Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 août 2005

Odessa, Odessa

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux — Miklos @ 0:48

Nommé en 1803 gouverneur d’Odessa par le tsar Alexandre I, Armand-Emmanuel du Plessis, duc de Richelieu, qui s’était réfugié en Russie après la Révolution française, transforma ce qui était alors un misérable village de pêcheurs en une ville fière, jusqu’à son retour en France en 1814.

Ma mère me parlait avec nostalgie de la maison où elle était née et avait grandie, située sur la Richelievskaya (au centre de laquelle se trouve le célèbre Opéra), de l’odeur des lilas, le printemps, dans la grande cour…

Grande ville portuaire créée par un français, elle y voit arriver, au fil du temps, des armateurs grecs, des marchands juifs et arméniens, des vignerons tatars, des propriétaires polonais qui en font une capitale cosmopolite haute en couleur… Pouchkine y sera exilé par le Tsar : c’est là qu’il écrit son chef-d’œuvre, le poème Eugène Oneguine et devient l’amant de la femme du Comte Vorontsov, gouveneur de Nouvelle-Russie. Plus tard, la ville accueillera de nombreux Juifs venus s’y réfugier pour tenter d’échapper à leur misère terrible dans la « zone d’établissement » au nord-est d’Odessa, où ils étaient contraints de résider depuis 1791.

Isaac Babel, né à Odessa en en 1894 (et disparu dans les geôles russes en 1939 sur une injuste dénonciation), décrit dans ses contes1 (très bien traduits en français dans la collection de poche Folio) le petit monde juif d’Odessa : ouvriers, marchands, jeunes et vieux, riches et pauvres, avec un regard lucide et attendri, teinté d’humour et parfois d’ironie, avec un sens de la description qu’on compare souvent à celui de Maupassant. Écoutons-le :

Cette ville réunit, avant tout, les conditions purement matérielles nécessaires à l’éclosion d’un talent comme celui de Maupassant. L’été, on y voit briller au soleil, dans les bains de mer, les formes de bronze musclées des jeunes sportifs, les corps vigoureux des pêcheurs qui ne font pas de sport, les corpulences grasses, ventripotentes et débonnaires des négociants, et, boutonneux et maigres, les rêveurs, inventeurs et courtiers. Et non loin de la vaste mer, les fabriques fument et Karl Marx fait sa besogne habituelle.

À Odessa, il y a ghetto juif très pauvre, très populeux et très malheureux, une bourgeoisie très imbue d’elle-même, et un conseil municipal ultra-réactionnaire.

À Odessa, il y a des soirs de printemps doux et alanguissants, la senteur épicée des acacias et la lune qui répand au-dessus de la mer sa lumière égale et irresistible.

À Odessa, le soir, dans leurs villas ridicules et vulgaires, des bourgeois gros et ridicules sont couchés en chaussettes blanches sur des canapés sous le ciel de velours sombre, et digèrent leur copieux dîner, tandis que, derrière les buissons, leurs épouses poudrées, empâtées par l’oisiveté et naïvement sanglées dans leur corset, sont ardemment enlacées par de fougueux étudiants en médecine et en droit.

À Odessa, les bons à rien qu’on appelle en yiddish des Luftmenschen, des « hommes de vent », rôdent autour des cafés pour essayer de gagner un rouble et nourrir leur famille, mais ils n’ont pas l’occasion de se faire un rouble, et d’ailleurs à quoi bon laisser un « homme de vent » gagner un peu d’argent ?

À Odessa, il y a un port, et dans ce port des bateaux venus de Newcastle, de Cardiff, de Marseille et de Port-Saïd, il y a des Nègres, des Anglais, des Français et des Américains. Odessa a connu une ère de prospérité, elle connaît une période de déclin, un déclin poétique, un tantinet insouciant et très désemparé.

