Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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27 août 2010

Facebook s’approprie le livre, ou, la raison du plus fort est toujours la meilleure

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:54

Selon le Chicago Tribune, le méga réseau social, non content d’avoir voulu s’approprier les informations, toutes les informations (pour reprendre une expression non encore © par notre AMI à tous), concernant son demi milliard d’abonnés même après qu’ils s’en soient désabonnés (encore faut-il oser le faire, et le mouvement qui encourage à le faire n’a pas eu un franc succès), poursuit en justice une startup qui développe des outils à destination des instituteurs pour leur permettre de gérer leurs classes et de partager des ressources.

Où est le crime ? elle a eu le culot d’utiliser le mot « book » dans son nom : Teachbook.com. Où est la terrible menace pour Facebook ? C’est un concurrent potentiel, qui a (selon la victime) une activité de réseau social et donc la confusion nuira au monopole de Facebook.

Si ce signe des temps – les Molochs paranoïaques dévorant tout et étouffant ainsi l’initiative individuelle et citoyenne – n’était si triste, il ne manque pas d’ironie : cette entreprise compte deux employés et vingt abonnés…… Caveat, Google Books…

22 août 2010

Le poids d’un livre

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 8:25


Mathias Stomer (1600?-1652?) : Jeune homme lisant à la chandelle.

Chaque livre possède deux poids différents : d’une part, un poids physique et, d’autre part, un poids subjectif qui se rapporte au contenu du livre, voire à son importance. Combien de fois nous retrouvons-nous, en quittant un lieu, devant ces décisions difficiles : quels livres aimerions-nous ou pourrions-nous emporter ? — Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque.

Il entre dans la grande librairie, les mains dans les poches. Son regard embrasse les nombreuses étagères où se pressent les uns contre les autres, comme la foule dans le métro aux heures de pointe, des livres de toutes tailles. Sur les tables qui dessinent un labyrinthe qu’il parcourt tranquillement, ils sont disposés à leur aise, étalés comme des vacanciers sur une plage exhibant leurs belles couleurs.

L’un d’eux attire son attention, et pourtant – ou parce que ? – c’est le plus discret de tous : sur sa couverture jaune pâle, le nom de l’auteur est écrit en petites capitales ; plus bas, les quatre mots du titre sont disposés sur deux lignes comme un haïku, la première en romaine, la seconde en italique ; puis vient la rose des vents de l’éditeur entourée de sa noble devise, et enfin son nom et l’année. Il n’a rien d’aguicheur, il est posé là, patiemment, on ne sait depuis quand, comme hors du temps.

L’homme tend calmement la main gauche vers lui ; le livre n’a pas de geste de recul, au contraire, on dirait qu’il pressent que sa longue attente, qui n’a pourtant rien de pesant, va se terminer. Les doigts effleurent le carton fin et à peine ondulé de sa couverture sur laquelle on distingue des lignes horizontales presque imperceptibles. Ils se glissent sous la tranche et soulèvent délicatement le livre.

Son poids. La juste mesure : il se laissera lire sans se terminer trop rapidement ni en lasser le lecteur qui l’abandonnerait avant la fin, comme un plat trop copieux.

L’homme le retourne et parcourt du regard la liste des autres ouvrages de l’auteur chez le même éditeur qui en habille la quatrième de couverture. S’il osait – mais il n’est pas ici chez lui, dans l’intimité de sa bibliothèque –, il humerait alors le livre tel un tastevin un verre de vin de Loire, en espérant que les odeurs criardes de ses voisins ne l’aient pas imprégné.

Sa main droite sort finalement de sa poche. Le pouce sur la tranche, il l’entr’ouvre avec attention ; le livre est relié, mais il ne veut en casser le dos. D’ailleurs, c’est ainsi qu’il traite tous les livres qu’il a lus ; une fois refermés, ils reprennent leur aspect d’origine et, quand il y reviendra bien plus tard, ils seront comme neufs, peut-être à peine un peu fanés comme des amis qu’on avait perdus de vue sans pourtant les oublier, et ce sera une nouvelle découverte.

