doute que vous faites un exemple là ?

Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font en tapinois ? ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? que vous avez peur et honte de votre œuvre ? que vous balbutiez ridiculement votre discite justiciam moniti« Vous êtes avertis, apprenez la justice… » – Virgile, Énéide VI:620 (épisode du supplice de Phlégias). ? qu’au fond, vous êtes ébranlés, interdits, inquiets, peu certains d’avoir raison, gagnés par le doute général, coupant les têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ? » (Mouvement universel.)

Ceci a été écrit après la loi, et vous n’avez pas attaqué le père ; et aujourd’hui vous poursuivez le fils !

Cependant, « Honore ton père » est aussi une maxime sainte ; or, quel est le meilleur moyen d’honorer son père que de l’imiter ? et, quand ce père s’appelle Victor Hugo, quel meilleur moyen de l’imiter que de l’imiter dans ses écrits ? M. l’avocat général lui-même en conviendra.

Voici, maintenant, messieurs, comment se termine le passage dont j’ai tenu à vous donner lecture :

« Aux colonies, quand un arrêt de mort lue un esclave, il y a mille francs d’indemnité pour le propriétaire de l’homme. Quoi ! vous dédommagez le maître, et vous n’indemnisez pas la famille ! Ici aussi ne prenez-vous pas un homme à ceux qui le possèdent ? N’est-il pas, à un titre bien autrement sacré que l’esclave vis-à-vis du maître, la propriété de son père, le bien de sa femme, la chose de ses enfants ?

Nous avons déjà convaincu votre loi d’assassinat. La voici convaincue de vol. »

Au nom du ciel, messieurs, notre article est-il comparable à celui-là ? Et vous ne l’avez pas poursuivi, ni en 1839, ni en 1841, ni en 1847, ni en 1849, car les éditions de ce livre sont innombrables ; on en a tiré plus de trois cent mille exemplaires.

Attendez, messieurs, attendez. Louis-Philippe détestait la peine de mort. Il appelle un jour le grand poète aux Tuileries : « Monsieur Victor Hugo, lui dit-il, je vous crée pair de France. Ce titre, le plus élevé dans notre ordre politique, est une récompense à votre génie, mais vous saurez toute ma pensée : ce que je veux surtout récompenser aujourd’hui, c’est votre lutte si belle, si constante, pour l’abolition de la peine de mort. »

Après tant d’écrits, le père recevait du roi la pairie. Après un premier essai, le fils obtiendrait de la République la prison ! (Mouvement prolongé dans l’auditoire.)

Voici notre article ; je vais le commenter à mon tour. Écoutez-moi :

« Il y a quatre jours, sur la place publique d’une ville de France, la loi, c’est-à-dire la force divine et sainte de la société… »

« La force divine et sainte de la société. » voilà comme l’écrivain définit, qualifie la loi. Il n’est pas seulement respectueux ; il la met sur un piédestal.

« … La loi prenait un malheureux homme qui se débattait et qui hurlait, le prenait au cou, aux bras et aux jambes, le tirait par les cheveux et lui déchirait la peau du corps pour le traîner sur l’échafaud ; devant toute une population consternée et profondément émue, pendant une heure entière, la loi s’est colletée avec le crime. »

Ces paroles ont indigné le ministère public ; mais qu’il me permette de le lui dire : Il a un peu oublié sa rhétorique. Les tropes, les figures, sont les ornements du style descriptif ; les matérialiser, c’est oublier les éléments mêmes du discours. Comment ! quand l’écrivain dit que la loi saisit un homme au cou, le déchire, s’est colletée avec le crime, vous ne voyez pas la figure de rhétorique ? Eh ! mon Dieu, tout le monde sait bien que le bourreau a saisi le patient, que le bourreau s’est colleté avec lui ; pourquoi ? Pour donner force à la loi. Derrière le bourreau vous avez la loi, car, si la loi n’ordonnait pas, le bourreau n’exécuterait pas. (Sensation.)

Quant au fait, il est vrai ; même dans le procès-verbal officiel, on le retrouve. Pendant trente-cinq minutes, au lieu d’une heure, la tragédie déplorable a duré ; mais elle a saisi d’horreur tous les témoins désolés.

« Qu’a fait cet homme à la société ? Il avait tué ! Que faisait la société à cet homme ? Elle le martyrisait. »

Les deux termes sont incontestables. L’homme avait tué, il était martyrisé ; mais par qui ? Le ministère public se récrie : Non, ce n’est pas la société qui martyrise. Assurément ; qui vous dit le contraire ? Mais c’est l’individu commissionné par la société pour exécuter cette loi barbare qui frappe de mort une créature humaine. Encore une fois, souffrez le style dans un écrit ; ne matérialisez pas : le style, c’est l’esprit.

« Partisans de la peine de mort, quel était votre but en conduisant à la guillotine ce misérable assassin ? »

Qui le croirait ? cette phrase soulève l’éloquence de mon adversaire. Comment ! l’écrivain appelle cet homme un misérable assassin, et vous n’êtes pas satisfait ? Un misérable assassin ! quelles expressions plus flétrissantes trouvez-vous contre le crime ? Mais ; dit le ministère public, dans ces mots : Partisans de la peine de mort, quel était votre but ? vous vous adressez aux jurés qui ont condamné, aux magistrats qui ont prononcé la peine, aux autorités qui la font exécuter. J’avoue, messieurs, que je me perds dans cette incroyable prétention. Tout à l’heure, quand l’écrivain dit : La loi, la société, vous ne voulez pas voir autre chose que ce qui est écrit : c’est la loi, c’est la société. Vainement je vous rappelle qu’il faut prendre l’écrivain non au pied de la lettre, mais dans les images qui relèvent la discussion ; vous répondez : Il a dit la loi, la société.

Eh bien ! mais que dit-il à présent ? Partisans de la peine de mort, quel est votre but en conduisant ce misérable à l’échafaud ? Est-ce qu’il nomme, ou les jurés, ou les juges, ou l’autorité ? Est-ce qu’il peut même en avoir la pensée ? Qui nous affirme que le jury, en déclarant coupable, n’a pas gémi dans la plus profonde douleur en songeant à l’échafaud qu’il aurait voulu repousser ? Qui nous affirme que le magistrat, en prononçant l’arrêt, n’a pas frémi de tout son corps devant la pensée de l’échafaud que la sentence allait faire dresser malgré lui ? Qui nous affirme que l’autorité exécutive n’est pas consternée de ce sacrifice humain ?

Non ! non ! c’est votre imagination qui se substitue à l’idée de l’écrivain ; c’est vous qui soutenez ce que l’écrivain n’a pas même aperçu. Au reste, que voulez-vous ? La phrase, je la reprends : Partisans de la peine de mort, quel était votre but en conduisant ce misérable à la guillotine ? Je veux argumenter comme tout à l’heure. Qui est-ce qui conduisait ce misérable à la guillotine ? Le bourreau et son aide : les vrais partisans de la peine de mort. Trouvez-vous que je les insulte ? Mais assurément le bourreau et son aide sont partisans de la peine de mort. En doutez-vous ? Tenez, je me rappelle avoir aboli la contrainte par corps. De très braves gens, hommes honnêtes et intelligents, jetèrent les hauts cris ; ils étaient partisans de la contrainte par corps, détestable institution aussi : c’étaient les gardes du commerce de Paris. (Rire général.)

Je reprends. C’est aux partisans de la peine de mort que je m’adresse ; mais ai-je manqué de respect à la loi, à eux-mêmes. Poursuivons : « Vous vouliez montrer à tous la justice humaine dans sa force et dans sa majesté ; relever, dans l’esprit des masses, le sentiment du droit en le faisant assister au châtiment d’un scélérat ; accomplir un acte solennel, imposant, terrible. »

C’est à la fois du beau style dans le raisonnement et un grand but que l’on prête aux partisans de la peine de mort ; c’est de la polémique d’un goût parfait, bien pensée, bien écrite. Et remarquez bien que le condamné est appelé un scélérat. Tout à l’heure c’était un misérable assassin, maintenant c’est un scélérat. L’on prétend que nous prenons le parti du criminel contre la société.

« Au lieu de mettre la foule qui vous regardait du côté de la loi, vous l’avez presque rangée du côté du scélérat. »

Messieurs, c’est une grande modération dans l’expression de la pensée. Un jeune homme de vingt-quatre ans, qui, discutant une question brûlante, au lieu de s’écrier : La foule s’est tournée du côté du patient, se borne à cette phrase : Vous l’avez presque rangée du côté du patient, est un écrivain de bon sens qu’il faut encourager.

« Cet homme, qui remplissait la foule d’horreur, vous l’avez changé en objet de pitié.

Vous vous êtes mis deux, puis quatre, puis nous ne savons combien, pour tuer cet homme qui ne voulait pas se laisser tuer. »

Ah ! messieurs, dans cette phrase terrible se trouve tout ce qu’il y a de désolant dans cette funèbre tragédie. Quelle peine à infliger que celle qui peut donner lieu à de tels spectacles ! Voilà un homme, un criminel ; mais il est condamné à mourir, il va mourir. Dès ce moment l’horreur de son crime s’efface, la pitié s’attache à lui, je ne sais quelle consécration va l’environner : res sacra miser. Cet homme, vous voulez qu’il meure, lui ne veut pas mourir ; vous voulez qu’on le tue, lui ne veut pas qu’on le tue. Le malheureux se défend avec ses larmes, avec son désespoir, il brise les liens qui lui attachent les pieds, il appuie sur les marches de l’échafaud ses deux mains enchaînées, il se place en travers devant cet escalier qu’il ne veut pas franchir. Le bourreau, son aide, le saisissent, lui déchirent ses vêtements ; ses épaules frappent contre la machine de mort, lutte insensée, effroyable ; il se sent, lui, en état de légitime défense, c’est sa vie qu’on veut lui prendre, qu’il protége avec tous ses instincts.

