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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 novembre 2020

Apéro virtuel II.19 – vendredi 20 novembre 2020

Classé dans : Arts et beaux-arts, Cinéma, vidéo, Histoire, Musique, Théâtre — Miklos @ 23:59

Cette fois-ci, c’est Françoise (C.) qui arrive la première à l’apéro, suivie de Léo – que Françoise reconnaît, l’ayant aperçu à une soirée chez François – auquel se joint Chantal, faisant leur première apparition ici. Les présentations consistant en un échange de prénoms, et Michel informant Léo de la multiplicité des Françoises (pas comme dans Les Sabines de Marcel Aymé, précédemment évoquées) et d’un François (ex Didier), Léo mentionne la « créativité » de ses parents, qui lui ont donné, à sa naissance, le prénom « Léopold », suivi du prénom « Léo ». Michel s’en étonne : avant la loi du 9 janvier 1993 (et Léo est né un peu avant), « la législation française était particulièrement stricte sur la question, autorisant uniquement les prénoms tirés du calendrier ainsi que quelques autres, inspirés de la mythologie grecque, des usages régionaux ou de diminutifs notamment. Les officiers d’état civil restaient seuls décideurs de la validité d’un prénom, ce qui pouvaient donner lieu à des différences d’appréciation selon les lieux… » (source). Or à sa connaissance, il n’y a pas de Saint Léo… Il ne savait en fait pas que ce prénom existe en France depuis le XIXe siècle (source). Quant à lui, ses parents lui ont raconté qu’ils avaient eu du mal à le faire inscrire sous le prénom de « Michael », mais ils ont réussi.

Sur ces entrefaites, Jean-Philippe, puis Sylvie arrivent, cette dernière connaissant Léo (et réciproquement).

Avant que de passer à l’explication de la partition musicale qui s’affiche derrière lui et qu’on voit ci-dessus), Michel fait entendre et voir une interprétation magnifique d’un bref extrait de l’opéra Norma de Vincenzo Bellini, « Squilla il bronzo del Dio » (« Le bronze de Dieu résonne »), interprété par la grande soprano Joan Sutherland (voix splendide mais élocution souvent incompréhensible) et l’orchestre de l’opéra national du Pays de Galles dirigé par Richard Bonynge (incidemment, époux de Joan Sutherland).

Ensuite, il révèle que la partition en question n’est pas celle de 4’33″ de John Cage (dont on peut voir ici une excellente interprétation), mais une œuvre d’Alphonse Allais, qui se présentait au salon des Incohérents en 1884 comme « Artiste monochroïdal. Élève des maîtres du XXe siècle » – et dire que c’est lui qui a devancé les Malevitch, Klein (dont lui et ses contemporains sont le sujet d’une exposition actuelle au Centre Pompidou-Metz), Soulages ou Cage (à propos desquels Michel a parlé dans un article de son blog)… mais aussi Carelman, dont il est en train de numériser le premier volume de son Catalogue des objets introuvables et dont il a montré quelques autres images, notamment la machine à écrire pour égyptologues à l’intention de Françoise (C.) vu sa pratique des hiéroglyphes, et la bouteille pour alcoolique en voie de désintoxication pour ceux qui lèveraient trop souvent le coude durant nos apéros.

Jean-Philippe ayant signalé hier que le 20 novembre – aujourd’hui – était la journée mondiale des droits de l’enfant, Michel recommande la lecture d’un article dans le (très bon) quotidien de langue anglaise The Guardian, selon lequel des études laissent à penser que le confinement peut servir à améliorer la paternité du fait de la présence accrue des pères auprès de leurs enfants à domicile (télétravail et/ou chômage partiel…).

Enfin, Michel signale aussi que l’exposition Marc Chagall, le passeur de lumière, devait s’ouvrir demain samedi au Centre Pompidou-Metz. Du fait du confinement, cet organisme en propose une visite virtuelle avec Elia Biezunski, commissaire de l’exposition, ce même jour à partir de 11 heures, qui dévoile à cette occasion les coulisses de l’exposition et ses secrets, accompagnée de Meret Meyer, petite-fille de Marc Chagall et de Benoît Marq, maître-verrier, fils de Charles Marq et Brigitte Simon, maîtres-verriers de l’Atelier Simon Marq.

Sylvie présente alors cette performance du célèbre bafouilleur Pierre Repp (1909-1986), qui joue avec beaucoup de maestria avec les mots – prestation qui ne convainc pas vraiment Léo, qui dit en voir toutes les ficelles. La vidéo terminée, Sylvie précise que celle de ses performances qu’elle préfère est La recette des crêpes. Michel remarque que lors de son bref passage à l’anglais il y a fait aussi des jeux de mots, notamment un où il bafouille « nipples » (tétons) à la place de « people » (personnes).

Quant à Jean-Philippe, il fait un glissement osé vers l’actualité : les difficultés d’apprentissage correct de l’élocution chez les enfants, du fait qu’ils sont masqués en classe, ainsi que leur instituteur (quoiqu’on parle de leur fournir des masques transparents) : les mimiques, composantes essentielles dans la compréhension et l’apprentissage, sont dissimulées. Il rajoute qu’il parle d’expérience : ses parents étant sourds et muets, sa première langue fut la langue des signes, et ce n’est que peu après qu’il a appris le français parlé.

Léo évoque l’article « L’œil écoute BABA + GAGA = DADA » de Jean-Louis Lavallard, publié dans Le Monde le 26 janvier 1977 : il rapportait des expériences où l’on prononçait un son (par exemple « ga ») tandis que les mouvement des lèvres suggéraient un autre son (par exemple « ba ») ; eh bien ce qui était perçu par l’auditeur était ce que les lèvres semblaient prononcer.

