Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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22 avril 2012

Comment on effectue les sondages à Paris

Classé dans : Actualité, Histoire, Photographie, Politique — Miklos @ 11:23


Appareil de sondage utilisé pour les fondations de la Tour Eiffel (1887)
(
source)

Votez, même si aucun candidat ne vous paraît représenter l’idéal : l’idéal n’existe de toute façon pas, et le droit de vote ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Exprimez-vous dans l’urne, pas dans les sondages.

10 avril 2012

Contes et légendes de France (5)

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias — Miklos @ 17:35

Les anniversaires sont toujours une bonne occasion de faire des cadeaux, et le centenaire de la catastrophe du Titanic (15 avril 1912) en est une excellente pour l’industrie du cinéma, pour les médias, et sans doute pour bien d’autres, de s’en faire.

France 5 n’est pas en reste et vient de diffuser, dans le cadre de C dans l’air, une émission intitulée « Titanic : 100 ans de fascination ». Et voici ce que Patrick Mahé, journaliste et écrivain – il vient de publier Titanic, l’aventure, le mystère, la tragédie aux Éditions du chêne –, y dit :

On a dit qu’autour du Titanic il y avait des superstitions, des malédictions, des signes qui venaient d’ailleurs, et il y en a un en particulier qui a beaucoup frappé l’imagination des catholiques en particulier : c’est le numéro d’immatriculation du bateau. Le numéro d’immatriculation du bateau c’est le 390904. Et si vous placez ce numéro dans un miroir, à l’envers, vous avez, vous lisez, dis-tinc-tement, NO POPE. Pas de pape. No pope. C’est l’inverse exact dans un miroir de 390904. Et du coup, les ouvriers catholiques qui étaient sur le chantier [naval à Belfast, en Irlande], minoritaires par rapport aux ouvriers protestants, ont fait des manifestations à l’époque pour demander qu’on change l’immatriculation du bateau. Ce qui a été refusé. Bon. C’est une chose qui a été portée au-delà des mers et au-delà des cieux maintenant, et je tenais à le dire à la suite de ce reportage.

Sans même faire usage d’un miroir, il faut beaucoup d’imagination pour reconnaître ce slogan anti-chrétien dans l’image inversée de ce numéro. Tentons la démarche opposée : partons du slogan et que dit le miroir ?

Il faut, là aussi, beaucoup d’imagination pour y reconnaître le 390904, on dirait plutôt un mot écrit en slavon (langue adoptée, comme on le sait, par l’Église orthodoxe, qui ne reconnaît d’ailleurs pas la primauté de l’évêque de Rome).

Mais le plus intéressant, c’est que ce numéro n’aurait jamais été celui du malheureux navire. On nous mène donc en bateau, et celui-ci n’arrive apparemment jamais à couler, comme bien de légendes urbaines qui ont la vie si dure…

Il se peut que l’origine de cette belle mais fausse légende soit due à des graffiti (écrits à l’endroit), que signalait Jacques d’Arnoux en 1965 sans mentionner un quelconque numéro de série :

9 avril 2012

Mais qui sont donc Louis de Compiègne de Veil et Jean Rou ?

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Religion — Miklos @ 18:34

Louis de Compiègne de Veil (1637-1690?), personnage intéressant à plus d’un titre, avait eu pour parrain un roi de France et servi un roi d’Angleterre, avait connu Bossuet et était connu de Leibnitz, mais il ne l’est pourtant pas de la Wikipedia.

Né juif, il subit les sermons de Bossuet : à Metz dont ce dernier était alors l’évêque, les juifs étaient contraints d’y assister. Lavage de cerveau réussi, puisqu’il se convertit au catholicisme en grande pompe – le jeune Louis XIV en est le parrain en compagnie d’Anne d’Autriche – et, plus tard, part en Angleterre où il devient protestant à l’instar de son frère, ce qui ne manquera pas de chagriner Bossuet qui le lui écrira. L’existence de cette lettre est due à un autre injustement inconnu, Jean Rou.

