Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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9 juillet 2013

La numérisation requiert du doigté, ou, la main non cachée de notre AMI à tous

Classé dans : Langue, Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 10:44

Il y avait de quoi être interloqué par les réponses d’Europeana à une recherche du terme « drummer » (tambour), et pour plus d’une raison…

D’abord, à la lecture de l’intitulé du premier document : « Nuptiis Dn. Georgii Drummeri Viri Integerrimi Spectatissimique Nec non Elisae Kelnerae, Virginis Dotib. Omnibus commendatissimae. L.M.Q. gratulatur Justus Grisius Philiater ».

Que vient faire ce mot dans un texte apparemment en latin ? Un bref retour sur des souvenirs remontant à l’étude laborieuse du Gaffiot a permis de comprendre qu’il s’agissait ici d’un texte concernant un certain Georg Drummer et une non moins certaine Elisa Kelner. À cette heure, impossible de trouver une autre trace du couple que celle-ci.

Mais cette main, à qui appartient-elle ? Ce document provient de la Bibliothèque d’État de Bavière, et on peut consulter sur son site dix pages, y incluses trois vues de cette main et de son pendant. On y remarquera l’alliance sur l’annulaire droit, ce qui confirmerait qu’il ne s’agit effectivement pas de la main d’une Virgina (Dotib. ou non), et on en conclut que les trois pages en question ne font pas partie du document primaire. Pour celles et ceux qui souhaiteraient aussi voir la bague sertissant l’annulaire gauche et admirer le motif qui en décore l’ongle, voici donc ces deux détails :

Mais, me demanderez-vous, pourquoi en déduire tout de suite qu’il s’agit de Google, d’autant plus qu’ici ce n’est pas sa main cachée ? Il est vrai que la particularité de cette numérisation nous en rappelle d’autres (ce qui, soit dit en passant, peut nous rassurer : on utilise encore des humains pour numériser), mais il n’est nullement indiqué dans le document en ligne qu’il provient de notre AMI à tous, ni même dans sa notice en ligne (qui, soit dit toujours en passant, contient un « Permalink », ou « permalien » en français – adresse supposée être durable, et qui ne mène nulle part quand on y clique).

Eh bien, il suffit de chercher le document dans Google Books : on l’y retrouve avec les mêmes mains et les mêmes taches, et, en sus, avec la mention « Numérisé par Google ». Feuilletez donc :

CQFD. Ou, pour les latinisants, QED.

8 juillet 2013

De Google Books, ou, Du fantasme de la conservation et de l’accès numériques au savoir, à tout le savoir, ou enfin, De la supériorité de l’homme sur la machine

Classé dans : Actualité, Musique, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 23:06


À gauche, Sébastien Érard. (Source : Gallica).
À droite, mon premier professeur de piano.

Mon Érard – un piano droit – allant fêter ses 150 ans en juin de l’année prochaine, je me suis mis en recherche d’informations généa­logiques à son sujet.

Tout d’abord, il suffit de regarder la tranche droite de la touche la plus basse – bon, il faut pour cela démonter un peu le clavier – pour apercevoir une mention écrite au crayon « Martin mai 1864 » (le dernier mot est indéchiffrable, comme on peut le voir ci-dessous) : il s’agit du technicien qui a construit ce clavier, ce qui donne déjà une assez bonne idée de la date de naissance du piano.

Ensuite, le numéro de série du piano est clairement affiché sur le coin supérieur droit de la table d’harmonie (en parfait état, soit dit en passant) :

Et c’est là qu’on passe à l’internet : la Cité de la musique a récemment mis en ligne la numérisation complète du fonds d’archives Érard (ainsi que Pleyel et Gaveau) – registres d’atelier et registres des ventes. Malheureusement, aucun outil de recherche n’est disponible, il faut feuilleter. Heureusement, l’indication de l’année sur la touche permet de réduire le champ, et l’on trouve finalement la page du registre d’atelier qui indique qu’il en est sorti en juin 1864 – ce qui m’a permis de déterminer approximativement la date de son 150e anniversaire – et a été livré à son premier acquéreur, un certain M. Leroux à Boulogne.


