Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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2 janvier 2011

Life in Hell: et c’est reparti pour un tour

Classé dans : Actualité, Cuisine, Peinture, dessin, Économie — Miklos @ 14:57

À l’occasion du nouvel an, Akbar reçoit de son employeur le chèque-cadeau « qui emballe tout le monde » et qui est « utilisable dans plus de 40 000 points de vente en France ». Chouette ! se dit Akbar qui retrouve celui de l’année passée valable encore aujourd’hui dernier carat, avec les deux je vais pouvoir m’acheter les titres de Zweig qui me manquent (Akbar se demande si S/Z continue à en écrire, parce que chaque fois il en trouve qu’il n’a pas lus), le cinquième volume des aventures du Chat et du Rabbin de Sfar (malgré les objections de Doudoune et les curieuses imprécisions dans les détails couleurs locales qui émaillent ces bédés), la Conversation de Bolzano de Márai pour Jeff (qui devrait apprécier)… Il s’en pourlèche les neurones d’avance, il se sent déjà emballé avant même que ces livres ne le soient.

Il consulte la liste des enseignes censées honorer ce chèque pour « pouvoir succomber à la tentation » (c’est la seule chose à laquelle il ne peut résister, opine-t-il avec une pensée émue pour Oscar Wilde) afin d’y trouver un bon libraire. Au premier coup d’œil, il n’en voit pas. Il cherche alors les grands magasins qu’il fréquente, du genre BHV, FNAC ou Amazon : ils n’y figurent pas. Il scrute cette liste nom par nom et découvre enfin qu’il lui faut regarder dans la rubrique « fournitures scolaires/papeterie ». Ah, c’est ce genre de librairies avec lesquels ils ont fait affaire, se dit Akbar, dubitatif. Il y trouve une papeterie proche de chez lui, c’est vrai qu’on pouvait y trouver quelques livres (best sellers et autres favoris des ménagères de 50 ans ou plus) mais elle a fermé boutique depuis plusieurs années. Ça fait déjà 39 999 points de vente et pas comme annoncé, constate Akbar. Les trois ou quatre autres librairies indiquées pour Paris se trouvent à l’autre bout de la ville et aucune ne l’attire, surtout en cette journée d’embouteillages monstres préfigurant ceux du réveillon.

Il finit par décider de s’acheter des péniches (il chausse du 45 fillette) chez la seule enseigne qui convienne à ses trottignolles avant qu’il n’ait à se la jouer comtesse aux pieds nus. Il n’y a que deux adresses à Paris, l’une non loin de chez lui. Il s’y rend. Après avoir longuement fait son choix, il s’entend dire que « désolés ! nous n’acceptons pas ces chèques-cadeau, ça n’a jamais été le cas, ils mettent notre nom sur leurs listes depuis plusieurs années pour que nos clients fassent pression sur nous pour qu’on s’y joigne, mais nous on ne veut pas ».

Dépité, Akbar se rend chez Colomba pour y grignoter une endive nature. Elle lui demande ce qu’il fait ce soir-là. Rien, répond Akbar. Elle lui dit alors qu’elle est invitée à une soirée, il n’a qu’à venir avec elle. Non merci, réplique-t-il, il n’a pas envie de se retrouver en terrain inconnu. Elle insiste affectueusement, il résiste amicalement. Ayant terminé de déguster son chicon, il s’en va.

Sur ces entrefaites, Jeff appelle Akbar, et lui annonce que la soirée à laquelle il comptait se rendre est tombée à l’eau et lui propose de dîner ensemble. Volontiers, rétorque Akbar. Le téléphone aussitôt raccroché (façon de parler, les portables n’ont pas de crochet, mais c’est vrai qu’on y est accro), voilà que Colomba l’appelle pour lui annoncer que tout compte fait, elle préfère dîner avec lui à aller seule à sa soirée ; il lui raconte alors qu’il vient d’accepter une invitation de Jeff, et que ça leur ferait plaisir qu’elle se joigne à eux. Colomba répond que ce n’était que pour qu’Akbar ne soit pas seul (quelle âme de nounou ! se dit Akbar de sa grande amie) et que puisque c’est maintenant le cas, elle se résout à se rendre seule à son réveillon.

