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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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23 août 2009

De l’utilité de voies ferrées souterraines

Classé dans : Photographie, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 19:47

Londres a l’insigne honneur d’être la première ville à avoir mis en service un métro en 1863. Paris n’eut droit à ce mode de transport urbain métro en 1900. Pourtant, dès 1856, Louis Le Hir, « docteur en droit, avocat », avait publié un ouvrage intitulé Réseau des voies ferrées sous Paris. Transports généraux dans Paris par un réseau de voies ferrées souterraines desservant les principaux quartiers et les mettant en communication avec les gares des Chemins de fer et par un service complémentaire de voitures à cheval. À part le cheval (on y reviendra peut-être un jour, qui sait), ne dirait-on pas une description contemporaine du réseau RATP-RER ?

Voici comment Le Hir résume son projet très détaillé – comprenant prix et devis –, qui avait fait l’objet d’une étude détaillée par « quelques hommes de cœur » et de métier (à l’instar de Mondot de Lagorce, ancien ingénieur en chef des ponts et chaussées), convaincus par l’utilité et par la faisabilité de ce projet :

En résumé, les auteurs du projet de réseau de voies ferrées sous Paris, sans demande de subvention, ni de secours, ni de privilège quelconque, sollicitent la permission d’exécuter, à leurs frais, risques et périls, un réseau de plus de 25 kilomètres de développement de voies ferrées, que MM. les ingénieurs du service municipal ont reconnu et ont déclaré ne pouvoir nuire ni aux établissements existants, ni à leurs services, ni à leurs projets ;

Qui ne portera nulle part la plus légère perturbation dans les industries actuelles ;

Qui ne compromettra pas plus la solidité des maisons que ne le ferait la construction du plus simple égout ;

Qui reliera entre elles et avec les ports de la rivière et du canal, ainsi qu’avec les Halles centrales et les principaux centres d’activité commerciale, toutes les gares des grandes lignes de chemins de fer aboutissant à la capitale ;

Qui, tout en désencombrant les voies publiques actuelles de ce qui les dégrade le plus et nuit le plus à leur agrément, le jour et la nuit, donnera les moyens de transporter avec célérité, à des prix excessivement modiques, les hommes et les choses.

Après un usufruit de 90 ans, la Compagnie abandonnerait à la ville la propriété de ses galeries, de ses 47 gares et stations et de leurs dépendances, cet ensemble formant un monument dont la valeur matérielle est estimée aujourd’hui à 40 millions.

En réalité, le projet est de la plus grande simplicité : au point de vue de l’art actuel des constructions, son exécution est exempte à la fois de tous dangers, de toutes difficultés matérielles, et ne réclame, de la part d’un ingénieur expérimenté, que des soins et de la prudence.

Sa réalisation donnera le moyen de faire des économies de tous les jours; et sera appréciée à toute sa valeur par les ouvriers, par les commerçants et par tous ceux qui auront à faire faire dans Paris des transports ou des commissions, ou qui recevront ou expédieront des articles de roulage.

Une idée ingénieuse et particulièrement novatrice qui n’a pas été exploitée jusqu’ici, celle du transport « des hommes et des choses » : ce service devait aussi servir au fret dans Paris (et aussi, de nuit, au transport hors de Paris « de ses vidanges, de ses immondices et de ses boues »… ). Peut-être que la RATP… ?

Les six lignes qu’il propose correspondent peu ou prou à certaines de celles qu’on connaît aujourd’hui (ou du moins à un tronçon), y compris à la ligne 14 (qui était sa ligne 4) :

lre ligne : les boulevarts (de la Madeleine à la Bastille), avec embranchement sur l’entrepôt des Marais.

2e ligne : du chemin de fer de Rouen aux Halles, par la rue de Londres, la rue de la Chaussée-d’Antin, le boulevart des Italiens et la rue Montmartre.

3e ligne : du bassin de la Villette aux Halles, par la rue La-fayette et les boulevarts de Strasbourg et de Sébastopol, avec embranchement sur les gares des chemins de fer de Strasbourg et du Nord.

4e ligne : de Bercy à la place de la Concorde et à la Madeleine, par les rues de Lyon , Saint-Antoine et de Rivoli (passage sous le canal Saint-Martin). Cette ligne sera mise facilement en communication avec les ports de la Seine.

5e ligne : des Halles à la barrière d’Enfer (chemin de fer de Sceaux), en suivant le boulevart de Sébastopol dans son prolongement (passage sous la Seine).