Le velin presque blanc a une texture agréable : il ne glisse pas sous les doigts comme une peau distendue et froide. Les lettres y semblent à leur aise, leur disposition est aérée, dans une même ligne comme d’une ligne à l’autre. Les paragraphes sont indiqués par un simple retrait, ou, quand ils sont plus conséquents, séparés de leurs voisins par un espace au centre duquel se trouve un astérisque.

Les pages ne sont pas massicotées, l’homme ne goûte qu’un peu du texte ici et là, il ne peut céder à la tentation de lire le livre là, tout de suite, ou dans la rue en sortant de la librairie : il ne s’effeuille pas ainsi. Quand il l’entamera vraiment chez lui, le coupe-papier à la main, il devra s’arrêter régulièrement pour se frayer un chemin plus avant. C’est en le dégustant ainsi qu’il en saisira mieux encore le poids, celui de son contenu.

*

Ce n’est pas un livre qu’il trouverait en ligne. Numérisé, il n’aurait ni poids, ni odeur, ni texture ; il n’aurait pas d’épaisseur, ne se laisserait feuilleter des doigts ; petit ou grand il s’afficherait de la même façon à l’écran. Il ne pourrait le mettre dans sa poche, le lire dans son lit ou en marchant dans la rue, le disposer ouvert sur la table auprès d’autres livres ouverts pour en comparer un passage. Quant à son bon vieux et ventripotent dictionnaire encyclopédique Larousse, qu’il aime lire enfoncé dans un fauteuil, l’un des volumes confortablement installé dans son giron, les yeux errant d’une définition à l’autre au hasard de sa curiosité, tout réduit à l’écran il en deviendrait illisible.

Le livre une fois rangé dans sa bibliothèque, il peut l’y retrouver rien qu’en déam­bulant les mains dans les poches balayant les étagères du regard ; numérisé, ce sont ses doigts qui feraient le travail, ils n’effleureraient que quelques dizaines de touches, toutes les mêmes…

Et à la première panne, toute sa bibliothèque disparaîtrait d’un coup comme le carrosse de l’histoire à minuit, nulle lampe ni bougie pour lui permettre de lire dans l’obscurité.

*

C’est tout son corps qui lit.

11 août 2010

Admirer, imiter, plagier, copier

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:59

« C’est vous qui êtes le nègre ? Eh bien, continuez ! » — Maréchal Mac Mahon s’adressant à un élève lors d’une revue à Saint-Cyr.

Nous sommes, selon Bernard de Chartres, comme des nains juchés sur des épaules de géants. On apprend soit en expérimentant soi-même – ce qui revient parfois à réinventer la roue – soit en imitant ceux qui savent déjà. Comme l’écrit si bien Diderot :

Imitation, s. f. Poésie. Rhétor. On peut la définir, l’emprunt des images, des pensées, des sentiments, qu’on puise dans les écrits de quelque auteur & dont on fait un usage, soit différent soit approchant, soit en renchérissant sur l’original.

Rien n’est plus permis que d’user des ouvrages qui sont entre les mains de tout le monde ; ce n’est point un crime de le copier ; c’est au contraire dans leurs écrits, selon Quintilien, qu’il faut prendre l’abondance & la richesse des termes, la variété des figures, & la manière de composer : ensuite, ajoute cet orateur, on s’attachera fortement à imiter les perfections que l’on voit en eux ; car on ne doit point douter qu’une bonne partie de l’art ne consiste dans l’imitation adroitement déguisée.

Laissons dire à certaines gens que l’imitation n’est qu’une espèce de servitude qui tend à étouffer la vigueur de la nature ; loin d’affaiblir cette nature, les avantages qu’on en tire ne servent qu’à la fortifier.

Denis Diderot, Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. 1782.