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Quant au registre des ventes, il indique que ce piano oblique (il s’agit de l’inclinaison des cordes) a été vendu pour 2000 Frs. avec une remise de 30 % et 30 Frs. d’emballage à un « Mr Leroux (Professeur) à Boulogne pour Mr Mortreux (faubg St Maurice) à Amiens » :


Cliquer pour agrandir.

On trouve des Mortreux à Amiens depuis au moins le XVIe siècle jusqu’a nos jours. Je ne sais combien de temps le piano est resté entre (ou sous) leurs mains, mais nous le tenons depuis plus d’une soixan­taine d’année des Delacour (dont j’ai parlé ailleurs), nés dans les années 1870. On peut imaginer qu’il ne soit passé que par trois propriétaires depuis sa naissance.

Mais au-delà du piano lui-même, comment ne pas s’intéresser à la marque ? Wikipedia ? Vous voulez rire : l’encyclopédie universelle est fort peu prolixe sur la célèbre marque autant que sur son génial fondateur. Cherchons ailleurs.

C’est ainsi qu’on apprend l’origine de cette maison et les raisons de son rapide succès en parcourant le classique traité de Claude Montal dont nous n’hésitons pas à citer le titre dans son intégralité, ce qui ne manquera de vous inciter à le lire : L’art d’accorder soi-même son piano d’après une méthode sûre, simple et facile, déduite des principes exacts de l’acoustique et de l’harmonie ; contenant en outre les moyens de conserver cet instrument, l’exposé de ses qualités, la manière de réparer les accidents qui surviennent à son mécanisme ; un traité d’acoustique, et l’histoire du piano et des instruments à clavier qui l’ont précédé, depuis le Moyen-Âge jusqu’en 1834 (tout ça en quelque 250 pages seulement !), publié en 1836 :

En 1778, les frères Érard établirent à Paris la première fabrique de pianos qui y eût existé, car jusque là il n’y avait eu que des facteurs de clavecins, qui avaient vainement tenté de construire des instruments de cette espèce. Par cet établissement ils affranchirent leur pays du tribut qu’il payait à l’Angleterre et à l’Allemagne. Ils fabriquèrent alors de petits pianos à cinq octaves, à deux cordes, deux pédales, et dont la qualité de son, peu volumineuse, mais argentine, était très remarquable relativement à la petitesse du patron, à la finesse des cordes et au peu de longueur du marteau. En quelques années les Érard acquirent une réputation européenne, et, comme le dit spirituellement M. Fétis, telle fut cette réputation que les mots piano d’Érard semblaient inséparables à beaucoup de gens et n’étaient pour eux que le nom d’une chose, comme sont aujourd’hui ceux de machine à vapeur.

Ou de smartphone, pour mettre au goût du jour. Et voici ce qu’écrit à son propos un article du Guide musical de 1862 – périodique sous-titré Revue hebdomadaire des nouvelles musicales de la Belgique et de l’étranger –, qu’on a trouvé dans Google Books :

Continuellement occupé d’inventions et de perfectionnements, le génie d’Érard s’exerçait sur une multitude, d’objets. Ce fut ainsi qu’il imagina le piano organisé avec deux claviers, l’un pour le piano, l’autre pour l’orgue. Le succès de cet instrument fut prodigieux dans la haute société. Il lui en fut commandé pour la reine Marie-Antoinette, et ce fut pour ce piano qu’il inventa plusieurs choses d’un haut intérêt, surtout à l’époque où elles furent faites, La voix de la reine avait peu d’étendue, et tous les morceaux lui semblaient écrits trop haut. Erard imagina de rendre mobile le clavier de son instrument, au moyen d’une clef qui le faisait monter ou descendre à volonté d’un demi-ton, d’un ton, ou d’un ton et demi. De cette manière la transformation s’opérait sans travail de la part de l’accompagnateur.