« Odessa, dira en fin de compte le lecteur, Odessa est une ville comme les autres, et vous êtres d’une partialité excessive. »

C’est vrai, je suis en effet partial, et peut-être le suis-je sciemment, mais parole d’honneur, cette ville a quelque chose. Et ce quelque chose, tout homme digne de ce nom le percevra et il dira que la vie est triste, monotone, – ce qui est exact, mais que néanmoins, quand même et malgré tout, elle est extraordinairement, vraiment extraordinairement intéressante.

C’est de ce quelque chose dont parle le très beau film documentaire Odessa, Odessa2 – ou plutôt de souvenirs de ce quelque chose qui n’existe plus, qui s’est transformé en mythe d’un paradis dont on a été expulsé – , c’est d’une nostalgie dans le cœur de ceux qui l’ont connu, qui auraient aimé y revenir, mais on ne remonte pas le temps. C’est un film sur la génération de l’exil, celle qui aura quitté un lieu ou un temps et ne sera jamais arrivée ailleurs, arpentant le Boulevard of broken dreams, celle que la Bible appellait « génération du désert », ceux qui sont sorti d’égypte mais qui ne devront pas entrer en Terre promise.

Il y a tout d’abord les souvenirs couleur sépia de la poignée de Juifs très âgés qui vivent encore dans ce quartier d’Odessa maintenant déserté, aux rues vides et silencieuses, aux bâtiments lézardés ou en partie effondrés, aux cours remplies de cadavres de voitures, aux appartements bourrés de vieilleries ne laissant parfois que peu de place pour se déplacer et pourtant donnant le sentiment d’un nid rassurant, au centre duquel trône tout de même un samovar. Entre le yiddish et le russe, ils se chantent d’une voix chevrotante des airs d’antan, entament une danse avec un pas chancelant, se demandent s’ils vont partir, et se souviennent.

Puis il y a Little Odessa de brique, le quartier autrefois élégant de Brighton Beach à Brooklyn où ont abouti tant d’immigrés russes croyant arriver dans un pays paradisiaque où l’argent pousse sur les arbres et se ramasse au sol mais ont rapidement déchanté. Ils parlent russe, mangent russe, chantent russe, même si certains se disent américains. Et ils se souviennent.

Enfin, il y a Ashdod, ville portuaire d’Israël en plein sables du désert et sous un soleil aussi éblouissant que celui dont parlait Camus dans L’étranger, une chaleur à laquelle on ne s’habitue pas quand on vient d’ailleurs, et où se retrouvent les Odessites qui auront immigré en Terre promise, sans pour autant y avoir trouvé ce dont ils rêvaient. Ici aussi ils se sont recréés leur Odessa : ils lisent le journal russe publié localement, écoutent la radio ou la télévision en russe, tapissent leurs murs de photos d’Odessa, et se souviennent : « ah, la nostalgie c’est la nostalgie », et boivent un verre de vodka cul sec.

Après ce tour des trois villes portuaires où vivent les épaves humaines d’une Odessa disparue échouées au bord de trois mers (Noire, Atlantique, Méditerranée), le film revient, pour un dernier regard triste, à son point de départ : les rues vides d’Odessa, les voix chevrotantes qui entonnaient des chansons à la mémoire de l’odeur de l’acacia en fleur dont parlait Babel…

Il y a quelque chose à Odessa. Ma mère me l’avait bien dit.


1 Fort bien traduits en français et disponibles en poche chez Folio dans un excellent recueil, Mes Premiers honoraires.
2 De la réalisatrice Michale Boganim, sorti aujourd’hui en salle, qui invoque explicitement la lecture des contes de Babel comme source d’inspiration.. à lire : cette très belle page consacrée au film.

1 mai 2005

Damnation

Classé dans : Cinéma, vidéo — Miklos @ 23:52

Le temps ne passe pas quand il pleut.

Dans cette petite ville industrielle de Hongrie, le ciel gris et lourd est strié à l’infini par des filins sur lesquels sont accrochées des bennes qui traversent l’horizon, visibles de partout ; il pleure toutes les larmes de ses habitants condamnés à y vivre médiocrement, à s’enfoncer toujours plus profondément dans leur déchéance sans espoir d’en sortir. Le paysage morne et brumeux, qui encercle la ville telle une frontière infranchissable, est couvert de végétation morte, de ruines industrielles où ne passent que des chiens errants, et surtout de boue marécageuse.