Un des sommets de l’imitation est l’hommage que rend un artiste à un autre :

On n’accusa point Euripide de plagiat pour avoir imité un chœur d’Iphigénie le second livre de l’Iliade ; au contraire, on lui sut très bon gré de cette imitation, qu’on regarda comme un hommage rendu à Homère sur le théâtre d’Athènes. Virgile n’essuya jamais de reproche pour avoir heureusement imité dans l’Énéide une centaine de vers du premier des poètes grecs.

Voltaire, « Épopée », in Questions sur l’Encyclopédie par des amateurs. 1775.

Ce genre d’hommage – de citation, mais aussi d’enrichissement, sans lequel il ne serait qu’un écho de l’original – se retrouve dans tous les arts.

Il existe d’autres types d’imitation, voire carrément de plagiat ou de copie, qui n’ont rien d’un emprunt. Ils ne visent pas à exprimer l’admiration ou à rendre hommage (ou, à l’inverse, à critiquer pour proposer une alternative), mais à s’approprier d’une façon ou d’une autre l’œuvre d’autrui pour des visées purement égoïstes : en obtenir des gains financiers, médiatiques ou honorifiques en s’attribuant ainsi la paternité de l’œuvre. Cela demande un certain effort, celui d’effectuer un choix judicieux, de changer un mot ici ou là… et pour ceux qui n’en n’ont ni le temps ni l’envie, il existe une solution éprouvée : la négritude. Non pas tellement celle d’Aimée Césaire1, mais celle à laquelle nombre d’écrivains, connus (à l’instar de Dumas, pour ne pas citer des contemporains et contemporaines réputés) et moins connu ont fait appel : une plume à laquelle on achète le texte et l’anonymat.

L’internet a facilité ces transactions, depuis la recherche d’un tel service jusqu’à la copie du produit en question, et notamment pour les étudiants en mal d’inspiration, nés fatigués ou incapables de produire des essais, des rapports, des dissertations voire des thèses de la qualité requise pour obtenir leur diplôme. Nous en parlions déjà en 1997 avec l’émergence de sites web idoines, et voici que leur promotion se fait par l’entremise des blogs : depuis un certain temps, des milliers de commentaires, tous identiques, apparaissent sur des billets, quel qu’en soit le sujet ou la langue :

Whenever i see the post like your’s i feel that there are still helpful people who share information for the help of others, it must be helpful for other’s. thanx and good job.

Écrits en mauvais anglais (syntaxe, grammaire, orthographe), ils fournissent l’adresse du site de leur « auteur » : il s’agit d’un service (basé au Royaume Uni) fournissant à la demande des dissertations sur tout sujet et pour tout niveau universitaire, de la licence au doctorat. Ils se défendent d’encourager le plagiat, non monsieur, c’est un service à la carte et de qualité. Payant, évidemment (au mot et au degré d’urgence requise pour la livraison), mais la mise en page, la bibliographie, les révisions, la vérification de l’orthographe (qu’ils sont incapables de faire dans leurs spams), tout ça c’est 100% gratuit et l’on peut bénéficier d’une remise de 20% sur le tout. Une affaire, une aubaine !

En 1997, on concluait ainsi : « À quand l’achat de diplômes sur le Web (par carte bleue et transactions sécurisées, évidemment) ? » Eh bien, cherchez et vous trouverez.

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Le sens de « nègre » dans la célèbre citation de Mac Mahon était spécifique à Saint-Cyr, et y désignait le premier de la promotion. Il semblerait que le « nègre » en question était aussi mulâtre et que l’injonction du maréchal-président l’ait poursuivi ultérieurement. (Source : Roger Alexandre, Les mots qui restent, 1901).