Akbar arrive chez Jeff. On va où ? lui demande ce dernier. Où tu veux, répond l’intéressé. Jeff, qui connaît les goûts d’Akbar dans ce domaine, propose des fondues. C’est de saison, dit Akbar en se pourléchant cette fois les lèvres. Ils appellent tous les restos savoyards qui se trouvent à un kilomètre à la ronde : pas de réponse. On va où ? redemande Jeff. Où tu veux, rerépond Akbar. Et Jeff, animé d’une intention encore plus qu’altruiste, suggère de manger indien, lui qui n’aime pas épicé, mais pas du tout. Épluchant l’internet, ils trouvent des recommandations quasi unanimes pour un établissement situé au cœur d’un des quartiers indiens de la capitale, non, pas dans le passage Brady qui semble déconsidéré.

C’est un petit restaurant, « 100% pure (sic) végétarien spécialitées (sic) indienne (sic) ». Bien chauffé (c’est appréciable, par ce temps), propre (c’est appréciable, pour le quartier) et occupé principalement par des clients qui semblent avoir des racines dans le sous-continent en question et de quelques baba-cools euro­péens post-68 habillés et enturbannés en drap de lit et discutant ésotérisme, il ne semble pas être un piège à touristes en mal d’exotisme et ne marque aucunement le réveillon (ce qui est particulièrement appréciable). Les prix exceptionnellement modiques de la carte les inquiètent : des entrées à 3 €, des plats à 7 €, et un menu entrée–plat–dessert–boisson à 13 €.

Quelque peu paumés par la nomenclature qui n’est ni traduite ni expliquée dans la version papier du menu (Akbar se demande pourquoi un poori sup est moins cher qu’un poori normale qui est au même prix qu’un chola poori, « sup » ne veut donc pas dire « supérieur » ? et « poori » sonne d’ailleurs d’une façon inquiétante à des oreilles françaises sauf quand il s’agit de fromages), et nullement éclairés par la gentille serveuse dont le français approximatif ne permet pas d’élucider les termes mystérieux, ils se lancent et choisissent leurs menus à l’aveugle : lassi salé, dhal, curry de légumes à la noix de coco et kesari pour Akbar, beignets aux oignons, biryani (faute de comprendre ce que veut dire capatti, barotha, poori) et gulab jamoun pour Jeff (c’est très sucré, donne comme toute explication la serveuse), avec un lassi à la mangue. Et comme deux bons Français, ils demandent du pain, ce sera deux barotha fromage (heureusement qu’ils ont demandé à la serveuse, sinon ils prenaient des pooris).

La nourriture est fort savoureuse (et épicée, pour Jeff). Mais ce qu’ils n’avaient pas prévus, c’est qu’elle est très copieuse : un plat aurait sans doute suffi à leur faim. Mais que diable, c’est le réveillon ! Et s’ils sont malades, ce ne sera pas d’avoir trop bu, mais trop mangé. C’est ce que se dit Akbar en rentrant chez lui. Il prend deux Rennie, puis arrose cela d’un Coca aux supposées vertus digestives. Erreur fatale : la combinaison des deux le transforme en montgolfière et le fait passer par mille et une affres.

Et c’est ainsi que commence 2011.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

31 octobre 2010

Le monde à l’envers

Classé dans : Actualité, Publicité, Sciences, techniques, Société, Économie — Miklos @ 12:42

En ces temps de crise, on est agréablement surpris de voir de nouveaux services en ligne qui veillent à décourager la fidélisation pour nous éviter la cyberadiction, épidémie qui frappe nos sociétés post-industrielles autant que le réchauffement climatique et qui affecte potentiellement toute personne âgée de 7 à 77 ans (après il faut de telles lunettes qu’on ne peut plus).

Regardez attentivement cette offre (que nous n’identifierons pas, nous ne sommes pas une agence de pub) : plus la durée de l’abonnement choisi est longue, plus le coût mensuel – la somme en grand suivie en petit de la mention par mois – est élevé (les « crédits » aussi, mais ils n’ont aucune signification commerciale, il s’agit d’une possibilité négligeable de faire valoir sa marchandise sur ce service). On ne peut qu’être admiratif devant cette stratégie qui a pour cible notre bien-être mental tout en combattant l’inflation des coûts. Mais ce n’est pas tout.

L’information en tout petit (dans toute bonne publicité il y a toujours quelque chose qu’on ne peut pas lire sans utiliser un microscope électronique) renforce cet encouragement à ne pas prendre les abonnements à longue durée : sous le 29€95, il est écrit « par mois, soit 0,08€ par jour » ; un calcul mental rapide nous montre qu’il s’agit en l’occurrence de mois de 374 jours (ce qui ne peut que nous rappeler la belle et triste nouvelle de Marcel Aymé, « La Carte », dans Le Passe-muraille, et qui relate un marché noir autour de cartes de rationnement bien particulières pendant la guerre : chacune donne droit à une journée, et ainsi, certains en arrivent à « vivre » bien plus de 30 jours par mois, tandis que d’autres n’y sont que pendant quelques jours, le reste passé dans les limbes) – c’est le comble du « travaillez plus… » (vous connaissez la suite).