6e ligne : du chemin de fer d’Orléans au chemin de fer de l’Ouest. Cette ligne passe sous le boulevart de l’Hôpital, le Jardin des Plantes; elle suit la rue de Jussieu, la rue des Ecoles, la rue de Vaugirard et la rue de Rennes.

avec vingt-deux gares et vingt-cinq stations. Le tarif maximum était aussi fixé, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, à 10 centimes pour les voyageurs de 1re classe, à 5 centimes pour ceux de 2e classe ; à 4 francs par tonne de camionnage (contre 4 ou 5 francs par les modes de transports en surface à l’époque)… Ce qui serait fort apprécié par ceux qui sont « poussés par la cherté des loyers aux extrémités de Paris et hors Paris », selon l’auteur du rapport. Et par nos contemporains.

22 août 2009

De Sisyphe à Baudelaire

Classé dans : Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 18:41

Dans la page que la Wikipedia française en français consacre à Sisyphe, on lit qu’il « fut une source d’inspiration non seulement pour de nombreux écrivains, mais également pour les (sic) autres artistes ». Suit une liste – courte – qui mentionne deux peintres – Polygnote et Franz von Stuck (vous connaissez, vous ?) – un sculpteur – Jules Desbois (vous connaissez, vous ?) – , une manga, une bande dessinée, l’essai de Camus (impossible de le rater, celui-là) et une mention dans un vers de Baudelaire.

Cet article ne cite aucun des grands textes de l’antiquité qui en parlent – Homère ou Platon (le dialogue de Socrate et d’un certain Sisyphe), Sénèque et Horace, par exemple. Des peintres, l’article passe sous silence le Titien auquel on doit un magnifique Sisyphe (au Prado), ainsi qu’Ether Schwabacher (élève d’Arshile Gorky et dont l’œuvre est exposée dans les grands musées américains). Pas si nombreux que cela, les « nombreux » écrivains et artistes qui s’en seraient inspiré, mais tout de même…

En littérature, on en trouve quelques-uns dont la notoriété (ou son manque) égale celle des « autres artistes » cités dans l’article. En voici deux dont la proximité du prénom de l’un avec le nom de l’autre n’est qu’une amusante coïncidence.

Le poète Ponce-Denis Écouchard-Lebrun (1729-1807), dit « le Pindare français » (un de ses contemporains n’écrit-il pas : « Le Brun, digne héritier de la lyre immortelle… Toi qui nous rends Horace et Tyrtée et Pindare… »), a laissé une ode, Contre Sisyphe. Contre, parce que « des timides Vertus son Audace se joue », et « son or contagieux diffame ce qu’il touche. »

Charles Pierre, comte Gaspard de Pons (1798-1860) est un poète (et militaire) aujourd’hui oublié, mais qui a entretenu une correspondance avec certains de ses collègues et amis en littérature toujours présents dans notre patrimoine littéraire, à l’instar de Balzac ou de Vigny qui le présenta à Hugo, dont il devint ami. Ce dernier écrit d’ailleurs, à son propos, « Les compositions de Gaspard de Pons, ou se trouvent des vers saillants, sont comme ces tableaux chinois, à couleurs vives, mais sans ombres. » (Carnets, 1820-1821). Dans Le Rocher de Sisyphe (1835), de Pons écrit :

Malgré le poids du Temps sous lequel je fléchis
Et son immensité qu’à pas lents je franchis,
A ses rêves mon cœur se livre sans défense,
Et parfois je sens poindre une seconde enfance
Sous mes cheveux, déjà légèrement blanchis.
 
Ainsi de l’avenir l’obscur hiéroglyphe
Fait briller à ma vue un prestige divin ;
Je souris et je roule en vain
Le fatal rocher de Sisyphe,
Jusqu’au sommet du mont d’où l’homme épouvanté
Qui s’élevait au ciel, à la félicité
Par ses vœux et ses espérances,
Retombe dans l’éternité,
Dans l’éternité des souffrances.

Baudelaire n’évoque lui aussi le rocher de Sisyphe – dans Le Guignon (Les Fleurs du mal, 1855), dont Mallarmé reprendra le titre en 1862 – que comme métaphore, celle du long et dur labeur qu’est la vie du poète :

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.

Peut-être faut-il voir aussi ici dans le choix du personnage (et non pas de son sort, cette fois) l’affinité d’un transgresseur – Baudelaire, dont les Fleurs du mal le feront condamner pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs – à un autre – Sisyphe, puni pour avoir défié les dieux.