10 août 2010

Google propose la Scientologie

Classé dans : Actualité, Médias, Publicité, Religion, Sciences, techniques — Miklos @ 7:30

Howard Allen O’Brien, plus connue (c’est une femme nonobstant ses prénoms) sous le nom d’Anne Rice, est un écrivain de best-sellers « érotiques, gothiques, d’horreur, de romance » et à thèmes religieux. Justement, à propos de religion : elle vient d’annoncer qu’elle abandonnait le christianisme avec lequel elle a une histoire mouvementée, à commencer par son changement de prénom son premier jour de classe (en réponse à une religieuse qui lui demandait son prénom).

À 18 ans, elle quitte l’Église, puis y revient à 47 ans. Dans un récent article, le Los Angeles Times relate qu’elle vient d’annoncer sur sa page Facebook qu’elle la requittait, ou, plus précisément, “to move away from organized religion in the name of Christ.” Et elle explique ainsi sa décision : “I quit being a Christian. I’m out. In the name of Christ, I refuse to be anti-gay. I refuse to be anti-feminist. I refuse to be anti-artificial birth control. I refuse to be anti-Democrat. I refuse to be anti-secular humanism. I refuse to be anti-science. I refuse to be anti-life. In the name of… Christ, I quit Christianity and being Christian.”

Google, qui n’est jamais en reste avec son système de publicité contextuelle, propose aux lecteurs le site de la Scientologie comme alternative à cette religion organisée anti-démocratique et anti-humaniste que Rice vient de quitter (et, en passant, un autre site qui étudie « objectivement et scientifiquement » la divinité du Christ qu’il démontre ainsi). On en connaît les vertus démocratiques et humanistes.

Tout surfeur avisé aura d’ailleurs remarqué que les publicités de Google semblent provenir par vagues, et actuellement ce serait un tsunami scientologue, que l’on retrouve attachée à toutes sortes d’articles qui ne semblent pas concerner particulièrement la religion, tel celui du Boston Globe en ligne à propos de ces doux synoques qui possèdent un nombre très élevé d’animaux domestiques dans des conditions souvent insalubres (à l’instar de cette personne qui possédait 51 lapins et 11 chinchillas, ou cette mère et sa fille qui hébergeaient 70 chats et 15 chiens dans leur maison et campaient dans une tente afin de leur laisser toute la place).

On se demande pourquoi Google recommande la Scientologie comme alternative à ce type de pathologie ; son autre proposition semble tout de même plus saine et liée à la nature : l’agritourisme en Italie.

9 juin 2010

La vérité est ailleurs, ou, de quelques célèbres gogos de Wikipedia et de l’internet

« Ma première visite devait être naturellement pour ce jeune homme de tant d’avenir, qui porte un des beaux noms de France, avec deux cent mille livres de rente et beaucoup de cravates blanches.

Ce jeune phénomène se nomme le comte Max de Canulard ; il est âge de vingt-cinq ans à peine et connaît toutes les langues possibles : le sanscrit, le javanais, le chinois, le thibétain, etc. Il est plus fort en droit français que Pothier, plus fort en droit allemand que Savigny, plus fort en droit anglais que Blakstone, plus fort en droit public que feu Vortel. Il est à la fois jurisconsulte, géomètre, mécanicien, astronome, idéologue. Il a une femme charmante qu’il néglige et des lunettes bleues.

Canulard veut être tout simplement chef d’un cabinet quelconque l’année prochaine. Peut-être accepterait-il en attendant une ambassade, Londres, Vienne ou Berlin; je ne dis pas qu’il n’irait pas jusqu’à la haute magistrature et à la cour de cassation. Qu’on ne lui parle pas de la cour des comptes ou du conseil d’État, il en ferait une question personnelle. »

— Mémoires de Bilboquet recueillis par un bourgeois de Paris. Librairie nouvelle, Paris, 1854.

