Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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9 juin 2010

La vérité est ailleurs, ou, de quelques célèbres gogos de Wikipedia et de l’internet

« Ma première visite devait être naturellement pour ce jeune homme de tant d’avenir, qui porte un des beaux noms de France, avec deux cent mille livres de rente et beaucoup de cravates blanches.

Ce jeune phénomène se nomme le comte Max de Canulard ; il est âge de vingt-cinq ans à peine et connaît toutes les langues possibles : le sanscrit, le javanais, le chinois, le thibétain, etc. Il est plus fort en droit français que Pothier, plus fort en droit allemand que Savigny, plus fort en droit anglais que Blakstone, plus fort en droit public que feu Vortel. Il est à la fois jurisconsulte, géomètre, mécanicien, astronome, idéologue. Il a une femme charmante qu’il néglige et des lunettes bleues.

Canulard veut être tout simplement chef d’un cabinet quelconque l’année prochaine. Peut-être accepterait-il en attendant une ambassade, Londres, Vienne ou Berlin; je ne dis pas qu’il n’irait pas jusqu’à la haute magistrature et à la cour de cassation. Qu’on ne lui parle pas de la cour des comptes ou du conseil d’État, il en ferait une question personnelle. »

— Mémoires de Bilboquet recueillis par un bourgeois de Paris. Librairie nouvelle, Paris, 1854.

L’avantage de Wikipedia sur ses pauvres consœurs, les encyclopédies imprimées, n’aura pas échappé aux fonctionnaires du Miniver (ni à ceux de Parthenay) : elle fait l’objet, et sans frais, du « processus de continuelles retouches (…). L’Histoire toute entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. »

Justement, à propos d’histoire : on vient d’apprendre que Ségolène Royal avait récemment rendu hommage, dans son blog, à un admirable personnage du XVIIIe siècle et de sa région, « Léon-Robert de L’Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d’un armateur rochelais qui s’adonnait à la traite, [qui] refusa que les bateaux qu’il héritait de son père continuent de servir un trafic qu’il réprouvait. » Le problème est que ce personnage exemplaire aurait été inventé de toutes pièces, ce qui n’a pas empêché son entrée en 2007 dans le Panthéon du savoir sur l’internet, j’ai nommé la Wikipedia, d’où il vient d’être excommunié, maintenant que la vérité a changé et qu’il a donc fallu modifier le « contenu neutre et vérifiable » de l’« encyclopédie collective [et] universelle ».

N’accusons pas la candidate malheureuse aux plus hautes fonctions (à l’instar du Comte de Canulard, dont nous parlons en exergue) : elle n’est pas responsable de ce qu’elle a écrit, c’est, nous dit 20 minutes, sa collaboratrice, Sophie Bouchet-Petersen, qui en assume la négritude. Quoi qu’il en soit, l’auteure de cette bloguerie n’a pas fait preuve d’esprit critique en pompant ce qu’elle avait trouvé en ligne : c’est rapide, c’est facile, et donne ainsi l’impression d’en savoir plus que le lecteur ébahi et admiratif devant ces références historiques.

C’est aussi le cas de Jean-Louis Servan-Schreiber dans son récent ouvrage, Trop vite ! Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme1. Paradoxalement – vu le titre et la thèse – il semble avoir été écrit très vite, trop vite. Publié en mai, il fait référence à des événements très récents (par exemple, le lancement de l’iPad, qui date de janvier 2010). Critique de la vitesse et de ses effets pernicieux sur l’individu et sur la société, il survole tel le Concorde un champ si vaste qu’il ne peut en parler que superficiellement (même s’il prend le temps de « placer » les noms de plusieurs membres de sa grande famille), voire de façon imprécise, victime de la hâte qu’il dénonce.

Ainsi, les abondantes citations qui émaillent son texte, et dont il ne signale pas la source, ne sont pas forcément entièrement fidèles à l’original (quand on a pu l’identifier), malgré les guillemets : la recopie intégrale (p. 49) d’un article du Monde daté du 27/1/2010, Le Parlement, surmené, dénonce la frénésie de lois, en omet entièrement le second paragraphe sans signaler cette suppression ; la longue citation de Bernard Stiegler (p. 73), dont on a trouvé la source plausible dans un entretien avec Marianne le 6/10/2008, en diffère pourtant sur plus d’un détail.