Quant à l’article que la Wikipedia consacre à Baudelaire, on peut y lire que c’était un « écrivain majeur de l’histoire de la poésie mondiale ». On ne s’attardera pas sur le style de l’article souvent lourd ou naïf (« il a aussi extrait la beauté de l’horreur », « … comme le postule si bien le titre de son Recueil [sic] Les Fleurs du Mal », « Les Fleurs du Mal, 1.861 edition, une édition illustrée », etc.) selon la main du rédacteur, examinons simplement quelques-uns des faits qui y sont mentionnés.

Le lecteur apprend tout d’abord que la mère du poète s’appelle « Caroline Archenbaut-Defayis (Dufaÿs ou Dufays, par corruption) », et, quelques lignes plus loin, « Caroline Archimbaut-Dufays ». Sans doute une corruption de la main qui a rajouté cette mention…

Passons au père, dont l’article donne pour date de naissance 1769, et précise qu’à la naissance de son fils il « est alors sexagénaire ». Or le petit Charles étant né en 1821, et 1821-1769=52, le papa était plutôt un jeune quinqua. Notre lecteur court consulter la page le concernant, et y lit qu’il était en fait né en 1759… Que fait-on, on prend la moyenne ?

Pour conclure, citons Baudelaire : « La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance, s’assimiler à la science ou à la morale ; elle n’a pas la Vérité pour objet, elle n’a qu’Elle-même » (in Sur Edgar Poe). Et la Wikipedia, alors, qu’a-t-elle pour objet ?

18 août 2009

« Quand Google défie l’Europe »

Classé dans : Actualité, Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 8:36

…il finit par gagner, contrairement à ce que souhaitait l’ex président de la Biblio­thèque nationale de France, Jean-Noël Jeanneney.

Ses prises de position, de principe (essentiellement : ne pas laisser s’instaurer une seule source – et d’autant plus commerciale –, donc forcément hégémonique, pour la diffusion du patrimoine culturel sur l’Internet) avaient amené à la mise en place du projet Europeana, qui vise à mettre en ligne un volume important du patrimoine culturel européen numérisé : livres, bien entendu, mais aussi images (tableaux, estampes…), musique et vidéo. Ce n’était pas une opposition absolue à Google, dont la BnF avait discrètement adopté le moteur de recherche, mais là c’est un revirement stratégique (résultant de considérations financières) et la BnF se rend à Canossa : selon La Tribune d’aujourd’hui (dixeunt Reuters et d’autres sources), la BnF serait en négociation avec Google pour numériser son patrimoine, suivant ainsi l’exemple – tant décrié à l’époque – de la bibliothèque municipale de Lyon.

Il sera intéressant de voir, si cette négociation aboutit, comment la bibliothèque numérique de la BnF, Gallica, évoluera : en volumétrie (qui n’avait pas beaucoup crû pendant longtemps) mais surtout en qualité (de la numérisation, des accès aux contenus – ergonomie et fonctionnalités). Et, par contrecoup, Collections, le portail des collections patrimoniales françaises mise en place par le ministère de la culture et de la communication, puis, de là, Europeana elle-même, que cette base est censée nourrir.

Le cercle est bouclé : Europeana, ayant émergé « contre » Google, sera consolidée par des contenus produits par ce qui se positionne comme « la » bibliothèque numérique mondiale. Finalement, Jeanneney avait raison…

Cette démarche s’inscrit dans la logique économique actuelle, celle de l’évolution vers une société de services : la BnF, n’ayant pas les moyens de s’offrir une numérisation maison, fait appel aux services (reconnus pour leur efficacité et pour leur qualité) de Google. Quant aux lecteurs, ils réduiront leurs achats de livres (qu’ils empruntaient déjà, pour certains), tout en augmentant leurs acquisitions du droit de les lire en ligne (triste cure d’amaigrissement pour les bibliothèques personnelles et publiques…), comme ça l’est déjà le cas pour la musique enregistrée ou les films. Résultat : les éditeurs réduiront d’autant plus leur production papier la demande baissant, cercle vicieux – ou plutôt spirale – dont on peut craindre les effets sur la disponibilité future de l’objet livre, dont la durée de vie sur les étagères de librairies se raccourcit, à l’instar de la présence de (bons) films sur nos écrans après leur sortie. On nous objectera que l’impression à la demande – à l’unité ! – s’y substituera. Le prix en sera sans doute plus élevé que celui d’un livre imprimé en série, mais surtout, la qualité de l’objet lui-même – du papier, de la couverture, de l’encre – ne sera plus au rendez-vous.

