Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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7 septembre 2010

Qu’y a-t-il de commun entre AFGL 3068 et ce qui est arrivé à Baby Jane ?

Classé dans : Cinéma, vidéo, Langue, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 9:04

Qu’est-il arrivé à Baby Jane (1962) est l’un des chefs-d’œuvre de Robert Aldrich, un long « crêpage de chignon entre deux stars hollywoodiennes vieillissantes et hystériques, Joan Crawford et Bette Davis » (source).

De son côté, AFGL 3068 est un « système binaire » fort curieux, situé à quelque 3000 années-lumière de la Terre : cette source de rayonnement infrarouge s’avère être une étoile vieillissante qui sème la mort dans son sillage (source).

Le rapport ? il suffit de faire le rapprochement entre star, étoile en anglais, au figuré pour la scène et au littéral pour le firmament : an aging star est joliment et parfai­tement ambigu dans la langue de Shakespeare (qui, pourtant, n’avait proba­blement pas de connaissances en astrophysique).

À propos de ces étoiles qui tombent de vieillesse, on ne peut s’empêcher de citer le célèbre et très beau poème de John Donne (1573-1631) qui parle du temps qui passe inéluc­tablement dans la recherche de la femme idéale, tâche aussi impossible que celle de se saisir d’une étoile filante (étoile tombante, en anglais), d’apprendre à écouter le chant d’une sirène, de retrouver le temps passé ou de résister à la morsure de l’envie :

Go and catch a falling star,
    Get with child a mandrake root,
Tell me where all past years are,
    Or who cleft the Devil’s foot.

Teach me to hear mermaid’s singing,
Or to keep off envy’s stinging,
        And find
        What wind
Serves to advance an honest mind.

If thou be’st born to strange sights,
    Things invisible go see,
Ride ten thousand days and nights
    Till Age snow white hairs on thee;
Thou, when thou return’st, wilt tell me
All strange wonders that befell thee,
        And swear
        No where
Lives a woman true and fair.

If thou find’st one, let me know;
    Such a pilgrimage were sweet.
Yet do not; I would not go,
    Though at next door we might meet.
Though she were true when you met her,
And last till you write your letter,
        Yet she
        Will be
False, ere I come, to two or three.

Attrape une étoile filante / Fais qu’une Mandragore enfante, / Dis-moi ou sont les ans passés / Qui du Diable a fendu le pied, / M’enseigne à ouïr les Sirènes, / À parer les dards de la Haine, / M’apprends / Quel vent / Pousse un cœur honnête en avant (in John Donne, l’Age d’Homme, 1983).

D’un comte et d’une marquise, ou, qu’y a-t-il de commun entre OK Corral en Corse et le renouveau de la chorégraphie au XVIIIe siècle ?

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Danse, Langue, Littérature, Musique, Médias — Miklos @ 0:04

Les médias audiovisuels n’ont que faire de l’orthographe, l’essentiel pour eux c’est l’oralité. Mais leur visibilité sur le web nécessite parfois de coucher sur le papier (virtuel) leur verbiage et le résultat peut être savoureux. C’est un cas d’homonyme homophone qui frappe aujourd’hui M6 :

On peut dorénavant s’attendre à tout : au comte d’Hoffmann, aux comptes des mille et une nuits, aux contes de l’État…

La confusion entre conte, comte et compte n’est pas récente. Jean Étienne Despréaux (1748-1820), « brillant auteur de chansons, vaudevilles et poèmes d’occasion » (selon Gabriella Asaro), ne l’a pas loupée :

Le « conte » auquel Despréaux fait allusion est sans doute le sonnet qui fait suite au bref essai Du tems, dans Les pensées de Monsieur le comte d’Oxenstirn sur divers sujets1, publié à Paris en 1774.

Le Temps perdu de Despréaux fait partie du savoureux recueil Mes passe-temps : chansons suivies de l’art de la danse, poëme en quatre chants, calqué sur l’Art poétique de Boileau Despréaux, orné de gravures d’après les dessins de Moreau le jeune avec les airs notés (Paris, 1806). Si vous voulez fredonner ce comte conte, vous y trouverez la partition ici. La seconde partie de l’ouvrage ne manque pas d’intérêt : les recommandations qu’il y donne sur la danse – qu’il a pratiquée, enseignée et produite – pourraient encore s’appliquer aujourd’hui :

L’esprit a son clinquant, la Danse a ses bluettes.
(…)
La danse à l’Opéra doit enchanter les yeux,
Et non les effrayer par des tours périlleux.
(…)
J’aime sur le théâtre un élégant danseur
Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur,
Plaît par sa grace seule, et jamais ne la choque :
Mais pour un faux plaisant, dont le bon goût se moque,
Qui, de sauts étonnans, est toujours occupé,
Qu’il s’en aille, s’il veut, sur des tréteaux grimpé,
Le long de nos remparts, séjour des pasquinades,
Sur la corde foraine, essayer ses gambades.
 