M. le président : Je ne puis pas laisser dire qu’un criminel est en état de légitime défense contre l’arrêt qui le condamne.

M. Crémieux : Je m’étonne, monsieur le président, qu’intelligent comme vous l’êtes, vous donniez celte interprétation aux paroles que je viens de prononcer. C’est du patient que je parle, non de la loi. À ses yeux, votre arrêt ne prouve rien. On veut sa vie, il la défend. Vous pouvez bien le condamner à mourir, vous ne pouvez pas faire qu’il veuille mourir, ni même qu’il croie avoir mérité de mourir. Vous contestez la légitimité de sa défense et vous avez raison, lui soutient cette légitimité du combat dont sa vie est l’enjeu. Et quand vous l’aurez vaincu enfin, que ferez-vous de plus contre lui ? Prononcerez-vous un second arrêt de mort contre son cadavre ?

M. le président : La légitime défense est celle que la loi reconnaît, il ne peut y en avoir d’autre.

M. Crémieux : J’entends votre observation, qui est vraie, mais je persiste dans mes paroles, qui sont incontestables. Le jury décidera, l’auditoire dira si je me trompe. Je ne les retire pas.

Oui, le malheureux lutte, puis il pleure, il gémit. Il implore son père, sa mère, non pas le père, la mère qui lui ont donné le jour, mais le Père qui est dans le ciel et dont la protection a seule pu le sauver, mais la mère de votre Dieu, cette Vierge céleste dont vous avez si pieusement fait la protectrice de tous les infortunés, surtout à l’heure de la mort. (Mouvement général dans l’auditoire.) Hélas ! rien ne peut contre la loi ; le combat cesse, les sanglots s’éteignent, l’homme est dompté par deux bourreaux, par trois, par un plus grand nombre. La tragédie vient de finir.

Magistrats, vous étiez émus tout à l’heure en lisant le procès-verbal décoloré qui a retracé la scène de mort, voulez-vous que le jeune écrivain dont l’âme est indignée à la lecture des récits qui lui arrivent de toutes parts ne jette pas sur le papier des paroles brûlantes ? Jeune, bouillant, plein de sève, illuminé de quelque rayon du génie paternel, son âme déborde : melius est in juvene aliquid detrahendum quam addendum. Le poursuivre, vouloir qu’il expie sa générosité par la prison, ce n’est pas de notre temps.

Toujours même justesse dans l’expression : c’était un monstre, il excitait l’horreur ; mais ces affreuses tortures ont soulevé la pitié. La pitié, entendez-vous, rien de plus : la pitié.

Mais voici une phrase irrémissible :

« Pratiquer la loi du talion, c’est rebrousser le progrès, c’est enlever à la société, à la justice et à la magistrature, une partie de la considération qu’elles doivent inspirer. Chaque fois que vous accomplissez une exécution publique, vous faites descendre à la loi, dans le respect national, les marches que vous lui faites monter jusqu’à l’échafaud. »

Eh bien, n’est-ce pas vrai ? N’est-ce pas l’argument le plus décisif pour l’abolition de cette peine de mort ? Et cette phrase, voyez ce qui la précède : Si intègres et si consciencieux que soient vos juges et vos tribunaux, etc.

Messieurs, on nous dit : quand la peine de mort sera abolie, vous nous demanderez l’abolition des peines perpétuelles. Certainement, c’est là la loi du progrès.

Mettez le repentir dans vos lois, et soyez certains que nous verrons finir les peines perpétuelles. Tenez, messieurs, laissez venir la génération qui nous suit ; qu’un jeune homme se trouve en face d’un avocat général qui lui reprochera d’avoir demandé l’abolition d’une peine perpétuelle, il répondra : Il y a aujourd’hui vingt ans, jour pour jour, qu’un jeune homme, M. Charles Hugo, comparut devant le jury, accusé d’avoir demandé l’abolition de la peine de mort. Il fut acquitté ; la peine de mort a été depuis abolie. Maintenant, nous en sommes aux galères perpétuelles ; j’en ai demandé l’abolition, acquittez-moi, car dans dix ans peut-être, les galères perpétuelles n’existeront plus.

Messieurs les jurés, l’humanité est en marche, elle ne s’arrêtera pas !

Article du supplément littéraire du dimanche du Figaro daté du 29/9/1878

Claude Montcharmont était un petit paysan d’un village de Saône-et-Loire. Il exerçait la profession de maréchal-ferrant. Mais au bout de quelque temps l’amour de la chasse lui fit négliger le travail, et les événements politiques de 1848 achevèrent de déranger l’ouvrier qui, jusqu’alors, s’était montré intelligent, honnête et laborieux.

Il eut à subir de nombreuses condamnations pour délits de chasse. Pour échapper à la répression de la justice, il abandonna bientôt complètement sa profession, ne parut plus que rarement à son domicile, et fit sa retraite habituelle des bois du voisinage.

Le 7 novembre 1850, il fut aperçu par deux gendarmes qui lui donnèrent une vive poursuite. Ils allaient l’atteindre, quand Montcharmont s’écria « N’approchez pas, ou je vous tue. »

En proférant cette menace, il avait son fusil armé et dirigé vers un des gendarmes, nommé Brunet, lequel n’écoutant que son courage, se précipita pour saisir le braconnier. Montcharmont fit feu, se retourna immédiatement du côté du second gendarme, Emery, lâcha son second coup et se sauva dans la forêt.

Brunet était grièvement blessé, et le malheureux Emery était mort sur le coup. L’un des projectiles avait ouvert l’artère carotide ; la mort avait été instantanée.

Deux jours plus tard, un nouveau crime, plus odieux, venait jeter dans le pays la consternation et l’effroi. Le garde-champêtre de la commune de Saint-Prix, où avait demeuré Montcharmont, fut assassiné, à sept heures du soir, au sein même du foyer domestique. Il était debout chez lui, près d’une table, coupant du pain à ses enfants, quand la porte donnant sur la rue s’ouvrit doucement.

Il se retourna ; une détonation se fit entendre, et le malheureux père de famille tomba en s’écriant « Je suis tué !»

Il avait été frappé au cou, comme le gendarme Emery.

Montcharmont avait été désigné par la veuve et les enfants du garde comme l’auteur présumé de l’assassinat. Il réussit longtemps à se soustraire aux perquisitions de la justice.- Enfin il fut arrêté et il avoua immédiatement les deux crimes que nous venons de raconter.

Le 23 mars 1851, Montcharmont comparaissait devant la cour d’assises de Saône-et-Loire. Voici le portrait qu’en traçait le rédacteur de la Gazette des Tribunaux :

« Montcharmont n’est âgé que de vingt-neuf ans. Ses traits ne manquent ni de finesse, ni de distinction. Il porte au menton une barbiche blonde. Il est d’une petite taille. Ses yeux sont d’un gris-bleu. Il a la figure ronde et le teint frais. Sa physionomie est empreinte de mélancolie, et contraste d’une manière frappante avec la férocité dont ses crimes ont donné un si triste exemple. Il est vêtu d’une blouse bleue qui laisse voir les pans d’une redingote, d’un pantalon, et a des sabots aux pieds. »

Les débats furent très émouvants, mais nous relevons cette petite particularité, qui fait sourire. Montcharmont ne répondait au président qu’en lui disant d’un ton aimable et enjoué Mon cher Monsieur !

Montcharmont fut condamné à mort. Nous arrivons à la terrible scène de l’exécution, qui eut lieu le 10 mai 1851, à Châlon. En voici le récit, extrait de la Gazette des Tribunaux. […]

Discours de Robert Badinter, le 30 septembre 2011

2 novembre 2013

Tout et son contraire

Classé dans : Actualité, Histoire, Société — Miklos @ 19:34

Le titre et le premier paragraphe de ce récent article de TF1 ne manquent de faire penser au refrain de la célèbre chanson à boire, Chevaliers de la table ronde, ou, moins musicalement, à une récente performance de Google Translate.

Sur le fond, comment ne pas com­prendre le poids parfois insur­montable de certains noms de famille. Ce n’est d’ailleurs pas la seule raison de vouloir en changer comme le montre Nicole Lapierre dans son très inté­ressante étude consacrée à cette démarche (on en avait déjà parlé), et cette démarche n’est d’ailleurs pas toujours le fait d’un choix personnel – j’en sais quelque chose.

Mais ce poids concerne parfois aussi des prénoms et pas uniquement pour des raisons fami­liales. Ainsi, Aaron K., ce professeur (main­tenant retraité) que j’avais connu à l’uni­versité : né en Allemagne peu avant la guerre, il avait pu s’en échapper vers l’Angleterre à temps – il était juif – dans le cadre de l’opé­ration Kindertransport. Ce que j’ai appris bien plus tard, c’est que son prénom d’origine était Adolf…

Quitte à se remémorer une personnalité qui a porté ce prénom, autant évoquer Adolphe Crémieux (né, lui, Isaac Moïse…), à qui l’on doit, entre autres, l’abolition de la peine de mort pour fait politique et de l’esclavage dans les colonies (mesure « ajournée » par Arago), alors qu’il était ministre de la justice du gouvernement provisoire en 1848 ; la fondation en 1860 de l’Alliance universelle israélite, qui, outre son activité pédagogique, a aussi défendu les chrétiens du Liban massacrés par les Druzes quelques années après sa fondation ; et, dans le gouvernement de 1870, de fameux décrets, non pas uniquement celui qui accordait la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie jusque là soumis au statut de dhimmi, mais aussi la naturalisation des « indigènes musulmans et des étrangers résidant en Algérie », ou encore la fin de l’administration militaire d’Algérie.

31 octobre 2013

Comment se préparer à la grande panne

Classé dans : Histoire, Peinture, dessin, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:29


« Dites-donc, Duschmoll, c’est ce que vous appelez réseauter ? »
Source : Publicité IBM, Network World, 4 décembre 1989.