« Surtout à l’époque où elles furent faites » : c’était un novateur. Quelques années plus tard, nous raconte François-Joseph Fétis en 1834, un facteur de Darmstadt (lieu qui devait susciter l’innovation musicale, alors comme plus récemment…), Jean Völler, inventera l’apollonion, un piano à deux claviers avec plusieurs jeux d’orgue – been there seen that, du moins en ce qui concerne les deux claviers et la partie orgue –, et surmonté (il faut bien innover) d’un automate qui jouait divers concertos de flûte. En 1794, ce sont les pianos à forme demi-ovale d’Élias Schlegel (on se demande s’ils ont inspiré les claviers du plus grand orgue du monde). Puis l’on verra en 1820 un piano transpositeur (Roller) – nihil novi sub sole, c’est ce que faisait le piano Érard de Marie-Antoinette –, en 1825 un piano vertical à deux claviers opposés l’un à l’autre, et qui permettait à deux personnes placées l’une en face de l’autre de se voir à travers les cordes des deux tables d’harmonies, mais il avait, paraît-il, un mauvais son qui l’empêchait « de produire aucun effet dans le monde musical malgré sa commodité pour jouer des duos de piano ». (C. Montal, op. cit.). Et ainsi de suite.

Mais revenons à Érard, ou plutôt au Guide musical de 1862 où l’on a trouvé le passage ci-dessus : les volumes 8-10 de cette revue hebdomadaire ont été numérisés en un seul fichier disponible en ligne dans Google Books. Or, s’il est effectivement fort utile de pouvoir tomber sur de tels passages, il est particulièrement frustrant, voire rageant, de ne pouvoir accéder à l’ensemble du texte, non pas du fait de droits d’auteur qui auraient empêché sa mise en ligne in extenso, mais du fait d’une numérisation lacunaire, qui a tronqué l’article dans le numéro en question en omettant la, ou les pages qui précèdent celles où se trouve ce passage, ce qui est d’ailleurs le cas de bien d’autres pages dans ce volume (ce que l’on peut constater par le fait que le texte, d’une page à l’autre, ne correspond pas). [Voir le post-scriptum]

Pire, dans le numéro daté du 15 janvier 1863 on trouve une Notice sur les travaux de MM. Érard à Paris et à Londres, qui, indique la note de bas de page, est la suite d’un article publié dans les deux numéros précédents, ceux du 1eret 8 janvier… absents entièrement de ce volume numérisé. Il se peut évidemment qu’ils aient déjà été omis du volume physique ici numérisé, mais il semble bien que les manques à l’intérieur de chaque numéro soient dus à une numérisation incapable de prendre en compte des pages de formats différents. C’est ce que l’on constate d’ailleurs dans tous les ouvrages que j’ai pu jusqu’ici consulter dans Google Books et qui comportent de telles pages. Voici par exemple ce qui reste de deux des planches se trouvant en fin de l’ouvrage de Montal cité plus haut et que l’on a juxtaposées ici [voir le commentaire qui suit ce billet] :


Deux pages de la numérisation par Google de
L’art d’accorder soi-même son piano, de C. Montal.
Cliquer pour agrandir.

C’est un massacre, et ce n’est pas le seul. Si c’est ce qui restera du patrimoine culturel pour les générations à venir, ou, comme Google préfère le formuler, « the world’s [all of it] information [all of it] so it will be univer­sally [to everyone] accessible [via all ‘devices’] and useful… ».

En ce qui concerne les articles du Guide musical, tout n’est pas perdu : heureusement que Google a indiqué que l’ouvrage original – « papier » – provient de l’Université du Michigan. Sitôt un email envoyé au département de la musique de sa bibliothèque, sitôt la réponse reçue : « Nous constatons le même problème dans notre exemplaire numérisé. J’ai demandé qu’on sorte l’ouvrage des réserves et je vous dirai ce qu’il en est. »

Comme quoi, il faut toujours se tourner vers les gens et revenir aux sources matérielles… Et c’est à cela, entre autres, que « servent » bibliothèques et bibliothécaires.

Post scriptum

Grâce à la diligence du département de la musique de l’Université du Michigan, le volume en question a été renumérisé, ce qui a permis d’en extraire l’integralité de cet article fort intéressant.

23 juin 2013

Conseils à tout jeune écrivain qui a sa place à se faire

Classé dans : Littérature, Photographie, Progrès — Miklos @ 10:05


Gonflage du ballon Le Géant de Nadar, le 14 septembre 1865, à proximité de la Barrière Utrecht à Amsterdam. Photo Pieter Oosterhuis. Source :
Rijksmuseum Amsterdam.
Cliquer pour agrandir.