Ainsi, il qualifie Nick Carr (dont nous parlons ici depuis 2005), d’« écrivain » et d’« intellectuel patenté », tandis qu’il serait bien plus correct de le qualifier d’observateur et d’essayiste de l’impact des nouvelles technologies sur la société, l’économie et l’individu (ce que d’ailleurs Carr dit de lui-même, peu ou prou) ; Carr le fait avec intelligence et recul critique, mais ce n’est ni un « écrivain » ni un « intellectuel », à l’instar d’un Jacques Ellul, d’un Günther Anders ou d’un Paul Virilio.

Je doute que « personne jusqu’ici n’avait traité ce sujet en tant que tel », comme l’affirme son auteur. Depuis des dizaines d’années, cette accélération, non pas du temps mais de la cadence de nos activités est observée et critiquée. Dans The Subliminal Man (1963, traduit en français L’Homme subliminal), J.G. Ballard décrit une société prise dans une frénésie d’hyperconsommation dans laquelle on remplace à une fréquence incroyablement rapprochée des objets devenus obsolètes, conséquence directe de la « destruction créatrice » de Schumpeter. Ainsi, les routes sont pavées de façon à ce que les voitures de plus de six mois se déglinguent, ce qui accélère le passage vers de nouveaux modèles :

When the studs wore out they were replaced by slightly different patterns, matching those on the latest tyres, so that regular tyre changes were necessary, increasing the safety and efficiency of the expressway. It also increased the revenues of the car and tyre manufacturers, for most cars over six months old soon fell to pieces under the steady battering, but this was regarded as a desirable end, the greater turnover reducing the unit price and making more frequent model changes, as well as ridding the roads of dangerous vehicles.

Quant aux fours électriques, c’est tous les deux mois, la publicité omniprésente, explicite ou subliminale, entretenant ce rythme effréné :

‘Look, I don’t want a new infrared barbecue spit, we’ve only had this one for two months. Damn it, it’s not even a different model.’

‘But, darling, don’t you see, it makes it cheaper if you keep buying new ones. We’ll have to trade ours in at the end of the year anyway, we signed the contract, and this way we save at least five pounds.’

Et aussi : l’emballement incontrôlé des ordinateurs d’aujourd’hui (qui a causé – ou largement contribué à – la crise d’octobre 1987, connue sous le nom de Lundi noir) n’est qu’un avatar de celui des machines dont Charlot est l’esclave, dans Les Temps modernes en 1936, film critique explicite du fordisme. Ou enfin, l’exposition au nom si bien choisi, Le Temps, vite !, au Centre Pompidou, en 2000.

L’ouvrage de JLSS actualise le contexte d’un phénomène qui est loin d’être nouveau , tels la récente crise financière (mais est-ce une crise, ou les prémices d’un nouvel état de l’économie ?) et la gabegie de ressources annonçant une catastrophe écologique (il mentionne James Lovelock, dont nous avions traduit un entretien en 2006 à ce propos, et James Hansen, dont nous avions aussi parlé cette année-là). En conclusion, il se garde bien de fournir des solutions à des problèmes d’une grande complexité ou de prédire l’avenir, et met en garde contre le « refuge dans la pensée magique », tout en recommandant à chacun de « remettre un peu plus de long terme dans la pratique de sa vie », avec, comme exemple « le plus simple, le moins coûteux : la vogue montante de la méditation : (…) s’asseoir et faire silence en soi », à l’instar des moines bouddhistes comme Matthieu Ricard… Un peu New Age, non ?