Pour ceux qui identifient l’internet avec le Web, on rappellera que l’émergence du premier, accompagnée de fonctions de courrier électronique, de forums, de chats et de transferts de fichiers, précède d’une vingtaine d’années l’invention du second au début des années 1990.

Ce qu’on sait un peu moins, c’est que le streaming audio a été développé dans les années 1920, bien avant l’apparition des réseaux informatiques, pour diffuser de la musique de fond à des grands magasins ; cette technologie, appelée ulté­rieurement Muzak, utilisait le multi­plexage de lignes télé­phoniques pour ce faire. Et si l’on remonte un siècle plus tôt, c’est en 1836 que Morse (et d’autres) invente le télé­graphe électrique.

Quant aux plus récents moyens de communication rapide, le tout premier SMS a été envoyé en décembre 1992 et Twitter a été créé en 2006.

Mais comment ferons-nous pour com­muniquer quand il n’y aura plus d’élec­tricité (d’autres questions se poseront alors aussi, mais on les laisse pour de futurs billets) ? À défaut de télé­pathie, on pourra évi­demment utiliser la méthode illustrée ci-dessus, mais sa portée est limitée. On rappellera donc d’autres technologies éprouvées : le sémaphore (1806), le porte voix (vers les années 1650), le pigeon voyageur (il y a environ 3000 ans) et les signaux de fumée (utilisés depuis l’antiquité en Chine sur la Grande Muraille jusqu’aux derniers Indiens d’Amérique avant leur colo­ni­sation). Faites vos réserves !


(
source)

30 août 2013

« La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? »

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique, Religion, Société, Économie — Miklos @ 22:49

Le cinquantenaire du fameux discours de Martin Luther King est l’occasion de se souvenir que la ségrégation et le racisme touchaient encore les Noirs américains il y a peu. Mais déjà en 1790 – plus de deux siècles avant la marche sur Washington – les questions de la traite des Noirs et de leur émancipation avaient été proposées par l’abbé Raynal comme sujet alternatif d’un concours infructueux organisé par l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon à l’occasion du tricentenaire de la découverte de l’Amérique. Raynal est (notamment) l’auteur d’une fameuse Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, publiée pour la première fois en 1770 et qui connaîtra un nombre important de rééditions. L’Académie l’en a dissuadé pour des raisons qu’on qualifierait aujourd’hui de frilosité politique.

Le sujet du concours portait sur les éventuelles conséquences, bonnes et mauvaises de la découverte de l’Amérique pour le reste de l’humanité. Le texte qu’on lira ci-dessous est le rapport qu’a présenté un autre abbé – Louis Jacquet, dont on vient de parler – à l’Académie, et qui, considérant l’inanité des réponses à la problématique posée par ce concours, y porte ses réflexions.

À la suite de Raynal, il reconnaît sans ambiguïté les tragiques méfaits – qu’il n’hésite pas à qualifier de crimes – commis à l’encontre des populations indigènes par des « brigands féroces » tels que Cortès ou Pizarro à l’occasion de la découverte de l’Amérique par les Européens, puis ceux de ce « commerce barbare, qui consomme chaque année tant de milliers d’Africains, soit par les guerres intestines qu’il allume entre eux, soit par la pesanteur des fers et l’excès des travaux dont on les accable dans l’exil où on les exporte ».

Ces maux du passé peuvent-ils être réparés et la situation actuelle – la traite des Noirs, l’exploitation des colonies – corrigée ? Jacquet indique que Raynal n’y avait pas apporté de réponse, et il s’évertue donc à le faire, en analysant l’équilibre entre individu et société, et en apportant des arguments moraux, sociaux, culturels, économiques, politiques et… religieux, tous absolus à ses yeux.

On appréciera l’analyse, mais on peut douter de son argumentation finale. Malgré toutes les (bonnes) raisons morales, on ne change rien à la situation des esclaves, « entre temps » : cela déstabiliserait trop les colonies et mettrait en péril les ressources que l’Europe tire des Amériques ; et tout compte fait, on a fait du bien à ces sauvages « avec leur aversion pour le travail et pour tous nos arts », écrit-il : on les a civilisés et surtout donné la religion, à propos de laquelle il dit : « Il n’y a que la religion chrétienne, toute de charité et d’amour, qui puisse apprivoiser des hommes irrités par le souvenir de nos cruautés atroces ».

Son opinion eurocentriste est d’ailleurs affirmée : « L’Africain [...] semblait né pour la servitude ; les peuples efféminés de l’Asie étaient trop faibles pour secouer leurs fers » (ce qui n’est pas sans rappeler quelques déclarations d’Édith Cresson). Et même s’il est lucide sur les lourdeurs et l’immobilisme de l’Ancien Monde, il en défend les valeurs.

En résumé, morale d’un côté (empathie pour l’individu et ses souffrances), pragmatisme ou raison d’État de l’autre (maintien de l’ordre établi). Il est vrai qu’on était en pleine Révolution (et là où il est subtil, c’est qu’il y fait – d’après moi – des allusions voilées à plusieurs reprises), d’où sa prudence. La Terreur n’était pas loin.

Enfin, ne dit-il pas lui-même de la problématique soulevée par Raynal que nul candidat de qualité ne s’est proposé à y répondre : « Peut-être ont-ils regardé comme insoluble la question que M. Raynal ne se flattait pas d’avoir éclaircie ; peut-être ont-ils craint de se mesurer avec un écrivain trop célèbre, et de porter la faux dans un champ qu’il s’était approprié, en le défrichant avec succès ; peut-être ont-ils cru devoir lui rendre hommage par leur silence. » A-t-il été à la hauteur du défi, lui ?

Coup d’œil sur les quatre concours qui ont eu lieu en l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, pour le prix offert par M. l’Abbé Raynal sur la découverte de l’Amérique.
À Lyon, aux frais de l’Académie. 1791.

Avertissement

Tant qu’il y a eu quelque espoir d’adjuger le prix, les commissaires chargés de rendre à l’Académie compte des ouvrages envoyés au concours, se sont bornés à en faire l’analyse, et n’ont pas voulu y joindre leurs idées ou vues, pour ne rien préjuger, et ne pas gêner les concurrents, en leur indiquant une route, qui pouvait n’être pas là meilleure. Cet inconvénient n’étant plus à craindre, dès qu’il n’y a plus de concours ouvert, l’Académie croit devoir publier cet examen lu à sa séance publique du 20 Avril 1790, comme une preuve de l’attention qu’elle a donnée aux problèmes intéressants dont elle n’a pu couronner la solution.

Pendant longtemps la découverte de l’Amérique n’a donné lieu qu’à des questions frivoles ; on s’est épuisé en conjectures et en recherches, pour savoir en quel temps, de quelle manière et par qui elle avait été peuplée ; si cet hémisphère est sorti des flots de l’océan plus tard que le nôtre ; si ses habitants viennent de la même tige que nous, ou forment une race distincte ; l’Amérique tenait-elle autrefois à notre continent, et comment en a-t-elle été détachée ? Est-ce la fameuse Atlantide dont parle Platon, ou cette île occidentale qu’une tempête fit découvrir à quelques navigateurs phéniciens, selon Aristote ? Voilà ce qu’on voulait savoir autrefois de l’Amérique, et ce qui n’a jamais été éclairci. Ah ! malheureusement on sait bien mieux comment et par qui elle fut dévastée, et ce qu’il lui en coûta pour être connue de nous.

Après les cruautés inouïes que l’Europe y avait exercées, devait-on s’occuper d’autre chose que de réparer, s’il était possible, les maux qu’on lui avait faits ; et comment avait-on le courage de discuter ce qu’elle fut, avant de devenir le théâtre de nos brigandages ; d’où lui virent ces habitants que nous avons égorgés par millions ?… De pareilles recherches annoncent qu’on ne rougissait pas encore des excès commis dans le Nouveau Monde, et font peu d’honneur à la philosophie de l’ancien.

À la fin cependant, et après environ trois siècles d’insensibilité, on commence à rougir d’une conquête longtemps célébrée avec emphase ; on gémit des scènes sanglantes qui ont suivi l’entrée des Européens et marqué tous leurs pas dans le nouvel hémisphère ; on ouvre les yeux sur la conduite des premiers usurpateurs ; on ne voit plus dans les Cortès, les Pizarres, les Carvajal, que des brigands féroces dont les prétendus exploits sont de véritables forfaits.

Aujourd’hui enfin on aperçoit aussi tout ce que cette affreuse conquête a coûté à l’Ancien Monde ; et lorsqu’on a bien sondé les plaies que les deux continents se sont faites l’un à l’autre, en se heurtant, on est réduit à se demander soi-même s’il n’eût pas mieux valu pour l’un et pour l’autre ne pas franchir les barrières que la Nature avait mises entre eux ?

Necquicquam Deus abscidit
Prudens Oceano dissociabili terras.« En vain par des mers enemies
La prudence des Dieux sépara les pays. »
Horace, Odes I:III, « Au vaisseau qui portait Virgile ».

Les fruits de la découverte en compensent-ils les frais ? a-t-elle rendu le genre humain plus heureux ? Tel est le problème qui a remplacé les questions futiles qu’on agitait autrefois. Aucun écrivain n’a répandu plus de lumière sur ce sujet que M. l’Abbé Raynal dans son Histoire philosophique et politique des établissements des Européens dans les deux Indes. Après avoir tracé l’histoire et indiqué les vices de nos colonies d’Europe en Amérique, et exposé les suites que ces établissements auraient dû avoir, il compare et balance les avantages et les inconvénients qui en ont résulté, les biens et les maux qu’on s’est communiqués mutuellement, et néanmoins il semble laisser la question indécise.

