Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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26 février 2007

De musique, de numérique, de blogs, de Wikipedia et d’Amazon, de célébrité et d’authenticité

Classé dans : Musique, Sciences, techniques — Miklos @ 22:52

Ce n’est pas parce que le nom d’un auteur soi-disant reel figure sur la couverture d’un livre pour qu’il soit le véritable auteur des œuvres parues précédemment sous le nom d’un auteur prétendu imaginaire. Ce dernier n’a en effet rien d’imaginaire puisque c’est moi, signataire de la présente préface, et toute prétention à une plus grande réalité est ainsi réfutée a priori, sine die, ipso facto et manu militari.

Raymond Queneau

Edouard Debat-Ponsan : La Vérité sortant du puitsUne récente affaire secoue le monde de l’édition musicale : il s’agit de l’œuvre enregistrée de la pianiste britannique Joyce Hatto, décédée en 2006. Le critique Richard Dyer du Boston Globe l’avait qualifiée de « la plus grande pianiste vivante dont presque personne n’avait entendu parler ». D’où lui venait cette curieuse célébrité ? Nous allons le voir tout à l’heure.

Née en 1928, Hatto a d’abord mené une honnête carrière de concertiste. Selon la presse, cette ancienne élève d’Alfred Cortot et de Clara Haskil était l’interprète favorite de Sir Arnold Bax, elle avait effectué quelques enre­gis­trements d’œuvres pour piano de Mozart et de Rachmaninov, et elle semblait préférer surtout des œuvres plus légères, telles le sympathique Concerto de Varsovie de Richard Addinsell. En 1972, elle doit quitter la scène pour raisons de santé, et se retire à la campagne avec son mari, ingénieur du son de son métier. À partir de 1989, le petit label de disques qu’il dirige commence à enregistrer la pianiste dans un répertoire faramineux par son étendue et par la variété des styles : Bach, Mozart et Beethoven (l’intégrale de leurs sonates), Schubert, Schumann, Chopin, Tchaïkovski, Liszt, Prokofiev, Ravel, Messiaen, et j’en passe ; on y trouve les pages parmi les plus difficiles de la littérature pianistique. Plus d’une centaine de CDs, ce qui n’est pas rien. Les critiques sont dithyrambiques : les interprétations sont extraordinaires, comparables à celles des meilleurs pianistes du siècle.

On vient d’apprendre que le mari de Joyce Hatto, William Bar­ring­ton-Coupe, a avoué avoir effectué ces faux. Il raconte qu’après qu’elle fut tombée malade, elle continua à bien jouer et à enregistrer, mais ne pouvait étouffer par moment des gé­mis­se­ments de douleur. Il se mit alors à chercher des enre­gis­tre­ments res­sem­blants dispo­nibles dans le commerce, dont il apprit à extraire et à adapter (en tempo, en timbre) des petits bouts pour recouvrir les passages problé­matiques. Au fil du temps et au fur et à mesure que la santé de Joyce Hatto se dégradait, ces petits bouts se sont rallongés. Il affirme que sa femme n’était pas au courant de la super­che­rie. Quant au jour­na­liste, il met en doute la véracité de cette confession pathé­tique et fait allusion à un passé pas très clair du mari.

Ce n’est que récemment que l’on vient d’identifier les sources de ces enregistrements : selon le très sérieux magazine musical Gramo­phone, il s’agirait en fait de ceux d’excellents pianistes, pour certains très connus, ou pour d’autres qui n’ont pas atteint une célébrité pourtant méritée : les célèbres Vladimir Ashkenazy et Yefim Bronfman, Eugen Indjic (qu’Arthur Rubinstein qualifait de « pianiste de rang mondial, d’une rare perfection musicale et artistique »), Yuki Matsuzawa (qui a enregistré Chopin et Scriabine), Roger Muraro (considéré comme l’un des plus grands interprètes de Messiaen), Chen Pi-Hsien (qui enregistre chez Naxos)… La liste est probablement loin d’être com­plète. Selon le célèbre musi­co­logue Nicholas Cook et Craig Sapp, tous deux du centre de recherche sur l’histoire et l’analyse de la musique enregistrée (CHARM), certains des enre­gis­trements auraient été traficotés (ralentis ou rallongés, timbre altéré, changement de l’ordre des pistes), d’autres non. Si la technologie a facilité le piratage, c’est la technologie qui a (aussi) permis de le détecter : les méthodes d’extraction et de comparaison de caractéristiques particulières (ou signatures) de l’enregistrement (depuis la structure du CD jusqu’aux caractéristiques sonores des contenus enregistrés), qui servent à identifier automatiquement des disques à l’aide de bases de données tels que iTunes.

Une autre « affaire » musicale – bien moins spectaculaire – soulève des questions semblables. Une brève d’Abeille Musique, parue mi-décembre dans le blog de veille de la Médiathèque de l’Ircam indiquait que le pianiste Stéphane Blet avait été l’un des deux lauréats en 2006 du Prix des Pianos à queux1. Depuis, trois commentaires rhapsodiques (« Bravissimo au maestro Blet, pianiste et compositeur que j’admire infiniment », etc.) de lecteurs distincts s’y sont rajoutés au fil du temps et pourtant ayant un curieux air de famille. L’arrivée du quatrième qui leur ressemblait comme deux gouttes d’eau fut, si l’on peut dire, la goutte d’eau qui fit déborder le vase : il s’averra qu’ils avaient tous été émis à partir du même ordinateur et ils furent éliminés.