Michel raconte qu’à son arrivée aux USA il avait plus de mal de comprendre ce que ses interlocuteurs lui disaient au téléphone que face-à-face : en face-à-face, si on avale des syllabes, les lèvres « complètent », mais au téléphone ? Françoise (C.) confirme ce constat pour ses interactions actuelles en Italie : en face-à-face, elle comprend presque tout, mais quasiment rien au téléphone (Michel rajoutant que c’est parce qu’en Italie ils parlent aussi avec les mains).

Léo mentionne Un mot pour un autre, saynette de Jean Tardieu qu’il avait jouée à 25 ans à Medem, dans laquelle des mots étaient remplacés par d’autres, et pourtant on comprenait l’intention initiale : « Dans le commerce des humains, bien souvent les mouvements du corps, les intonations de la voix et les expressions du visage en disent beaucoup plus que les paroles, et aussi, que les mots n’ont par eux-mêmes d’autre sens que ce qui nous plaît de leur attribuer ».

Sylvie se lance alors dans un discours, dans lequel elle annonce de but en blanc : « Je vous signale tout de suite que je vais parler pour ne rien dire. Je sais, vous pensez qu’elle n’a rien à dire – elle ferait mieux de se taire… » Françoise (C.) s’exclame alors : « Raymond Devos ! », eh oui. Sylvie poursuit et achève ce discours, qui curieusement, tout en étant dans le non-sens, lorsqu’il parle de « catastrophe », peut faire écho à la crise actuelle que nous vivons (ou à toute autre crise).

Ce discours rappelle à Michel un autre article (en anglais) qu’il a lu plus tôt aujourd’hui, sur l’impossibilité inhérente de faire des prédictions/prévisions exactes (et encore moins : parfaites), la plupart s’avérant après coup erronées, ou, comme le disait Dénes Gábor, « Le futur est imprévisible », parce que le présent est chaotique, impossible à saisir dans sa totalité infiniment complexe et notre compréhension du présent est extrêmement lacunaire. L’article mentionne un ouvrage très récent de John Kay et Mervyn King, Radical Unvertainty: Decision-making for an Unknowable Future, qui affirme que la plupart des outils que les analystes utilisent pour prédire le futur sont faux et donnent un sentiment de sécurité et des certitudes erronées. Mais alors, comment décider, faire des choix et agir ?

La mention de la catastrophe dans le discours de Devos rappelle à Léo une citation : « Nous étions au bord d’un gouffre, nous avons fait un grand pas en avant », dont il ne se souvient pas de l’auteur. Quelques brèves recherches n’ont pas permis encore de l’identifier avec certitude, entre « Un homme d’État étranger », « Presque tous les chefs d’États africains » (Sylvie pense qu’il s’agit d’un politicien algérien), Léopold (tiens !) Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Guy Mollet et d’autres.

Jean-Philippe souhaite évoquer la mémoire d’une personnalité extraordinaire décédée aujourd’hui même à l’âge de 100 ans : il s’agit de Daniel Cordier. Révolté en juin 1940 à l’écoute à la radio du maréchal Pétain demandant l’armistice, il rejoint dès juin 1940 de Gaulle à Londres, et malgré ses opinions de droite voire d’extrême-droite devient le secrétaire personnel de Jean Moulin. Après la Libération dont il était l’avant-dernier Compagnon, il ouvre une importante galerie d’art à Paris – il avait été initié à l’art par Jean Moulin… On pourra lire ici un récent article sur le parcours extraordinaire de ce personnage hors du commun, et écouter l’émission À voix nue de France Culture dans laquelle il se confiait, en 2013, au micro de Jérôme Clément.

L’évocation de l’histoire de Cordier rappelle à Michel celle de Georges Loinger – collègue puis ami du père de Michel (qui l’a donc connu) dans les années 1956-1964 –, qui, pendant la guerre, avec l’assistance de son cousin Marcel Mangel, plus connu sous le nom de Mime Marceau, a fait passer des enfants juifs clandestinement de France en Suisse>. Il est décédé fin 2018 à 108 ans. Michel l’avait revu – après un hiatus d’un demi-siècle – à la veille de ses 100 ans, et été frappé par sa forme physique et mentale inchangée… Léo l’avait rencontré sans avoir été un de ses familiers.

Sylvie se demande si Daniel Cordier avait connu Pierre Dac qui, durant la Seconde Guerre mondiale, avait été dans la Résistance et était arrivé à Londres en octobre 1943, après plusieurs arrestations. Or Daniel Cordier aurait quitté Londres pour être parachuté en France en 1942, il est possible qu’ils ne se soient pas croisés.

À propos de Pierre Dac, Léo mentionne Bagatelle pour un tombeau, réponse de Dac à l’attaque de Philippe Henriot à son encontre sur Radio-Paris.

Sur ces entrefaites, Françoise (P.) fait son apparition.