Lors de son passage en cette ville en 1781, admis à nos séances, comme associé, cet auteur célèbre nous engagea à la proposer pour sujet d’un prix de 1200 liv. qu’il fournit lui-même. Pour donner à cette question tout l’intérêt dont elle est susceptible, on ne se borna pas à demander si la découverte avait été utile ou funeste à ses auteurs, ou même à l’Europe entière : on crut devoir embrasser tout l’Univers, dont en effet toutes les parties on dû se ressentir de l’accroissement prodigieux que la découverte lui procura.

La question ainsi étendue serait encore plus curieuse qu’utile ; et que sert en effet de connaître le bien et le mal, si l’on ne peut conserver l’un et se garantir de l’autre ? Il n’est plus possible d’isoler ces deux portions du globe que la Nature avait séparées, ni de rompre tous les liens qui les unissent : il ne s’agit pas de délibérer si l’on ira à la découverte d’un nouveau monde, ni de calculer les profits et les risques d’une pareille entreprise, pour s’y livrer ou s’en abstenir. L’Amérique est connue depuis près de trois siècles, et à l’époque de la découverte, il était impossible qu’elle nous échappât longtemps.

Si Colomb qui soupçonnait fortement son existence et qui la cherchait, ne l’eût pas trouvée en 1492, Cabral qui ne la cherchait pas, et qui aborda au Brésil en 1500, nous eût acquis par un effet du hasard ce que nous devons au génie d’un grand homme.

La découverte de l’Amérique est donc un événement que les progrès de la navigation rendaient inévitable ; et après l’essor rapide qu’elle avait pris dans le quinzième siècle, les antipodes ne pouvaient être encore longtemps des espaces imaginaires. La découverte une fois faite et supposée même infaillible, il ne faut pas se borner à examiner s’il eût mieux valu qu’elle ne se fît pas ; il faut chercher les moyens d’écarter ou d’adoucir les malignes influences que les Mondes peuvent se renvoyer l’un à l’autre ; il faut tâcher aussi de conserver et d’accroître les avantages qu’ils ont dû se communiquer en se rapprochant.

Pleins de ces idées, les commissaires de l’Académie qui rédigèrent le problème de concert avec M. l’Abbé Raynal, posèrent ainsi la question :

« La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? »

« S’il en résulte des biens, quels sont les moyens de les accroître ? »

« S’il en résulte des maux, quels sont les moyens d’y remédier ? »

Il semble que cette question devait en quelque manière réveiller tous les gens de lettres, et attirer les plus célèbres au concours. Quel vaste champ elle ouvrait au génie, et que d’utiles recherches ne demandait-elle pas aux philosophes amis de l’humanité ! Avec des talents et du style, il ne fallait que du temps pour la traiter avec la profondeur et les développements qu’elle exige. Le temps a été prodigué, et jamais peut-être les tribunaux littéraires n’ont sollicité avec plus de constance la solution d’un problème intéressant, ni présenté plus longtemps une couronne que le nom du donateur devait rendre si flatteuse : quatre concours consécutifs ont été ouverts de deux en deux ans ; de faibles athlètes se sont présentés en foule ; mais les orateurs éloquents et philosophes n’ont pas daigné se faire entendre. Peut-être ont-ils regardé comme insoluble la question que M. Raynal ne se flattait pas d’avoir éclaircie ; peut-être ont-ils craint de se mesurer avec un écrivain trop célèbre, et de porter la faux dans un champ qu’il s’était approprié, en le défrichant avec succès ; peut-être ont-ils cru devoir lui rendre hommage par leur silence.

Quoi qu’il en soit, chargés successivement, avec MM. Barou du Soleil, Bruyset, de Castillon et de Landine de rendre compte à l’Académie des quatre concours consécutifs, nous avons eu à examiner environ cinquante discours ou mémoires ; nous les avons analysés dans le temps : ce travail très ingrat, surtout lorsqu’il porte sur des ouvrages médiocres, était nécessaire pour éclairer les juges, qui ont cru devoir fermer la barrière et renvoyer la palme au donateur, qui n’a pas voulu la reprendre.

En la destinant à un nouveau sujet, dont il nous laissait le choix, il eût bien désiré que ce choix tombât sur la traite et l’esclavage des Nègres ; mais nous crûmes devoir opposer à ce désir d’un cœur compatissant et humain les considérations suivantes.

M. l’Abbé Raynal présentait ainsi le nouveau problème :

« S’il faut faire cesser l’achat des Noirs en Afrique ? »

« S’il faut leur donner la liberté en Amérique ? »

« Quelles seraient les mesures les plus sages pour opérer ce double bien, sans causer un bouleversement dans les colonies ? »

Les commissaires observèrent : 1°. Que les deux premières questions ne paraissent pas problématiques, et ne procureraient que des répétitions de ce qui avait été dit si souvent, et très bien en faveur des Noirs. On ne doute pas que la traite ne soit un commerce illicite et barbare ; on ne doute pas non plus que l’esclavage des Africains dans nos colonies ne soit très injuste. Ce n’est sûrement pas, faute de lumière sur ces objets, que la traite et l’esclavage subsistent encore : ces monstrueux abus seraient certainement abolis, si l’on croyait pouvoir se passer des Nègres dans les colonies, et surtout si l’on ne craignait pas que leur affranchissement n’exposât les colons aux plus grands dangers.

On observa : 2°. Que le parlement d’Angleterre et l’assemblée nationale de France ayant pris en considération le sort des Nègres et des colonies, il convenait d’attendre le résultat de leurs discussions, et que cette espèce de dépendance ne permettait pas à l’Académie d’évoquer à elle ce grand procès.

M. l’Abbé Raynal goûta ces observations, et reconnut avec nous que la traite et le sort des Noirs n’était pas un sujet académique dans le moment actuel.

Ce point décidé, le choix d’un sujet ne devenait pas plus facile, et les mêmes difficultés nous arrêtaient à chaque pas. Maintenant que l’assemblée nationale de France agite et décide les plus grandes questions sur la politique, la législation, la morale, nous devions craindre de heurter, sans le vouloir, les décisions qui émanent de cet auguste tribunal, de compromettre les concurrents, le vainqueur surtout, et l’académie elle-même, en couronnant une opinion que nos représentants n’auraient pas accueillie ; nous devions prévoir aussi que le prix offert, ne devant être adjugé que dans deux ans, les lumières que le concours produirait pourraient briller trop tard et n’éclairer personne.

Le seul moyen d’éviter ce double écueil était de ne point toucher aux objets que notre diète nationale peut embrasser : et quels objets importants n’embrasse-t-elle pas ? Une question purement littéraire pouvait mettre à l’abri de ces inconvénients ; mais l’utilité en est -toujours bien mince, et il n’était ni dans nos vues, ni dans celles du donateur, de renoncer au désir d’être utile, lorsque tout semble concourir avec ardeur au bien public. ‘

Nous avons cru pouvoir concilier ce désir, qui doit être un sentiment habituel pour tout citoyen, avec les précautions que le moment exige, en proposant un sujet qui fût tout à la fois d’une utilité générale, et cependant assez vague, pour ne contredire aucune des décisions qui pourraient intervenir. Le sujet suivant a paru réunir ces avantages, et voici en quels termes il a été proposé :

« Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur ?

Aujourd’hui que les hommes sont gouvernés par les livres, encore plus que par les lois ; que la philosophie et les lettres modifient et fixent à leur gré l’opinion, qui est la reine des peuples ; il est de la plus grande importance de diriger les travaux des lettrés et des philosophes vers le plus grand bien public. Les vérités qu’ils s’obstinent à établir et qu’ils enseignent de concert, deviennent insensiblement des maximes ou axiomes qu’on n’ose révoquer en doute ; les sentiments qu’ils préconisent germent à la longue dans tous les cœurs ; et par l’effet d’une tradition rapide, leurs écrits dirigent ceux-mêmes qui ne lisent point.

Leur influence étant bien certaine, il faudrait la rendre plus active et plus sûre : rien ne résisterait à leurs efforts, s’ils étaient mieux concertés, s’ils conspiraient tous ensemble au même bien, s’il ne leur arrivait pas si souvent de se diviser et de se combattre, s’ils convenaient entre eux des vérités qu’il faut le plus répandre et des sentiments qu’il faut le plus exciter. Ce discernement n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire ; il faut avoir égard aux circonstances où l’on se trouve, à l’état des mœurs, aux préjugés, aux besoins du moment. Il ne faut pas fatiguer les esprits, en insistant mal à propos sur des principes qui n’éprouvent aucune contradiction, quand ils sont dans toute leur vigueur, on risque de les affaiblir, ou d’en inspirer le dégoût, en voulant les trop développer. Il ne faut pas non plus en proposer de trop sublimes et qui soient au-dessus de la portée commune. Chaque siècle, et dans le même siècle, chaque époque mémorable devrait avoir une philosophie analogue à sa constitution politique, à l’état de ses meurs, aux progrès de ses lumières. Il est des instants favorables pour établir aisément certaines vérités, comme il en est pour naturaliser sans effort certaines vertus. L’art de saisir ces instants précieux est le grand art de régner par la persuasion.

Pour l’exercer avec succès, les philosophes et les gens de lettres n’ont besoin que de s’entendre, d’étudier avec soin les vices et les faiblesses de leur siècle, de convenir entre eux des remèdes qu’on doit employer et qu’on juge devoir être plus efficaces. S’ils sont attentifs à donner plus d’éclat aux principes utiles, lorsqu’ils s’effacent ; plus de ton aux sentiments vertueux, à mesure qu’ils les voient s’affaiblir ; ils viendront à propos au secours des mœurs ; et en les étayant de tous les moyens qui sont en leur pouvoir, ils en arrêteront la décadence. Mais encore une fois, pour mériter cette gloire, il faut s’entendre, combiner tous les efforts, tous les travaux ; et pour cela il faut reconnaître de temps en temps quels sentiments et quelles vérités il importe le plus de répandre.