Ceci me rappelant d’autres pratiques, je me suis empressé de consulter la rubrique consacrée à ce pianiste dans la Wikipédia : même style que les commentaires (termes rhapsodiques tels que « prestigieux »…), à peu près à la même date que l’apparition du premier commentaire dans le site de veille, et surtout affirmations volontairement vagues. Ainsi, on y lit qu’il « reçoit la Médaille d’Argent de la prestigieuse Société d’Encouragement au Progrès, suivant ainsi la trace de personnalités telles que Louis Lumière, Albert Schweitzer, Marcel Pagnol, Paul-Émile Victor, Jules Romains, le commandant Cousteau ou encore Abel Gance ». Or tous ces lauréats ont reçu la grande médaille d’or de cette société, qui décerne, chaque année, « une Grande médaille d’Or, une dizaine de médailles d’Or, des médailles de Vermeil, d’Argent et de Bronze ». Il suivrait donc la trace de ces personnalités d’assez loin. Ailleurs dans l’article, il est écrit : « La même année, on lui décerne le “Double Dièse d’Or” ». Ne connaissant pas ce prix, et le « on » m’ayant mis la puce à l’oreille, j’effectue une recherche, et ne trouve que peu de mentions de ce prix, et uniquement dans le contexte de ce pianiste et sans mention d’un organisme attribuant. Curieux, non ? Et finalement, on retrouve presque l’intégralité de ce texte dans un article d’Abeille Musique (marquée de copyright) – ce qui me semble contraire aux principes avérés de la Wikipédia exigeant l’originalité des textes. On en retrouve aussi des bribes ailleurs sur l’internet. L’étape suivante : Amazon. Tous les disques (et livres, dont un Sous le voile de l’occultisme) de Stéphane Blet sont accompagnés du même type de commentaires (même style, même façon d’écrire et de ponctuer de façon erronnée). À force, le commentateur s’est d’ailleurs mêlé les pinceaux entre ses différents pseudonymes et signatures.

Je ne connais pas Stéphane Blet et je ne l’ai jamais lu ou entendu jouer – je n’ai donc aucune opinion sur son art (de pianiste, de compositeur, d’écrivain). Si l’on prenait à la lettre ces commentaires panégyriques – dans Wikipédia, dans Amazon – on en conclurait qu’il est un des plus grands avant même que de l’avoir écouté. On aura du mal à trouver d’autres critiques quelles qu’elles soient (sauf sur le site sérieux ResMusica). C’est peut-être un grand pianiste, mais ce procédé cousu de fil blanc ne sert pas à le démontrer, et dessert les quelques médias (à l’instar de Marianne) qui ont repris ces informations sans les vérifier. Il soulève aussi des doutes sur le reste des affirmations publiées à son propos dans la Wikipédia et sur la validité statistique des opinions et des critiques émises dans Amazon.

Cette affaire, comme l’autre, démontre – s’il le fallait – que la prétendue vox populi n’est parfois qu’une vox singuli et que l’éditeur réputé – non pas par la rumeur mais par les traces de son travail, comme, d’ailleurs, le créateur – joue un rôle primordial dans la diffusion (qu’elle soit numérique ou non), celui de tiers de confiance2. Il est triste de constater que ce terme, dans le numérique, désigne surtout les services destinés à sécuriser les transactions financières… A quand la (re)sécurisation des transactions intellectuelles ?


Notes :

1 Décerné – depuis 1995, selon la brève – par l’Association des Auteurs Compositeurs et Éditeurs Gastronomes et par la Sacem. On n’a trouvé sur le Web que la mention du prix 2006.

2 Sans pour autant prétendre qu’il ne (se) trompe jamais ; mais la présomption de qualité et d’authencité lui est accordée à la hauteur de ce qu’il aura démontré par le passé.

4 octobre 2006

Ajax prend son épée et s’avance au hasard (Sophocle)

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 10:59

Rien n’est déterminé : l’ennemi d’aujourd’hui
Peut devenir l’ami de demain.

(Sophocle, Ajax)