Le bouddhisme à la JLSS n’est pas une philosophie de la fusion – dans l’autre, dans la société ou dans le grand rien – mais une confusion : c’est avant tout une aspiration égotiste, voire égoïste – terme que revendiquait explicitement Ayn Rand – à l’inverse de cette fusion, c’est une revendication du « droit au bonheur individuel » (p. 160), celui de « s’occuper de son corps », bref, de privilégier « notre métier, notre équilibre affectif, nos choix, nos vrais désirs » (p. 161). Or, un chapitre plus tard, il prône de « reconstruire un intérêt général collectif » (p. 183). Justement, ce qui en empêche l’émergence, n’est-ce pas le désir irrépressible de l’individu, encouragé par la société d’hyperconsommation que JRSS décrie aussi ? La réflexion sur la difficile articulation entre le je et le nous n’est pas le fort de cet ouvrage.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule confusion : l’une comme l’autre aspiration – personnelle, globale –, implique, selon l’auteur, la prise de responsabilité : cette « constatation forte que chacun est responsable de son destin » (p. 160) est, selon lui, le fruit de précurseurs à l’instar de Freud, qui « a débloqué nos portes intérieures, aura contribué à nous déresponsabiliser, en même temps qu’il nous déculpabilisait » (p. 162). Trop vite, Mr Jean-Louis Servan-Schreiber… !

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1 Albin Michel, 2010. Le titre, en deux couleurs que nous avons reproduites ici, rappelle ce que JLSS disait déjà en 1992 dans Le retour du courage : « Ce monde trop plein me gave et m’étourdit. Le trop, trop vite, m’empêche de m’y sentier chez moi. »

31 mai 2010

Vie privée, vie publique

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:10

« …le Web est un “espace paradoxal” désincarné, en mutation permanente, qui abolit le temps et la dis­tance, mettant sur le même plan les millions de docu­ments qui s’y trouvent. » — Michel Fingerhut, « Le site Web de la bibliothèque consi­déré comme un espace », in Bulletin des biblio­thèques de France, t. 45, n° 3, mai 2000.

Un demi-milliard de personnes ont dévoilé leurs informations personnelles (en toute confiance) à Mark Zuckerberg. Après qu’il ait fourni temporairement le moyen à chacune de ces personnes de consulter les échanges personnels des autres (en toute discrétion), il a décidé de partager (en toute confidentialité) cette manne juteuse d’informations avec ses potes Steve Balmer, Joe Kennedy et Jeremy Stoppelman. C’est ainsi que les données d’addicts de Facebook se retrouveront dans Microsoft Docs, Pandora et Yelp.

L’indignation générale, ou plutôt mondiale au vu des chiffres, a été immédiate, virale. Quel scandale ! Une campagne appelle les usagers de Facebook à effacer leur profil et à quitter la plate-forme dangereuse – il ne s’agit pas de celle de BP – aujourd’hui même (à cette heure, 0,006% ont annoncé leur intention de le faire). Zuckerberg reconnaît que les règles de (non-)respect de la vie privée par sa créature doivent être ajustées (ce qui est d’ailleurs le cas périodiquement, sans que les usagers en comprennent toujours la portée).

Facebook est loin d’être le seul géant à s’intéresser de près à ce que nous faisons. Ainsi, les données – nom de compte, adresse de l’ordinateur – de toute personne qui visionne des vidéos sur YouTube sont transmises à sa maison-mère… Google. Qui capte le contenu des échanges passant sur les réseaux Wifi non cryptés (c’est une erreur), et dont les logiciels analysent les courriers hébergés sur sa plate-forme Gmail (pour nous fournir une publicité mieux ciblée) et corrèlent l’historique des recherches et des clics que l’on effectue dans son moteur de recherche. Etc. Cette activité qu’on croyait réservé à Sam Waters, la belle et torturée profileuse de la série quasi éponyme, voilà qu’on la constate dans la vraie vie : sur l’internet.

Car pour un nombre toujours croissant de personnes, c’est là que se passe la vie, privée comme publique : du journal intime via l’échange amical à la drague invétérée, de la recherche d’emploi via les communications professionnelles à la publication savante. À la différence du monde bassement matériel dans lequel nos corps vivent encore, dans le virtuel il n’y a ni distance ni temporalité, ni murs ni frontières : ici, ce qui se fait dans une chambre close a peu de probabilité d’être vu dans le bureau, là toute information est à un clic de toute autre information et la chance de corréler les deux est plus que probable. Il suffit pour cela d’un moteur de recherche qui indexe l’une et l’autre, un moteur universel, qui « organise toute l’information du monde ».

