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19 septembre 2010

D’un chat qui pêche, d’un puits qui parle, d’un Victor Hugo qui n’invective pas et d’autres curiosités parisiennes et australiennes

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 20:22

Il y a encore à Paris quelques rues aux noms pittoresques. Mais elles ont tendance à disparaître, depuis que la nomenclature des voies est réglementée et donc contrôlée ; plus de place à la fantaisie, à l’imagination ou au hasard, maintenant c’est du sérieux : saints (du calendrier), illustres morts (de chez nous, principalement), victoires militaires (on n’a pas ici de Waterloo), quelques villes européennes dans le quartier du même nom, et s’il reste une rue des mauvais garçons, la rue pute-y-musse est passée par le politiquement correct de l’époque pour s’appeler rue du petit musc ; plus de rue de poil de con (devenue rue du pélican) ni celle des mauvaises paroles. Ainsi va le monde. Franklin (Alfred, par Roosevelt ni d’ailleurs Benjamin) l’avait constaté il y a plus d’un siècle :

L’originalité est devenue rare. Plus de ces enseignes qui renversaient, « par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et de raison » ; plus de truie qui vole ou qui file, plus de chat qui pêche, plus de puits qui parle, plus d’âne qui joue de la vielle…

Alfred Franklin, La vie privée d’autrefois. Arts et métiers, modes, mœurs, usages des Parisiens du XVIIe au XVIIIe siècle, d’après des documents originaux ou inédits, Volume 25. Plon, 1901.

D’où provient le nom de cette petite rue, dont un tag en illustre le sens à l’intention des touristes non francophones ?

Quant à l’appellation de « Chat-qui-pêche », que cette petite voie a conservée jusqu’à nos jours, elle serait due à une légende selon laquelle il aurait existé, en ladite ruelle, un puits communiquant avec le petit bras de la Seine. Les chats du voisinage se donnaient, dit-on, rendez-vous dans ce puits, où le fleuve amenait quantité de petits poissons, et s’y livraient au plaisir de la pêche.

Cette légende enfantine peut être comparée à celle du « Puits qui parle ».

Si peu vraisemblable que soit le fait, il est resté dans la nomenclature de la voie parisienne, et sert encore aujourd’hui à dénommer la petite voie dont nous parlons.

Lazare-Maurice Tisserand, Topo­gra­phie historique du vieux Paris, 1897.

Quant à la rue du Puits-qui-Parle que mentionne Tisserand, parlons-en : elle s’appelle de nos jours Amyot, du nom de l’écrivain et évêque d’Auxerre Jacques Amyot.

La dénomination de celle-ci date de l’époque où la poule au pot du paysan préoccupait un roi de France, mais elle fut dite aussi du Châtaigner pendant les troubles de la Ligue et du Mûrier pendant ceux de la Fronde. Les basses-cours et les jardins n’y manquaient pas : aujourd’hui encore il en reste. Celle-là dut son nom, sous Henri III, à un puits et à son écho. On passe toujours devant le puits à l’angle des deux rues ; seulement il ne parle plus, il est bouché.

Charles Lefeuve, Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III, tome IV. De la rue des Postes à l’Impasse des peintres. Paris, 1865

Né le 30 avril 1825 à Nantes, Lefeuve, l’auteur de cet ouvrage – monumental, on le verra plus loin – est désormais tombé dans l’oubli. Sortons-l’en quelque peu en reconnaissance pour nous avoir fourni ce pittoresque renseignement.

Voici d’abord ce qu’il dit de lui-même avec lucidité et humour, et qui donne déjà une petite idée du personnage :

On m’a demandé l’autre jour
Dix lignes de biographie
Au bas de ma photographie ;
Le vilain mot ! le vilain tour !
 
Les voici. La ville de Nantes,
À qui je n’en saurais vouloir,
M’a vu naître, sans s’émouvoir
De mes facultés étonnantes.
 
Et puis je suis devenu grand.
J’ai, sans paraître téméraire,
Juste la taille militaire ;
Mais en largeur c’est différent.
 
Mon histoire est assez banale,
Car c’est l’histoire de tous ceux
Qui prennent pour la capitale
Un passeport de paresseux.
 
J’aurais pu souffrir davantage.
Mais, de bonne heure, plein d’orgueil,
J’eus toujours le rare courage
De cacher les pleurs de mon œil.
 
Le principal étant de vivre,
Fidèle au : « Tel père, tel fils, »
Ma ressource devint le livre ;
Mon père en vendait, — moi j’en fis.
 
Ma verve fut vite étouffée
Sous le journal, rude fardeau ;
La servante chassa la fée,
L’article tua le rondeau.
 
Quinze ans d’un pareil exercice
Ne m’ont laissé que — la malice.
Je suis par la prose envahi ;
D’autres disent : Et par l’aï.
 
Entre les noms dont se contente
Avec grand’peine maint rimeur,
Il n’en est qu’un seul qui me tente :
Poëte de la bonne humeur.
 
Cela me suffit. Desbarolle
A lu dans ma main, cet été,
Quatre-vingt-dix ans de gaîté ;
Je veux l’en croire sur parole.

Cité par Eugène de Mirecourt, in Charles Monselet. Paris, 1867.

