Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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14 août 2011

Fluctuat nec mergitur

Classé dans : Lieux, Photographie — Miklos @ 9:11


Une façade à Liège. D’autres photos ici.

Les Belges n’y vont pas par quatre chemins, ils n’y vont pas non plus par trois, même pour ces dames : ils ont carrément nommé une de leurs villes Liège. Ce n’est pas qu’un matériau « remarquablement isolant et résistant » (Arts et litt., 1935) – caractéristiques dont peut s’enorgueillir l’ex capitale de la principauté éponyme, détruite en 1468 par Charles le Téméraire (et le très sanguinaire), sujette à des révoltes intérieures puis à la « bienheureuse révolution » qui lui fait incorporer la France en 1792 dont elle est séparée en 1815 et intégrée à la Hollande pour finalement faire partie d’une Belgique indépendante en 1830, et récipiendaire de la Légion d’honneur en 1919 – mais surtout connu pour sa légèreté et sa capacité à flotter sur l’eau, qualités essentielles en cet été pourri où il pleut jour et nuit sans discontinuer en Wallonie. Comme on dit chez eux, S’i plût, dju frans coume a Pari, dju lêchrans plûre, tout en souhaitant à nos chers lecteurs parisiens qu’il ne pleuve pas à Paris autant qu’à Liège.

Truite aux fines herbes

Classé dans : Cuisine, Langue, Lieux — Miklos @ 3:02

Bondjoû, lès soçons !

Le menu de l’auberge dol besace à Crupet propose, entre autres plats succulents, une truite aux fines herbes ainsi que sa recette traditionnelle en wallon. Afin de vous en faciliter la compréhension, voici un bref lexique de quelques mots-clé (pour les autres, faites appel à votre imagination ou jetez un coup d’œil à cette savoureuse anti-sèche) :

a

ail

brâmint

beaucoup

brèle

ciboulette

crauche

gras

dragone

estragon

emantchi

emmancher (mettre en train)

frisse

fraîche

l’mwin

la main

nin rovyi

ne pas oublier

pérzin

persil

Dommage que de nos jours ils la servent sans les grossès frites côpéyes à l’mwin comme on les y faisait ainsi que le prétend la recette…

Et pour le dessert, on ne peut que vous conseiller très vivement de faire un tour à Wépion et d’y acheter une (ou plusieurs) barquettes de vraies fraises du coin, cultivées en pleine terre : elles sont belles, d’un rouge profond qui rappelle celui de natures mortes flamandes, elles sont parfumées, elles sont tendres sans êtres molles, elles sont succulentes. Cela vous changera des succédanés stéroïdés et artificiels, rouges pâle ou blanchâtres, croquants et aqueux, sans goût, qui portent le nom de ce fruit mais n’ont aucun rapport avec lui.

On trouvera ici quelques autres photos de la région.

À dji n’sé nin quand !

6 mai 2011

Le renard qui prêche

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Politique, Société — Miklos @ 2:41

Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique,
Mais instruit, éloquent, disert,
Et sachant très bien sa logique,
Se mit à prêcher au désert.

— Florian, Le Renard qui prêche.

La rue du renard, on l’avait déjà signalé en citant un texte du 16e s., portait alors un nom plus amusant, celui du renard qui prêche (on avait aussi déploré la tendance normalisatrice qui banalise la nomenclature des voies). D’où le tenait-elle ?

La rue du Renard est en ce moment aux mains des démolisseurs qui en élargissent l’entrée du côté de la rue de Rivoli.

La première maison qui va disparaître a son histoire ; c’était, au moyen-âge, la boutique d’un cordonnier qui avait arboré une superbe enseigne représentant un renard botté et éperonné, prêchant dans une haute chaire.

L’enseigne, comme cela se fit communément dans le vieux Paris, donna son nom à la rue qui s’appela longtemps : rue du Renard qui presche.