Tel est le sujet qu’on a pu pouvoir substituer au problème proposé tant de fois sans succès sur la découverte de l’Amérique. Mais ce problème, dont nous n’avons pu obtenir la solution, est-il vraiment insoluble ; est-ce par un excès de sévérité que la couronne, si longtemps suspendue, n’a été placée sur la tête d’aucun des concurrents ?

Nous ne remettrons pas sous vos yeux les extraits de nos cinquante discours ou mémoires : ce travail que les quatre concours ont divisé, serait très long, s’il fallait tout réunir, et répandrait peu de lumière sur les questions proposées. Il nous paraît plus expédient de rapprocher le petit nombre d’idées utiles que nous avons trouvées éparses et comme noyées dans les nombreux et prolixes écrits soumis à notre examen, d’y joindre celles que cet examen a suggérées. Si le résultat ne donne pas une solution rigoureuse, peut-être la préparera-t-il : il offrira du moins ce que nous avons aperçu de plus satisfaisant sur ce sujet.

Notre problème contenait trois propositions bien distinctes, quoique très intimement liées entre elles. « La découverte a-t-elle été plus utile que funeste au genre humain ? » Cette première question, très délicate et difficile à résoudre, est cependant celle qui prête le plus à l’éloquence, et même aux déclamations ; et c’est aussi celle dont les concurrents se sont le plus occupés. Nous ne dissimulerons pas même que plusieurs ont trop insisté sur les cruautés dégoûtantes des conquérants : elles étaient trop connues pour qu’il fut nécessaire d’en étendre le tableau. Dans un sujet aussi vaste, cet article traité avec goût devait l’être très succinctement.

Indignés des excès qui ont flétri la plus belle découverte des Européens, nos orateurs ont décidé, pour la plupart, qu’elle avait été plus funeste qu’utile. Malgré ces excès, quelques-uns, plus touchés des avantages qu’on lui doit, ont soutenu que le bien l’emporte sur le mal. Pour justifier l’un ou l’autre de ces jugements, il faudrait, chose impossible, pouvoir balancer exactement le bien et le mal, objets vraiment incommensurables. Quoique tous nos établissements, toutes nos découvertes, sans distinction de celles qui sont l’effet du hasard ou le fruit du génie, en offrent le mélange, il n’est point de procédé sûr pour en faire un départ exact, si l’on peut s’exprimer ainsi. Avec quoi balancerez-vous la perte de soixante millions d’hommes que la découverte a coûtés, et les maladies dévorantes dont les deux Mondes ont fait l’échange ? Quand vous aurez mis d’un côté les monceaux de victimes humaines que le fer a moissonnées, ou qui ont été englouties dans les mines ou dans les flots, oserez-vous mettre de l’autre la cochenille, les pommes de terre et les riches métaux que nous avons trouvés en Amérique ? Y mettrez-vous ces productions précieuses que nous y avons transplantées de l’Asie, où nous les achetions si cher ? Y mettrez·vous les avantages civils résultants de l’accroissement du commerce et des progrès de la civilisation ? Voilà sans doute de très grand biens que nous devons à la découverte de l’Amérique : mais quel rapport ont-ils avec les maux qu’elle nous a faits ; et comment balancer tous ces avantages avec une seule goutte de sang humain ?

Comment d’ailleurs pourrait-on balancer exactement les effets civils ou moraux avec ceux qui sont purement physiques ; les effets passagers avec ceux qui sont durables ; les maux passés avec les biens présents ? Il semble que nos orateurs n’ont pas bien senti ces difficultés : aussi est-il plus facile de concilier leurs jugements, quoique très contraires, que d’en adopter aucun : la découverte ayant produit en effet beaucoup de bien et de mal, ils ont raison de part et d’autre, soit qu’ils en préconisent les avantages, ou qu’ils en déplorent les suites fâcheuses. Mais est-ce le bien ou le mal qui l’emporte ? Essayons d’éclaircir cette partie du problème qu’ils ont laissée à résoudre.

Rien ne devait être plus utile que la découverte de l’immortel Colomb. Elle doublait l’empire de l’homme et la sphère de son activité. Quelle immense carrière elle ouvrait à son industrie ! que d’êtres nouveaux, que de productions inconnues dans tous les genres et dans tous les règnes de la Nature elle présentait à ses regards surpris ! que d’aliments pour son commerce, pour les sciences et les arts ! surtout, quelle prodigieuse variété n’offrait-elle pas dans l’espèce humaine presque entièrement abâtardie dans l’ancien Monde sous le joug du despotisme, et ne présentant chez presque tous les peuples que l’aspect d’un vil troupeau ! Séquestrée de notre continent, et n’ayant pu avoir avec lui que des communications de l’antiquité la plus reculée, des communications antérieures à tous nos arts, puisqu’on n’a pu y en retrouver aucun, l’Amérique devait être un spectacle bien piquant et bien neuf pour les Européens qui y abordèrent les premiers. Combien ils auraient dû y apercevoir de mœurs originales et singulières ! C’était, pour ainsi dire, une nouvelle planète qu’ils avaient à reconnaître ; et qu’il devait être agréable d’étudier les mœurs de ses habitants, si différentes des nôtres ! Hors du Mexique et du Pérou, qui étaient de grands Empires, la nature humaine s’était maintenue partout ailleurs dans sa liberté originelle ; on n’y était point soumis à des monarques, à des juges, à des lois, on n’y portait pas même le joug si utile de l’agriculture. C’est là qu’on pouvait retrouver les formes primitives de l’homme, tel qu’il sortit des mains du Créateur ; c’est là qu’on pouvait le voir dans tous les degrés intermédiaires entre les extrêmes de la vie sauvage et les commencements de la civilisation. Chaque horde ou peuplade conservait ses habitudes ou usages analogues à sa position, des goûts et un régime propres qui lui donnaient une physionomie particulière. Quelle différence entre le fier Caraïbe d’Aïti, et le Péruvien soumis à ses Incas qu’il croit enfants du Soleil ! C’est là enfin qu’on pouvait retrouver vivantes et animées toutes les formes que l’humanité peut prendre quand elle est libre ; et combien ce spectacle si piquant pour la curiosité, n’eût-il pas été instructif pour la politique et pour la morale !

Voilà ce que l’Amérique offrait à des observateurs attentifs : des biens de toute espèce, et des mœurs de toutes les nuances. Mais malheureusement les compagnons de Colomb, et ceux qui vinrent après lui, loin d’être des philosophes, n’étaient pas même des hommes. Ce mot suffit pour peindre leur barbarie dont nous ne retracerons pas les traits affreux. Il suffit de dire que l’Amérique fut si cruellement dévastée qu’elle ne sauva pas la cinquantième partie de ses habitants ; qu’elle n’a cessé depuis la conquête de dévorer la population d’une partie de l’Europe ; qu’elle consomme chaque année soixante mille Africains dans les plantations et dans les mines, et qu’elle est encore très déserte dans les trois quarts de son sol habitable. Que faut-i1 de plus pour conclure que la découverte a été bien plus funeste qu’utile : et quelles richesses pourraient compenser la perte de cinquante à soixante millions d’hommes qu’elle coûte à la terre ?

Nous sommes bien loin de vouloir peser le sang avec de l’or, et nous n’hésiterions pas à déplorer la découverte comme un des plus terribles fléaux qui ait pu frapper l’humanité, si nous fixions nos regards sur les premières années qui ont suivi cette fameuse époque ! Mais nous pensons que pour bien apprécier les suites de cette grande révolution, il est essentiel de bien distinguer les temps et de les embrasser tous, sans les confondre.

Dès qu’il s’agit d’estimer les suites d’un événement pour le genre humain, on ne doit point arrêter sa vue sur quelques instants, ni même sur un siècle : tous les siècles ne sont en quelque manière que les portions de la vie, ou les divers âges du genre humain qui ne meurt pas, quoiqu’il soit composé d’êtres fragiles et éphémères. À le voir se reproduire sans cesse avec la même fécondité, on le croirait éternel,

Mais il s’agit de son bonheur ; et sur quels instants de sa longue vie verrons-nous le bonheur briller ? Sans doute on ne saurait trop gémir sur le sort des générations éteintes, lorsqu’on aperçoit qu’elles ont été malheureuses : mais nos pleurs ne les feront pas renaître ; nos pleurs ne leur rendront pas les années, les jouissances, les avantages et les douceurs dont elles auront été frustrées par les plus cruelles révolutions. On sent d’ailleurs, lorsqu’on envisage ces fâcheuses révolutions dans le lointain, qu’elles n’ont fait qu·accélérer l’ouvrage plus lent de la Nature, et que les tristes victimes des conquêtes et des autres fléaux qui ont tant de fois ravagé le monde, seraient tombées seulement un peu plus tard sous la faux du temps et des maladies qu’il traîne avec lui.

C’est donc principalement sur la génération présente et sur celles qui se pressent de la remplacer qu’il faut fixer ses regards. En s’élevant au-dessus des siècles pour les voir couler successivement sous ses pieds, on aperçoit assez distinctement, que le prélude ou début de la découverte fut infiniment désastreux ; que les premiers acteurs de cette scène si vaste et si animée périrent presque tous d’une manière tragique ; on voit aussi que pendant près de deux siècles l’Amérique a reçu des plaies affreuses, et qu’elle a bien rendu à ses oppresseurs les coups dont ils l’ont accablée.

Mais après un long déluge de maux, on voit aussi une lumière consolante et douce briller enfin sur les deux hémisphères, et leur promettre des jours plus sereins ; la barbarie épuisée en quelque manière par ses propres fureurs s’arrête enfin et commence à rougir de ses excès ; les torrents qui désolent nos campagnes ne durent pas toujours, et souvent ils y déposent des semences utiles qui dédommageront un peu de leurs dégâts. Voilà l’emblème de la révolution dont nous tâchons de rapprocher les suites.