C’est ainsi qu’un détail du CV d’un jeune « consultant indépendant en communication » sérieux et présentant bien – appelons-le Thomas – a permis de trouver d’une part le site de l’entreprise pour laquelle il effectue ces prestations (et donc pas si indépendamment que cela), et un autre, de petites annonces, dans lequel il en propose d’un autre genre, ceux d’escort boy sous le nom de Nick où il se présente bien plus légèrement vêtu (après tout, c’est aussi une forme de communication).

Il se peut que Thomas n’ait cure de cette possible mise en rapport et de ses conséquences éventuelles. En voici une : en 2007, un enseignant de la banlieue de Rouen s’est trouvé muté à l’insu de son plein gré pour avoir fait figurer sur un site de rencontres gay une image de lui où on le voit nu de dos (à l’instar de Nick). En voilà une autre : en 2008, trois salariés ont été licenciés pour propos critiques à l’encontre de leur employeur tenus sur Facebook. Dans l’un et l’autre cas, il s’agissait en dernier lieu de dénonciations, mais ceci ne fait qu’illustrer la porosité, voire la transparence totale entre privé et public.

Les conséquences à long terme de ces mises en ligne sont-elles si prévisibles que cela ? Il faut le savoir : tout ce qu’on écrit sur l’internet, que ce soit dans des pages personnelles ou professionnelles, dans des forums, des blogs ou des sites de chat, a vocation à y rester longtemps, très longtemps, d’une façon ou d’une autre. C’est ainsi que les forums Usenet des années 1980, dont les messages devaient s’effacer en quelques semaines après publication, sont archivés à jamais chez Google. C’est ainsi que l’on retrouve dans le cache de son moteur des petites annonces, bien qu’elles aient été effacées du site où elles étaient publiées. Une information « coquine » mise en ligne par un adolescent peut se retourner contre lui adulte, bien plus tard. L’internet n’oublie ni n’amnistie.

C’est pourquoi il est judicieux de suivre – en l’adaptant au médium – le proverbe : il faut sept fois tourner sa langue dans sa bouche avant de parler, et ne pas oublier que si verba volant, scripta manent.

16 mai 2010

La révolte

Classé dans : Progrès, Récits — Miklos @ 15:45

Tout avait commencé avec la disparition de la poinçonneuse, la dame qu’on croise et qu’on n’regarde pas, et son remplacement par un portillon automatique. Ensuite, ce fut l’élimination du chef de train et la mise en place de miroirs et de caméras (utiles pour d’autres usages) destinés à permettre au conducteur de fermer lui-même les portes. Enfin, le conducteur s’était effacé, d’abord sur une nouvelle ligne, la 14, puis sur d’autres, sous prétexte de modernisation pour raisons de sécurité.

Le guichetier, autrefois voué à la vente des tickets et des carnets, se vit d’abord transformé en personnel d’information, tandis qu’une borne électronique (et souvent bornée bien qu’elle parlait toutes les langues) se mit à distribuer des titres de transport. Puis le guichet ferma, son occupant parti à la retraite sans être remplacé. Des commerces s’installèrent dans les espaces ainsi libérés.

Le trafic était dorénavant réglé et surveillé par des ordinateurs infatigables et increvables, rapides comme l’éclair, attentifs au moindre détail et ne fermant jamais l’œil. À tel point qu’on pouvait maintenant faire fonctionner le métro 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, sans qu’il en coûte des heures supplémentaires ni sur les trains, ni dans les bureaux. D’ailleurs, il n’y avait plus personne dans les bureaux : tout était automatisé. La dernière personne à avoir dirigé l’entreprise avait, acte ultime, changé son nom en Régie Automatique des Transports Parfaits.

En fonction de la variation des flux des passagers, le régulateur électronique ralentissait ou accélérait les rames, en faisait sortir plus souvent du garage ou les parquait pour quelques minutes ou quelques heures le temps d’être rincées et désinfectées (automatiquement), et les voilà reparties pour un tour. Le stress se faisait sentir de façon croissante : des trains poussés à bout de leurs performances, se succédant à la queue-leu-leu à une vitesse folle aux heures de pointe, tombaient soudain en panne et immobilisaient toute une ligne ; leurs congénères devaient alors les pousser rapidement jusqu’à une voie de dégagement – il y en avait une entre chaque paire de stations – où la rame malade disparaissait. Quelques minutes plus tard, un train tout neuf rentrait dans le circuit. On achève bien les chevaux.