Avant que de se séparer, Jean-Philippe rappelle que lors d’un des apéros virtuels du premier confinement, on avait joué un spectacle à plusieurs voix (après répétitions hors apéro !). C’était en avril, il s’agissait de Jonas ou l’amour en baleine de Cami, saynette en deux actes et cinq personnages dans la distribution qu’on peut voir ci-contre. Il demande si l’on pourrait renouveler l’expérience mais autrement, peut-être une sorte d’atelier-théâtre à mi-chemin entre impro et texte écrit. L’idée plaisant à tous, Michel charge Sylvie de la réalisation et de la mise en scène future. Dans la brève discussion qui s’ensuit, Michel rappelle que deux personnes ne peuvent parler (ni chanter) ensemble sur Zoom, à quoi Sylvie répond qu’on peut tout à fait avoir des dialogues (ce qu’on avait d’ailleurs eu dans Jonas) où l’un parle (ou chante) tandis que l’autre se tait, et quand le premier a fini, le second répond, genre Le Duo des chats de Rossini que l’on peut écouter ci-dessus dans un amusant montage effectué par Sylvie pour un apéro en avril, où l’on peut lire que le compositeur est probablement autre que Rossini…

Quel qu’en soit l’auteur, on pourra aussi écouter ce génial duet avec deux sublimes (opinion toute personnelle de Michel) cantatrices).

Pour finir, Michel raconte à Chantal et à Léo que, durant le premier confinement, on avait tenu plus de 50 apéros virtuels, chaque soir (les comptes-rendus de plus d’une vingtaine sont en ligne sur ce site). Françoise (C.) exprime alors le souhait que le confinement actuel se poursuive au moins aussi longtemps…

8 mai 2020

Apéro virtuel XLVII : des labyrinthes de Borges – de l’auteur et de l’authenticité – des réseaux de Gengis Khan – du réseau social comme moyen de découverte de proches et d’amis

Gengis Khan, fondateur de l’Empire mongol, donne audience. Miniature persane du XIVe siècle. (source : Enclyclopédie Larousse)

Jeudi 7/5/2020

À propos de labyrinthes, Françoise (C.) nous a montré quelques photos de celui créé en 2011 sur l’île San Giorgio Maggiore pour la fondation Cini à la mémoire de Jorge Luis Borges, décédé 25 ans auparavant ; elle y état allé dans le cadre de voyages Arts et Vie qu’elle accompagne depuis un certain nombre d’années. Ce labyrinthe avait été dessiné par l’architecte Randoll Coate dans les années 1980 (et réalisé d’abord en Argentine), inspiré par la nouvelle El jardin de senderos que se bifurcan (Le jardin aux sentiers qui bifurquent) écrit par Borges en 1941 ; ce dessin représente, outre le nom « Borges », un tigre, un sablier et un point d’interrogation. Jean-Philippe dit alors que Borges – dont il a vu par hasard la maison où il est décédé à Genève – est effectivement l’écrivain du labyrinthe. Citons un bref passage de cette nouvelle : « Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps ; cette cause cachée lui interdit la mention de son nom. Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l’indicer. [...] Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une image incomplète, mais non fausse, de l’univers tel que le concevait Ts’ui Pên. À la différence de Newton et de Schopenhauer, votre ancêtre ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. » Sur l’éventuelle relation de ce texte (et de l’œuvre de Borges) avec la physique moderne, on pourra lire « De la citation apocryphe à la théorie cachée : ”Le jardin aux sentiers qui bifurquent” de Jorge Luis Borges » de Carolina Ferrer, qui précise entre autres que « Le temps et le labyrinthe sont des thèmes qui reviennent très souvent dans l’analyse de l’œuvre borgésienne ». Michel a alors évoqué Alberto Manguel – dont il a lu des ouvrages qu’il apprécie beaucoup, princi­pa­lement consacrés au livre –, qui avait été, jeune homme, lecteur de Borges devenu aveugle. Bien plus tard, il avait vécu un certain nombre d’années en en Poitou-Charentes où il possédait une bibliothèque comptant plusieurs dizaines de milliers de livres (il en est parti pour les États-Unis, puis en Argentine pour y diriger pendant 2 ans la bibliothèque nationale, poste dont il a démissionné en 2018 et est reparti à New York). Jean-Philippe mentionne alors l’exposition immersive réalisée à la BnF, « La bibliothèque, la nuit », imaginée et réalisée en 2015 par le metteur en scène Robert Lepage et sa compagnie Ex Machina, inspirée de l’ouvrage éponyme d’Alberto Manguel.