Si de grandes calamités inondèrent les deux moitiés du globe au moment de leur jonction, leur jonction semble avoir fécondé quelques semences précieuses qui ont germé lentement, et dont on voit aujourd’hui les tiges se couronner de fleurs qui promettent d’excellents fruits.

Eh ! quels sont donc les fruits précieux et tardifs d’une réunion qui fut d’abord si contagieuse pour les deux continents ? C’est ici, Messieurs, que la question commence à exciter l’intérêt le plus vif ; ne parlons plus des malheurs anciens, sur lesquels nous n’avons cru devoir jeter qu’un coup d’œil rapide ; fixons nos regards sur le moment actuel et sur l’avenir qui semblent présenter une perspective plus riante ou moins triste.

Le genre humain est-il maintenant plus heureux ou plus disposé à le devenir ? et doit-il à la découverte plus de bonheur actuel ou prochain ? Voici, ce me semble, à quoi notre question doit se réduire, quand on est convenu de tous les maux que la découverte a produits si longtemps. Respirons enfin, et comptons les biens acquis, et même les espérances.

Mettrons-nous au nombre des biens l’or et l’argent que l’Amérique a versés sur l’Europe, et qui s’écoulent si rapidement en Asie ? Compterons-nous les riches productions qui ont embelli nos arts et qui nous procurent tant de jouissances délicieuses ? Nous ne sommes point assez austères pour regarder tous ces biens comme nuls, ou même comme des poisons dangereux ; et nous en ferions l’étalage avec complaisance, s’ils étaient le prix de nos heureux travaux, s’il n’avait fallu arroser que de nos sueurs la terre qui les prodigue ; mais quand on se rappelle ce qu’ils ont coûté, on ne peut humainement s’enorgueillir de pareilles richesses.

Ces biens d’ailleurs n’étaient pas nouveaux pour nous ; nous les avions presque tous avant la découverte ; les riches métaux perdent une partie de leur prix en devenant plus abondants ; les mines s’épuisent ; ces sources d’opulence apparente peuvent tarir. Il faut des biens plus solides et plus durables pour nous consoler de ce que nous avons souffert. Cherchons donc ceux de cette espèce que la découverte de Colomb commence à nous donner ou à nous promettre ; ceux que nous commençons à goûter ou à entrevoir.

Est-ce l’extension du commerce dont l’Amérique a prodigieusement multiplié les travaux et les moyens ? Cet article est traité supérieurement dans un excellent discours imprimé en 1787, et qui fut attribué dans le temps à M. de Chatelux, de l’Académie française. C’est sans contredit ce que notre problème a fait éclore de plus spécieux ; et vraisemblablement il aurait obtenu la couronne, s’il avait été mis au concours.

Il semble cependant que l’extension du commerce n’est pas le plus estimable des biens qu’ait produits la découverte. Dans un discours qui réunissait quelquefois le mérite du style à celui des choses, et que nous crûmes devoir distinguer au premier concours, l’orateur indiquait les progrès de la civilisation comme le principal avantage du rapprochement des deux Mondes. Mais cette idée, qui nous parut heureuse et juste, n’était pour ainsi dire qu’aperçue, et n’a pas été mieux développée dans les concours suivants, où nous n’avons plus retrouvé l’athlète qu’on avait voulu y rappeler par des éloges.

D’autres concurrents ont parlé d’une manière aussi superficielle des heureux efforts que la liberté a faits en Amérique pour affranchir les peuples du joug de l’esclavage qui les écrasait presque partout : mais ce trait de lumière, qui devait éclairer le plus magnifique tableau, n’a été dans leurs écrits qu’une faible étincelle échappée comme par hasard, et qui faute d’être recueillie et alimentée, n’a jeté aucun éclat.

La civilisation et la liberté, voilà cependant les dons les plus précieux dont l’humanité eûit besoin. Quand on a le bonheur de les voir jaillir d’une révolution si fâcheuse d’ailleurs, comment peut-on se livrer aux petits détails, aux calculs minutieux des biens factices et frivoles qu’elle a pu fournir ou multiplier ?

La civilisation et la liberté, voilà les seuls biens dont la réunion put faire le bonheur des peuples ; et nulle part on ne les trouvait réunis. L’Afrique n’était qu’un repaire de brigands aussi féroces que les monstres répandus dans ses immenses déserts. La riche et superbe Asie était l’apanage des tyrans et le bagne où ils voyaient se multiplier leurs indolents esclaves. L’anarchie féodale déchirait l’Europe, et la préparait au despotisme. L’Amérique, où régnait plus de liberté, était, dans sa majeure partie, sauvage et inculte ; et quoiqu’elle fût moins malheureuse que les autres parties du monde, il s’en faut bien qu’elle donnât à l’espèce humaine tout le bonheur qu’elle peut goûter lorsqu’elle déploie tous ses moyens. C’était une terre avare qui traitait ses habitants avec la plus dure parcimonie, et qui semblait les condamner à une enfance éternelle.

À l’époque de la découverte il n’existait que des ébauches de civilisation et de la liberté sans aisance. Rien de plus misérable en effet que la liberté dont on jouissait en Amérique, où l’homme manquait de tout ; comme aussi rien de plus informe que la civilisation de l’Europe encore à demi barbare : sa conduite atroce dans la conquête le prouva bien, quoique cette conquête soit due à une nation des plus généreuses, et qui ne le cédait alors en rien à aucune autre.

Le malheur fut que cette découverte, qui semblait tardive, se fit encore trop tôt ; les deux Mondes n’étaient pas encore disposés à cette grande entrevue. La pénurie des Américains ne donna pas du goût pour leur liberté ; et les barbaries que les Européens exercèrent ne firent pas désirer leur civilisation. Trois cents ans plus tard, et aujourd’hui peut-être, les deux hémisphères se feraient moins de mal en s’abordant pour la première fois, et ne se heurteraient pas avec tant de violence ; les arts grossiers du Mexique et du Pérou perfectionnés avec le temps et s’étendant de proche en proche, les Américains n’auraient pas paru si misérables, et n’auraient pas été si faibles. D’autre part, les’ Européens plus humanisés par la philosophie n’auraient pas été si cruels, à moins que le propre de l’or ne soit de rendre l’homme féroce en quelque temps et en quelque lieu qu’il le trouve.

Mais s’il n’existait, au moment de la découverte, qu’une civilisation ébauchée, et une liberté misérable, comment- cette révolution a-t-elle pu favoriser les progrès de l’une et de l’autre ? C’est ce que nous allons indiquer rapidement, et ce que nous n’avons aperçu dans aucun des discours.

Pour la civilisation, l’Europe devait donner le branle à l’univers ; car tout paraît immuable en Asie ; moins favorisée de la Nature, l’Europe semble être peuplée de mécontents cherchant toujours à être mieux. C’est là que les esprits sont plus inquiets et s’agitent davantage ; là qu’on aime à bouleverser les établissements anciens, qu’on cultive les arts, à cause des nouveautés qu’ils promettent, et qu’on sort de son pays pour y rentrer le plus tôt possible ; c’est de l’Europe que partent les aventuriers et les voyageurs, c’est le pays de la mode et des révolutions, et l’on y change au moins la forme des habits ou la tournure du langage, lorsqu’on ne peut changer autre chose.

Avant que Colomb cherchât l’Amérique, les Portugais cherchaient un chemin aux Indes en contournant l’Afrique, et ils le trouvèrent : rien de plus favorable à la civilisation que cette inquiétude ; les peuples apathiques et isolés restent toujours à peu près sauvages, et l’homme qui vit seul est toujours bien brut. C’est en voyant beaucoup de choses, de lois, de coutumes, de mœurs différentes, qu’on apprend à choisir le mieux, et qu’on s’approprie ce qu’il y a de bon dans tous les pays.

Le comble et le dernier degré de la civilisation est de devenir plus humain, plus compatissant, plus généreux ; et on le devient à force de se communiquer. Celui qui se lie avec tous les peuples apprend à aimer ceux qui sont bons, à plaindre ceux qui ne le sont pas, à gémir sur le sort de ceux qui sont malheureux ; il peut épier de près les causes de leurs vertus, de leurs vices, de leur détresse ou de leur félicité ; c’est par la communication que les cœurs s’ouvrent et se dilatent, que les âmes s·épanchent, que les mœurs s’adoucissent, que les préjugés s’effacent et que les connaissances s’étendent : tels sont les éléments de la civilisation et les moyens de la perfectionner.

Les Européens ne pouvaient gagner beaucoup à ne communiquer qu’entre eux : partout ils se ressemblaient, se jalousaient et se haïssaient ; ne se rapprochant que pour se battre, ils n·en devenaient que plus féroces. Soumis presque partout aux mêmes abus, au même régime, et n’ayant rien de piquant et de neuf à se montrer les uns aux autres, il était difficile que leur civilisation encore grossière avançât d’un pas.

Mais lorsque l’immortel voyageur génois leur eut ouvert un monde nouveau, les eut introduits chez tant de peuples différents, alors les communications se multiplièrent à l’infini et devinrent plus piquantes, alors l’humanité parut s’agrandir, prendre des formes variées et des physionomies distinctes.

Il n’est pas jusqu’aux fautes et aux crimes des Européens dans le Nouveau Monde, qui n’aient contribué aux progrès de la civilisation. Les fautes ont donné des leçons utiles, elles ont fait connaître les moyens les plus favorables au bonheur des hommes, à leur population, et les obstacles qui y sont le plus contraires. Les causes destructives qui ont fait périr tant de colonies ou les ont empêché de prospérer, ressemblent beaucoup à celles qui retiennent encore certaines nations dans la langueur. Les colonies sont des peuples naissants ; les vices politiques qui étouffent ces plantes délicates ne sont guère moins funestes aux métropoles, Mais dans les métropoles, dans les établissements anciens, on est subjugué par l’habitude ; il semble qu’on craigne de fouiller les fondements ruineux de l’édifice antique ; les abus accumulés successivement se couvrent et se cachent les uns les autres ; et il est très difficile de découvrir la racine du mal dont les grandes nations gémissent.