«On lira avec intérêt À propos du Géant, texte de Jules Verne concernant l’immense ballon que Nadar avait fait construire en 1863.Indépendamment de l’infaillible procédé Pingebat que j’ai dit plus haut, en n’oubliant pas, dans les moyens de parvenir, la néces­sité de la cravate blanche et les avan­tages de la contemplation dévote et soutenue envers son propre nombril, — il est un autre excellent système, d’ailleurs complé­men­taire, à recommander à tout jeune écrivain qui a sa place à se faire.

Ce système est de commencer par se choisir, si notre écrivain se destine à la critique, une bonne Tête de Turc, —j’entends une Bête noire, à tort ou à raison, devant l’opinion publique, soit qu’il s’agisse simplement d’un homme ridicule, soit qu’il s’agisse d’un homme taré.

Il n’est pas du tout mauvais que ladite Tête de Turc soit triée dans les eaux gouvernementales , où généralement notre éternelle Fronde française n’a que l’embarras du choix.

Il y aurait une curieuse histoire de toutes les Têtes de Turc qui se sont succédé sous la pugilation publique depuis ces vingt dernières années seulement. Je n’aurai garde de tenter cette histoire, et je me préserve même de l’énumération martyrologique, n’ayant pas loisir ni volonté de me créer d’autres méchantes affaires. J’ai mon content de ce côté. — Je ne frapperai donc pas une fois de plus sur ces boucs émissaires, choisis pour payer pour tous, et quelquefois plus cher qu’ils ne doivent, — bien convaincu que là, comme partout, l’opinion publique a dû plus d’une fois taper à côté du vrai, et me consolant d’ailleurs des innocents immolés, par cette considération que le massacre ne les empêche guère, en somme, d’émerger leurs gras traitements.

Pour revenir à nos principes de tout à l’heure, le choix de sa Tête de Turc une fois fait, le débutant littéraire ou scientifique n’a plus qu’à prendre mesure et élan, et à commencer un roulement de ses meilleurs coups de poing sur la tète choisie.

En ces temps déjà anciens auxquels je remonte, c’était, —- à tort ou à raison, je le répète encore, — le pisciculteur M. Coste qui se trouvait être la Bête noire en question. Je ne me permettrai assurément pas de dire que rien ne lui manquait pour tenir au complet cedit emploi de Bête noire ; mais je trouve tout au moins qu’il remplissait les deux premières conditions : — il essayait une chose à peu près nouvelle, — il tenait au gouvernement.

M. Victor Meunier débuta par un coup de maître en tombant juste sur cette Tête de Turc : —abîmer M. Coste, c’était, dans ces temps—là, faire acte éclatant d’indépendance, de libéralisme avancé, de désintéressement. Tomber M. Coste, c’était proclamer les immortels principes de 89 ! .

J’y fus si bien mordu, moi jeune homme avec tous les autres, que ne sachant comment manifester ma fervente sympathie à cet homme d’avant-garde, je lui écrivis quelque temps après pour lui offrir la seule couronne de lauriers que j’eusse sous ma main : une place dans cette grande pancarte caricaturale des écrivains contemporains qui s’appela le Panthéon Nadar.

L’homme d’avant-garde accourut à toutes jambes, mais il eut le temps de se remettre en grimpant mes nombreux étages, et il se présenta devant moi froid, digne, noble, sententieux, imposant, solennel. — Il m’était donc enfin donné de le contempler, cet homme supérieur et pur ! — Il s’avançait comme sur son nuage avec une majestueuse lenteur. Jamais haute cuistrerie ne se drapa devant un profane dans une attitude plus imposante : c’était comme une évocation de Saint-Just, moins la beauté, croisé de Franklin et même un peu mâtiné de Carnot et d’une façon de Hoche plumitif. — J’adore les républicains qui sont républicains parce qu’ils aiment et qu’ils admirent ; il est vrai que —-j’en sais d’autres qui ne sont républicains que parce qu’ils haïssent et envient ; mais il ne s’agit pas de politique, et, transporté d’admiration devant ce type rêvé, je lui décernai du coup le brin d’immortalité grotesque et un peu grossière dont je disposais en campant incontinent ce cynocéphale dans le défilé de mes deux cent cinquante fantoches, sous le n° …, faute de mieux.