Mais la réputation de Louis de Compiègne est surtout due à sa traduction en latin d’un célèbre abrégé du Talmud, traduction que connaissait Leibnitz et par qui l’information revient à Bossuet (qui ne devait pas être ravi de l’apprendre).

Les quelques documents retranscrits ici décrivent le contexte de la conversion de Louis et de son frère, fournissent le texte de la lettre de Bossuet tel que la révèle Rou précédée de sa relation de la façon dont ils firent connaissance, et suivie d’une recension de la traduction en question et de l’échange entre Leibnitz et Bossuet la concernant.

Quant à Jean Rou (1638-1711), il n’est pas qu’ignoré de la Wikipedia, ce qui est assez curieux au vu de sa biographie et des traces qu’il a laissées. Ce protestant est brièvement avocat au parlement de Paris (1659), métier qui lui plaît peu et qu’il quitte rapidement pour « s’occuper de travaux littéraires ». Il part aux Pays Bas en 1680 pour remplir la place de gouverneur des enfants de madame de Sommerdick, mais il se brouille rapidement avec elle et devient secrétaire interprète des États généraux de Hollande jusqu’à son décès, alors qu’il préparait un Abrégé d’une Histoire universelle, ou Récits des faits les plus curieux qui se sont passés dans l’histoire ancienne et moderne.

La Société de l’histoire du protestantisme français le tire de l’oubli quasi-total dans lequel il était tombé lorsqu’elle décide de publier, en 1857, les Mémoires inédits de ce « peintre à son insu des mœurs et de l’esprit de la bourgeoisie protestante de Paris sous Louis XIV ; témoin naïf et quelquefois observateur très fin de beaucoup de choses et de personnages de cette époque fameuse, mêlés accidentellement à sa vie. » Cette publication fera l’objet d’une recension qui résume bien la vie de ce personnage et qu’on trouvera également retranscrite intégralement ici.

Documents cités :

- Bossuet à Metz : les Juifs et les conversions des deux frères Veil

- Jean Rou, à propos de Louis de Compiègne de Veil

- Bossuet : Lettre à un Juif retiré en Angleterre, qui, après avoir embrassé la religion catholique, l’avait quittée pour passer chez les protestants.

- À propos de la traduction en latin d’un traité de Maïmonide par Louis de Compiègne

- Bossuet, Leibnitz et Louis de Compiègne

- Mémoires inédits de Jean Rou [recension].

20 mars 2012

Pour des enfants juifs assassinés

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, antisémitisme, racisme — Miklos @ 1:38

S’il y a une justice, qu’elle paraisse aussitôt !
Mais si elle tarde, si elle n’éclate qu’après ma mort,
Après que, moi, j’aurai été exterminé,
Je veux que Son trône s’écroule
Et que les cieux périssent dans le mal éternel !
Quant à vous, scélérats, sustentez-vous de sang,
Allez et vivez de vos ignominies !

וְאִם יֶשׁ-צֶדֶק – יוֹפַע מִיָּד!
אַךְ אִם-אַחֲרֵי הִשָּׁמְדִי מִתַּחַת רָקִיעַ
הַצֶּדֶק יוֹפִיעַ –
יְמֻגַּר-נָא כִסְאוֹ לָעַד!
וּבְרֶשַׁע עוֹלָמִים שָׁמַיִם יִמָּקּוּ;
אַף-אַתֶּם לְכוּ, זֵדִים, בַּחֲמַסְכֶם זֶה
וּבְדִמְכֶם חֲיוּ וְהִנָּקוּ.

Maudit soit celui qui dira : vengeance !
Une telle vengeance, la vengeance du sang d’un enfant,
Satan ne l’a point encore inventée…
Que le sang se creuse un chemin sous terre !
Que le sang crève les abîmes de l’obscurité,

Qu’il sape et ronge et mine dans les ténèbres
Les fondements délabrés de l’univers !