Ce renard prêcha-t-il dans le désert ? Toujours est- il que le nom de la rue, restée celle du Renard tout court, se modifia avec les années. L’enseigne disparut à son tour.

Un immeuble voisin, également menacé par la pioche municipale, abrita, au début de la Révolution, le Théâtre de la Concorde1 : ce nom dût lui porter malheur, car il n’eut qu’une existence éphémère. On y jouait des pièces du genre larmoyant…

Accordons-lui une larme.

Hector Hogier [pseud. d’Albert Dureau], Paris à la fourchette. Curiosités parisiennes, vol. 1. P. Sevin et Rey, Paris, 1903.

Cette rue s’appelait jusqu’au début du 16e s. Court Robert de Paris, (et, probablement à partir du 18e s., rue du Renard Saint-Merry). C’était l’une des rues où les prostituées avaient été enjointes en 1367, par une ordonnance de Hugues Aubriot, prévôt de Paris, de résider et de tenir leurs bordels : « Si les femmes publiques, d’écris ensuite cette ordonnance, se permettent d’habiter des rues ou quartiers autres que ceux ci-dessus désignés, elles seront emprisonnées au Châtelet puis bannies de Paris. Et les sergents, pour salaire, prendront sur leurs biens huit sous parisis » (source).

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre renard. À qui prêche ce renard, mais surtout, que symbolise donc cette image ? À la lecture du poème de Florian cité en exergue, on ne peut s’empêcher de penser à tel vieux politicien roublard qui « prêche contre les ours, les tigres, les lions, contre leurs appétits gloutons », et qui, à l’approche des élections présidentielles, se rappelle au bon souvenir des puissants pour s’attirer leurs faveurs (ou, comme l’écrit la presse, « pour optimiser ses négociations »). Qui sont les dindons de la farce, ceux que le renard de Florian veut se payer ? Les citoyens, bien évidemment.

Plusieurs siècles avant Florian, au moyen-âge, le renard symbolisait déjà le malin, le rusé et le fourbe, c’est son rôle dans le Roman de Renart. Pour les anti-cléricaux, il représente certains membres du clergé : « La figure caricaturale de l’animal travesti en moine doit être rattachée aux écrits satiriques inspirés du roman [de Renart] (…). Le message que délivre ces écrits n’a pas pour objet de dénoncer une vulgaire imposture : s’il s’agit bien d’une moquerie grotesque visant l’Église, ces assauts sont plus spécifiquement dirigés vers les ecclésiastiques et surtout vers les moines (…). La querelle opposant, à partir de 1253, les défenseurs de l’Université aux frères mendiants, allait transformer Renart, malgré lui, en une créature malfaisante, un instrument de la plume destiné à dénoncer les écarts des réguliers. (…) Il parait donc logique que la chaire à prêcher, accessoire de ce vice, d’ailleurs tant convoitée par les mendiants au moment de cette querelle, ait été illustrée si fréquemment dans l’iconographie, les gélines ajoutant à l’effet comique et soulignant surtout la crédulité des fidèles. »2 D’autres vices attribués aux moines d’alors sont mis en exergue dans des illustrations pour le moins ambiguës comprenant un renard, et notamment la sodomie, dont les templiers sont soupçonnés…3 De là à expliquer la présence de la rue du renard dans le quartier du Marais, il y a un pas qu’on ne franchira pas.

Pour l’Église, messire Renard est le trompeur qui sera finalement trompé, à l’instar de la sculpture du jubé de la chapelle Saint-Fiacre dans le Morbihan : « Dans la première scène, le renard habillé en moine et prenant l’air dévotieux, prêche du haut d’une cage les poules qui l’écoutent, le bec tendu, puis on le voit se glisser sous la cage et venir se jeter sur ses crédules auditeurs. Mais ici le faux docteur ne triomphera pas, les brebis ont reconnu le loup ravissant de l’écriture ; les poules s’élancent bravement sur le renard et le saisissent de toutes parts. Enfin dans la dernière scène, le renard couché sur le dos, expire éventré par les poules qui s’acharnent sur son cadavre ; c’est le triomphe de la foi sur l’hérésie. Les brebis ont plus fait que de se méfier du faux pasteur, elles l’ont démasqué et vaincu. »4 On appréciera la figure de style qui qualifie ces poules féroces – elles ont éventré un renard ! – de brebis.