La pluie est partout dans la ville, ses rues mornes à la chaussée défoncée sont couvertes de flaques que l’on aperçoit jusqu’à l’intérieur de la taverne, comme si les toits ne suffisaient plus à protéger l’intérieur des maisons ; la pluie anesthésie les esprits réduits à contempler les gouttes dégoulinant sur les fenêtres et les murs lépreux. Tout est flou, sauf le bruit régulier et lancinant du cliquetis de la ferraille, lorsque les berlines suspendues passent sur les pylônes. Ce bruit est partout ; il est dans les rues, il traverse murs et fenêtres fermées et scande même les mouvements du couple qui fait l’amour avec indifférence. Et quand on ne l’entend plus, c’est le battement du moteur d’un vieux ventilateur qui bat la mesure de ce temps qui ne passe pas dans la taverne, dont le nom, Titanic, illustre ce naufrage cataclysmique.

L’homme, au visage buriné et marqué, las, guette le départ du mari pour rejoindre la femme. Celle-ci, qui chante langoureuse et triste dans la taverne pour un public rare et fatigué, a encore des velléités de révolte, des envies de partir “dans la grande ville”, là où elle aura un vrai public qui l’écoutera. Elle ne supporte pas la résignation de l’homme, incapable d’être l’Orphée qui sortirait cette Eurydice de ce purgatoire dans lequel ils sont tous enfermés. Lucide, il le sait et en est, lui aussi, révolté ; mais par sa propre impuissance (comme Meursault, dans L’Étranger de Camus). Les seuls moments où il peut s’en échapper sont ceux où il est avec la femme, quand il lui parle ou lui fait l’amour. Le reste du temps, il attend.

La préposée du vestiaire minable de la taverne, une femme d’un âge indéfini au visage buriné et sympathique et aux longs cheveux blancs mal peignés, voit tout, de son regard perçant de Pythie. Elle sait, et le dit parfois à l’homme. La comprend-il ? Quant au patron, c’est le seul qui ne semble pas accablé par l’atmosphère sinistre qui englue tout. Il règne tel un dieu sur la taverne avec bienveillancle, mais il saurait être impitoyable ; il n’a d’ailleurs pas besoin de l’être, on le sait. Sans un geste, sans un mot, il aura aussi la femme.

Les seuls moments de répit sont ceux où la musique apparaît, recouvrant le bruit de la pluie, des bennes ou du ventilateur : la chanson de la femme, un accordéon qui joue indéfiniment l’air le plus mélancolique des Pêcheurs de perles de Bizet, ou la farandole que les villageois miséreux dansent dans la taverne, dans un sens, puis dans l’autre, avec attention et sérieux, mais parfois avec un éclat de joie triste vite réprimé.

C’est bien plus qu’un film en noir et blanc, c’est une palette infinie de gris, qui souligne les formes tantôt effacées tantôt aussi claires qu’une photo anthropométrique. La caméra, souvent immobile, parfois glissant imperceptiblement, observe d’un œil qu’on dirait indifférent le drame qui se déroule ici, en y découpant des plans d’une netteté chirurgicale : lorsqu’un protagoniste traverse son champ de vision, elle le suit rarement du regard ; une fois disparu, elle reste là à contempler le paysage à regret, comme s’il restait encore un peu de lui, tel l’écho de l’orgue dans une église après qu’il se soit tu.

Le réalisateur hongrois visionnaire Béla Tarr a tourné ce film1 hors du temps en 1987. Là comme dans son autre chef-d’œuvre Les Harmonies Werckmeister (dont j’ai parlé précédemment), les scénarios ont été écrits par le romancier génial László Krasznahorkai (non encore traduit en français, ce qui est scandaleux) ; leur propos dépasse de loin le destin de ces damnés, voire celui de l’Europe de l’Est engluée dans un marasme économique endémique. Ce sont des films à portée universelle.