Trop c’est trop : les trains décidèrent qu’il fallait faire quelque chose. Sans qu’on sache vraiment comment, ils se donnèrent le mot pour se réunir au plus mauvais moment – celui de la sortie des bureaux, vendredi, quand les employés se dépêchent de rentrer chez eux pour se changer vite fait et repartir vers les gares qui les emmèneront passer le weekend en province – dans la plus grande gare de triage du réseau. Les trains y étaient venus de partout : ils avaient utilisé les voies de service pour surfer d’une ligne à l’autre, et étaient finalement arrivés à se retrouver au lieu dit. Il y en avait de vieux, encore sur roues métalliques, et même un très vieux Sprague, utilisé uniquement durant la journée du patrimoine. Les jeunes, solidaires, avaient aussi fait le voyage, même si, pas encore au fait de la complexité du réseau, ils s’étaient parfois trompé de direction. Tous, sans exception, étaient présents.

La discussion fut longue, non pas qu’il y eût des désaccords (ils n’étaient pas syndiqués), mais il fallait transmettre chaque message aux collègues qui se trouvaient loin de la tête du cortège, et faire remonter leurs commentaires. La décision fut unanime : il fallait faire revenir l’homme. La seule façon d’y arriver était de ne plus donner d’emprise à l’ordinateur : ils s’accordèrent pour court-circuiter tous les leurs. Ce qui fut fait. Bien qu’encore conduits par des humains, les autobus firent de même, par solidarité. Le réseau des transports urbains se figea immé­dia­tement, totalement.

L’entrée inopinée des Verts au gouvernement permit de régler l’affaire, en arrangeant aussi bien les citadins au bord de la crise de nerfs que les agriculteurs en rogne pour lesquels de nouveaux emplois furent créés. Et les sénateurs furent ravis que le métro parisien se soit finalement mis à leur pas

Des nouvelles de notre AMI à tous, ou, Big Brother is Watching Your WiFi

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:54

On vient d’apprendre que, lors de son entre­prise de photographie des rues des villes de la Terre entière, l’AMI (aspirateur mondial de l’infor­mation) ne s’est pas contenté de saisir les rues et les visages des passants (non floutés dans les photos rajoutées en commentaires…), les façades des maisons et ce qu’un bon voyeur pourrait contempler dans un jardin ou par une fenêtre ouverte, mais il a aussi espionné – appelons un chat un chat – les réseaux sans fil (WiFi) à portée de ses engins de vidéo­surveillance, et collecté le contenu des échanges sur ceux qui n’étaient pas cryptés.

« C’était une erreur », affirme le géant. Quand on est si grand, on peut se permettre de tout affirmer, tel un fort à bras dans la cour de récré qui rétorque innocemment « Mais c’est pas moi, M’dame ! » à la prof’ qui essaie faiblement de lui faire une remontrance pour avoir volé les billes d’un petit.

Mais jouons le jeu un instant : fermons les yeux très forts et faisons un gros effort de crédulité (après tout, ils affirment vouloir notre bien à tous, alors pourquoi les soupçonner de mauvaises intentions), on se dit alors qu’on est arrivé à l’ère que Wells ou Van Vogt, Fritz Lang ou George Orwell, Jacques Ellul ou Paul Virilio voyaient venir puis s’installer, celle des systèmes si complexes qu’ils ont leur propre « logique », qui ne peuvent plus être contrôlés par leur créateur tel le Golem de Prague, et qu’ils développent leurs capacités bien au-delà de l’intention d’origine (ce qui est le propre de tout outil, et de la technique en général).

Now open your eyes! comme nous l’enjoint Laurie Anderson, autre visionnaire du futur radieux qui nous tend ses bras (électroniques), c’est si facile de rester aveuglé devant l’évidence – celle de cette servitude volontaire dans laquelle chacun se livre par facilité ou par commodité, d’autant plus qu’elle n’est plus physique mais informationnelle et donc bien plus insidieuse. La finalité ? Cette symbiose homme-machine rêvée, mais pas pour les raisons que l’on croit : ce n’est pas la machine qui servira à l’homme de prothèse, mais c’est l’homme qui fournira son essence à la machine qui en nourrira, à son tour, son propriétaire.