Google vient d’ouvrir une version expé­ri­mentale de son moteur de recherche qui, tout en fournissant les mêmes réponses que son moteur principal, utilise les techniques Ajax1 pour l’interface. Ainsi :
• Un clic sur le lien renvoyé (en vert sous l’extrait) ouvre un menu contextuel qui regroupe les options qu’on retrouvait à la suite de la réponse tout en en rajoutant d’autres ; en conséquence, la page des réponses est bien plus lisible : on n’y voit que ce qu’on cherchait (ou pensait chercher).
• Un clic au bas des réponses affiche les suivantes dans la même page ; c’est plus simple que de passer à une page suivante, et permet de reconsidérer l’ensemble des réponses – passées et présentes – d’un coup d’ascenseur.
• Quelques images répondant à la requête sont renvoyées dans la même page (à droite) ; cette façon d’attirer discrètement l’œil vers un type de recherche à laquelle on n’aurait pas forcément penser est ingénieuse.
• Il est possible de réorganiser l’ordre des réponses (en faisant glisser le numéro d’ordre d’une réponse vers le haut ou le bas) ; cela ne change rien aux opérations (le site est expérimental et vient d’ouvrir), mais on peut supposer que ce sera une façon de permettre à l’utilisateur de renseigner le moteur de façon progressive sur ses préférences, ce qui permettrait à ce dernier de s’adapter aux recherches de l’utilisateur au fur et à mesure que celui-ci lui fournirait ce retour d’information. De là à y inclure aussi les informations glanées sur les autres usages que l’utilisateur ferait de Google (ce qu’il écrit dans ses courriels, ce qu’il recherche sur Google Earth, etc.), le pas ne sera sans doute pas long à être effectué.
• Il n’y a aucune publicité (ce qui n’est pas sans rappeler le temps béni de l’enfance de Google, lorsque ses fondateurs s’élevaient contre « les moteurs de recherche financés par la publicité » ; mais y a-t-il jamais une seconde enfance ?) ;
• La page « features » (fonctionnalités) décrit les particularités de cette interface, et permet d’indiquer si on les trouve utiles ou non.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule ni la plus récente annonce du Grand Aspirateur d’Informations : un service plus récent encore permet de rechercher du code source en spécifiant, par exemple, le langage utilisé, la licence ou une expression particulière. C’est éminemment différent des sites de partage de logiciels tels que SourceForge, où l’on peut effectuer une recherche dans les descriptifs (et pas uniquement dans les contenus ou ce qui peut s’en déduire mécaniquement).


1 Le terme « Ajax » recouvre un ensemble de techniques permettant de rendre des pages web plus dynamiques : ainsi, cliquer sur un lien peut changer une partie du contenu de la page sans avoir à rouvrir une autre page ; il est possible de réagencer le contenu d’une page sans la recharger (par exemple : le déplacement des réponses dans ce nouveau site) ; le renseignement de champs dans un formulaire peut se faire en relation directe avec un serveur avant même de cliquer sur « Envoi » (ce qui permet, par exemple, de faire un contrôle dynamique de saisie avec listes d’autorités sur le serveur sans avoir à charger tout le contenu de la liste dans la page, etc. Ces techniques sont utilisés à fond dans les sites tels que Netvibes, qui permettent de se créer sa « propre page » (ah, l’individualisme de masse) à partir de briques fournies par le serveur (fils RSS, mails, etc.). Elles permettent aussi d’utiliser les techniques du web pour toutes les interfaces de gestion bibliothéconomique (catalogage, circulation…) et de se débarrasser ainsi des applicatifs spécifiques aux plates-formes sous-jacentes.

15 septembre 2006

Nous sommes tous des serial killers

Classé dans : Environnement, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:30

Un récent reportage rediffusé à la télévision tentait de cerner le profil des serial killers, ces individus qui, souvent sous l’emprise d’un besoin irrépressible et d’une froide détermination, torturent et tuent avec un plaisir total et une jouissance absolue ; ils ne vivent vraiment qu’à ces moments-là et pour ces moments-là. Interviewés dans leurs prisons, ils ont l’air de Monsieurs Tout-le-monde, semblent reconnaître l’horreur de leurs actes – mais en sont-ils vraiment convaincus, dans leur for intérieur, et récidiveront-ils, s’ils étaient libérés ? on en doute, eux aussi.

En regardant cette émission, je ne pouvais m’empêcher de penser aux récents avertissements des dangers du réchauffement climatique dont le caractère de plus en plus alarmiste ne peut laisser indifférent : James Lovelock est loin d’être le seul à en parler ; James Hansen, directeur de l’institut Goddard des études de l’espace de la Nasa affirme qu’il ne reste que dix ans pour réagir avant que les cataclysmes ne se déchaînent sur la terre :

« Les glaces y fondront rapidement, faisant monter le niveau de la mer au point que la plus grande partie de Manhattan sera sous l’eau. Les sécheresses prolongées et les périodes de canicule se multiplieront, de violents ouragans se formeront dans des régions où ils étaient jusque là inconnus et il est à prévoir que 50% des espèces disparaîtront. ».

Ses thèses – qui ne sont pas récentes et qui ne font que se préciser dans le temps – ne font pas plaisir aux industriels et donc aux politiciens qui en dépendent : dès 1981, l’administration Reagan avait réagi à ses avertissements sur le réchauffement en lui coupant équipe et fonds, tandis que les fonctionnaires politiques de la Nasa le censurent et lui limitent l’accès aux médias.

Demain est presqu’aujourd’hui. Même si le futur est ce qu’il est le plus difficile de prédire avec certitude, il semble acquis – du moins pour le commun des mortels qui n’a pas d’intérêts politiques ou industriels particuliers – qu’il faut agir ici, partout et maintenant.

Mais est-ce vraiment le cas ? Le monde occidental est pris dans une logique d’hyperconsommation et de course en avant qui ne pas prêtes de s’arrêter par la seule volonté du consommateur de mettre fin à sa fringale, et par celle de ceux qui la nourrissent d’en tirer les bénéfices à court terme, financiers ou politiques : « ce que la science donne d’un côté en espérance de vie, l’hyperconsommation enlève de l’autre en dévorant les ressources de la planète » (Miklos), phénomène connu depuis plus de cinquante ans.