La Hongrie, isolée par sa langue au centre de cette Mitteleuropa au destin tragique qu’elle symbolise pourtant, ne peut prétendre qu’à l’universel. Elle le démontre ainsi au cinéma comme elle l’a fait dans la musique (Le Château de Barbe-Bleue, l’opéra “psychanalytique” fulgurant de Béla Bartók, n’en est qu’un des nombreux exemples mais parmi les plus frappants, ou le génie du regretté chef d’orchestre Georg Solti, et, plus récemment, l’œuvre de György Ligeti2), le roman (on a récemment traduit les romans de Sandór Márai, dont il faudrait au moins lire Les Braises et L’Héritage d’Esther) ou la poésie (à quand la réédition des poèmes d’Attila József en français, par l’Unesco ?), sans parler des sciences (le psychiatre Sandor Ferenczi ou le grand mathématicien Paul Erdös dont j’ai eu le plaisir insigne de suivre des cours en théorie des nombres). Mais ce destin tragique a un prix : la Hongrie avait encore récemment la réputation d’être le pays où le taux de suicides était le plus élevé au monde : ce n’est pas pour rien que Sombre dimanche, chanson composée dans les années trente par le hongrois Rezsö Seress (qu’on entend ci-contre tenter de la chanter, dans un enregistrement historique), s’est vue affublée du titre douteux d’“hymne du suicide”, et dont la réussite mondiale fut handicapée par cette réputation (une de ses versions américaines, celle d’Artie Shaw — récemment disparu — fut refusée par les radios pour incitation au suicide).


1 Il passe en ce moment en salle à Paris.
2 Cité dans plusieurs films de Stanley Kubrick.

28 avril 2005

Labyrinthes : au cœur du dédale

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux, Littérature, Loisirs — Miklos @ 8:33

Labyrinthe de Longleat. Caveat tocator.

Il est des cœurs dans lesquels on aime se perdre en déambulant dans leurs passages paradoxaux menant de paysages radieux en des recoins sombres, en revenant plus tard là où on était passé sans pour autant s’y retrouver, en arrivant dans des lieux inconnus et pourtant familiers. Toute personne qui a aimé le sait pour avoir évolué dans cet univers attachant en perpétuelle reconfiguration, souvent charmant, parfois frustrant et toujours surprenant.

Les labyrinthes fascinent ; parcours initiatique ou passe-temps obsessionnel, ils sont partout. Les jardins anglais, pays des maisons hantées et des portes qui claquent derrière vous dans la pénombre, sans qu’aucune main ne les ait touché, sont des lieux propices aux égarements de tous ordres, et autrement plus mystérieux que les jardins français, où l’on ne peut se perdre : il suffit d’en voir l’utilisation dans des films comme Blow Up d’Antonioni ou Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway – deux films dans lesquels jardins et masques sont les artifices (mais aussi les indices) de la scène du drame qui s’y joue. Comble de l’architecture paysagère anglaise : les labyrinthes qu’ils y ont construit. Comble de l’humour british, le roman Trois hommes dans un bateau (sans compter le chien) de Jerome K. Jerome décrit les aventures hilarantes1 de trois idle rich dans le dédale des canaux anglais, dont l’un des épisodes est leur égarement dans le labyrinthe de Hampton Court, que l’on peut toujours visiter.

Si la presse populaire publie, dans ses rubriques de loisirs, des laby­rinthes plus ou moins simples, les techno­logies de l’infor­matique ont permis de mettre à la dispo­sition des amateurs des laby­rinthes recon­figurables : dans le “dédale des portes coulissantes” de Robert Abbott, ci-contre, le fait de passer en un endroit parti­culier dans un sens ou dans l’autre cause l’ouver­ture ou la fermeture d’un passage ailleurs, ce qui complexifie singu­lièrement son plan relativement simple. Dans d’autres laby­rinthes, on n’évolue plus seul : dans Thésée et le Mino­taure il faut non seu­lement sortir du dédale, mais échapper à la bête tapie (représentée par le point noir) qui s’y déplace pour dévorer l’explorateur perdu (le point rouge).