« —Si, au lieu de vous laisser aller à votre bête de camaraderie, et de couvrir votre deux fois trop grande feuille de deux cents infirmes inconnus, — me disait quelques mois après un éditeur peu poli, mais plein de bon sens, — vous m’aviez lithographié là, comme Benjamin dans son Chemin de fer de la Postérité, cinquante bonshommes pour de vrai, vous auriez gagné le double des quelques vingt mille francs que vous avez perdus à faire de la notoriété inutile à un tas de médiocres et de nuls — dont le dernier vous gardera rancune éternelle de ne pas se voir défiler avant George Sand ! »

Je ne regrettai rien pourtant, et quant à M. Victor Meunier, — mon homme d’avant-garde ! — en particulier, tout au contraire je m’applaudissais. En souffrant par lui, il me semblait doux de souffrir — et de payer — pour la Bonne Cause !

À quelque temps de là, des réclames de journaux m’annoncèrent que mon homme d’avant-garde venait de fonder un journal scientifiqueL’ami des Sciences.. — Toujours lui sur la brèche ! —- Quelle nouvelle pour la jeune France libérale, quels horizons pour la science de l’avenir !

Je courus discrètement apporter mon obole au travailleur honnête et désintéressé, et prendre un abonnement à son Évangile mensuel.

Je n’avais jamais revu M. Victor Meunier depuis notre séance caricaturale, mais mon âme était toujours avec lui !

Aussi, lorsque j’avais créé l’AéronauteBulletin mensuel illustré de la navigation aérienne.
Fondé en avril 1868.
,—organe futur de notre future société de la Navigation aérienne au moyen d’appareils plus lourds que l’air, —j’aurais cru faillir à tous mes devoirs en oubliant le nom de M. Victor Meunier parmi ceux des quelques hommes de courageuse initiative qui n’hésitaient pas à se mettre en avant pour proclamer et défendre une vérité de demain. — C’était encore un acte de foi, de sympathie et d’hommage vis-à-vis de ce grand caractère. ‘

Il manquait quelque chose encore à ma colonne de bons points dans la balance de mon compte avec M. Victor Meunier ; mais il était dit qu’il n’y manquerait rien.

Un soir, — c’était quelques jours avant ma seconde ascension, — j’avais chez moi trois amis, MM. D…, de C… et P… Je suis autorisé à dire les trois noms à M. Victor Meunier s’il vient, par hasard, me les demander.

On causait de choses et d’autres. Un de ces messieurs, —celui-là surtout n’attend qu’un signe de M. V. Meunier pour se nommer, — vint à accuser M. V. Meunier d’un acte que je veux croire peu habituel dans la profession d’écrivain scientifique.

Quoiqu’en ce moment absorbé par d’autres pensers en dehors de la conversation commune, j’entendis, —et je me dressai comme un ressort de toute l’énergie que je possède quand j’ai à défendre un ami absent :

— Comment oses-tu parler ainsi ? lui dis-je. Le sais-tu par toi-même ? L’as-tu vu ? Et si tu l’as vu, es-tu dix fois sûr et certain que tes yeux n’ont pu se tromper ?… — Je ne sais, en vérité, rien au monde de plus coupable, de plus mauvais, de plus odieux, que ramasser une vilaine accusation, bavée au hasard par quelque bas coquin, et répétée indifféremment par le premier venu et le dernier après, contre un homme honorable qui est à cent lieues à ce moment de soupçonner qu’il soit même question de lui ! Quelle loyauté, quelle pureté peuvent échapper à ces attaques-là ? Et des honnêtes gens comme nous doivent-ils se prêter à servir ainsi de mur à la balle des sycophantes ?

J’étais indigné et vraiment fort en colère contre mon ami. — Je dirai plus tard comment il me répondit.

Le lendemain, — le lendemain juste de ce beau plaidoyer, —- je tombais à la renverse en recevant une lettre signée Victor Meunier, et adressée au directeur du journal l’Aéronaute.

M. Victor Meunier ne connaissant d’ailleurs, disait—il, M. Moigno que pour l’avoir combattu dans la presse, appréciait que mon sanglant article attaquait ledit sieur Moigno dans l’exercice de ses fonctions scientifiques, —fonctions que j’ai moi-même l’honneur de remplir, — disait, toujours solennel, mon homme d’avant-garde.