Trop souvent l’amour-propre en cet art fait décheoir :
Par les yeux d’un ami cherchez donc à vous voir.
Jeunes gens, vainement vous forcez la nature :
Croyez-moi, travaillez d’après votre structure,
Et ne vous parez point d’un mérite emprunté :
Chaque genre est brillant de sa propre beauté.

On trouvera ici une édition qui présente en regard l’œuvre de Boileau et celle de Despréaux. Et maintenant, voulez-vous danser, Marquise ?

___________________________
1 L’auteur en est le comte suédois Johan Thuresson Oxenstierna (1666-1733), appelé le Montaigne du Nord, et petit-neveu du grand chancelier Axel Gustafsson Oxenstierna af Södermöre, qui avait servi le roi Gustave Adolphe, puis la reine Christine de Suède, et est connu notamment pour son rôle lors de la guerre de Trente Ans et son établissement de l’administration centrale suédoise.

6 septembre 2010

Le grand absent

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo — Miklos @ 23:05

S’il y a une excellente raison d’aller voir Des hommes et des dieux qui sort sur les écrans mercredi, c’est bien le jeu en tous points remarquable des acteurs : en premier lieu celui de Michael Lonsdale, et secondairement, de Jacques Herlin, mais aussi celui, collectif, des huit principaux protagonistes. Ce film, lauréat du Grand prix du Festival de Cannes 2010, relate un fait réel, la longue marche vers la mort d’une communauté de moines trappistes dans l’Atlas aux prises avec le terrorisme dans les années 1990.

Le scénario « colle » à l’histoire tel que la relate Dom Armand Veilleux en 1996, après leur enlèvement et peu avant leur assassinat. Il montre avec sensibilité les relations de la communauté avec le monde extérieur – les habitants des environs tous aussi affectés par la terreur, les terroristes devant lesquels le supérieur, interprété par Lambert Wilson, ne plie pas sans pour autant les rejeter quand ils viennent demander une assistance médicale – et entre eux, en tant que communauté, alternant doutes et peur du futur, foi en Dieu et espoir en un monde meilleur, ou, tout simplement, la conviction que leur choix de vivre ici est inéluctable et qu’un berger n’abandonne pas son troupeau lorsque survient le loup.

Ce qui dérange dans le film c’est… l’image. Elle frappe par sa trop grande beauté : que ce soit les immenses et splendides paysages ou les scènes intimistes telle celle entre frère Luc (Michael Lonsdale) et une jeune fille au beau visage qui l’interroge sur la découverte de l’amour, voire celles de recueillement des moines parfaitement habillés de leurs blancs surplis dans leur chapelle, cette perfection est trop contradictoire avec l’idéal d’humilité de la vie monastique, et avec la pauvreté de la population locale (contraste qui rappelle, mutatis mutandis, celui de l’esthétisme des corps égorgés lors de la Saint Barthélémy dans La Reine Margot de Patrice Chéreau).

Le film est aussi trop explicite : dans sa construction (les alternances régulières de l’événement et des scènes de prière collective dans la chapelle), dans son symbolisme (les rayons de soleil frappant l’un des moines à travers un vitrail de la chapelle), et surtout dans sa profusion d’allusions et de références volontaires ou non (le corps du terroriste soigné par les moines suggère lourdement, par sa plastique, son voilage et sa perspective le célèbre tableau de Mantegna, l’expression gradu­el­lement joyeuse des moines au début de leur cène rappelle celle des convives du dîner dans le Festin de Babette à la différence qu’ici elle se décomposera au cours du repas de façon un peu trop mélodramatique, leur longue marche en file dans la neige fait écho aux Aveugles de Pieter Bruegel…).