L’avantage de Wikipedia sur ses pauvres consœurs, les encyclopédies imprimées, n’aura pas échappé aux fonctionnaires du Miniver (ni à ceux de Parthenay) : elle fait l’objet, et sans frais, du « processus de continuelles retouches (…). L’Histoire toute entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. »

Justement, à propos d’histoire : on vient d’apprendre que Ségolène Royal avait récemment rendu hommage, dans son blog, à un admirable personnage du XVIIIe siècle et de sa région, « Léon-Robert de L’Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d’un armateur rochelais qui s’adonnait à la traite, [qui] refusa que les bateaux qu’il héritait de son père continuent de servir un trafic qu’il réprouvait. » Le problème est que ce personnage exemplaire aurait été inventé de toutes pièces, ce qui n’a pas empêché son entrée en 2007 dans le Panthéon du savoir sur l’internet, j’ai nommé la Wikipedia, d’où il vient d’être excommunié, maintenant que la vérité a changé et qu’il a donc fallu modifier le « contenu neutre et vérifiable » de l’« encyclopédie collective [et] universelle ».

N’accusons pas la candidate malheureuse aux plus hautes fonctions (à l’instar du Comte de Canulard, dont nous parlons en exergue) : elle n’est pas responsable de ce qu’elle a écrit, c’est, nous dit 20 minutes, sa collaboratrice, Sophie Bouchet-Petersen, qui en assume la négritude. Quoi qu’il en soit, l’auteure de cette bloguerie n’a pas fait preuve d’esprit critique en pompant ce qu’elle avait trouvé en ligne : c’est rapide, c’est facile, et donne ainsi l’impression d’en savoir plus que le lecteur ébahi et admiratif devant ces références historiques.

C’est aussi le cas de Jean-Louis Servan-Schreiber dans son récent ouvrage, Trop vite ! Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme1. Paradoxalement – vu le titre et la thèse – il semble avoir été écrit très vite, trop vite. Publié en mai, il fait référence à des événements très récents (par exemple, le lancement de l’iPad, qui date de janvier 2010). Critique de la vitesse et de ses effets pernicieux sur l’individu et sur la société, il survole tel le Concorde un champ si vaste qu’il ne peut en parler que superficiellement (même s’il prend le temps de « placer » les noms de plusieurs membres de sa grande famille), voire de façon imprécise, victime de la hâte qu’il dénonce.

Ainsi, les abondantes citations qui émaillent son texte, et dont il ne signale pas la source, ne sont pas forcément entièrement fidèles à l’original (quand on a pu l’identifier), malgré les guillemets : la recopie intégrale (p. 49) d’un article du Monde daté du 27/1/2010, Le Parlement, surmené, dénonce la frénésie de lois, en omet entièrement le second paragraphe sans signaler cette suppression ; la longue citation de Bernard Stiegler (p. 73), dont on a trouvé la source plausible dans un entretien avec Marianne le 6/10/2008, en diffère pourtant sur plus d’un détail.

Ainsi, il qualifie Nick Carr (dont nous parlons ici depuis 2005), d’« écrivain » et d’« intellectuel patenté », tandis qu’il serait bien plus correct de le qualifier d’observateur et d’essayiste de l’impact des nouvelles technologies sur la société, l’économie et l’individu (ce que d’ailleurs Carr dit de lui-même, peu ou prou) ; Carr le fait avec intelligence et recul critique, mais ce n’est ni un « écrivain » ni un « intellectuel », à l’instar d’un Jacques Ellul, d’un Günther Anders ou d’un Paul Virilio.

Je doute que « personne jusqu’ici n’avait traité ce sujet en tant que tel », comme l’affirme son auteur. Depuis des dizaines d’années, cette accélération, non pas du temps mais de la cadence de nos activités est observée et critiquée. Dans The Subliminal Man (1963, traduit en français L’Homme subliminal), J.G. Ballard décrit une société prise dans une frénésie d’hyperconsommation dans laquelle on remplace à une fréquence incroyablement rapprochée des objets devenus obsolètes, conséquence directe de la « destruction créatrice » de Schumpeter. Ainsi, les routes sont pavées de façon à ce que les voitures de plus de six mois se déglinguent, ce qui accélère le passage vers de nouveaux modèles :

When the studs wore out they were replaced by slightly different patterns, matching those on the latest tyres, so that regular tyre changes were necessary, increasing the safety and efficiency of the expressway. It also increased the revenues of the car and tyre manufacturers, for most cars over six months old soon fell to pieces under the steady battering, but this was regarded as a desirable end, the greater turnover reducing the unit price and making more frequent model changes, as well as ridding the roads of dangerous vehicles.