Ceux qui veulent travailler moins (d’autant plus que la retraite s’éloigne plus on s’en rapproche, on se croirait chez Alice de l’autre côté du miroir) préfèreront la formule à 9€95 par mois : sous-titrée « soit 0,33€ par jour », elle correspond à un mois bien moins pénible de 30 jours.

Quant à la formule intermédiaire (19€95/mois), elle convient, comme il se doit, aux intermédiairement speedés, ceux qui vivent 181 jours par mois.

Pour les esprits mal tournés qui nous écriront d’un ton, pardon d’une plume, revêche que c’est le « par mois » qu’il faut ignorer, et que le chiffre indiqué est le coût total de la formule dont la durée est précisée au-dessus (donc : c’est 29€95 pour une année entière, 19€95 pour 6 mois, etc.), on répondra calmement (mais fermement) que lors d’un achat, ce qui compte c’est ce qui est écrit dans les conditions de vente, et l’on conclura avec cette devise toujours vraie depuis que l’homme est homme (donc commerçant) : Caveat emptor.

16 octobre 2010

La crise, ou, quand le baryton va…

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Progrès, Société, Économie — Miklos @ 20:54

Prendre quelque chose à quelqu’un et le garder pour soi, ça c’est du vol… Prendre quelque chose à quelqu’un et le repasser à un autre, en échange d’autant d’argent que l’on peut, ça c’est du commerce… Le vol est d’autant plus bête qu’il se contente d’un seul bénéfice, souvent dangereux, alors que le commerce en comporte deux, sans aléa… — Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, 1899.

La crise. La crise. Est-ce d’abord une crise, ou plutôt un nouvel (dés)équilibre ou (dés)ordre dans lequel nous sommes entrés depuis quelque temps, d’abord subrepticement, puis de plus en plus violement, pour s’installer enfin (mais c’est loin d’être la fin) dans une sorte d’état flottant entre résignation (les banques se sont-elles réformées ? non ; les a-t-on réformées ? non plus ; rien de nouveau sous le soleil) et promesses politiciennes d’un avenir meilleur (les élections se rapprochent). Est-ce nouveau ? Non. Un exemple frappant : ce texte qu’Octave Mirbeau, dont Zola disait qu’il était « le justicier qui a donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde », publiait en 1884, en plein milieu de la longue crise économique qui a frappé l’Europe à la sortie de la guerre de 1870. Sans vouloir faire des parallèles forcés entre la misère d’alors et les souffrances d’aujourd’hui, crève-la-faim et sans-abri, on ne peut qu’être frappé de l’incapacité que la société a, malgré la croissance des connaissances dans tous les domaines – de la médecine et l’agriculture à l’économie – à éviter ces « crises » endémiques ou à les résorber.

Quant le baryton va…

J’ai eu hier un moment de joie profonde. Je lisais, dans Le Figaro, ainsi que tout bon Français doit faire, quelques menues histoires de M. Jules Prével, l’écrivain de ce temps le plus curieux à consulter, le plus fécond en surprises de tout genre, celui qui tâte le plus exactement les pulsations de son siècle – le siècle de Jules Prével – et j’ai vu ceci : M. Lassalle , le baryton de l’Opéra, engagé pour l’Amérique, à raison de dix mille francs par soirée, de cinq cent mille francs par six mois, d’un million par an, le tout garanti devant notaire, par M. Maurice Strakosch lui-même. Voilà, j’espère, un baryton qui ne doit pas dodeliner de la tête quand il s’agit de barytonner dans ces prix-là. J’en demeurai tout ébloui et j’eus un accès de fierté patriotique, rien qu’à penser que j’étais d’un pays où les barytons coûtaient si gros. Voilà de la gloire, ou je ne m’y connais pas.

Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que le commerce souffre, que l’usine chôme et s’éteint, que les affaires languissent, que la misère s’étend, de plus en plus sinistre et noire, de l’atelier, où le travail manque, au petit intérieur bourgeois obligé de rogner sur toutes choses, sur la nourriture, la toilette et le plaisir ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que la faillite entre dans les maisons jadis prospères, vide les caisses qui autrefois tintaient le joli carillon de l’or joyeusement gagné et débordaient de billets de banque ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que les riches eux-mêmes et les heureux, en face des préoccupations du présent et des menaces de l’avenir, diminuent chaque jour leurs dépenses, décommandent leurs fêtes, vendent leurs chevaux, renvoient leurs domestiques, économisent sur le bijoutier et le fleuriste ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que la banqueroute allonge sur notre pays son ombre affolante ? Erreurs que tout cela, mensonges d’économistes, calomnies d’industriels sans ouvrage, vengeances d’artisans sans pain !

Quel est aujourd’hui, avec nos transformations sociales, nos besoins nouveaux, le développement de nos progrès scientifiques, quel est le criterium de la richesse d’un peuple ? Le prix du baryton, n’est-ce pas ? Or, quand le baryton va, tout va. Et puisque le baryton va comme il n’a jamais été ; puisque, malgré le choléra et la peur qu’il engendre, le baryton atteint des prix qu’il n’a jamais atteints, c’est donc que la France est heureuse, plus heureuse que ne le fut jamais la Bourgogne qui n’avait point de barytons, à ce que nous dit l’histoire, et par conséquent ne pouvait déposer des millions à leurs pieds. Il faut donc nous réjouir que les millions pleuvent sur les barytons et que les barytons pleuvent dans les millions, car la crise économique me semble absolument conjurée de cette façon, et même j’imagine que toute la question sociale peut être résolue par l’élévation du tarif des barytons.

Quand le baryton va, tout va…

J’en appelle à tous les pauvres êtres grelottants, que la faim, le soir, agenouille, l’œil suppliant et la main gourde, sous les portes cochères ; j’en appelle à tous les ouvriers que l’atelier fermé chasse dans le brouillard des rues glacées et qui pleurent de rage, les poings crispés, au fond de leurs mansardes sans charbon et sans pain ; j’en appelle aux petits employés qui travaillent toute la journée, courbés sur la besogne éternellement pareille, et qui les nourrit à peine, eux et leurs petits ; j’en appelle aux déshérités, aux va-nu-pieds, aux crève-la-faim, aux porte-besace, aux traîne-misère, et même aux ténors, qui ne gagnent que cent mille francs par an.

Quand le baryton va, tout va…

Il a erré, pendant tout le jour, sa balle sur le dos, le long des routes effondrées par la pluie et gluantes de boue. Dans les villages où il s’est arrêté, aucun ne lui a acheté ni une image, ni un bout de ruban, ni une pelote de fil. Sa bourse est vide, et devant les auberges où il a passé, humant de bonnes odeurs de ragoût et de cidre fraîchement tiré, il a serré d’un cran la boucle de sa ceinture pour étouffer les lamentations de son pauvre ventre qui crie la faim.

Et la nuit est venue, une nuit humide et froide qui le glace et qui l’effare. Il frappe à la porte d’une ferme, pour demander un asile dans le fanis ou dans la grange ; mais on l’a chassé comme un voleur, comme un vagabond dangereux, comme ceux-là qui font aboyer les chiens et mettent le feu aux meules de blé. Et le voilà qui repart, les jambes raidies par la fatigue, le dos meurtri par son fardeau. Où trouver un abri ? À droite et à gauche, de grandes plaines s’étendent, toutes sombres ; aucune lumière n’apparaît, et d’ailleurs les lumières ne veulent pas de lui, ni le coin de table où l’on apaise sa faim, ni le coin du feu où l’on se réchauffe et se sèche. Il s’affaisse sur un tas de pierres, dispose sa balle en oreiller, et, claquant des dents, pelotonné comme un chien frileux, maudit des hommes et abandonné de Dieu, il s’endort, tandis que la bise enfle sa blouse de petites rafales, et que la pluie s’égoutte doucement au long de son corps.

Quand le baryton va, tout va…

Voilà huit jours que le père est mort. Des hommes l’ont rapporté sur un brancard, le corps broyé par la machine, le corps qui n’était plus qu’une plaie hideusement saignante. Et la mère est malade, toute pâle et maigre, dans son lit que des loques recouvrent à peine… Quatre petits enfants, en tas, le derrière nu et crottés, geignent, demandent à manger et grelottent devant la cheminée toute noire. Pas un sou à la maison, et pas un morceau de pain, et le dernier meuble et la dernière nippe s’en sont allés là-bas, au mont de piété. Les voisins sont pauvres aussi et personne ne vient. On entend dans le couloir des claquements de sabots qui passent et ne s’arrêtent jamais devant la porte ; de la rue, monte le chantonnement de la marchande des quatre saisons. Alors, essuyant ses yeux, qui se remplissent de larmes, éperdue et sans espoir, la mère se demande s’il ne vaudrait pas mieux en finir tout de suite, elle et les enfants, et elle regarde avidement un bout de corde qui pend du plafond, toute droite, immobile et sinistre.