En ces temps où la chasse, puis une intense urbanisation n’avaient pas fait s’éloigner le renard des villes (pas toutes : on en a vu dans les rues de Londres) et des hommes, il n’est pas étonnant de constater la place qu’il occupait dans les légendes et les fables. Le pouvoir de l’Église – et donc la virulence de sa critique souvent feutrée par nécessité – explique aussi la popularité du personnage du renard qui prêche, qu’on trouvait aussi ailleurs qu’à Paris : en 1538, on signale une telle enseigne à Tours, en 1598 une autres à Troyes ; « L’Ambassadeur du Pape en Suisse (…) est logé dans une maison où a autrefois pendu l’enseigne du renard qui prêche aux poules. », peut-on lire à la date de 1578 dans les registres du conseil d’État de la république de Genève. À Strasbourg, c’était une rue qui portait son nom, et à propos de laquelle on citera pour conclure une amusante histoire :

On voit à Strasbourg dans la rue du Renard prêchant, une enseigne curieuse. En l’an 1600, un certain Fuchs attirait les volailles de ses voisins en les alléchant au moyen de morceaux de pain, puis leur passait un nœud coulant autour du cou. Pris en flagrant délit, ce Fuchs fut condamné par les magistrats de Strasbourg (du moins telle est la légende) à placer au-dessus de la porte de sa maison une tablette représentant l’animal prêchant des canards avec des vers satiriques et l’inscription : « Ceci s’est passé en l’an 1600 lors d’une visite de maître Renard chez les canards. »

Champfleury, Histoire de la caricature au Moyen Âge et sous la Renaissance, deuxième édition très-augmentée. Paris [1871?].


1  Le Théâtre de la Concorde dont parle Hector Hogier était situé au 34 de la rue du renard, numéro qui n’existe plus, la rue se terminant au n° 28 (au coin de la rue Simon-le-Franc), là où commence la rue Beaubourg.

2  Sophie Duhem, « “Quant li goupil happe les jélines…” ou les représentations de Renart dans la sculpture sur bois bretonne du XVe au XVIIe siècle », in Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, n° 105-1, 1998.

3 Jean Warth, Les marges à drôleries des manuscrits gothiques, ch. III : « Genèse icônographique des drôleries ». Matériaux pour l’histoire n° 7. Librairie Droz, Genève, 2008.

4 M. Houel, « Notice sur le jubé de Saint-Fiacre », in Bulletin monumental, 2e série, tome 3. Paris, 1847.

31 décembre 2010

Sur les rives de la Lys

S’il n’y avait qu’une seule raison d’aller à Gand, ce serait l’admirable rétable de l’Agneau mystique des Van Eyck que l’on trouve dans sa cathédrale. Quoiqu’il s’élève bien au-dessus de la tête du visiteur qui en est éloigné et séparé par une épaisse vitre, le spectateur saisi aussi bien par l’ensemble – la mise en scène autant large que profonde qui force le regard à revenir toujours vers le centre (qui n’est pas au premier plan), là où se dresse l’agneau sur l’autel – que par la foison des détails des avant- et arrière-plans : objets, plantes et animaux, bien sûr, mais aussi la foule des figurants qui recouvre littéralement la scène, les détails de leurs habits et de leurs bijoux reflétant leur statut social – juges intègres, bienheureux, saints ermites, pèlerins, dona­teurs… –, et surtout les visages vivants, expres­sifs et fascinants d’individus, tel ceux de ces anges en haut à gauche qui forment une petite chorale, qui s’appliquant à déchiffrer la musique en fronçant les sourcils, qui l’air rêveur, ou ceux des musiciens concentrés sur leur jeu, à droite… On ne se lasse de le regarder, de tourner autour, on aimerait tant s’en rapprocher, le scruter de plus près, ou s’en écarter plus que ne le permet la petite salle où il est présenté, pour le contempler dans toute sa splendeur.