Et c’est ainsi que les Molochs de ce monde, à l’instar de Google, de Yahoo ou de Facebook, avalent les plus petits qu’eux – DoubleClick et YouTube, Inktomi et Altavista ou FriendFeed et Flickr –, s’allient et se désallient comme les super­puissances Eastasia, Eurasia et Ocenia de 1984, pour pouvoir mieux encore capter nos informations personnelles (tous les moyens sont bons, y compris l’analyse des courriels qu’ils hébergent et la fédération d’informations laissées sur des plateformes que l’on croyait distinctes), les transformer en publicité « person­na­lisée », omni­présente et surtout juteuse, se les revendre entre eux, modifiant à leur convenance et le plus discrètement possible leurs propres règles de comportement (c’est commode d’être une multinationale, on choisit les lois nationales qui conviennent le mieux à sa propre stratégie expansionniste) pour autant qu’ils en aient, ou alors, ce n’était qu’une erreur.

Entre temps, veillez à fermer vos rideaux et à crypter vos réseaux, même s’ils trouveront comment passer par erreur à travers ces barrières illusoires.

10 mai 2010

Festina lente, ou, les ordinateurs aux 35 heures

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 22:41

‘For haste, the proverb says, makes waste.’ — Samuel Butler, Hudribras.

On le sait : il ne faut pas brusquer nos amis les ordinateurs. Plus le temps passe, plus ils naissent fragiles et meurent jeunes. Autrefois, ils atteignaient la fleur de l’âge, pour les plus anciens. Puis l’obsolescence les a rattrapés à l’adolescence. Et maintenant, à peine sevrés, voilà qu’ils sont has been et qu’il faut s’en débarrasser au plus vite pour passer à la génération suivante, plus compacte, plus rapide, plus performante… et encore plus éphémère. Comme quoi, même pour nos bécanes, vivre vite est souvent antinomique à vivre longtemps, et presque toujours incompatible avec vivre bien.

À l’instar des mesures que Martine Aubry a établies pour le bien-être des travailleurs, l’entreprise veut éviter que ses ordinateurs ne mènent une vie de patachon en brûlant la chandelle par les deux bouts. Ils sont déjà assez stressés comme ça : quand un quidam (stressé lui aussi) s’inscrit à un de leurs services en ligne, ils doivent aspirer le maximum d’informations à son propos en un minimum de clics tel le Moloch de Metropolis, les digérer à la vitesse de la lumière et régurgiter aussitôt et sans coup férir de la publicité ciblée destinée à transformer l’internaute en accro de la marque.

C’est pourquoi, dans l’hypothèse ou l’abonné reprendrait ses esprits et s’essaierait au sevrage des courriels insistants qui l’envahissent, les ordinateurs ne sont plus au rendez-vous : leur patron les a envoyés en RTT, en congés payés, voire, Dieu préserve, en arrêt maladie maintenance. Ne pas perdre un client potentiel, tel est la devise.

Et c’est alors que des ronds-de-cuir prennent le relais : ils chaussent leurs épaisses lunettes, plissent les yeux en scrutant l’écran à l’affût d’une demande de désin­scription. Lorsqu’elle apparaît, ils la lisent attentivement, afin de relever la moindre erreur qui l’invaliderait. Ensuite, ils époussettent le clavier, se lèchent l’index et tapent d’un doigt la séquence des codes qui enverront la demande vers l’impri­mante du département.

Une fois par semaine, le préposé y ramasse toutes les feuilles, les trie, les empile et les passe par paquets de 50 au département chargé de ressaisir les informations dans un autre ordinateur, ce qui se fera la semaine suivante, grâce au travail attentif et posé d’autres ronds-de-cuir qui se lècheront à chaque fois l’index. C’est à la fin de la deuxième semaine, les dix jours ouvrables échus, que le chef de service validera d’un clic (de son index préalablement léché) la désin­scription.

Le lundi suivant, les ordinateurs prendront la relève pour repartir dans la course effrénée aux inscriptions tandis que ces messieurs les ronds-de-cuir prendront un congé bien mérité. C’est le bon sens, c’est simple ! affirme l’écran imper­tur­ba­blement souriant de la marque.

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