Michel a alors relaté l’enquête qu’il a menée ce jour-là pour comprendre l’attribution erronée à Diderot d’une citation sur l’amitié (on en a parlé dans les deux derniers comptes rendus) : elle appa­raissait ainsi partout sur l’internet, notamment dans le Dico­ci­tations du Monde et dans la Citation du jour sur le site d’Ouest-France. Il s’avère que sa première édition et la réédition qui a suivi (1761, 1764, 1775) ont été publiées sans le nom de l’auteur, alors qu’une (seule) édition, de 1770, porte comme titre Les œuvres morales de M. Diderot contenant son traité de l’amitié et celui des passions (voir ci-contre). Ayant consulté les catalogues de la Bibliothèque municipale de Lyon et de la bibliothèque nationale, il a pu y constater que les notices de toutes les éditions anonymes mentionnent bien comme auteur Marie Thiroux d’Arconville ; un seul exemplaire, celui portant le nom de Diderot dans le titre, se trouve à Lyon, et la notice ne mentionne pas l’auteur… La confirmation finale de l’attribution correcte est parvenue de la bibliothèque du Metropolitan Museum de New York, qui, elle, mentionne dans sa notice : « Erroneously attributed to Diderot ». Ayant contacté les sites du Monde et d’Ouest France, ils ont accepté cette information, l’un l’a déjà intégrée et l’autre a dit qu’il le ferait. Ce faisant, Michel a trouvé un article tout à fait passionnant sur l’auteure – fameux personnage ! – et son choix de publier anonymement : « Au fil de ses ouvrages anonymes, Madame Thiroux d’Arconville, femme de lettres et chimiste éclairée », par Élisabeth Bardez, in Revue de l’histoire de la pharmacie en 2009. Michel a conclu en disant que « l’information » peut être erronée partout, non seulement sur l’internet, mais sur des documents bien plus anciens ; de ce fait, la recherche de la « vérité » nécessite d’effectuer de tresser des réseaux de recherche, de choisir et de recouper des sources selon leur degré de fiabilité. Françoise (B.) a alors dit qu’on pourrait revenir sur la notion d’auteur, qui est fina­lement rela­ti­vement récente et qui a pris une importance croissante, non seulement pour l’écrit, mais aussi, par exemple, pour les arts plastiques : les ateliers de peintres, les attributions… Ce qui peut rendre la tâche plus complexe, c’est l’usage de pseudonymes (voire d’hétéronymes) : on connaît bien l’un de ceux qu’utilisait Romain Gary (né Roman Kacew…) – Émile Ajar – mais ceux de Fosco Sinibaldi (pour l’allégorie satirique L’Homme à la colombe) et Shatan Bogat (pour le polar Les Têtes de Stéphanie) ? Quant à Pessoa, on ne compte plus ses pseudonymes. De là, la discussion a glissé sur les limites parfois floues entre citations, variations sur un thème, plagiats, pastiches… non seulement en littérature et dans les arts plastiques mais aussi en musique. Françoise (B.) rappelle alors que tous les artistes ont appris leur métier en copiant des œuvres du passé. Mais après… On voit par exemple la concurrence entre Braque et Picasso qui travaillaient sur la même inspiration, à se demander pour certaines œuvres auquel des deux l’attribuer. Françoise (P.) ajoute alors que quand on monnaye les œuvres, c’est là que leur authenticité devient encore plus critique, et, rajoute Michel, que les grands faussaires sévissent. Françoise (B.) a alors raconté qu’une de ses amies est l’ayant-droit de Max Jacob, connu surtout pour son œuvre littéraire, mais qui avait beaucoup dessiné au trait. S’il n’a pas une cotte énorme en tant qu’artiste, il est incroyablement plagié et approprié par des faussaires qui font « à la manière de Max Jacob » des centaines de faux. Françoise (P.) mentionne un « usurpateur » d’un autre ordre dans le monde de la peinture : il s’agit de Boronali, un des premiers artistes d’art contemporain abstrait…

Jean-Philippe a finalement pu faire sa présentation sur le thème des réseaux. Il a parlé des Les Routes de la soie de Peter Frankopan, dont l’intérêt pour lui est qu’il démontre qu’on a tout à gagner à analyser l’histoire à travers les relations des pays entre eux, au fil de 25 chapitres dont l’intitulé commence par « La route de… ». Il s’est étendu sur l’un des chapitres, « La route de l’enfer », qui illustre bien selon lui la polysémie récemment vue du terme « réseau » : il décrit le chemin des invin­cibles Mongols – grands stratèges et commu­nicants (y compris en véhi­culant de fausses infor­mations) – depuis leur territoire d’origine en Chine vers l’Occident, qui sont arrivés à construire le plus grand empire de l’histoire, en 1241 – empire qui n’a pas duré longtemps. La « mondia­lisation » du commerce à l’époque a eu entre autres pour effet de commencer à produire des guides de voyage… Mais c’est sans doute à eux aussi qu’on doit la propa­gation de la peste dite noire à l’envergure incroy­ablement étendue. Cette épi­démie eut tout de même un effet béné­fique, celui de réduire quelque peu le fossé entre riches et pauvres, « car les propri­étaires étaient obligés de faire de meilleures condi­tions aux ouvriers métayers »… Cela ne nous rappelle-t-il pas quelques changements (qu’on espère durables) actuels ?

Sylvie étant arrivée sur ces entrefaites, elle a raconté comment, grâce à Facebook, elle a pu retrouver une branche de sa famille paternelle et des personnes issues de la même ville où il était né – Żelechów en Pologne (à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Varsovie) – et avait vécu jusqu’en 1939 (parti alors vers l’Est, en URSS, pour échapper aux armées hitlériennes). Sa fille avait trouvé qu’il y avait, sur Facebook, un groupe privé consacré à Żelechów, créé en 2017 par David Lukowiecki, un jeune (28) Colombien dont le grand-père, qu’il n’avait pas connu, y était né ; pour en savoir plus, il avait consulté le livre mémoriel de la communauté juive disparue de cette ville, intitulé (en yiddish, langue qu’il a dû apprendre, avec l’hébreu, pour lire diverses parties de l’ouvrage), Yisker-bukh fun der Zhelekhover yidisher kehile. Ayant aussi creusé dans des archives diverses concernant cette ville, il a pu constituer une liste de noms de personnes – et donc de familles – qui y vivaient alors, et a pu retrouver des descendants vivant de nos jours. Sylvie et David ont fait connaissance, et de fil en aiguille elle a étendu son cercle d’amis à certaines des personnes dont la famille est issue de cette ville. La fille de Sylvie est entrée en contact avec une homonyme vivant à Iekaterinbourg (ville de Sibérie occidentale), qui s’avère être la petite-fille d’un cousin du père de Sylvie resté en Union soviétique. Cette histoire illustre un des côtés positifs des réseaux sociaux.. Michel a brièvement parlé du site JewishGen, qui sert à retrouver des informations sur des proches, notamment en Europe de l’Est, et fournit de nombreuses ressources numérisées et des liens pour ce faire. À propos de réseaux sociaux, il a rappelé aussi comment Sylvie l’a retrouvé – quelques bonnes dizaines d’années après qu’ils aient étudié ensemble sans se revoir après – grâce au réseau LinkedIn. Enfin, il a raconté comment, grâce à une liste de diffusion de bibliothécaires, il est tombé – par le plus grand des hasards – sur une amie de jeunesse de sa mère et a noué des liens d’amitié avec ses descendants (on trouvera ici la relation de cet épisode). Jean-Philippe a alors évoqué la théorie selon laquelle entre n’importe quelles deux personnes sur Terre il y aurait un petit nombre de personnes les « reliant ». Il s’agit en fait de ce qu’on appelle « les six degrés de séparation » (ou « théorie des six poignées de mains ») établie par l’écrivain hongrois Frigyes Karinthy, igure mythique de la littérature hongroise et dont le fils, soit dit en passant, Ferenc arinthy, écrivain lui-même, est l’auteur du saisissant roman Épépé, que Michel, qui l’a reçu de Françoise (B.) apprécie beaucoup.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