Il en est déjà ainsi aussi pour des usages plus matériels : si l’on pouvait louer quasiment de tout pour une certaine durée, il est de plus en plus possible de le faire à l’usage, pour les bicyclettes par exemple (les vélibs), et on nous le promet bientôt pour les voitures (les autolibs ?). Cette disparition annoncée de la propriété est un autre clin d’œil ironique à l’histoire et on ne peut résister au plaisir de faire appel à Google Books pour afficher l’origine de la célèbre phrase « Qu’est-ce que la propriété ? C’est le vol. »

Cette tendance à déléguer à plus compétent/capable que soi peut encou­rager non seulement les monopoles, mais la diminution de la créativité inhérente à la diversité. Érigée en principe, les effets pervers de cette démission (voire dé-mission) ne tarderont pas à se faire sentir : plus besoin d’apprendre à jouer du piano, de composer de la musique, d’écrire des poèmes, de photographier, de faire du théâtre en amateur – il y en a qui le font mieux ; l’amateur n’a plus de place face au professionnel, et le « petit » professionnel n’en a pas face au plus grand. C’est la place assurée à l’uniformisation et au nivellement. Et à la domination de tous par des « boîtes » hyperspécialisées. Brave New World.

16 août 2009

Petits meurtres entre amis, ou Craigslist comme épiphénomène de l’Internet

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 21:36

Une annonce de recherche de stupéfiants dans la rubrique rencontres de Craigslist, restée en ligne malgré les filtrages et les signalements.

Craigslist est un site international de petites annonces. On y trouve de tout (slogan de la défunte et regrettée Samaritaine) : emploi, logement, rencontres, ventes, ser­vices… Vous avez besoin d’un lit évolutif pour votre bébé ? La rubrique À vendre : enfant+bébé à l’intitulé invo­lon­tairement cocasse vous en proposera peut-être. Vous n’avez pas de bébé et aimeriez acheter un chiot ou un chaton : consultez Commu­nauté : animaux. Vous partez en vacances à Londres ? Cherchez-y une location ou un b&b. Deux rubriques sont destinées à regrouper des annonces un peu plus sulfu­reuses : Services : éro­tiques (« massages non théra­peu­tiques », par euphé­misme) et Petits boulots : adultes (en général, tournages osés). Cherchez et vous trouverez. Mais ce service a aussi une autre face, et pas si cachée que cela.

Créée en 1995 par Craig Newmark, Craigslist était alors une liste de diffusion (d’où son nom) consacrée à l’évé­ne­mentiel à San Francisco : les petites annonces y étaient envoyées par courriel et reçues ainsi par ses abonnés. Son succès croissant, elle migre natu­rel­lement vers le Web (ce que n’a su encore faire la liste biblio-fr qui vient d’imploser), et s’organise par pays (une soixantaine à ce jour) puis par villes ou régions, pour tenter d’en préserver le carac­tère local et commu­nau­taire. Son inter­face sobre – rustique, diront certains – se décline dans plusieurs langues.

Pour y publier une petite annonce, il n’est même pas néces­saire d’y ouvrir un compte ; même quand on le fait, il suffit de fournir une adresse élec­tro­nique valable. On choisit d’abord la ville, puis la rubrique adéquate ; l’annonce publiée comprend une adresse élec­tro­nique fournie par le système, qui se chargera de trans­mettre auto­ma­tiquement les réponses éven­tuelles à l’annonceur sans révéler sa réelle adresse. Simple, efficace, anonyme.

Il est évident qu’avec plus de 120 millions d’annonces et 20 milliards de consul­tations par mois il est humai­nement impos­sible de contrôler le contenu des annonces et leur adé­quation avec les conditions d’usage du service (dispo­nibles uni­quement en anglais, et correspondant à la législation américaine…). Craigslist a donc mis en place un filtrage auto­ma­tique qui est censé détecter des annonces problé­matiques, et un système de signa­lement manuel, qui permet aux lecteurs de marquer une annonce comme mal classée ou interdite. Mais ces indicateurs ne semblent pas être lus par des humains, et ce ne serait qu’à la suite d’un certain nombre de signa­lements que le système suppri­merait automa­tiquement une telle annonce. C’est donc essen­tiel­lement un système autogéré par sa commu­nauté d’uti­li­sateurs et par sa program­mation informatique (ce qui n’est pas loin de rappeler la Wikipedia).