Mais revenons aux acteurs, principal atout du film. La caméra sait nous faire voir toute la gamme d’expressions de leurs visages ravinés par l’âge, de leurs yeux cernés et soulignés par de lourdes poches qui cherchent à voir au-delà de la réalité et contrastant avec celui, lisse et presque trop beau, de Lambert Wilson dans le rôle du supérieur, qui, après un temps d’hésitation, poursuivra avec une conviction inébranlable son chemin, entraînant avec lui sa petite communauté au-delà de leurs doutes.

Le grand présent est Michael Lonsdale, dans le rôle du médecin des uns et des autres ; fatigué par son grand âge et son asthme, épuisé par le nombre de consultations croissant qu’il donne inlassablement chaque jour (150 !), il émane de son jeu très subtil une force spirituelle tout à la fois simple, discrète, et éminemment solide, une bonhomie tendre et affectueuse.

Le grand absent est Dieu, vers lequel les regards des moines se tournent, pour tenter de comprendre, de l’entendre. Il n’en fera rien. Le seul signe venant du ciel sera un hélicoptère tournoyant de façon menaçante au-dessus du monastère. Les moines finiront par disparaître lors de leur ascension finale vers leur calvaire.

22 août 2010

Tant qu’on a la santé…

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Société — Miklos @ 15:36

Le 7 juillet 2010 doit être marqué d’une pierre blanche : c’est le jour où est ressortie l’intégrale des films du réalisateur Pierre Étaix, le Buster Keaton français, disent ces Américains en mal de comparer tout à leur aune. L’analogie n’est toutefois pas si fausse, ce genre de burlesque qui met en scène un personnage aux prises avec une réalité qui le dépasse, qui le transforme en pantin, se retrouve bien chez nous au cirque – Étaix s’y était produit en tant que clown – mais au cinéma il rappelle plutôt les anglophones, à l’instar de Laurel et Hardy et de Charlie Chaplin (dont il avait adoré les films dans son enfance), ou de Harold Lloyd. Et, c’est frappant, Jacques Tati, pour lequel il avait travaillé plus tard – « il m’a jeté dans l’eau bouillante, il m’a mis sur le tas tout de suite, c’est la meilleure façon d’apprendre son métier » –, lui ouvrant ainsi le chemin vers la réalisation cinématographique.

Ces films, on le sait, étaient bloqués à la suite d’un imbroglio juridique sur les droits (et leurs détenteurs, on le constate malheureusement de nos jours, mettent de façon croissante des freins parfois insurmontables à la sauvegarde et à la diffusion du patrimoine de la création artistique du xxe s.). C’est heureusement réglé pour Étaix de son vivant. Le cinéma parisien Le Latina projette en ce moment une rétrospective de ses films remarquablement bien restaurés avec sa collaboration.

Tant qu’on a la santé est une courte tétralogie tendre et hilarante, où l’on voit bien en quoi Étaix se distingue de Tati. Chez ce dernier, le cadre est une hyper-réalité hyper-esthétique, qui fait ainsi ressortir les travers de la société, ses aspects superficiels, consensuels, mécaniques et déshumanisants, tandis que chez Étaix c’est Alice de l’autre côté du miroir, là où l’inversion, l’abolition des frontières entre le rêve et l’éveil, le fantastique et le banal, la fiction et la réalité en font ressortir les contradictions et les défauts.

Pierre Étaix relate ainsi le contexte de la sortie de ses films :

C’était au lendemain de mai 68. Mai 68 fut une révolution, ou une pseudo révolution sans le sang, un besoin éperdu de changer une société à travers le monde, d’ailleurs, pas seulement au point de vue national mais partout. On avait le sentiment qu’après mai 68 on ne reverrait plus tous ces abus dans la publicités, toutes ces plages inondées de monde, tous ces campings, ce Tour de France qui proposait des choses inimaginables, des jeux imbéciles, enfin, que sais-je… Pas du tout : c’était reparti à cent à l’heure et ça dépassait même tous les espoirs.

Alors j’ai été profondément ulcéré par l’attitude des gens qui organisaient ça et j’ai voulu montrer des victimes consentantes, en quelque sorte, en me disant que ces victimes, lorsqu’elles allaient se voir, allaient dire « Ben non, alors ça c’est pas vrai qu’on soit reparti dans ce monde-là ». Mon seul souci était de faire rire les spectateurs avec ça.

Au lieu de ça, il s’est passé le phénomène inverse. Ça a révulsé la critique entière, qui a dit : « Vous vous attaquez à une couche sociale » alors que je tapais dans le tas, je n’étais pas particulièrement axé sur une couche sociale.