Mais il ne suffit pas de savoir pour vouloir ni pouvoir : qui est disposé à réduire ici et maintenant son train de vie et son confort – qui dépassent de loin le minimum vital, pour une bonne partie de la population du monde occidental ? Et comme il ne suffit pas de l’action de personnes isolées pour que cela ait un quelconque effet – d’abord sur l’industrie et donc sur l’économie – et sur le système global, il y en a qui se demandent, avec fatalisme ou cynisme, à quoi bon. Les autres, mañana.

Où sont les médias, qui relèguent souvent ce genre d’informations dans leurs pages intérieures, et mettent à la une ce qui attirera les regards et augmentera les ventes ? Ils pourraient mobiliser l’opinion, s’ils s’y mettaient. Où est le politicien qui fera fi des promesses mensongères d’un avenir toujours plus confortable nécessaires à assurer son élection, et qui saura entraîner tout un peuple, toute une planète, vers la sobriété et l’abstinence nécessaires à sa survie ? S’il est si difficile pour l’individu de renoncer à des comportements compulsifs nocifs (tabac, alcool, drogue…), comment ne le serait-il pas pour tout le monde ? Eh bien, l’émulation mutuelle pourrait jouer, une fois l’étincelle allumée.

La satisfaction du plaisir et le besoin de pouvoir de l’individu sont des moteurs éminemment humains. C’est, finalement, ce qui nous différentie des animaux, qui ont un comportement souvent bien plus social. Et nous continuons tous à consommer avidement, serials killers des générations qui grandissent sous nos yeux désabusés ou aveuglés.

5 septembre 2006

La fin du paradis, par Michael Powell

Classé dans : Environnement, Nature, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:10

Ce texte est la traduction intégrale d’un article paru dans le Washington Post, avec l’autorisation de son auteur.

ST. GILES-ON-THE-HEATH, Angleterre. Au cœur d’une forêt dense et profonde se trouve une clairière si charmante et exubérante qu’on dirait le refuge d’un hobbit. Une statue couverte de lichen se dresse dans un jardin d’herbes, tandis qu’une légère bruine tombe, goutte à goutte, des ardoises du toit. Aux confins de l’enclos, un rat musqué grassouillet se dirige en se dandinant vers le sous-bois.

« Bonjour ! »

L’homme, un gentleman élancé aux cheveux blancs, habillé d’un pull de laine bleue et d’un pantalon de toile, m’invite à entrer dans sa maison blanchie à la chaux. Nous nous asseyons à côté de la cheminée de pierre, tandis que sa femme, Sandy, une élégante blonde, nous sert des scones et du thé. James Lovelock dirige son attention vers ce qui est en train de se passer.

« Cela va trop vite », dit-il. Nous allons griller.

Pourquoi donc ?

« Notre fourneau global est déréglé, hors tout contrôle. En 2020-2025, on pourra voguer en voilier jusqu’au Pôle Nord. L’Amazonie sera devenu un désert, les forêts de Sibérie brûleront et dégageront encore plus de méthane, et les épidémies réapparaîtront ».

Lovelock n’a pas une imagination sulfureuse et n’est pas un adepte du style apocalyptique. À 88 ans, il reste l’un des scientifiques les plus novateurs de la planète, un Britannique plein d’humour et d’érudition, doté par surcroît d’un goût raffiné pour la controverse délicieuse. Il y a déjà quarante ans qu’il a découvert que les produits chimiques attaquant l’ozone se concentraient dans l’atmosphère, entraînant le monde sur un chemin irréversible. Peu après, il avait proposé Gaïa, une théorie selon laquelle la Terre fonctionne à l’instar d’un organisme vivant, un système auto-régulateur équilibré destiné à permettre à la vie de se développer.

Les biologistes avaient rejeté cette thèse qu’ils jugeaient alors hérétique et contraire à la théorie de l’évolution de Darwin. On peut affirmer aujourd’hui que Gaïa a transformé la façon dont la science comprend la Terre.

Lovelock s’intéresse maintenant au réchauffement global. Son nouvel ouvrage, La vengeance de Gaïa : la crise climatique de la Terre et le destin de l’humanité1, s’est très bien vendu au Royaume Uni dès sa sortie, et vient de paraître aux USA. La conclusion de Lovelock est claire.

Nous sommes cuits.

Il a mesuré les gaz de l’atmosphère et la température des océans, il a étudié les forêts tropicales et arborées (l’année dernière, une forêt de la superficie de l’Italie a brûlé en Sibérie, région dont la température augmente particulièrement rapidement, en dégageant du permafrost une grande quantité de méthane, ce qui contribue d’autant plus au réchauffement global). Il en conclut que Gaïa se trouve prise dans un cercle vicieux de boucles de rétroaction positives : de l’air à l’eau, tout se réchauffe simultanément. La biosphère a pour particularité que, sous la pression de l’industrialisation, elle résiste à ce réchauffement, puis résiste encore plus.