La popularité de Craigslist est élevée dans le monde anglo-saxon (à tel titre qu’une grande partie des annonces publiées dans les sites inter­na­tionaux, France y compris, le sont en anglais plutôt que dans la langue locale), et princi­pa­lement aux US. Mais il acquiert une noto­riété de plus en plus sulfu­reuse, du fait des abus croissants. Arnaques (à distance) et vols (lors de rencontres) s’y multiplient (bien que proba­blement mino­ri­taires) : une récente petite annonce qui vantait les mérites d’un b&b à Paris, photos à l’appui, a permis à son annonceur de rafler des milliers d’euros sous forme d’une avance non rembour­sable, pour lesquels il envoyait un coupon falsifié. Nous-même sommes récemment tombé ainsi sur un b&b problé­matique à New York, lors de notre recherche en vue d’un séjour : l’annonce et les infor­mations envoyées ulté­rieu­rement ne corres­pondaient pas du tout ; d’autres annonceurs ne répondaient pas, ou changeaient leurs conditions. Nous avons fina­lement utilisé à profit un site spécia­lisé et sécu­risé.

Les menaces de poursuites à l’encontre de Craigslist aux US pour faits de prosti­tution se précisent, et les auto­rités dans divers États amé­ricains piègent ceux qui uti­lisent ce site pour proposer de tels services ou pour trouver des « masseuses » (et masseurs), des « escorts » et autres profes­sionnels ou amateurs de cet ancien métier (mais aussi des pédophiles). Craigslist assure avoir pris des mesures – aux US, pas ailleurs, comme on le verra plus loin – mais cela ne semble pas satisfaire les autorités.

Le pire arrive aussi : un homme de 34 ans vient d’être arrêté pour avoir violé deux femmes qui propo­saient leurs services via Craigslist. Quelques mois plus tôt, un étudiant de l’école de médecine de l’Université de Boston, un jeune homme de bonne famille de 23 ans et présentant bien, a été arrêté pour l’assas­sinat d’une jeune femme et l’agression de deux autres, toutes trois contactées via Craigslist.

La version française de Craigslist – qui, comme le reste du service, n’est pas hébergée en France (ce qui ne devrait pas l’exonérer du respect des lois françaises) – reflète les travers les plus communs du service.

Des rubriques tout à fait sérieuses – telles Offres de services : auto (achat, vente, réparation de voitures) ou Offres de services : rédac­tion/édi­tion/tra­duc­tion – sont pério­di­quement litté­ra­lement inondées de publi­cité pour l’achat (par internet, évidemment et sans ordon­nance) de médi­caments de tous genres (sans aucune garantie qu’ils ne sont pas falsifiés), provenant princi­pa­lement d’un site hébergé au Royaume Uni (et inscrit au nom d’un individu – proba­blement un infor­ma­ticien – fournissant une adresse en Russie), ou en Argentine. Parfois, des dizaines de petites annonces proposant des vidéos aux titres porno­gra­phiques et parfois pédo­philes font une appa­rition simul­tanée dans ce type de rubriques.

Drogue et prosti­tution y ont aussi leur place. Bien évi­demment dans la rubrique Offres de services : services éro­tiques qui regorge d’annonces de massage suggérant avec des euphé­mismes à peine voilés ou parfois expli­ci­tement le caractère sexuel du service proposé pour finances (ce n’est pas illégal en France). Mais ces annonceurs débordent aussi sans vergogne et régu­liè­rement – et au mépris des règles d’usage écrites de Craigslist – dans la rubrique Offres de services : services théra­peu­tiques (destinée aux masseurs diplômés), et surtout dans les rubriques Rencontres (destinées aux annonces non « commerciales »), où elles sont sans ambiguïté : « Un peu en panne de thunes là, si quelqu’un se sent une âme altruiste et voulait m’offrir des ‘roses’ ». En argot de l’internet, les roses sont des espèces sonnantes et trébu­chantes. Un autre terme que l’on y trouve de façon accrue est 420 (« herbe »).

Dans la rubrique Coups de cœur/de gueule on peut trouver par exemple le témoignage d’un indi­vidu qui ne cherchait qu’un massage de rela­xation – ni éro­tique, ni théra­peu­tique. Il signale les possibles effets nocifs de leurs mani­pu­lations (des vertèbres, du système lympha­tique) par mécon­naissance patente du corps. Dans cette rubrique qui est un vrai fourre-tout on trouve aussi des textes qui sont des copiés-collés intégraux d’articles de journaux (français et autres) en violation des lois de propriété intellectuelle.