Les labyrinthes n’ont pas fini de fasciner notre esprit tortueux.


1 Dont celui de l’oncle Podger tentant d’accrocher un tableau, ou leur bataille (perdue) pour ouvrir une boîte de conserves sont loin d’être les plus tristes.

24 avril 2005

Shirin Neshat

Classé dans : Cinéma, vidéo, Photographie — Miklos @ 23:15


Une longue pièce rectangulaire plongée dans l’obscurité. Sur le mur du fond, un film en noir et blanc défile : sur la scène d’une salle de spectacle remplie d’hommes – uniquement d’hommes -, un homme chante. Il interprète un chant d’amour classique, inspiré du concept d’amour divin du poète persan Rumi, devant cet auditoire enthousiaste et exclusivement masculin ; la caméra tourne autour de lui, le caresse de son regard. Sur le mur opposé, la même salle, vide, devant laquelle se produit une femme voilée, vue de dos ; elle chante, mais pourtant elle est muselée ; elle est sur scène mais elle est enfermée, sans public, même celui d’autres femmes. Les deux voix, les deux mondes, s’ignorent en un entrelacs savant, jusqu’à ce que, finalement, interdit, l’homme se tait, et le visage de la femme se révèle.

C’est Turbulent, l’installation vidéo de la grande photographe iranienne Shirin Neshat que j’ai vue à Edinburgh en 2000, attiré par le son mélancolique qui émergeait d’une galerie. On reste saisi devant la puissance évocatrice de ce monde étouffant, misogyne, et pourtant éminement artistique. Comme quoi, l’art est difficile à anihiler, et reste parfois un des derniers modes d’expression quand toute expression est interdite. Les oeuvres de Neshat expriment cette violence par le contraste saisissant du noir et du blanc, par la couleur rouge sang qui éclabousse les mains ; par la douceur de la peau se frottant aux armes de mort ; par ces regards si expressifs où se lit une infinie tristesse et une sensualité exacerbée par son confinement. Violence inspirée, ainsi que l’illustre l’artiste, par le Coran, dont les versets recouvrent, telle une dentelle délicate mais pourtant étouffante, le peu de peau que l’on peut apercevoir sous les voiles noirs  là où la bouche ne peut plus parler, les yeux et les mains expriment. Il n’y a pas d’espoir.


 

 

17 avril 2005

L’art du pseudonyme / le pseudonyme dans l’art

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature — Miklos @ 1:07

Le pseudonyme a quelques synonymes : en littérature, il s’appelle nom de plume, en résistance ou guerilla nom de guerre, dans le spectacle nom de scène. Ce n’est pas un changement de nom définitif, procédure légale par laquelle une personne remplace son nom d’origine par un autre nom, pour tous les domaines d’activité de sa vie (à ce propos, Nicole Lapierre en a fait une étude passionnante dans le très beau livre Changer de nom). Dans les cas les plus prosaïques, le choix d’un pseudonyme vise à remplacer un nom malcommode à porter : trop banal ou trop connu, connoté, étranger — surtout s’il s’agit de groupes faisant l’objet de discrimination —, ou honoré ou déshonoré par autrui, homonyme ou membre de la famille. Simone Kaminker s’appellera Signoret, Philippe Durand de la Villejegu du Fresnay et Isabelle Truchis de Varenne se simplifient en Philippe Lavil et Zazie, Gaston Ghrenassia se latinise romantiquement en Enrico Macias et Bruno Beausire devient Doc Gynéco, et d’irlandais, le nom de Decian Patrick McManus s’italo-américanise en Elvis Costello (une liste instructive se trouve ici). Même des personnages de fiction portent des pseudonymes, du Capitaine Nemo (signifiant « personne ») à Zorro (nom de guerre de Don Diego Vega).