Puis elle s’adapte.

Dans dix ou vingt ans, selon Lovelock, le thermostat de Gaïa aura grimpé d’au moins 10°F (5,5°C). La Terre sera plus chaude qu’à toute période depuis l’Éocène, il y a 55 milliards d’années, quand les crocodiles nageaient dans l’océan arctique.

« On ne se rend pas compte à quel point la planète change rapidement et que c’est irréversible », dit Lovelock. « Quelque 200 millions de personnes migreront vers les zones arctiques pour survivre. Même si nous prenions des mesures extraordinaires, il faudra à la Terre 1000 ans pour s’en remettre ».

Un tel discours soulève l’ironie dans certains cercles, et notamment dans celui des scientifiques américains, dernier bastion des sceptiques du réchauffement global. Lovelock n’y va pas par quatre chemins, et une partie de ses collègues n’apprécie pas sa façon aussi élégante que directe de s’exprimer. Ses sombres prédictions sont en général présentées par les médias avec celles des sceptiques, considérées comme trop radicales les unes comme les autres et éloignées du juste milieu.

La vision radicale de Lovelock ne s’accorde pas avec celle de David Archer, chercheur à l’Université de Chicago et contributeur régulier du site RealClimate, qui admet la réalité du réchauffement global.

« Personne, même pas Lovelock, n’a proposé un scénario quantitatif spécifique d’une catastrophe climatique qui signifierait la fin de l’homme », écrit Archer.

Dans son article, il n’hésite pas à qualifier Lovelock de « renégat des sciences de la Terre », tout en respectant sa qualité de scientifique. C’est une description plutôt curieuse.

Lovelock travaille indépendamment sur plusieurs projets de biochimie. Son laboratoire est situé dans une vieille étable derrière sa ferme du Devon. Il s’oppose souvent à l’establishment scientifique, qu’il considère handicapé par son orthodoxie de clan. (Il n’hésite pas à critiquer les verts – Lovelock défend passionnément l’utilisation de l’énergie nucléaire comme remplacement du charbon pour réduire le réchauffement global). Mais il serait difficile de traiter de renégat de la science un homme qui compte 50 brevets à son actif, et qui est membre de la Royal Society (la société savante britannique).

Ce qui est finalement tout aussi étonnant c’est le nombre des scientifiques de la plus haute renommée qui se refusent à rejeter les avertissements de Lovelock. Ainsi, Sir David King, conseiller pour la science du premier ministre britannique Tony Blair, a salué la publication de cet ouvrage de Lovelock, en déclarant que le réchauffement global était une menace autrement plus grave que le terrorisme. Sir Brian Heap, biologique à l’Université de Cambridge et ex secrétaire des affaires internationales de la Royal Society, confirme la solidité de l’argumentation de Lovelock (même si elle est trop sombre).

Quant à Paul Ehrlich, le célèbre biologiste de l’Université Stanford, il avait publié, il y a quelque trente ans, La bombe p, 7 milliards d’hommes en l’an 2000, ouvrage dans lequel il se lamentait de l’accroissement trop rapide de la population mondiale.

Les désastres ne se sont pas passés exactement comme il l’avait prédit, et on l’avait traité alors de faux prophète de malheur. Mais il se peut qu’Ehrlich ait été en avance sur son temps.

Actuellement, Ehrlich considère le réchauffement global et la croissance de la population comme une menace combinée sur les ressources naturelles de pétrole et de gaz. « Techniquement parlant, la plupart des scientifiques sont des [injure] apeurés », dit Ehrlich. « Lovelock et moi sommes les prophètes du malheur, parce que nous le voyons arriver. »

« Tels les Nornes dans L’Anneau du Niebelung de Wagner, nous sommes au bout du rouleau, et la corde qui dévide notre sort est sur le point de craquer. »

On peut lire des phrases de ce genre dans La vengeance de Gaïa et l’on demande alors à ce prophète de malheur : pourquoi tant de noirceur ? Lovelock sourit. Non, on ne le comprend pas. Il a fondé une famille au cœur des ténèbres du blitz à Londres, il a neuf petits-enfants qu’il aime et un pays dont il est fier.

« Je suis un optimiste », dit-il. « Je pense que lorsque le réchauffement se sera installés, les survivants, établis dans la zone arctique, trouveront une façon de s’adapter. Ce sera une vie difficile pleine d’excitation et de peur ».

Ce n’est pas très encourageant.

Lovelock et Sandy, qu’il a épousée après le décès de sa première femme, se promènent l’après-midi dans le Devonshire, tandis qu’il cite du Shakespeare, sur la joie qu’il éprouve à la découverte d’une primevère au bord d’une source2. Lovelock ne se dit pas athée, les mystères de l’univers n’ont de cesse de l’enchanter. Mais c’est avant tout un biochimiste, un scientifique rigoureux qui ne veut pas ignorer la réalité, aussi dure soit elle.

Lovelock a grandi dans le Londres des ouvriers. Il ne pouvait se permettre d’étudier à Oxford ou à Cambridge, et l’a donc fait de nuit : durant la Deuxième guerre mondiale, il patrouillait sur les toits du laboratoire en compagnie de professeurs. Ils épiaient les lumières clignotantes des fusées V-1 allemandes se rapprochant de l’Angleterre.