Enfin les cruautés mêmes des premiers conquérants semblent avoir adouci leur postérité. Combien n’en a-t-elle pas gémi, et combien elle se les reproche tous les jours ! À force de rougir de tant de barbarie, on en conçoit de l’horreur, on apprend à estimer leur juste prix le sang et la vie des hommes : on voudrait pouvoir consoler les enfants de tout le mal qu’on a fait à leurs pères. Rien peut-être ne nous a plus humanisés que cet exercice d’une commisération si juste, et cette honte salutaire des cruautés de nos aïeux.

Il est vrai qu’il a fallu bien du temps pour mettre à profit des leçons qui venaient de si loin, qui ont dû s’altérer sur la route, en passant par la bouche des voyageurs, des marchands et des guerriers qui nous les apportaient de si loin ; il a fallu des siècles pour élaborer et convertir en un miel utile les sucs précieux que la découverte a fait cueillir.

Mais enfin le moment approche, et il semble déjà briller pour nous, où les fruits d’une longue et coûteuse expérience atteignent leur maturité. Voyez en effet combien de préjugés disparaissent, combien on réforme d’anciens abus, que de lois nouvelles remplacent nos gothiques institutions ; combien les gouvernements s’éclairent et se perfectionnent, combien l’autorité s’apprivoise et s’adoucit. Voyez comment nos voyageurs modernes abordent aujourd’hui les terres inconnues, et s’empressent d’y déposer ce que nous avons de plus utile. Voyez enfin combien l’humanité se répand dans nos discours, dans nos livres, dans nos établissements même ; quelle conspiration générale pour le bonheur des peuples !

Si l’art typographique et les travaux des philosophes ont eu beaucoup de part à ces progrès de la civilisation, il est à croire que la presse n’eût pas fait circuler tant de lumières, et que la philosophie n’eût pas fait tant de chemin, si l’Amérique n’eût pas été conquise.

Ah pour la liberté ! il faut en convenir, c’est un plant que nous devons à l’Amérique. Si jamais cet arbre, aussi salutaire par son ombre que par ses fruits, vient à se naturaliser parmi nous, il aura fallu l’y transplanter du nouveau continent. Le fer du despotisme l’avait extirpé dans l’ancien, où il était presque étouffé par l’anarchie féodale.

Replongé dans l’état sauvage, l’Africain n’en avait pas la fierté et semblait né pour la servitude ; les peuples efféminés de l’Asie étaient trop faibles pour secouer leurs fers ; les nations inquiètes et remuantes de l’Europe étaient trop resserrées, trop à l’étroit, pour les briser par de violentes secousses. Avouons-le cependant, la liberté avait fait en Europe quelques tentatives pour se relever ; mais combien ses pénibles efforts avaient-ils coûté de sang aux Helvétiens et aux Bataves ; et leur en resterait-il quelques fruits, s’ils n’avaient su s’investir de fortes digues, ou se cantonner dans leurs montagnes ? Malgré ce succès, l’Europe avec toutes ses lumières n’a-t-elle pas cru jusqu’à ce jour que la liberté ne convenait qu’aux plus petits États, et que les grands Empires étaient essentiellement voués à l’esclavage ; et n’y a-t-on pas toujours été dans la cruelle alternative d’être foulés comme des serfs ou poursuivis comme des rebelles ?

La découverte de l’Amérique produisit deux avantages essentiels : 1°. On y retrouva le type de la liberté, perdu ou entièrement dénaturé dans l’ancien continent. Quand des esclaves opprimés brisent leurs chaînes, trop de jalousie, d’orgueil, de haine, de vengeance et de ressentiment les animent pour qu’ils ne confondent pas, dans leurs violentes convulsions, la licence avec la liberté : cependant la liberté est aussi loin de la licence que de l’esclavage.

La liberté naturelle existait en Amérique dans toute sa vigueur : mais c’était, pour ainsi dire, un sauvageon dont les fruits étaient bien amers ; l’Américain était libre comme les fauves de ses forêts, et il payait ce bien unique de mille privations. L’arbre avait besoin d’être greffé pour produire de bons fruits, et il devait en donner d’excellents lorsqu’il serait, pour ainsi dire, enté sur la civilisation. Mais il fallait la cultiver à l’abri des orages et faire des essais pour en assurer le développement, et il n’y avait pas un partent de terre en Europe où l’on pût faire des épreuves sûres.

Le second avantage que nous devons à l’Amérique fut d’y avoir trouvé un sol favorable à ces épreuves. Rocher de Saba, où les Hollandais de Saint-Eustache établirent le séjour de l’innocence et de la paix ; îles Bermudes, où quelques Anglais fuyant la tyrannie de Cromwell trouvèrent un asile délicieux que les chants de Waller ont rendues célèbres, et que les vertus n’ont cessé d’embellir, îles vraiment fortunées, vous avez offert aux mortels dans le Nouveau Monde ce qu’ils ne trouvaient pas dans l’ancien, un point de l’univers où l’on pût essayer impunément la liberté et le bonheur.

Des essais plus en grand se firent dans la Caroline, où l’on éprouva les lois du célèbre Locke ; mieux encore dans la Pennsylvanie avec celles du savant jurisconsulte William Jones. Dodley fit fleurir la Jamaïque, Baltimore le Maryland… De ces heureux essais sortit un régime nouveau qui concilie les lois essentielles de la civilisation avec les droits imprescriptibles de la liberté.

Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que ce régime essayé dans le Nouveau Monde par quelques Anglais transfuges, a préparé celui que leurs possessions d’Europe adoptèrent dans la révolution de 1688 ; c’est le nouveau continent qui leur a fourni le modèle de la constitution dont ils sont si fiers, et c’est en traversant les mers qu’ils ont trouvé le chemin de la liberté, que les Portugais ne trouvèrent pas en allant aux Indes.

Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que l’Angleterre ait voulu donner des fers à ceux de qui elle avait appris à être libre : à quel point l’ivresse de la prospérité l’avait rendue aveugle et injuste ! Mais les Anglo-Américains ont vengé l’outrage qu’elle voulait faire à la liberté dans son pays natal ; ils ont bravé et humilié l’orgueil de leur métropole parvenue au plus haut degré de sa puissance, rompu tous les liens qui les attachaient à elle, et appris à toutes les nations à connaître leur force.

Celles qui sauront profiter de ce grand exemple, n’oublieront jamais ce qu’elles doivent à l’Amérique, où s’est déployé l’étendard de la liberté pour tout l’univers ; et lorsqu’on leur demandera ce qu’a produit la découverte de ce continent, elles répondront qu’elle fut bien cruelle dans le début, et que, pendant près de deux siècles, elle n’avait compensé de très grands maux que par de faibles avantages : mais qu’ayant adouci, humanisé et éclairé les nations par d’heureuses expériences qu’on ne pouvait faire ailleurs, elle avait montré à toutes le vrai chemin de la liberté ; que la liberté civile, préférable à la liberté sauvage, avait jeté de profondes racines dans le nord de l’Amérique ; qu’elle avait étendu ses branches sur l’Europe, et qu’elles couvriraient peu à peu toutes les parties de la terre. Voilà, ce semble, la solution exacte de la première partie de notre problème.

L’objet de la seconde, est de trouver des remèdes aux maux. Ils sont énormes, quelques-uns même incurables. Les maladies qu’on s’est communiqué, s’affaiblissent, dit-on, en se propageant. Le temps seul serait donc déjà un remède capable de les adoucir ; et si ces maux cruels mettaient parmi nous un frein au libertinage, ils ne seraient pas sans quelque mélange de bien.

L’accroissement du luxe que les richesses de l’Amérique ont fomenté, ne s’arrêtera que lorsque ces richesses tariront : le feu qui trouve des aliments ne s’éteint pas. Le luxe, d’ailleurs, quoique nuisible à bien des égards, n’est pas non plus sans quelque mélange d’utilité ; il nourrit, excite l’industrie et le travail ; il est le père des beaux arts qui embellissent la vie humaine ; et de ce qu’il arrache à l’opulence, qu’il berce et caresse, il en compose de petits patrimoines pour ceux qui n’en ont pas d’autres. Réprimez ses excès, ôtez-lui le goût dépravé et ruineux des productions étrangères ; rendez-le patriotique en fixant ses largesses et ses folies sur les fruits de votre sol et de l’industrie nationale. Si des lois douces, et surtout de grands exemples produisent ces effets, comme on peut l’espérer, il fera peut-être plus de bien que de mal.

Mais le plus grand mal, le mal vraiment incurable que la découverte ait produit, c’est la dépopulation. L’ancien monde plus vigoureux et moins épuisé peut réparer ses pertes, et déjà il les répare en plusieurs pays. Le nouveau, qui a bien plus souffert, a aussi bien moins de ressources. Ses malheureux indigènes, exaspérés par un ressentiment profond et juste, fuient sans cesse devant les colons d’Europe, comme le gibier devant le chasseur : ou ils ne s’en rapprochent que lorsqu’ils croient avoir des occasions de se venger. C’est en vain qu’on les rappelle, qu’on tâche de les attirer, en leur offrant les trésors de notre agriculture, qui est la grande .réparatrice du genre humain : ils nous haïssent trop pour ne pas se défier de nos promesses et même de nos présents.

Un de leurs caciques a bien exprimé cette haine inflexible dont ils paraissent tous pénétrés, lorsqu’au moment de la mort il refusait le séjour du Ciel, dont on lui faisait une magnifique peinture, parce qu’on lui dit en même temps qu’il y trouverait des Espagnols. Avec ces sentiments, ils reculeront toujours devant nous ; nos défrichements ne feront qu’accélérer leur ruine, et tant qu’il leur restera quelque asile dans leurs bois, ils iront y ensevelir les restes de leur population défaillante plutôt que de se mêler avec nous.