21 août 2019

« Tartempion, c’est vous et moi »

Classé dans : Histoire, Médias, Peinture, dessin, Politique — Miklos @ 23:04

Bosredon : Le vote ou le fusil. 1848. BnF.
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Tartempion

«Tartempion est frappé d’excommunication majeure. Il est à jamais exclu du temple de la République fermée. Quel attentat a-t-il donc commis pour mériter un châtiment si grave ? De quel forfait s’est-il donc rendu coupable, ce malheureux Tartempion ?

Vous demandez son crime ? Nous allons vous le taire connaître. Tartempion a tait un programme. Mais ne sommes nous pas en pleine période électorale, et un programme, si avancé qu’il puisse être, n’est il pas, après tout, un fruit naturel de la saison ! Oui, votre argument serait sans réplique, si Tartempion avait pris ses grades, si Tartempion portait un nom célèbre, si Tartempion était arrivé. Mais Tartempion, Tartempion tout court, qui donc connaît Tartempion t Lui un homme obscur, un intrus, se permet d’entrer dans l’église et pousse l’audace jusqu’à vouloir chanter au banc des chanoines, sans avoir été pourvu d’un canonicat.

Car c’est sous ce vocable ridicule de Tartempion que messieurs les docteurs du radicalisme doctrinaire affublent les malheureux électeurs coupables de demander des comptes à leurs mandataires. Quoi ! Tartempion se permet cela ; lui, un homme de rien, le premier venu, un ouvrier ! De quoi se mêle-t-il, je vous le demande ? Et là-dessus, messieurs les roués haussent les épaules et exécutent une pirouette galante !

Donc que Tartempion soit maudit ! Qu’il soit frappé d’anathème par le cotlège des grands prêtres, qu’il soit chassé par le bedeau, qu’il soit à jamais exclu de la communion des fidèles; et s’il essaye de franchir de nouveau le seuil du temple, qu’il soit condamné à être foulé aux pieds des éléphants sacrés qui portent sur leur dos robuste la tour d’ivoire où sont enfermées les doctrines de la pure démocratie.

Malheureux Tartempion, il ne te reste plus qu’à te couvrir la tête de cendres et a respecter la consigne Tu sauras, à l’avenir, ce qu’il en coûte de parler au public sans l’autorisation des grands lamas et de signer un manifeste d’un nom inconnu.

Mais nous sommes d’autant plus à l’aise pour parler du programme socialiste que nous n’avons cessé de combattre les doctrines de Tartempion. Nous croyons que ses réformes budgétaires, brutalement appliquées, ruineraient tout le monde sans enrichir personne que ses projets sur la suppression de l’armée seraient désastreux pour l’existence de la patrie, et qu’enfin c’est seulement dans les maisons centrales que ses idées sur le système pénitentiaire ont quelque chance d’être accueillies avec acclamation.

Mais enfin, de ce que les idées de Tartempion méritent, à notre avis, d’être combattues, est-ce une raison pour que nous ayons le droit de traiter avec dédain, non-seulement le programme, mais encore la personne de Tartempion ?

Est-ce que nous ne sommes pas en pleine période électorale ? Est-ce que Tartempion n’est pas électeur et éligible ? Est-ce qu’il ne jouit pas de tous ses droits de citoyen ? Dès lors, s’il lui plaît de publier sa pensée, de faire connaître ses plans de réforme économique et sociale, d’appeler l’attention de ses coreligionnaires politiques sur tel ou tel abus qu’il propose de redresser à sa manière, sur tel ou tel problème dont il croit avoir découvert la solution ; s’il prononce des discours, s’il fait placarder des affiches, Tartempion use de son droit et il n’est permis à personne de railler la conduite de Tartempion. Tartempion a donné sa voix à un candidat et il a même contribué quelque peu à le faire nommer député. Il veut demander des comptes à son mandataire, il veut savoir où en est l’exécution d’un contrat auquel il a été partie. Prétention excessive, exorbitante et les parlementaires satisfaits ne peuvent trouver assez d’anathèmes pour flétrir l’outrecuidance de l’infortuné Tartempion.

Tartempion, c’est vous et moi, c’est le simple électeur, qui a son rôle à remplir et ses droits à exercer dans toute société libre, démocratique et égalitaire.Tartempion,c’est le citoyen militant qui a la légitime prétention d’avoir ses doctrines à lui et de donner son suffrage en connaissance de cause. À la vérité, il se trompe parfois dans le choix de ses protégés, et il a éprouvé plus d’une déception dans le cours de sa carrière, mais il reste incorrigible dans son goût pour la politique, et il ne peut admettre que la démocratie devienne le patrimoine d’un petit nombre de privilégiés.