« Il arrivait qu’un missile change de cours et explose, et les professeurs étaient alors saisis par l’urgence de dispenser leur savoir, » dit-il en souriant. « C’était une sorte de cours universitaire de haut niveau. C’est terrible, mais la guerre nous rend plus vivants. »

Lovelock était un étudiant prodige, et a décroché des diplômes en chimie et en médecine. Dans les années 50, il conçoit une machine à détecter les électrons, qui fournit à Rachel Carson les données nécessaires à la démonstration de sa théorie que les pesticides infestent tout, depuis les pingouins jusqu’au lait maternel. Ultérieurement, il s’embarque vers l’Antartique avec un détecteur et prouve que les produits chimiques humains – les CFC – percent un trou dans la couche d’ozone.

« Gaïa, pffffff ! », s’exclame Ehrlich, ce biologiste de Stanford qui critique la théorie de Lovelock. « Si Lovelock n’avait découvert l’érosion de l’ozone, nous serions en train de vivre dans l’océan un masque au nez et avec des palmes pour échapper à ce maudit soleil ».

En 1961, Lovelock coopère avec la Nasa, qui souhaitait concevoir un module pour partir à la recherche de traces de vie à la surface de la planète Mars. Selon Lovelock, c’était une idée farfelue : que se passerait-il si ce module atterrissait au mauvais endroit ? et si la vie sur Mars n’était pas bactérienne ?

Lovelock fit un saut conceptuel. S’il y avait de la vie sur Mars, les bactéries devraient utiliser de l’oxygène pour respirer, et dégageraient des déchets sous forme de méthane. Lovelock découvrit alors que l’atmosphère de la Terre contenait des quantités importantes d’oxygène et de méthane, gaz indicatifs typiques de la présence de vie. Celle de Mars, en revanche, est saturée de dioxyde de carbone, signe d’une planète morte.

Cette découverte changea le cours de sa vie. Il commença à concevoir la Terre comme une biosphère auto-régulatrice. Le soleil l’ayant réchauffé de 25% depuis l’apparition de la vie, la Terre produisit en conséquence plus d’algues et de forêts pour absorber le dioxyde de carbone, ce qui permit de maintenir une température plus ou moins constante. En 1969, il ne lui manquait plus qu’un nom pour sa théorie.

Lors d’une rencontre avec l’écrivain William Golding, celui-ci lui dit qu’un concept important avec besoin d’un nom important, et lui suggéra de l’appeler Gaïa.

Gaïa fut controversée, et non pas uniquement parce que son nom faisait trembler d’émotion les prêtresses new age (« Gaïa n’est pas “vivante” et je crains de ne pas être le parfait gourou », remarque Lovelock ironiquement). Les biologistes manquèrent de s’étouffer – ils affirmèrent que des organismes ne peuvent agir de concert, ce qui supposerait qu’ils aient la faculté de prévoir.

Lovelock se souvient d’avoir été attaqué lors d’une conférence à Berlin.

Cette intolérance lui fut pénible. Lovelock affirmait que la biomasse mondiale pouvait agir sans pour autant être « consciente ». « Les néodarwinistes ressemblent aux fondamentalistes religieux », dit-il. « Ils passent leur temps à défendre des doctrines stupides ».

Quarante ans plus tard, le discours sur la planète en tant que système interconnecté est monnaie courante des sciences de la Terre. La Reine a décerné un prix à Lovelock, Oxford l’a invité à venir y enseigner, et son petit laboratoire perdu dans la forêt a récolté plus de contrats gouvernementaux qu’il ne peut traiter. (L’octogénaire n’y suit que le strict minimum de mesures de sécurité nécessaires à sa survie : « Je ne peux y tuer que moi, c’est une merveilleuse liberté », dit-il).

Mais ses amis disent de lui qu’il est impatient.

« Peut-être que Jim pense que tout le monde considère sa théorie avec complaisance », pense Lee Kump, un éminent géologue à l’Université Penn State. « Il considère que Gaïa nous traite comme un corps qui réagit à une infection – il essaie de nous brûler ».

« La fonte des glaces au Groenland s’accélère, selon des mesures prises par des satellites ». (BBC, 2006)

« L’une des plus célèbres écologistes du monde, Dr Deborah Clark de l’Université du Missouri, affirme que les recherches démontrent que l’écosystème en Amazonie est en train d’exploser hors de tout contrôle. Elle ajouter que l’évolution de Amazonie est dramatique. » (CNN, 2006)

Comment la Terre, notre splendide vaisseau spatial, est devenue si rapidement un four qui nous détruit ? Lovelock s’explique.

Cela commence par la fonte des glaces et des neiges. Avec la désertification de la zone arctique – la couverture glaciaire du Groenland diminuant bien plus rapidement que prévu – un sol de couleur sombre se dégage et absorbe de la chaleur. Ceci a pour conséquence de faire fondre encore plus de neige et de ramollir les tourbières, qui dégagent alors du méthane. Avec le réchauffement des océans, les algues meurent et absorbent en conséquence moins de dioxide de carbone, cause du réchauffement.