Quand il parle de sa largeur qui n’a rien de militaire, il n’exagère pas ; le célèbre Jules Clarétie le décrit ainsi : « On me montre un petit homme court, dodu, bedonnant, l’air gai, gras et fin, dont l’œil pétille derrière des lunettes. C’est Charles Monselet. ». C’est ainsi qu’il en parle dans la préface à Charles Monselet, sa vie, son œuvre par son fils, André Monselet, qui cite l’ami intime de son père, dont l’estime ne manquait pas de panache : « Quand je vous envoie un mot, à votre adresse du quai Voltaire, mon cher ami, lui disait devant nous Victor Hugo, j’ai toujours envie d’écrire : “A Monsieur Charles de Voltaire, quai Monselet.” »

Et voici ce que dit de lui de Mirecourt :

C’est un des plus joyeux et des plus charmants écrivains de ce siècle.

Viveur sans être grossier, doucement épicurien sans être ni matérialiste ni impie, — un extrait de Silène, de Falstaff et de Rabelais, avec des ailes de sylphe.

Assurément, ce n’est pas un littérateur irréprochable ; mais il voltige gaîment autour de la critique, la désarme par un trait d’esprit, par une de ces brusques et fines boutades dont il a le secret ; puis, une fois la verge à terre, il la ramasse, et en cingle l’échine du prochain.

C’est une originalité de plus.

Eugène de Mirecourt, op. cit.

Son œuvre fut très varié comme le suggère de Mirecourt, mais sont opus magnum est probablement le travail qu’il a effectué à propos des rues de Paris :

Un homme vient de mourir à Nice, un homme de lettes, Charles Lefeuve, qui s’était attelé seul à un labeur surhumain. Il avait entrepris d’écrire une à une, non seulement l’histoire de toutes les rues de Paris, , mais encore l’histoire de toutes les maisons. Vous figurez-vous une tâche semblable ? Piganiol de la Force, Sauval, Saint Foix, Dulaure, Mercier n’auraient pas osé la rêver. Et lui, l’humble Charles Lefeuve, isolé, sans prestige, sans antécédents littéraires, sans subvention de l’État, sans libraire autorisé, réduit à ses modiques ressources, l’a conçue, l’a commencée, l’a continuée, l’a menée à bonne fin. Cela lui a pris dix-sept années de sa vie.

Il a d’abord lancé sa publication par fascicules, sans ordre d’arrondissement ni de quartier, allant d’une rue à l’autre, au hasard de la plume, — quitte son œuvre terminée, à régulariser le tout par une table des matières.

Charles Monselet, De A à Z : portraits contemporains, 1888.

Au cas où vous douteriez de la capacité du chat de pêcher (après tout, ils aiment tellement le poisson – nous aussi d’ailleurs), voici une photo du Fishing cat (chat pêcheur ou chat viverrin) du zoo de Sydney. Quant à la truie qui vole ou qui file et à l’âne qui joue de la vielle, on y reviendra.

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7 commentaires »

  1. [...] (dont nous avions déjà cité l’étymologie), devenue bien plus prosaïquement, au cours de ce triste phénomène de normalisation des noms des voies de Paris, rue de la Reynie. On en trouvait un exemplaire au musée Carnavalet. Selon l’inventaire qu’en [...]

    Ping par Miklos » De Guillaume Coquillart, d’une truie qui vole et d’une autre qui file, d’une chèvre qui danse et de quelques noms savoureux de gens et de lieux — 20 septembre 2010 @ 8:10

  2. bonjour quel puits de sciences… ici à montpellier il y a: la rue du cheval vert,rue de la grenade éclatée à toulouse rue de l’anus juste à cote du quartier des trois cocus .biz à bientot franchette

    Commentaire par franchette — 20 septembre 2010 @ 18:55

  3. Eh oui, la province a su mieux préserver que la capitale les traces d’un passé vivant : ses vieilles maisons et édifices historiques qu’un Haussmann ou qu’une spéculation immobilière n’ont pas tout à fait abattu, ses noms de rues qu’une préfecture toute puissante n’a pas totalement réglementés. Bises !

    Commentaire par Miklos — 20 septembre 2010 @ 22:15

  4. [...] pas un baudet qui en tournait la manivelle. Un âne qui joue de la vielle (que nous avions récemment mentionné) se voyait à Notre-Dame de Tournay selon Le Bibliophile français de 1869, qui ajoute qu’on [...]

    Ping par Miklos » De l’âne qui joue de la vielle, de l’exorcisme des chenilles et d’autres âneries qui ont enrichi l’Église — 21 septembre 2010 @ 1:24

  5. [...] chien qui chante. Si nous avons en France un chat qui pêche, les Britanniques, dont on vient de voir qu’ils ont un sens de l’humour bien particulier [...]

    Ping par Miklos » Alla breve. XXXIII. — 20 novembre 2010 @ 23:18

  6. [...] Chat pêcheur [...]

    Ping par Miklos » Quelques chats — 18 janvier 2011 @ 10:26

  7. [...] en citant un texte du 16e s., portait alors un nom plus amusant, celui du renard qui prêche (on avait aussi déploré la tendance normalisatrice qui banalise la nomenclature des voies). D’où le tenait-elle ? [...]

    Ping par Miklos » Le renard qui prêche — 6 mai 2011 @ 2:43

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