וְאָרוּר הָאוֹמֵר: נְקֹם!
נְקָמָה כָזֹאת, נִקְמַת דַּם יֶלֶד קָטָן
עוֹד לֹא-בָרָא הַשָּׂטָן –
וְיִקֹּב הַדָּם אֶת-הַתְּהוֹם!
יִקֹּב הַדָּם עַד תְּהֹמוֹת מַחֲשַׁכִּים,
וְאָכַל בַּחֹשֶׁךְ וְחָתַר שָׁם
כָּל-מוֹסְדוֹת הָאָרֶץ הַנְּמַקִּים.

Haïm Nachman Bialik, De la tuerie (extraits), 1903-1904. Trad. adaptée de celle de J. Milbauer.

חיים נחמן ביאליק, מתוך עַל הַשְּׁחִיטָה, 1903-1904

Haïm Nachman Bialik (1873-1934), reconnu comme l’un des plus grands poètes de langue hébraïque, a écrit ce poème en réaction au premier pogrom (1903) de Kichinev (maintenant : Chisinau), ville de Bessarabie. On lui doit un autre poème à propos de cet événement, Dans la ville du massacre (בעיר ההריגה). Cette tuerie (une quarantaine de morts, plus de 500 blessés et de 700 maisons et échoppes détruites et pillées) était due à une (fausse) accusation de meutre rituel à l’encontre des Juifs de la ville. Un autre pogrom y eut lieu deux ans plus tard.

14 mars 2012

Je ne suis pas un Français de souche

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Photographie, Politique, Religion, Shoah — Miklos @ 22:02

Mon père est né en 1912 à Rozwadow, shtetl de la Pologne orientale dépouillé d’abord de son identité puis de sa mémoire juives pendant et après la guerre et maintenant absorbé dans la bourgade de Stalowa Wola.

Mon grand-père y était un petit commer­çant – il vendait des machines à coudre, puis des appareils photos – et ma grand-mère élevait ses trois enfants. Ces deux Juifs pratiquants, tolérants et généreux malgré les conditions extrêmes de leur vie, entre pauvreté et pogroms, disparurent en 1942 ainsi que la première femme de papa.

Mon père était arrivé en France de Palestine après la guerre pour en aider les rescapés de la Shoah à rejoindre l’État d’Israël en voie de création. Le français était sa quatrième ou cinquième langue – après le yiddish et le polonais, l’hébreu, l’anglais et sans doute l’allemand –, et il avait bien du mal à l’écrire correctement, voire même à en prononcer certaines voyelles, ce qui ne manquait pas de me faire sourire (les enfants sont parfois cruels). Sa carte de séjour, document qu’on pouvait alors obtenir sans difficultés particulières, lui a permis d’y travailler au cours des séjours qu’il y a faits et sa qualité de métèque ne l’a pas empêché de rencontrer le président Coty.

Ma mère était née en 1913 à Odessa dans une famille bourgeoise, industriels juifs assimilés. Quelques années après la Révolution d’octobre où ils sont dépouillés de tout, ses parents l’envoient adolescente à Paris rejoindre un oncle parti, lui, lors de la Révolution russe de 1905, et qui y avait fondé une famille. Il ne l’accueillera pas. Mon grand-père meurt, par chance, du cœur dans les années 1930. Ma grand-mère est torturée à mort pendant la guerre. Leur fils tombe en défendant Léningrad.

Ma mère apprend rapidement le français, comme l’indique son livret scolaire en première – « Serait une excellente élève sans quelques fautes de français et d’orthographe dues à son origine étrangère. Possède à fond son programme » – fautes dont elle se départira peu après sans pour autant oublier sa langue maternelle. Sa naturalisation française puis sa conversion au catholicisme avant la guerre ne l’ont pas empêchée d’avoir à se cacher à Paris puis à passer en zone libre pour éviter d’être arrêtée, en tant que juive étrangère, par la police française.