Effectivement : Tant qu’on a la santé met en scène des couples (l’assortiment ne manque pas de surprises) au lit comme à dans à la campagne, un médecin et ses patients (on se demande qui est le plus malade), un bourgeois qui se prend pour un chasseur mais incapable de tirer un animal, un paysan tout aussi incapable de monter une barrière, la publicité qui déborde de l’écran (ambiguïté que l’on retrouvera bien plus tard dans La Rose pourpre du Caire de Woody Allen, par exemple), les embouteillages homériques que les conducteurs sont contraints de prendre en souriant, la pollution omniprésente – bruits, fumées… – bien loin de l’univers parfai­tement propre de Tati –, tout ce qui ne manquera de faire écho, pour le spectateur contemporain, avec certaines de ses expériences personnelles.

Ben non, alors ça c’est pas vrai qu’on soit reparti dans ce monde-là… Merci, Pierre Étaix.

9 juin 2010

Life in Hell: To Russia with love

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 23:39

« Pendant la guerre de 1939-1972, il y avait à Montmartre, à la porte d’une épicerie de la rue Caulaincourt, une queue de quatorze personnes. » — Marcel Aymé, « En attendant », in Le Passe-muraille.

Akbar se prépare à partir à Moscou. Ce n’est pas la première fois : Jeff et lui avaient rendu visite (malgré eux) aux cendres de Lénine, mais cette fois-ci il y va pour parler musique devant un parterre international. Il ne suffit pas de se préparer la gorge (un bon Гоголь-могольlait de poule alcoolisé, pour ceux qui n’auraient lu Guerre et Paix dans le texte – au lever ou au coucher, voire aux deux, dans le mois qui précède le voyage, peut y contribuer), il lui faut amasser une quantité imposante de documents afin de se faire délivrer un visa :

le formulaire de demande, qu’il télécharge du site du consulat en question, et qu’il doit remplir sans coup férir et au bic noir (avant, c’était le rouge) ;

une photo récente, où il est impératif de ne pas sourire (difficile : c’est contraire à la nature d’Akbar) ni d’ouvrir la bouche, de regarder le photographe droit dans les yeux après avoir ôté ses lunettes de soleil (Jaruzelski faisait comment ?) et toute autre prothèse faciale (et, par prudence, ailleurs dans le corps), la photo devant être collée (et non agrafée ou scotchée) dans le cadre précis réservé à cette intention dans le formulaire de demande ;

une photocopie de son passeport, certifiée par un tribunal de grande instance ou, à défaut, par un notaire russe blanc, et accompagnée de l’original ;

une attestation d’une compagnie d’assurance ayant un contrat de réassurance avec un partenaire russe, qui mentionne un numéro de contrat (au minimum de dix-huit chiffres et lettres, comme chez Julien Lepers) et qui certifie qu’elle rapatriera à ses propres frais le corps du détenteur de la police, au cas où il tomberait dans une embuscade tchétchène ou bas-karabaghoise ;

une lettre d’invitation en bonne et due forme d’un Ministère ou d’un orrrrrrganisme rrrrrrusse, qui indique, entre autres, le nom d’Akbar (Akbar), sa date de naissance (il ne fait pas son âge), son sexe (avec un tel nom, la question ne devrait pas se poser), sa nationalité (il ne s’en cache pas), son poids (pour l’avion), la liste de ses diplômes depuis l’école maternelle (les bons points ne comptent pas), son salaire (pour être sûr qu’il pourra se débrouiller seul), le nom et l’adresse de sa salle de sport (il ne pourra pas y aller pendant son voyage, alors pourquoi ?), et d’autres petits détails destinés à permettre aux autorités de le profiler.

S’armant de courage, de patience et des papiers en question (à l’exception de la lettre d’invitation, envoyée directement au consulat), Akbar arrive à 8h15 devant l’officine de la Loubianka à Paris, et se place dans la file d’attente qui compte déjà 30 personnes. À 9h, les grilles s’entrouvrent et laissent entrer, au compte-gouttes, 60 personnes qui se trouvent maintenant devant Akbar : les 30 arrivées en ordre, et 30 autres munies d’un coupe-file vert. Maigre consolation : derrière lui, il y a bien 60 personnes aussi.