Quand le baryton va, tout va…

On s’est battu toute la journée, pourquoi ? Il n’en savait rien, le petit soldat, mais il a marché tout de même, en avant, dans la fumée rouge et parmi les balles sifflantes. Et il est tombé tout à coup sur la terre, la poitrine trouée, avec une mousse d’écume rose aux lèvres. Il entend, comme dans un rêve, des cris, des galops de chevaux, des grondements sourds de canon, il ne sait pas quelles sont ces grandes ombres qui passent près de lui et le frôlent, comme des ailes immenses de chauve-souris. Et, la face tournée vers le ciel, où commencent de briller les étoiles, le cœur remué par les ressouvenirs des années tranquilles et des bonheurs promis, il meurt .

Quand le baryton va, tout va…

Et le poète, qui a passé sa nuit à étreindre les beaux rêves et les nobles chimères, pour les fixer vivants dans ses vers, et qui ne sait pas s’il dînera le lendemain ; et l’artiste, qui meurt de faim devant un tableau où il a mis toute son âme ; et le savant, qui vient d’arracher un des secrets à la vie ; et tous ceux-là qui créent, qui produisent et qui travaillent, qui tirent, non point une note de leur gosier, mais une forme, mais un progrès, mais une idée, n’importe quoi de beau et d’utile, de leur cerveau et de leur génie, et qui s’en vont, le ventre creux, à peine vêtus, méprisés et honnis comme des pauvres, comme ils doivent être heureux de savoir qu’un baryton peut gagner, avec une chanson qu’il n’a pas faite, un million par an ; et comme cela doit apaiser leurs souffrances et les consoler de l’injustice de la vie !

Quand le baryton va, tout va…

Octave Mirbeau. La France, 4 décembre 1884.

8 octobre 2010

Life in Hell: Ô Liberté ! que de crimes on commet en ton nom !

Akbar trouve ce mot de « liberté » très, très lourd : s’il n’était déjà si surchargé d’espoirs et de désespoirs, il serait impossible à porter du fait de son poids, mais aussi de la différence de sens parfois si profonde qu’il peut avoir d’un pays à l’autre. Car il s’agit bien évidemment d’un concept qui caractérise les rapports humains : entre les individus, entre l’individu et les pouvoirs, les organisations, les marchés… Et c’est ainsi, par exemple, que la liberté d’expression, aux Etats-Unis, autorise des agressions verbales d’une virulence qu’interdit la loi chez nous, tandis que leur morale puritaine interdit des comportements que l’on trouve ici très bons pour la santé.

Ce terme si noble est récupéré – comment en serait-il autrement ? – par les politiciens et les idéologues, par les financiers et par les marchands, qui l’accommodent à toutes les sauces et lui font dire tout et son contraire. Non seulement il ne s’agit donc pas de liberté pour tous – celle de l’un est souvent l’esclavage de l’autre – mais, comme l’avait si bien vu George Orwell dans 1984, « la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ». La liberté des marchés, on le constate depuis des siècles, va trop souvent de pair avec l’esclavage des individus et des nations. C’est ainsi que d’idéal social (auquel on adhère ou non), ce terme devient alors un outil démagogique et manipulateur pour une finalité égoïste.

Akbar a suivi assez de cours d’anglais pour savoir que le nom de son fournisseur d’accès à l’internet signifie « libre » dans cette langue (bien que ledit fournisseur soit français) : quand on se lie à lui, on est libre de tout faire sur l’internet ! Effectivement, le fournisseur en question a un sens des valeurs très élevé : il refuse d’envoyer des mails d’avertissement à ses abonnés ayant violé la loi Hadopi ; il défend ainsi leur liberté d’échanger entre eux tout contenu quel qu’en soit le créateur. Quelle noblesse de sentiments que ce refus d’obéir à une loi qu’il trouve sans doute inique au regard d’une loi plus élevée.

Mais une autre circonstance que celle qui occupe les médias dans ce dernier bras de fer amène Akbar à se poser des questions sur la nature de cette loi plus élevée.