Aussi improbable que la rencontre de deux univers séparés par des années-lumière, ils se rencontrent – par hasard, m’a dit ma mère, dans un taxi qu’ils avaient partagé en sortant de l’immeuble où elle travaillait. Juif pratiquant, cet homme aux yeux vert clair éclaboussé de petits points rouge et jaune, au regard à la fois naïf et sincère, portait alors un chapeau à larges bords. Elle trouvait que cela lui donnait l’air d’un gigolo. Belle et ténébreuse, cette grande timide et farouche était courtisée par de beaux jeunes hommes à l’avenir brillant. Et pourtant, ces deux-là se marient. Peu après ma naissance, nous quittons la France suite à une mutation professionnelle de mon père. Quelques années plus tard, on y reviendra à l’occasion d’une autre mutation qui durera une huitaine d’années. Les hasards de la vie feront que j’y reviendrai une fois de plus. Indéfiniment pour cette fois, semble-t-il.

À ce jour, j’ai vécu plus d’une trentaine d’années en France, enfant, adolescent, adulte. J’y ai étudié, j’y ai travaillé et payé mes impôts, et je n’ai pas manqué une seule élection, qu’elle soit municipale ou nationale. Je tâche de ne pas trop massacrer la langue : je n’ai pas la chance qu’ont certains Français de souche de ne parler que leur langue, de n’avoir pas fait d’études ailleurs et de n’avoir que des Français de souche dans leur famille et leur entourage. Il m’est arrivé d’y avoir été traité de sale juif, bien que cette mention n’apparaisse pas dans mes papiers d’identité français, ou d’être pris pour un Arabe : je ne suis pas un Français de souche.

Anne Sinclair non plus – enfin, tout dépend de la longueur de la souche et la sienne est plus longue que la mienne – et en plus elle est née à l’étranger (mais pourtant pas dans un pays du tiers monde et/ou aux habitants d’une autre couleur que celle des Français de souche). Dans 21 rue La Boétie, elle relate sa tentative de se faire délivrer une carte d’identité pour qu’y figure sa nouvelle adresse :

Mon tour arrive. Je sors du dossier les documents requis. C’est alors que le-monsieur-derrière-le-comptoir s’étonne que je sois née à l’étranger. Je lui réponds qu’ayant vu le jour à New York, et donc à l’évidence à l’étranger, c’est la raison pour laquelle mes papiers administratifs viennent des bureaux de Nantes. Il demande alors l’extrait de naissance de mes parents. Je lui épargne leur histoire, leur rencontre après la guerre sur le sol américain alors que mon père était fraîchement démobilisé des Forces françaises libres ; je me retiens de lui expliquer que je suis née par hasard et n’y suis restée que deux ans avant de rentrer en France pour y passer le reste de ma vie, parce que mon père n’y trouvait pas de travail. J’étais à deux doigts de chercher des excuses pour être née hors du territoire français.

En revanche, je commence à m’étonner de son insistance à demander les extraits de naissance de mes parents. Par ailleurs, j’ajoute que sur le mien – regardez donc Monsieur – il est bien précisé qu’Anne S. est la fille de Robert S. et de Micheline R., tous deux nés à Paris et que je suis donc française par filiation. J’exhibe de surcroît ma carte d’identité valide jusqu’en 2017, délivrée trois ans plus tôt, dont il appartiendrait à l’Administration de faire la preuve qu’elle serait frauduleuse, si elle venait à en douter.

Mais il persiste : ces papiers sont nécessaires, ce sont des directives nouvelles datant de 2009 pour tout citoyen désireux de prouver sa « francité ».

« Vos quatre grands-parents sont-ils français ? » demande alors le monsieur-de-derrière-le-comptoir.

Je lui fais répéter, tant je crains d’avoir mal entendu :

« Vos quatre grands-parents, ils sont nés en France, oui ou non ? »

— La dernière fois qu’on a posé ce type de questions à ceux de leur génération, c’était avant de les faire monter dans un train à Pithiviers, à Beaune-la-Rolande ou au Vel d’Hiv ! dis-je en m’étranglant.

— Quoi ? Quel train ? De quoi parlez-vous ? Je vous répète qu’il me fait ce papier, ne revenez que lorsque vous l’aurez en votre possession. » Il me congédie brutalement, en poussant vers moi mon dossier qui, par le plus grand des hasards, est… jaune.

Il faudrait que je veille à ne pas déménager.

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