Au sud, la sécheresse tue les grandes forêts tropicales de l’Amazonie. « Les forêts disparaîtront comme la neige », ajoute Lovelock.

Même les forêts nordiques, ces merveilles de pins et de sapins austères, souffrent. Elles absorbent la chaleur et protègent ours, lynx et loups durant les rudes hivers. Mais de récentes études ont montré que les forêts boréales sont entrain de se dessécher et de dépérir, ce qui accroît le réchauffement.

À l’horizon de 30 ou 40 ans, Lovelock prévoit que les zones subsahariennes seront invivables. L’Inde commence à manquer d’eau, le Bengladesh est noyé, la Chine jette son dévolu sur la Sibérie, et les seigneurs de guerre régionaux se battent à mort pour les ressources d’eau et d’énergie.

Lovelock remarque notre expression et s’arrête.

« C’est la raison pour laquelle mon livre est si sombre », dit-il.« Encore un peu de thé ? »

Notre esprit foisonne d’objections. Finalement, ce ne sont que des hypothèses. Le Jour d’après, Sur la plage, Helen Caldicott, Nostradamus, tant de prédictions de fin du monde ont émaillé l’histoire humaine. Nous sommes intelligents. N’enverrons-nous pas un parasol dans l’espace pour détourner les rayons solaires (comme l’ont proposé un couple de professions californiens) ?

Lovelock soupire avec lassitude.

« Nous pensons que l’ouragan Katrina ou la canicule européenne étaient des événements exceptionnels », dit-il. « Ou nous sommes persuadés que nous trouverons une solution technologique ».

Lovelock nous rappelle que les prophètes Mayas, pour citer d’autres annonceurs de malheur, ne s’y étaient pas trompés. Leur grande civilisation s’est éteinte suite à une apocalypse écologique. Et ce n’est pas une vision romantique. Les recherches actuelles suggèrent que les indigènes de par le monde, des Indiens d’Amérique aux Aborigènes d’Australie et aux chasseurs européens, ont joué un rôle clé dans le brûlement des forêts et l’extinction de milliers d’espèces animales. De nos jours, ceux qui possèdent une conscience écologique cherchent le salut dans les cellules solaires, le recyclage et des dizaines de milliers d’éoliennes. « Ça ne changera rien à rien », dit Lovelock. « Ils se trompent en pensant que nous avons quelques dizaines d’années devant nous. Ce n’est pas le cas ».

Lovelock est favorable aux OGM qui consomment moins d’eau, et à l’énergie nucléaire. Il n’y a que l’atome qui soit capable de fournir suffisamment d’électricité pour convaincre les pays industrialisés d’abandonner l’utilisation des énergies fossiles. La France tire 70% de ses besoins énergétiques des réacteurs nucléaires.

Mais qu’en est-il de Three Mile Island, de Tchernobyl ? Lovelock réagit avant que l’on ait le temps de poursuivre la liste. « Combien de personnes sont mortes ? » demande-t-il. Quelques centaines ? La zone d’exclusion autour de Tchernobyl pour cause de radiation possède une flore et une flore d’une diversité exceptionnelle, la plus élevée en Eurasie.

Sir Brian Heap est d’accord avec ces thèses. Mais il s’inquiète du prix terrifiant que l’Asie du sud et l’Afrique auront à payer pour les conséquences terribles des abus de l’occident. Quelle responsabilité avons-nous à leur égard ? « Les pauvres ne sont pas notre problème », dit-il. « Ce sont nous qui sommes leur problème ».

Lovelock reconnaît ce paradoxe moral. Mais il ne voit pas de solution qui transcendera les différences régionales ou nationales. Les vagues de chaleur qui tueront des millions de gens, les tornades dévastatrices, la sècheresse qui étouffera les villes causeront une recrudescence des nationalismes.

Après ce long moment passé en sa compagnie, on a du mal à comprendre sa bonne humeur. Sa machine intérieure semble en état de marche presque parfait : il se lève à 5h30, lit, écrit et parcourt la campagne. Dans son excessive politesse, il paraît à peine ennuyé à la suggestion que ses prédictions seraient quelque peu frivoles.

« Les gens me disent : “Vous avez 87 ans, vous ne le verrez pas arriver” », dit-il. « J’ai des enfants, j’ai des petits-enfants, je ne souhaite rien de tout cela. Mais c’est notre destin ; nous devons reconnaître le fait que c’est une nouvelle guerre. Nous avons un besoin désespéré de trouver le Moïse qui nous mènera vers les zones arctiques et préservera la civilisation. »

« Il est trop tard pour reculer ».

© 2006 The Washington Post Company

Notes (du traducteur) :
1À ma connaissance, non encore publié en français.
2 « I know a bank where the wild thyme blows, / Where oxlip and the nodding violet grows. » (« Je sais un banc où s’épanouit le thym sauvage, où poussent l’oreille-d’ours et la violette branlante », dit Obéron à Puck, dans Le Songe d’une nuit d’été, trad. de F. V. Hugo).

17 août 2006

Mais où est donc Ornicar ?