Du fait de son abonnement librement pris chez ce fournisseur, il bénéficie d’une ligne téléphonique ADSL qui lui permet de téléphoner gratuitement – il remarque en passant qu’en anglais, on (con)fond « libre » et « gratuit » – à bien des destinations (quand ça marche). En ouvrant la ligne, il l’a inscrite sur liste rouge et n’en a révélé le numéro qu’à Jeff.

Or hier voici que le téléphone sonne. Akbar se précipite sur le combiné et lance un vigoureux « Hello ! » (ou est-ce « allô ! », on ne saurait dire). Il est stupéfait d’entendre une voix inconnue qui lui répond joyeusement :

— Ici Marion de Canal Sat en partenariat avec Free, je suis ravie de vous entendre.

— Pas moi, rétorque froidement Akbar en claquant le téléphone.

Ce n’est pas la première fois ; en 2008, même appel. Si ce n’était pas Marion c’était sa sœur, mais en tout cas c’était déjà Canal Sat en partenariat avec ce fournisseur d’accès dont nous taisons toujours le nom.

Akbar en déduit que ce fournisseur se sent libre de refuser d’obéir à la loi qui permet à tout citoyen de demander que son numéro de téléphone ne soit ni publié dans l’annuaire universel ni cédé à de tierces parties pour quelque raison que ce soit, et, plus généralement, de contrôler la confidentialité des données le concernant.

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, conclut Akbar. Ayant étudié la métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie de la bouche de Pangloss, il sait qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin : ledit fournisseur doit trouver cette loi inique au regard de celle du marché. En effet, ce dernier lui permet ainsi d’établir des partenariats qui le renforcent financièrement et qui bénéficient donc évidemment à tous ceux qui en subissent volontairement la servitude. Et, secondairement, permettent à son patron d’acheter sa part d’actions dans le contrôle du journal Le Monde via une société qui s’appelle… Akbar vous en donne cent, il vous en donne mille : Le Monde libre.

Ah, pauvre Madame Roland ! Ah, pauvre de moi, soupire Akbar.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

10 août 2010

Google propose la Scientologie

Classé dans : Actualité, Médias, Publicité, Religion, Sciences, techniques — Miklos @ 7:30

Howard Allen O’Brien, plus connue (c’est une femme nonobstant ses prénoms) sous le nom d’Anne Rice, est un écrivain de best-sellers « érotiques, gothiques, d’horreur, de romance » et à thèmes religieux. Justement, à propos de religion : elle vient d’annoncer qu’elle abandonnait le christianisme avec lequel elle a une histoire mouvementée, à commencer par son changement de prénom son premier jour de classe (en réponse à une religieuse qui lui demandait son prénom).

À 18 ans, elle quitte l’Église, puis y revient à 47 ans. Dans un récent article, le Los Angeles Times relate qu’elle vient d’annoncer sur sa page Facebook qu’elle la requittait, ou, plus précisément, “to move away from organized religion in the name of Christ.” Et elle explique ainsi sa décision : “I quit being a Christian. I’m out. In the name of Christ, I refuse to be anti-gay. I refuse to be anti-feminist. I refuse to be anti-artificial birth control. I refuse to be anti-Democrat. I refuse to be anti-secular humanism. I refuse to be anti-science. I refuse to be anti-life. In the name of… Christ, I quit Christianity and being Christian.”

Google, qui n’est jamais en reste avec son système de publicité contextuelle, propose aux lecteurs le site de la Scientologie comme alternative à cette religion organisée anti-démocratique et anti-humaniste que Rice vient de quitter (et, en passant, un autre site qui étudie « objectivement et scientifiquement » la divinité du Christ qu’il démontre ainsi). On en connaît les vertus démocratiques et humanistes.

Tout surfeur avisé aura d’ailleurs remarqué que les publicités de Google semblent provenir par vagues, et actuellement ce serait un tsunami scientologue, que l’on retrouve attachée à toutes sortes d’articles qui ne semblent pas concerner particulièrement la religion, tel celui du Boston Globe en ligne à propos de ces doux synoques qui possèdent un nombre très élevé d’animaux domestiques dans des conditions souvent insalubres (à l’instar de cette personne qui possédait 51 lapins et 11 chinchillas, ou cette mère et sa fille qui hébergeaient 70 chats et 15 chiens dans leur maison et campaient dans une tente afin de leur laisser toute la place).

On se demande pourquoi Google recommande la Scientologie comme alternative à ce type de pathologie ; son autre proposition semble tout de même plus saine et liée à la nature : l’agritourisme en Italie.

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