On est en droit de s’inter­roger sur les moyens que Craigslist met en œuvre pour tenter de limiter ces phéno­mènes : certains débor­dements pourraient être détectés auto­ma­tiquement – notamment le spam répété (vocabulaire, sites, numéros de téléphone, personnes…) – et donc effacés dès leur appa­rition puis leur source bloquée : c’est ce qui se fait dans nombre de sites et de blogs. Or ces annonces se retrouvent quoti­dien­nement dans Craigslist et y perdurent malgré les signalements manuels.

Tout système humain – qu’il soit technique, social, politique – peut être détourné de sa finalité aussi altruiste soit-elle par des humains et exploité par des indé­licats, des désé­qui­librés ou des criminels. Plus il est complexe, plus il se prête faci­lement à ce genre de débor­dements. Incon­trôlées, les dérives peuvent s’avérer parfois tragiques. C’est le délicat équi­libre entre la liberté des indi­vidus et la protection de tous qui est constamment remis en jeu.

11 août 2009

“Wikipedia is heading for a bust?” So what else is new?

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 0:21

Jim Giles reported last week in the New Scientist on a “new study” by Ed Chi and colleagues1 at the Palo Alto Research Center (PARC) in California that not only “the website’s explosive growth is tailing off” suggesting that the website peaked in 2006, but also that its regular community tends to “shut out new users” and “resist to new content”.

But is it really that new? Over two years ago (March 23, 2007), Geoffrey Burling had already asked Is Wikipedia approaching a barrier? He wrote then that two years earlier, he had “speculated that the growth of Wikipedia’s articles would plateau”. Later that yet (in June), Andrew Lih asked almost the same question, Wikipedia Plateau?, noting then what Chi suggests now, that “Sometime in September/October of 2006, the growth rate of Wikipedia dropped dra­ma­tically. It crossed over from over­perform to under­perform in that time. And it’s been mired in that slump ever since.”

As to the attitude of the Wikipedia “community”, it has been at times compared to a kindergarten playground, a clique or even a religion or a cult, with laws, endo­genous and external wars and excommunications (see Ed Chi’s 2007 interesting presentation about Conflict and Coordination in Wikipedia). In 2005, Nick Carr, whose blog articles have been dissecting very intelligently and lucidly the social phenomena related to the Internet, reminded us of the New Age characteristics of the Web 2.0 in general and of Wikipedia in particular. He wrote of “its superficiality, its emphasis on opinion over reporting, its echolalia, its tendency to reinforce rather than challenge ideological extremism and segregation.” The problem is, he said, “When we view the Web in religious terms, when we imbue it with our personal yearning for transcendence, we can no longer see it objectively. (…) Might, on balance, the practical effect of Web 2.0 on society and culture be bad, not good?” (this is, incidentally, the title and the topic of Philippe Breton’s 2000 book, Le culte de l’Internet – une menace pour le lien social ?). More recently, Carr expounded the negative effects of the Web (and of Google, this time, in particular) on cognition in an article published in The Atlantic.

As to the behavior of the Wikipedia regular community as noted by the PARC researchers: the Personality Characteristics of Wikipedia Members have been a subject of research in 2007 by Yair Amichai-Hamburger and colleagues. In this study, they concluded, among other things, that “Variance analysis revealed significant differences between Wikipedia members and non-Wikipedia members in agree­ableness, openness, and conscien­tiousness, which were lower for the Wikipedia members.” In other words, Wikipedia members are less open than the average Internet users. So if we add to this the increasingly complex rules governing the Wikipedia and the cliquish behavior of its members, it is clear why they tend to “shut out new users”. Additionally, the increased technical complexity of the writing and cross-reference process is an ever-higher barrier for potential contributors who are not Wikipedia specialists but may be specialists in their domain (see e.g. this author’s discussion of a seminar about Wikipedia which took place in January 2008).

It may well be that the utopian, childhood, age of the Web (which is a characteristic of every new communication technology from the radio on, as Philippe Breton has shown in several interesting papers and books as early as 1995) is coming to an end and turning into adulthood, as if it were. One of the signs is what appears to be an emerging trend of restricting the amount of free contents provided by news media.


1 As the New Scientist does not cite a source, it is not clear where they got this information. Ed Chi’s bibliography lists a 2009 paper to be presented at the WikiSym 2009 conference next October, The Singularity is Not Near: Slowing Growth of Wikipedia? in which he is listed as the third co-author. If this is the source, the article should have attributed it to the first one, Bongwon Suh, rather than to “Ed Chi and colleagues.”

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