Et, — toujours ferré sur les principes ! —

« —- Trouvant que cet article est la négation absolue du droit de discussion, droit que j’estime sacré, continuait-il ( — les principes ! — ), je ne puis permettre que mon nom figure sur la liste de vos collaborateurs, où vous l’avez inscrit sans mon aveu et à mon insu.

Veuillez donc, monsieur, avoir l’obligeance de l’en faire disparaître et d’insérer cette lettre dans votre prochain numéro.

Agréez, etc. »

J’envoyai retirer bien vite à l’imprimerie le nom de M. V. Meunier de l’honorable compagnie de notre rédaction, puisqu’il s’y trouvait mal.

Mais, le nom ôté, je crus avoir assez fait en fournissant l’occasion d’un rapprochement entre MM. Meunier et Moigno : il avait été écrit que je serais le lien d’union entre ces deux âmes ! —- et décidé à ne plus fournir à M. V. Meunier, devant mon public, l’occasion de se gargariser avec — ses principes ! — j’eus la petite malice de me refuser à la réclame de la lettre à publier.

J’avais déjà donné à M. Meunier.

Ce n’était pas tout encore.

On m’apportait presque aussitôt un long article dans lequel, — sans nécessité d’aucune sorte, sans provocation, on l’a trop vu, -—-mais, au contraire, contre toute justice, contre toute vérité, je n’ai pas besoin d’ajouter contre les plus élémentaires convenances, M. Meunier vomissait contre moi douze colonnes, — tout ce dont il pouvait disposer, — d’injures les plus graves, d’imputations mensongères, de calomnieuses insinuations.

Le premier châtiment de cet inqualifiable article doit être la publicité que je vais lui donner.

Le lecteur va jauger ici la profondeur de certaines haines spontanées qui m’assaillirent, et il appréciera devant l’insolence, l’acidité, la perfidie , l’insistance de ces insultes publiées, si je me laisse trop aller à ma légitime indignation. Même en ce cas, il me semble que je serais peut-être excusable d’oublier un instant ce que, dans une conversation avec moi, quelques jours avant sa mort, reconnaissait mon cher et à jamais regretté Maître, Charles Philipon :

— Cette vérité que proclamait mon vieil ami, c’est que, pendant quelque vingt-cinq ans que j’ai travaillé, soit avec ma plume, soit avec mon crayon, dans les petits journaux, — terrain si glissant pour tant d’autres ! —, jamais, un seul jour, il ne m’arriva de manquer au respect de moi-même dans la personne des autres, — jamais je n’attaquai personne sur le terrain qui doit rester réservé, —jamais, au grand jamais, je ne m’oubliai à faire passer mon public parla vie privée de nos plus détestés adversaires. »

Nadar : À Terre & en l’air… Mémoires du Géant. E. Dentu, libraire-éditeur. Paris, 1864.

11 juin 2013

De la courbure du temps, de chaises longues et de Google Books

Classé dans : Langue, Littérature, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 17:12


Quelques résultats de la recherche du terme « chaise longue » dans Google Books.
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On était curieux de savoir quand le terme « chaise longue » avait commencé à être utilisé en français. Quoi de mieux comme outil pour ce faire que Google Books, qui permet d’effectuer des recherches ciblées dans le temps dans des millions d’ouvrages numérisés depuis belle lurette ?

Et voici ce que l’oracle – comment qualifier autrement l’auteur de ces résultats – nous répond. Ce terme se trouve dans :

1. un livre publié en 1658 consacré à Madame la marquise de Pompadour, née en 1721 ;

2. un roman de Paul Bourget publié 241 ans avant la naissance de l’auteur ;

3. un autre roman, de Ponson du Terrail, publié seulement 143 ans avant sa naissance ;

4. enfin, un ouvrage de 1717 consacré à un aspect primordial de la vie de Napoléon, lui-même né en 1769.

Rocambolesque.

Comme outil scientifique, il pourrait y avoir plus fiable. En fait, statistiquement, on peut constater l’apparition, dans ce fonds, du terme dans un nombre croissant de réponses datées à partir de 1741, réponses qui ne semblent pas toutes anachroniques, sans qu’il ait été possible de les vérifier une à une. Toutefois, il est difficile de savoir si ce fonds est suffisamment représentatif pour en conclure que l’expression date réellement de cette année-là, peu ou prou.