Tartempion existe aux États-Unis et là il n’est gêné par aucun souvenir de l’ancienne étiquette. Il va trouver le président de la République qui, même après avoir été appelé à la première fonction de l’État, ne se croit nullement obligé pour cela de prendre les talons rouges de l’ancien régime, ne fait aucune difficulté à recevoir la visite de Tartempion et à discuter au besoin le programme de Tartempion.

Un chroniqueur raconta jadis qu’une duchesse de Devon­shire déclara une fois qu’elle don­ne­rait un baiser à quiconque voterait pour le duc. Un jour qu’elle cherchait à décider son boucher à donner sa voix au duc, il déclara qu’il ne voterait qu’à la condition que la duchesse lui donnerait un baiser en échange. Elle consentit et le boucher devint fameux dans toute la contrée. Le chroniqueur ne nous dit pas d’ailleurs si le duc fut élu. Le Journal amusant, 7 juin 1919Bien qu’en Angleterre il ait ses coudées un peu moins franches, Tartempion joue son rôle dans les élections du Royaume-Uni. C’est même à ce dernier pays qu’il doit son origine. Le boucher de Londres qui, moyennant un baiser, vota pour le candidat de la duchesse de Devonshire, fut l’ancêtre commun de tous les Tartempions de l’Europe et du Nouveau-Monde.

Ô malheureux Tartempion de France, dans ce pays qui se pique d’être égalitaire par excellence,» toi qui es si dédaigneusement repoussé par les talons rouges de la démocratie arrivée, comme tu dois envier le sort de tes pareils d’Angleterre et des États-Unis !

ANDRÉ LORMIER
Le Petit Parisien, 30 septembre 1877

28 mai 2019

Un cimetière bien mal placé…

Classé dans : Géographie, Histoire, Lieux — Miklos @ 22:23

Quartier de Saint Nicolas des Champs, plan de Merian, 1615. Quartier de Saint Nicolas des Champs, plan de Merian, 1615.
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Le Plan de Paris sous Louis XIII de Mathieu Mérian (1615) est intéressant à plus d’un égard, comme le précise l’ouvrage Les Plans de Paris – Histoire d’une capitale de Pierre Pinon et Bertrand Le Boudec (2004) :

[C’est] un des derniers grands plans de Paris à vol d’oiseau, mais il est en même temps nouveau car, par le choix d’un angle de vue plus faible, il se rapproche davantage d’une vue oblique, d’un profil même, que d’un plan. […] Comment Merian est-il parvenu à cette exactitude et à ce réalisme, servis par un graphisme remarquable ? Par le format d’abord, bien supérieur à celui des plans de Münster ou de Braun. Par un levé plus précis.

Pas si précis que cela, quand on y regarde de près : ce plan situe le cimetière Saint Nicolas (dépendant de l’église voisine Saint Nicolas des Champs, en rouge dans le plan ci-dessus) entre les rues gr. S. Ladre (actuellement Grenier Saint Lazare), Trace Nonnain (ou Transnonain, actuellement Beaubourg) et Monmorency (actuellement Montmorency), alors que le quatorzième feuillet du plan dit de Turgot (dessiné par Louis Bretez entre 1735 et 1739, cf. ci-dessous) le place entre les rues de Mont-Morenci (Montmorency), Transnonain (Beaubourg) et – comme il se doit – du cimetière St Nicolas (actuelle rue Chapon). Curieusement, dans le plan de Mérian, la rue du cimetière St Nicolas y figure correctement, tandis que c’est le cimetière éponyme qui s’en est écarté.

Quartier de Saint Nicolas des Champs, plan de Turgot, 1735-1739. Quartier de Saint Nicolas des Champs, plan de Turgot, 1735-1739.
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On est en droit de se demander pourquoi ce cimetière ne jouxte pas l’église dont il dépend. On en trouve l’explication dans le Paris ancien et moderne, ou, Histoire de France divisée divisée en douze périodes appliquées aux douze arrondissements de Paris, et justifiée de Jean de Marlès (1838) :

Nous parlerons ailleurs de l’église Saint-Nicolas-des-Champs, aujourd’hui comprise dans le sixième arrondissement ; nous devons nous borner ici à faire mention de son ancien cimetière, qui se trouvait à quelque distance de l’église même. Jusqu’à l’an 1220, c’était la cour de Saint-Martin-des-Champs qui avait servi de cimetière pour Saint-Nicolas ; mais cet emplacement était étroit, malpropre, incommode ; il n’était point fermé et ne pouvait l’être ; les chevaux et d’autres animaux s’y introduisaient ; le repos des religieux était d’ailleurs troublé par les fréquents enterrements. […] Tant d’inconvénients réunis engagèrent les religieux de Saint-Martin et les prêtres de Saint-Nicolas à demander de concert à l’évêque de Paris la translation de ce cimetière ; ce que ce prélat accorda. Alors Saint-Nicolas obtint un emplacement clos de murs, situé près de la rue Chapon et appartenant aux religieux. Le curé de Saint-Nicolas et ses paroissiens s’obligèrent de leur côté à faire un chemin ou rue qui conduisît au nouveau cimetière. Cette rue, qui porte encore le nom de rue du Cimetière-Saint-Nicolas, fut ouverte immédiatement (1220). Une chapelle fut construite, suivant l’usage, dans ce cimetière sur lequel se sont élevées, depuis la révolution, plusieurs maisons particulières.