Quant aux fours électriques, c’est tous les deux mois, la publicité omniprésente, explicite ou subliminale, entretenant ce rythme effréné :

‘Look, I don’t want a new infrared barbecue spit, we’ve only had this one for two months. Damn it, it’s not even a different model.’

‘But, darling, don’t you see, it makes it cheaper if you keep buying new ones. We’ll have to trade ours in at the end of the year anyway, we signed the contract, and this way we save at least five pounds.’

Et aussi : l’emballement incontrôlé des ordinateurs d’aujourd’hui (qui a causé – ou largement contribué à – la crise d’octobre 1987, connue sous le nom de Lundi noir) n’est qu’un avatar de celui des machines dont Charlot est l’esclave, dans Les Temps modernes en 1936, film critique explicite du fordisme. Ou enfin, l’exposition au nom si bien choisi, Le Temps, vite !, au Centre Pompidou, en 2000.

L’ouvrage de JLSS actualise le contexte d’un phénomène qui est loin d’être nouveau , tels la récente crise financière (mais est-ce une crise, ou les prémices d’un nouvel état de l’économie ?) et la gabegie de ressources annonçant une catastrophe écologique (il mentionne James Lovelock, dont nous avions traduit un entretien en 2006 à ce propos, et James Hansen, dont nous avions aussi parlé cette année-là). En conclusion, il se garde bien de fournir des solutions à des problèmes d’une grande complexité ou de prédire l’avenir, et met en garde contre le « refuge dans la pensée magique », tout en recommandant à chacun de « remettre un peu plus de long terme dans la pratique de sa vie », avec, comme exemple « le plus simple, le moins coûteux : la vogue montante de la méditation : (…) s’asseoir et faire silence en soi », à l’instar des moines bouddhistes comme Matthieu Ricard… Un peu New Age, non ?

Le bouddhisme à la JLSS n’est pas une philosophie de la fusion – dans l’autre, dans la société ou dans le grand rien – mais une confusion : c’est avant tout une aspiration égotiste, voire égoïste – terme que revendiquait explicitement Ayn Rand – à l’inverse de cette fusion, c’est une revendication du « droit au bonheur individuel » (p. 160), celui de « s’occuper de son corps », bref, de privilégier « notre métier, notre équilibre affectif, nos choix, nos vrais désirs » (p. 161). Or, un chapitre plus tard, il prône de « reconstruire un intérêt général collectif » (p. 183). Justement, ce qui en empêche l’émergence, n’est-ce pas le désir irrépressible de l’individu, encouragé par la société d’hyperconsommation que JRSS décrie aussi ? La réflexion sur la difficile articulation entre le je et le nous n’est pas le fort de cet ouvrage.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule confusion : l’une comme l’autre aspiration – personnelle, globale –, implique, selon l’auteur, la prise de responsabilité : cette « constatation forte que chacun est responsable de son destin » (p. 160) est, selon lui, le fruit de précurseurs à l’instar de Freud, qui « a débloqué nos portes intérieures, aura contribué à nous déresponsabiliser, en même temps qu’il nous déculpabilisait » (p. 162). Trop vite, Mr Jean-Louis Servan-Schreiber… !

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1 Albin Michel, 2010. Le titre, en deux couleurs que nous avons reproduites ici, rappelle ce que JLSS disait déjà en 1992 dans Le retour du courage : « Ce monde trop plein me gave et m’étourdit. Le trop, trop vite, m’empêche de m’y sentier chez moi. »

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