Une promenade autour de la cathédrale mène vers un pont qui surplombe la Lys, et d’où l’on aperçoit des façades remarquables de maisons romanes, gothiques et renaissance, et, plus loin, la silhouette du château moyenâgeux des comtes de Flandre (bien plus beau de loin que de près, l’édifice actuel quasiment entièrement reconstruit à partir de 1885). Une promenade sur les berges offre de belles perspectives sur ces ensembles.

Mais le nom de la Lys évoque encore chez celui qui a lu, adolescent, Alexandre Dumas, une scène terrible, inoubliable, celle de l’exécution de la belle, mystérieuse et perverse Milady de Winter. Comme d’Artagnan, on se serait écrié « Oh ! je ne puis voir cet affreux spectacle ! je ne puis consentir à ce que cette femme meure ainsi ! » mais Athos nous aurait retenu pour que le bourreau fasse son devoir, et l’on a continué à lire.

Le bateau s’éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la coupable et l’exécuteur ; tous les autres demeurèrent sur la rive droite, où ils étaient tombés à genoux.

Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet d’un nuage pâle qui surplombait l’eau en ce moment.

On le vit aborder sur l’autre rive ; les personnages se dessinaient en noir sur l’horizon rougeâtre.

Âmes sensibles, on vous passe les détails qui s’ensuivent. Une fois l’œuvre accomplie,

Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son fardeau au-dessus de la rivière :

— Laissez passer la justice de Dieu ! cria-t-il à haute voix.

Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l’eau, qui se referma sur lui.

Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris ; ils étaient restés dans les limites de leur congé, et le même soir ils allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.

— Eh bien ! Messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes-vous bien amusés dans votre excursion ?

— Prodigieusement ! répondit Athos en son nom et en celui de ses camarades.

À chacun sa façon de s’amuser sur les bords de la Lys

27 décembre 2010

Life in Hell: de belles vacances, une fois

Classé dans : Architecture, Cuisine, Lieux, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 1:24

Akbar aime la Grand Cru Hoegaarden Tripel, les harengs à la Jefke de chez in t’ Spinnekopke, le cougnou aux raisins secs, la gaufre de Liège, la neige qui tombe, ce soyeux cortège tout en larmes blanches.

Jeff aime la Leffe radieuse, les frites de chez Antoine, le waterzooi de poulet, le cougnou nature, la gaufre de Bruxelles, les moules du café des épices. Jeff n’aime pas la neige qui le fait tomber, il crie son désespoir.

Akbar et Jeff aiment le vin chaud et les beignets aux speculoos du kiosque De Corte près de la Bourse, le cadre et le service de chez Arcadi, le manège fantastique de la place Sainte-Catherine, l’Agneau mystique (ce n’est pas une spécialité culinaire belge, mais le tryptique de van Eyck dans la cathédrale de Gand), l’église Saint-Jean-Baptiste au béguinage, le mim, le monde de Lucas Cranach, les bédés qui décorent les murs de Bruxelles, la gentillesse et l’humour des Belges, et surtout l’accueil généreux, chaleureux et gustativement délicieux de Constanze et de Benny.

Akbar et Jeff n’aiment pas le confort (on s’caille les miches), le service (lent) et les prix (élevés) de la Brasserie Ploegman, les distributeurs automatiques de titres de transport (métro-tram-bus) qui ne prennent ni monnaie (sauf exception) ni aucune carte de crédit internationale (mais uniquement une spécifiquement belge).

Ja, wij zijn Europeanen dus ook een beetje Belgen, en conclut Akbar.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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