Cette erreur affecte aussi la localisation du couvent des Carmélites qui se trouvait face à l’entrée du cimetière sur la rue Transnonain, entre les rues Chapon et Courtaut Vilain (actuellement Montmorency) et qui se retrouve décalé d’une rue dans le plan de Mérian. Le Guide alphabétique des rues et monuments de Paris à l’usage des voyageurs et des parisiens de Frédéric Lock (1855) en dit ceci, à propos de la rue Chapon :

Au XIIIe siècle on la trouve sous les noms de rue Robert-Begon, ou Beguon, ou Capon ; on l’a appelée aussi du Coq. Son nom actuel parait être celui de quelque particulier. Dans cette rue était un couvert de Carmélites, établi en 1619 dans l’ancien hôtel des évêques de Châlons. Il s’étendait du n° 13 de la rue Chapon, en suivant la rue Transnonain (aujourd’hui Beaubourg), jusqu’au n° 10 de la rue Montmorency. Ce couvent, supprimé en 1790, a été démoli.

La rue Chapon, terminée autrefois rue Transnonain (Beaubourg), a été, en 1851, prolongée jusqu’à la rue St-Martin par l’adjonction de la rue du Cimetière St-Nicolas, ainsi nommée parce qu’elle conduisait au cimetière de la paroisse St-Nicolas des Champs;  elle allait de la rue Beaubourg à la rue St-Martin.

Soit dit en passant, à propos du curieux nom d’une des rues bordant ce pâté de maison, la rue Courtaut-Vilain, voici ce qu’on peut lire dans Paris, Versailles et les provinces au dix-huitième siècle de J. L. M. Dugast de Bois-Saint-Just (1817) :

M. de Mandat avait un très-bel hôtel, dont la porte d’entrée par la cour donnait sur la rue Chapon, et une autre par les jardins, sur la rue Courtaut-Vilain. Mais ayant reçu une lettre dont la suscription était : À M. de Mandat, Chapon par devant, Courtaut-Vilain par derrière, il fut si piqué de cette plaisanterie, qu’il mit tout son zèle à demander le changement de nom de ces deux rues. Il ne gagna cependant que la moitié de son procès. La rue Chapon continua de porter le même nom ; l’autre prit celui de Montmorenci, malgré l’opposition sérieuse d’un propriétaire qui, s’appelant M. Vilain, prétendait que ses ancêtres avaient donné le nom à cette rue, et était enchanté qu’on lui écrivît : A M. Vilain, hôtel Vilain, rue Courtaut-Vilain

Enfin, à propos du plan de Turgot susmentionné, voici ce que dit l’ouvrage de Pinon et Le Boudec :

Paradoxalement, le plus connu des plans de Paris est un plan à contre-courant. Devenu un indispensable outil de travail administratif, le plan géométral offre le défaut d’être moins parlant aux yeux du public que les premières vues à vol d’oiseau. Michel-Étienne Turgot, Prévôt des Marchands, saisit cet enjeu de communication et décide, quatre-vingts ans après leur abandon, de commander un nouveau plan perspectif, “[Considérant] que les différents plans qui, jusqu’à présent, ont été levés […] quelque exacts qu’ils puissent être dans les proportions, et justes dans les mesures, ne sont absolument pas capables de satisfaire la curiosité des sujets du Roi et des étrangers et que pour y parvenir, il serait à propos de la représenter en vue perspective et élévation.” »

Pour les touristes, donc… Puis ce mode de représentation en perspective a de nouveau disparu, pour ne réapparaître que très récemment (merci Toto) dans Google Maps, comme on peut le voir ci-dessous pour la vue actuelle du même quartier (où l’on a indiqué la localisation du cimetière, . Il faut dire qu’à une échelle comparable les noms des rues sont bien plus difficiles à lire…

Quartier de Saint Nicolas des Champs, Google Maps Quartier de Saint Nicolas des Champs, Google Maps.
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On laissera le lecteur curieux trouver d’autres incohérences dans le plan de Merian (et il y en juste à proximité).

4 mai 2019

Coïncidence, ou, Un bon usage des Usages du Monde

Classé dans : Histoire, Livre — Miklos @ 20:45


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De curieuses, parfois réellement étranges, coïncidences émaillent mon quotidien ; elles surviennent sans prévenir, illuminent, telles des comètes, de leur longue traîne née parfois dans un lointain passé ma vie, puis disparaissent en laissant la trace d’un certain merveilleux. En voici une.

Biblio-FR était le nom d’un forum de discussions (diffusé par courrier électronique) créé en septembre 1993 par Hervé Le Crosnier à l’intention de « bibliothécaires et documentalistes francophones, et toute personne intéressée par la diffusion électronique de l’infor­mation documentaire ». Devenue vite populaire, les échanges s’y sont multipliés, sans pour autant crouler sous les pourriels du fait du filtrage effectué manuellement, message par message, par son créateur (c’est ce succès croissant qui a finalement causé sa fermeture définitive en 2009, comme on en a parlé à cette occasion). Elle m’a rendu de grands services professionnels, mais celui qui fait l’objet de ce récit est d’une toute autre qualité.

En juin 1998, 137 messages s’y étaient échangés, chacun d’eux pouvant regrouper un certain nombre d’annonces distinctes. Voici comment s’est présentée à moi la liste des trois premiers jours de ce mois-là :

En en parcourant rapidement les intitulés pour n’ouvrir que ceux qui seraient susceptibles de m’intéresser, voici que l’un d’eux – surligné ici en jaune – me saute aux yeux : je détenais depuis mon enfance un exemplaire des Usages du Monde – Règles du savoir vivre que la dite baronne avait rédigés en 1899 dans la Villa Aimée (sic), ouvrage que je feuillette de temps à autre en me délectant de ces usages d’un monde qui n’est plus le nôtre sauf dans certains milieux surannés ; je ne dois d’ailleurs pas être le seul à y trouver plaisir, Jean-Luc Lagarce lui a consacré une pièce éponyme.