C’est vers 9h45 qu’il franchira le seuil, mais pas avant qu’un préposé, grand blond genre espion soviétique dans un film de 007 ne connaissant qu’un mot de français (« marge ») ait enjoint à tous ceux qui avait rempli le formulaire de demande de visa fourni par le site de le refaire, parce que la marge (c’est le mot en question) n’est pas bonne. Les habitués du fait sont équipés d’un stylo (noir) et d’un tube de colle (pour la photo).

À l’intérieur, ce n’est pas une seule file d’attente, mais trois, dont une se subdivise en trois sous-queues, qui se présentent au regard. Il faut choisir la bonne. À 10h15, Akbar atteint un guichet. Ludmila (appelons-la ainsi), une jeune et blonde préposée, suit les préconisations pour la prise de photos d’identité : elle ne sourit pas, fixe Akbar d’un regard perçant, et laisse filtrer d’entre ses lèvres le minimum de mots suffisant à rejeter sa demande : la photo d’Akbar ne lui plaît pas, bien qu’il ait veillé à garder ses lèvres scellées à l’horizontale et à fixer l’objectif sans ciller : la longueur actuelle de ses cheveux n’est pas identique à celle sur l’instantané. Il s’excuse de n’avoir pu synchroniser coiffeur, photographe et consulat, mais cela n’amadoue pas Ludmila ; pire, elle ne trouve pas l’invitation dans son ordinateur, ne voulant la chercher que par la date de naissance d’Akbar, et surtout pas par son nom. Rrrrrrrrevenez avec invitation, susurre-t-elle, puis fixe son regard froid sur la personne suivante.

Akbar s’en retourne chez lui. Il écrit à l’orrrrrrganisme qui lui envoie le lendemain une copie de l’invitation. Il la rajoute à la pile, met son réveil aux aurores, et se pointe à 7h15, le jour suivant, devant les grilles. Il n’y a que six personnes qui l’y ont précédé. Une pluie fine ne cesse de tomber et de s’infiltrer dans les os malgré les parapluies déployés. On se serre les coudes devant l’adversité et l’on partage son expérience, à l’instar des quatorze personnages de la belle et triste nouvelle de Marcel Aymé. Akbar n’est pas le seul à revenir : sa voisine, habituée du lieu – elle a son chéri à Moscou – doit, tous les deux mois, se soumettre à ce rituel sans être assurée d’un résultat positif du premier coup. Elle les hait et préconise la révolution.

Est-ce cet arrosage qui fait croître rapidement la file d’attente ? quoi qu’il en soit, elle ne cesse de doubler de longueur et compte bien plus d’une centaine de personnes à l’ouverture. Il n’y a que quatorze coupes-file qui se présentent avant Akbar, et il arrive à franchir le rideau de fer à 9h15, et à atteindre un guichet – il évite celui de Ludmila – à 9h30. Le préposé, un jeune homme blond (ils le sont tous) et souriant (il n’a pas dû lire les instructions) l’accueille poliment, et examine la pile. Il scrute longuement l’invitation, puis lance : « c’est lettrrrre de grrrrand-mère de la campagne ». Interloqué, Akbar dit « Pardon ? » et Ivan (appelons-le Ivan) lui explique en souriant que lettrrrre pas d’entête, pas d’adrrrresse, pas numérrrro fax, pas de tampon, pas date naissance Akbarrrr. Ivan va devoir demander à son supérieur. Il pose le dossier de côté et Akbar attend.

À 10h, Ivan lui fait signe en souriant. Akbar revient, et s’entend expliquer que lettrrrre pas valable, et que, d’ailleurs, dans le formulaire de demande de visa, l’objet du voyage qu’il faut préciser n’est pas « conférence » mais « liens culturels », et qu’en conséquence le motif de demande de visa qui doit être mentionné est « humanitaire » (allo ? Kouchner ?), parce que c’est de la musique (si Ivan savait de laquelle il s’agit, il réviserait peut-être son opinion…) ; qu’il ne faut pas mettre le nom de l’organisme qui invite, parce qu’on ne sait pas qui sera le signataire de l’invitation. Et qu’en clair, conclut-il en souriant – Akbar comprend maintenant ce que « sourire maléfique » veut dire, et que sa regrettée mère avait raison quand elle lui disait, enfant, qu’il ne faut pas faire confiance à un monsieur qui sourit – il lui faudra rrrrevenir.

Akbar décide sur le champ qu’il ne reviendrrrra pas. Heaven can wait.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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