Faudrait-il donc, ainsi que plusieurs concurrents le proposent, leur abandonner l’Amérique, pour qu’ils puissent y vaguer et pâturer plus librement ? Avec l’habitude bien enracinée de la vie sauvage, avec leur aversion pour le travail et pour tous nos arts, ils ne la repeupleront jamais. Après l’avoir dévastée et épuisée, le comble de la barbarie serait de l’abandonner à sa propre faiblesse ; et ce serait aussi une erreur en politique d’y laisser enfouis des biens que l’habitude nous a rendus nécessaires.

La marche à suivre s’y est, pour ainsi dire, ouverte d’elle-même, et paraît frayée avec trop de succès dans l’Amérique septentrionale, pour qu’il soit besoin d’en chercher une autre : cette contrée n’est-elle pas bien plus florissante qu’avant nos invasions ? Quoi de plus prodigieux que sa population, et de plus fortuné que ses habitants ? Serait-elle aujourd’hui, comme il y a deux siècles, la proie d’une poignée de brigands ?

Depuis que divers essaims d’Européens chassés de leur patrie par les persécutions qu’ils y éprouvaient y ont porté leur industrie, leurs talents, leur religion, les manufactures, les sciences, les arts et surtout les mœurs, elle n’est plus condamnée à être un vaste désert ou une région sauvage. Lorsque tous ces moyens, qui sont les forces réelles de l’humanité, peuvent se déployer sous un ciel libre ; supérieure à tous les obstacles, elle est sûre de triompher des éléments, des animaux et des tyrans même.

Avec cet appât irrésistible de la liberté, l’Amérique anglaise attirera encore bien des émigrants d’Europe, qui enrichiront sa population déjà si féconde ; et bientôt, n’en doutons pas, elle aura repeuplé, civilisé et affranchi le continent dont elle fait partie. Bientôt aussi elle aura payé avec usure les recrues utiles de l’Europe, en lui procurant le trésor inestimable d’une liberté sage et amie des lois.

Alors enfin cessera ce commerce barbare, qui consomme chaque année tant de milliers d’Africains, soit par les guerres intestines qu’il allume entre eux, soit par la pesanteur des fers et l’excès des travaux dont on les accable dans l’exil où on les exporte. Voilà le remède aux maux qu’a souffert l’Amérique et à ceux qu’elle a procurée.

Ah ! sans doute, ces remèdes dont l’activité est si lente sont venus bien tard, et nous ne pouvons même pas en faire honneur à nos gouvernements d’Europe ; ils ne sont pas les fruits de leur prudence, de leur commisération ou de leur justice. Ce sont des mécontents, transportés par le désespoir sur une terre étrangère, qui ont semé ou découvert ces remèdes qu’ils ne cherchaient pas, en la défrichant. Eh ! qu’importe la cause, si l’effet est bien assuré ? Si, ne cherchant qu’à se sauver eux-mêmes, ils ont préparé le salut de tous ; si le hasard nous a servis mieux que notre sagesse, profitons de ses bienfaits, et ne cherchons pas inutilement ailleurs des remèdes incertains, lorsqu’il nous en offre de bien éprouvés.

À la régénération prochaine et universelle dont nous avons l’espoir, et dont nous goûtons les prémices, il manquera cependant quelque chose de bien essentiel, si les Américains indigènes ne peuvent y participer. N’achèverons-nous donc de repeupler leur terre natale et la patrie de leurs aïeux qu’en achevant de les détruire ? C’est là en effet que tendent nos défrichements et les progrès de nos colonies, qui ne font que les resserrer davantage. N’y aurait-il pas quelque moyen de les réunir à nous, de leur faire partager le bonheur commun, et de ranimer ces tiges mourantes ?

Oui, il en est un, et nous le croyons unique : c’est celui qui a si bien réussi sur les rives de 1’Amazone et du Paraguay… Il n’y a que la religion chrétienne, toute de charité et d’amour, qui puisse apprivoiser des hommes irrités par le souvenir de nos cruautés atroces ; elle seule peut commander et obtenir le pardon des injures les plus graves, éteindre les haines invétérées, réconcilier les plus mortels ennemis ; et puisqu’elle a opéré ce prodige, avoué par Montesquieu, Voltaire et Raynal, le moyen que nous cherchions est connu.

Après avoir indiqué les remèdes aux maux, serons-nous encore assez heureux pour trouver les moyens de conserver et d’accroître les avantages résultants de la découverte de l’Amérique ? Nous persistons à compter pour peu de chose les productions nouvelles que les deux hémisphères se sont communiquées et même le commerce dont elles ont été l’aliment.

Les progrès de la civilisation et le retour de la liberté, voilà des avantages solides et inestimables, auprès desquels nous n’osons en compter d’autres d’un ordre si inférieur. Bornons-nous donc à chercher les moyens de les conserver et de les accroître. ‘

Et pourquoi craindrait-on de les perdre ? sont-ils de nature à inspirer moins d’intérêt ou à devenir indifférents ? Une fois qu’ils ont été aperçus et goûtés, est-il possible qu’on se lasse jamais d’y tendre ? La civilisation et la liberté, ces deux divinités tutélaires du genre humain, doivent marcher ensemble et s’embrasser étroitement. La civilisation sans liberté ne fait que des esclaves, et la liberté sans civilisation des sauvages. Ne les séparons pas, et voyons-les s’avancer de concert. Si leur marche paraît d’abord assez lente, elle va toujours en s’accélérant : c’est une espèce de gravitation dont chaque instant double la vitesse ; lorsqu’une forte impulsion est donnée aux corps politiques, ils sont, à cet égard, comme les globes célestes qui ne perdent jamais le mouvement qu’ils ont reçu.

Dans l’état actuel des choses, et dans la fermentation générale des esprits, avec toutes les lumières acquises et les monuments qui les perpétuent, l’appétit de la liberté est trop vif, et la tendance à la civilisation trop forte, pour qu’elles puissent échapper encore longtemps à nos poursuites ; elles seront arrêtées en quelques endroits par les fautes des gouvernements et des peuples, mais elles seront infailliblement accueillies de plusieurs : le feu qui s’éteint dans quelques foyers se conserve et s’accroît dans d’autres ; et comme on ne craint plus de perdre cet élément si utile, le feu sacré de la civilisation et de la liberté ne peut pas mieux s’éteindre.

Rassurons-nous donc et ne craignons pas de perdre les fruits essentiels de la découverte ; ils sont impérissables. Si des orages passagers et locaux les détruisent en quelques endroits, ils lèveront et mûriront toujours quelque part. Ce mot essentiel nous épargnera des détails immenses ; au lieu d’expliquer à tous les peuples ce qu’ils doivent faire pour arriver à la civilisation et à la liberté, ce qui nous obligerait de remanier tous les principes de la philosophie et de la morale : disons seulement que la civilisation et la liberté ayant une fois établi leur empire, il ne faut que le vouloir bien sincèrement, pour vivre sous leurs douces lois.

Ces lois au surplus ne sont pas à inventer : elles existent dans les sages institutions des peuples dont nous envions le bonheur ; et quoi qu’il arrive, on les retrouverait au moins dans des monuments indestructibles. L’humanité a fait un trop grand pas pour qu’elle puisse rétrograder : la route que doivent suivre les peuples est trop bien marquée pour qu’ils ne la voient pas, s’ils ne sont aveuglés ou pervers. Tous ceux qui ne sont pas enchaînés par des passions ou abrutis par des vices seront civilisés et libres quand ils le voudront ; tous les autres sont incapables ou indignes de l’être.

Rapprochons, en finissant, les réponses aux trois questions du problème. Atroce dans le début, la découverte n’a produit d’abord que des biens dont on pouvait se passer, et des maux dont on ne saurait trop gémir. Mais à la longue ont germé sourdement des fruits inestimables, la liberté et la civilisation, qui feront bien plus de bien aux hommes que les conquérants du Nouveau Monde n’ont fait ou occasionné de maux.

Les maux d’ailleurs se réparent d’eux-mêmes ; les plaies que le genre humain a reçues se cicatrisent et s’effacent, indépendamment de nos soins. Tel un corps robuste résiste par sa propre vigueur aux accès redoublés des maladies aiguës, pousse au dehors, dans des crises salutaires, le venin qui menaçait de le dissoudre, et ne doit point son retour à la vie aux ressources d’un art conjectural et tâtonneur, dont les entreprises sont souvent plus à craindre que ses secours ne sont utiles.

Il en faut dire autant des biens : ils se perpétuent et se propagent d’eux-mêmes. Tel l’arbre antique et majestueux qui semble régner dans la forêt et l’avoir engendrée toute entière : enfant de la terre et du temps, il ne doit rien à la culture ni aux hommes ; il s’est accru en dépit des orages et des animaux ; et s’il semble toucher du pied le centre de la terre et de ses bras la voûte des cieux, il ne doit qu’au sol et à lui-même l’immortelle fraîcheur qui pare encore sa vieillesse.

Nos solutions paraissent-elles trop générales, et voudrait-on qu’on indiquât à chaque peuple la marche qu’il doit suivre, les fautes qu’il doit éviter ? Ce serait oublier les conditions du problème, qui embrasse tout le genre humain. Comment d’ailleurs prévoir toutes les erreurs de la politique humaine et les folies ou écarts des nations ? Et quand on pourrait les deviner, les peuples ne feront-ils pas toujours ce que les circonstances et les hommes du moment leur feront faire ? Jamais ils ne seront complètement instruits que par les maux qu’ils auront soufferts. Mais comme cette instruction dispendieuse est fort avancée, il est naturel et consolant de prévoir que la liberté et la civilisation trouveront désormais moins d’obstacles, et que le jour serein du bonheur va luire enfin sur l’humanité assez longtemps malheureuse.

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