Soit dit en passant, l’auteure de ce grand classique d’une littérature de genre (qu’une autre baronne honore aussi de sa plume) et qui a eu un succès incontestable (cf. le tirage indiqué en bas à gauche de la page de titre) n’était pas plus baronne que la baronne de Gondremarck dans La Vie parisienne d’Offenbach (d’ailleurs interprétée par Madeleine Renaud dans la formidable version historique qu’en a donné la compagnie Renaud-Barrault et que j’ai eu la grande chance de voir).

J’ouvre le message en question, et voici ce que j’y lis :

C’était avant la naissance du Je-sais-tout numérique francophone (apparu sur la toile d’araignée en 2001), au temps où l’on demandait des renseignements autour de soi, à ses amis, connaissances et collègues et où l’on consultait les dictionnaires qui ornaient les étagères des bibliothèques. Vrai, rares sont ceux qui en parlent, et encore plus rares ceux qui mentionnent l’année de son décès (1911) : le Bibliographic Guide to Psychology (US, 1980), le Boletín de la Biblioteca Nacional (Pérou, 1980) voire une microfiche de la Bibliothèque du Congrès (US, 1979), pas plus faciles à localiser et à consulter que ce bref entrefilet du périodique Le Gil Blas du dimanche 20 août 1911 (disponible à la BnF), qui annonçait :

Mais ce qui me saisit de stupéfaction, c’est la signature : le nom de famille et l’adresse, à quelques numéros près mais dans le même boulevard (ici partiellement obscurcies pour préserver la vie privée des personnes en question) me rappellent ceux que j’avais vus bien des années plus tôt dans un carnet d’adresses qui avait appartenu à ma mère (décédée en 1997) en le feuilletant par curiosité : c’étaient ceux d’Anne M., une amie avec laquelle elle avait fait des études peu avant la guerre, sans doute en 1937, quelque 60 ans plus tôt. Je ne sais si elles s’étaient revues depuis – la guerre ayant forcé ma mère à se cacher, puis, quelques années plus tard, son départ en Israël avec mon père –, mais elles avaient gardé un lien épistolaire épisodique dont il me reste les lettres d’Anne (c’était bien entendu avant l’avènement du courrier électronique, dont les traces seront, à certains égards, bien moins tangibles).

Je m’empresse d’envoyer le courriel suivant à l’auteur de ce message :

et la réponse, toute aussi surprenante, ne se fait pas attendre :

« Troublant » n’est pas peu dire. Mais il aura fallu, pour que cette coïncidence prenne corps, qu’Elsa Z. ait utilisé pour envoyer cette annonce le compte postal électronique de sa mère, Gildas, qui portait non pas son propre nom de femme mariée, mais son nom de jeune fille, et donc le nom d’Anne tel qu’il apparaissait dans ce vieux carnet d’adresses… Sans cette cascade tout à fait improbable de conditions, le rapprochement n’aurait pu se faire dans mon esprit.

De son côté, si Anne M. s’est souvenue de ma mère lorsqu’Elsa lui a annoncé son déménagement rue des Gravilliers, à deux pas de chez moi, c’est pour la raison suivante :

Peu de temps après, j’ai pu rendre visite à Anne M., toujours vaillante à plus de 80 ans. Elle se souvenait très bien de ma mère malgré le temps passé. Bien que nous ne nous étions jamais rencontrés, une étrange familiarité – toute respectueuse de mon côté – s’est immédiatement établie, par personne absente interposée, si je puis dire. À cette occasion, j’ai aussi fait la connaissance de Gildas et Elsa, et montré aux trois femmes la lettre dans laquelle Anne annonçait à ma mère la naissance de Gildas.

J’ai revu Anne une ou deux fois avant sa disparition quelques années plus tard.

Les traces numériques de cette histoire – le message initial sur la liste de diffusion, les premiers échanges de courriel entre Elsa et moi – ont été bien plus ardues à retrouver que les archives papier – en l’occurrence, le carnet contenant la mention manuscrite de l’adresse de sa grand-mère Anne (et même son nom de jeune fille).

Pour les premières, il m’aura fallu de nombreuses heures passées à tenter de fouiller dans des anciennes sauvegardes, la plupart illisibles du fait de l’obsolescence du logiciel de sauvegarde et du format du disque pour finalement trouver les premiers échanges avec Elsa, ce qui m’a permis de les dater, ce qui s’est avéré essentiel pour retrouver l’annonce initiale : les archives de la liste Biblio-FR sont encore accessibles en ligne, mais la fonction de recherche n’est plus opérationnelle, il n’était plus possible que de parcourir le tout, heureusement classé par date.

Quant au carnet d’adresses, il se trouvait à sa place, dans un tiroir à proximité : en moins de deux minutes, j’ai retrouvé l’information, sans aucun outil informatique…

En décembre 2018, donc bien des années plus tard, je suis invité à dîner par Thomas N., ami dont j’avais fait connaissance il y a bien une trentaine d’années, lors d’un de ses passages à Paris. Dans le fil de la conversation, je lui parle de cette coïncidence. en mentionnant le nom de famille, M., qui avait attiré mon attention. Et voilà que Thomas s’exclame qu’il connaît une Julie M., qui est une de ses plus proches amies…

Après quelques rapides vérifications, il s’avère que Julie est la cousine germaine d’Elsa. Je l’avais rencontrée, ainsi que son père, chez Anne.

À se demander quel sera le prochain rebondissement.

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