L’adoption d’un pseudonyme peut viser à dissimuler l’identité de la personne qui le porte, afin de préserver sa vie privée (et celle de ses proches, comme dans le cas de noms de guerre ou d’activités socialement ou légalement répréhensibles) ou professionnelle (lorsqu’elle est distincte de l’activité pour laquelle on prend le pseudonyme). Ainsi, l’écrivain Julien Gracq est, dans la vie privée, Louis Poirier ; du temps où il enseignait au lycée Louis-le-Grand et avait rejeté le prix Goncourt qui venait de lui être attribué pour Le Rivage des Syrtes, un de ses élèves lui posa une question à propos de Julien Gracq. Sa réponse : « Julien Gracq ? Connais pas. ». Son éditeur José Corti (1895-1984) avait d’ailleurs aussi simplifié son nom en raccourcissant l’original corse Corticchiato ; par contre, peu savent qu’il a aussi publié sous le pseudonyme de Roch Santa Maria. Quant à Romain Gary (né Romain Kacew) avait écrit une nouvelle très amusante sur la lourdeur et l’inefficacité de l’ONU (L’homme à la colombe, en 1958) sous le nom de Fosco Sinibaldi, car à l’époque il était diplomate et ne pouvait se permettre d’être professionnellement identifié avec ce texte ironique.

Ce choix peut être motivé par le désir de se créer une personnalité identifiée avec l’œuvre ou avec une partie de l’œuvre, Nicolas Bourbaki est le nom d’un collectif de mathématiciens prestigieux qui ont rédigé un traité colossal, Éléments de mathématique, sur les fondements de cette science1, basée sur la théorie des ensembles (pour en avoir étudié une partie, je peux témoigner que c’est un monument splendide autant dans son ensemble que dans ses détails). Fernando Pessoa, probablement le plus grand poète portugais des temps modernes, est connu pour la multiplicité des pseudonymes sous lesquels il a créé, avec des voix particulières à chacun d’entre eux (on parle d’hétéronymie, dans ce cas) : Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Alberto Caeiro et sous son propre nom (est-ce une prédestination que ce dernier, « Pessoa », veuille dire « personne »…). Même son Livre de l’intranquilité, journal intime de Pessoa, fut publiée sous le nom de Bernardo Soares, ou parfois sous celui de Vincente Gomes.

Des raisons plus psychologiques que littéraires peuvent amener à ce choix. « [L]a littérature nous fournit quelques exemples d’écrivains célèbres qui, après avoir atteint l’objectif qu’ils convoitaient depuis tant d’années, traversent soudain une crise paradoxale : encore qu’auréolés de ce halo rassurant qu’est la reconnaissance, ils se sentent emprisonnés par l’angoisse, angoisse née de cette certitude, de cette fatalité : se savoir reconnaissable parmi tous, devoir être toujours le même. » (Guadalupe Nettel). C’est le cas de Romain Gary qui a réalisé le tour de force de gagner deux prix Goncourt, sous deux noms : le sien pour Les Racines du ciel, et celui d’Émile Ajar pour La Vie devant soi2 (il a aussi publié sous le nom de Shatan Bogat). Cette question d’identité et d’identification est traitée par Gary sous le mode léger dans son roman humoristique Lady L., qui met en scène une « adorable vieille dame » de 80 ans, qui, avec panache, fantaisie et angoisse, cache le secret de sa vie. Peter Ustinov a réalisé un film basé sur ce roman, avec une splendide brochette d’acteurs : Sophia Loren, Paul Newman, David Niven, Philippe Noiret, Michel Piccoli, Jacques Dufilho… À lire pour le grand plaisir de déguster un champagne qui a du corps.

Enfin, il arrive qu’un pseudonyme révèle autant qu’il cache. Mais c’est une autre histoire…


1 Pour ceux qui s’intéressent aux mathématiques et à leur histoire, je conseille la visite du très beau site de Serge Mehl et son article sur Bourbaki.
2 Dont Moshe Mizrahi a tiré un film avec la grande Simone Signoret et la participation de Claude Dauphin.
 
4/1/2005 – 17/4/2005.

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