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 20:59

Il avait relevé dans le bottin les numéros de quelques collègues, qu’il nota soigneusement avec son bic dans un calepin de moleskine ; puis il les appela un à un, mais ils étaient tous absents. Bon bougre, il fit contre mauvaise fortune bon cœur : dans son frigidaire, il trouva un sandwich rassis (bien que pasteurisé) et une clémentine desséchée qu’il jeta à la poubelle ; en guise de balthazar, il ne lui restait qu’une charlotte qu’il dégusta avec un kir. Puis il décida de s’envoyer en l’air tout seul. Il sortit de chez lui vêtu d’une dalmatique chatoyante et coiffé de son panama, et s’offrit un tour en montgolfière du côté de Balleroy, après s’être assuré qu’il avait quelques kleenex dans la poche de son mackintosh, en cas de courant d’air. Dans ces hauteurs éthérées, pas un bruit de klaxon, ce qui le changeait de son quotidien de chauffeur de limousine. Rentré chez lui, il ferma les persiennes, éteignit sa lampe de bakélite et s’endormit. (Miklos, Le Journal inexistant de Mr Personne)

Ce texte bucolique évoque le souvenir de Sébastien Bottin (fondateur, en 1796, de la société qui porte toujours son nom), du Baron Bich (« un homme de pointe »), d’Ambrogio Calepino (lexicographe italien du quinzième siècle), de John Montagu comte de Sandwich (père du fast food d’époque), de Louis Pasteur (qui n’était pas médecin comme on pourrait le croire, mais chimiste), du Père Clément (qui s’appelait Vital Rodier avant d’entrer dans les ordres ; s’il ne l’avait fait, aurait-on appelé le fruit auquel il a donné son nom vitaline ?), du préfet Eugène-René Poubelle (dont la carrière le mènera ad astra per aspera, des égouts au Vatican), de Balthazar (ce fils de Nabuchodonosor plus connu encore pour son festin – célébré par Rembrandt, par Calderón de la Barca et par Benjamin Fondane – que Babette), d’une Charlotte anonyme, du chanoine Félix Kir (l’inventeur étonnant de cet élixir que n’aurait pas désavoué le Révérend Père Gaucher), des frères Joseph-Michel et Etienne-Jacques Montgolfier (dont l’un des célèbres émules fut le magnat de la presse Malcolm Forbes), de Charles Macintosh (chimiste écossais qui découvre en 1823 un solvant idéal du caoutchouc permettant l’imperméabilisation des tissus) et de Leo Hendrik Baekeland (cet américain né en Belgique a aussi inventé le papier photo­gra­phique), tout en passant sous silence le Dr Guillotin et Vidkun Quisling de sinistre mémoire. Il fait allusion aux Bulgares, à la Dalmatie, au Limousin, au Panama et à la Perse. Mieux encore, il utilise les noms de marque Frigidaire®, Klaxon® et Kleenex®.

Ce procédé de dérivation de noms communs à partir de noms propres (dit « par antonomase ») enrichit la langue en créant des néologismes, et signale le passage du particulier au générique ; une fois adoptés, ces mots se lexicalisent. L’anglais – et surtout sa variante américaine – se prête bien mieux que le français à l’accroissement constant de son vocabulaire de cette façon (et de bien d’autres aussi), du fait du pragmatisme efficace de la société où il se parle. Parmi les nombreuses transformations à l’œuvre dans cette langue, la conversion d’un nom propre en verbe n’est pas rare, tandis que le français rechigne à l’accepter (lister et nominer en sont un bon exemple) : to xerox (« photocopier », dérivé du nom de Xerox, fabriquant de photocopieurs) ou to fedex (« expédier un paquet urgent en 24 heures »). Les compagnies concernées sont plutôt contentes de ce phénomène qui contribue à la popularité de leur nom de marque : l’un des vice-présidents de Federal Express s’enorgueillissait que sa société avait débuté par l’envoi de douze colis pour se transformer en une compagnie qui est devenue en 2006 un verbe (cité par Randy Savicky).

Mais cela ne plaît pas à tout le monde : un néologisme récent a eu l’heur de déplaire au titulaire d’un nom de marque mondialement connu (et pour cause) : il s’agit du verbe « to google » (avec les guillemets, en souvenir de l’imprimeur Guillaume), qui signifie « chercher dans [le moteur de recherche] de Google® », et, par extension, « chercher sur l’internet ». Ce géant, non content de contrôler toute l’information du monde, veut maintenant policer la langue, à l’instar du Ministère de la Vérité de George Orwell : considérant que cette utilisation « banalise » son nom de marque, il a envoyé une lettre au vénérable Washington Post dans laquelle il qualifie cet usage de généricide (encore un néologisme, à moins qu’ils ne l’aient breveté avant d’envoyer leur missive). Et comme il trace tout, il pourra retrouver les autres contrevenants et les assigner en justice, bien plus aisément que les sociétés de droit d’auteur à la recherche des abus du P2P.

Ridicule ? À l’ère où les mots se vendent (noms de domaine, mots utilisés par les moteurs de recherche pour incruster de la publicité dans les pages consultées…), leur propriété est devenue un marché fort juteux. Les noms communs devenus propres et interdits à la consommation, quel vocabulaire restera dans la novlang des générations à venir ? Quelques conjonctions, comme dans le titre de cet article ?

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