C’est finalement dans le Trésor de la langue française informatisé, à l’article chaise, que l’on apprend que le terme est apparu dans les Mémoires de Saint-Simon en 1710. Petite erreur de date : c’est dans le t. 7, ch. III de ces mémoires, rédigé en 1709, que Saint-Simon écrit, à propos des accès de ce qu’on appellerait aujourd’hui crises para­noïaques de Louis Charles Edme de La Châtre : « Un de ses premiers accès lui arriva chez M. le prince de Conti, qui avait la goutte, à Paris, et qui était auprès de son feu sur une chaise longue, mais assez reculée de la cheminée, et sans pouvoir mettre les pieds à terre. »

Et dire que Google Books n’existait pas quand ce réel Trésor a été rédigé (la publication du volume Cageot-Constat dans lequel se trouve cet article date de 1977, quelque 17 ans avant la naissance du Web)…

31 mai 2013

« Atmosphère, atmosphère », ou, Google, les chiffres et les lettres

Classé dans : Actualité, Langue, Photographie, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:44


Street art rue du grenier sur l’eau.
Cliquer pour agrandir.

Notre AMI à tous avait organisé hier à la Maison de la Mutualité un raout intitulé Atmosphère destiné à « parler d’innovation, de changement de culture, de Big Data, d’interactions en temps réel et d’agilité. » Leur cible ? Les entreprises, qu’il sollicitait pour venir « écouter les dirigeants de Google expliquer notre vision consistant à permettre aux collaborateurs de travailler comme ils vivent. » Comment vivent-ils donc, ou comment Google aimerait qu’ils vivent ? communiquant, connectés, tracés en permanence, par l’entremise de tous les services qu’offre Google, depuis les lunettes jusqu’au cloud dont une représentation stylisée servait de logo à l’événement.

Quant aux dirigeants de Google, voici un florilège de ce qu’on a pu les entendre dire, dans leurs présentations style ex tempore à la Steve Jobs, debout sur scène face au public, sans prompteur visible.

Tout d’abord, Eric Haddad, président de Google Entreprises pour le sud de l’Europe, a présenté les quatre ateliers qui faisaient suite aux keynotes (sic) d’ouverture. Problème : il ne se souvenait que de trois d’entre eux.

Ensuite, Carlo d’Asaro Biondo, président des opérations pour l’Europe du sud, de l’est, le Moyen Orient et l’Afrique, en parlant de l’histoire du Web, a dit qu’il est né en 1989 (vrai) et qu’il avait donc 35 ans (faux, nous ne sommes pas encore en 2024, malgré les progrès de l’innovation, thème de la journée), chiffre qu’il a martelé à plusieurs reprises. Google, qui s’est lancé dans la production de gadgets basés sur Chrome et Android, devrait inventer un truc, pardon, un device (objet électronique destiné à pallier les vices humains, d’où son nom), qu’ils pourraient appeler calculette, pardon, calculator™, équipé en sus de reconnaissance et de synthèse vocales, ainsi que de WiFi voire de LiFi.

Ce n’était pas le seul étirement temporel qu’il a effectué : « Je voudrai juste une seconde vous faire un historique de Google en une minute. »

Voilà pour les chiffres. Quant aux lettres, on aura pu remarquer que Google s’est plié à l’une des disposition de la loi Fioraso votée la veille :

« Ce monde physique est désormais intégré dans le knowledge graph digital. »

« On est drivé vers la place de parking. »

« Vous pouvez prendre une photo du sunset à la plage. »

« La manière dont nous intéragissons et engageons avec les autres continue à changer. »

« On peut léverager ces technologies. »

Enfin, l’orthographe des diapositives – pardon, des slides – projetés sur les immenses écrans était parfois approximative : « Quel est le nombre d’occurences du mot innovation dans le corpus de Wikipedia ? », question concours posée au cours de la journée (sans préciser qu’il ne s’agissait que de la Wikipedia en anglais, à se demander si toute la présentation n’avait pas été fabriquée outre Atlantique pour être présentée identiquement partout dans le monde), question à laquelle on aurait pu substituer celle-ci, qui a la vertu d’avoir le même nombre de réponses en français et en anglais : « Quel est le nombre d’occurrences de la lettre r dans le mot occurrence ? »

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