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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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5 février 2020

Bernard Palissy

Classé dans : Littérature, Photographie, Sculpture — Miklos @ 0:03

À droite : monument à Bernard Palissy réalisé par le scupteur Louis-Ernest Barrias (1841-1905), square Félix-Desruelles à Paris. Érigé à une date ultérieure à la publication de ce poème, ce n’est pas le monument mentionné au dernier vers et érigé à Saintes, ville où Palissy a effectué ses recherches sur la céramique blanche, et lieu de l’édition de ce poème.
Cliquer pour agrandir.

I

En ce siècle appelé du nom de Renaissance,
Époque merveilleuse, où notre belle France
Revivait à l’amour des lettres et des arts ;
Quand le culte du Beau passionnait les âmes,
L’artisan, humble outil, loin des magiques flammes,
À sa glèbe attaché végétait sans égards.

Il était de la classe ignoble et destinée
À lutter, à souffrir, tout aussitôt que née ;
Machine douloureuse ayant pour mission
De produire sans trêve et toujours de produire ;
Aux maîtres seuls le droit de vivre, de s’instruire.
Travail signifiait : misère, abjection !

Et le peuple naissait et mourait dans sa fange,
Condamné, croyait-on, par un travers étrange,
Au déplorable état que nul n’adoucissait.
L’oisiveté des grands était noble, princière ;
Le travail demeurait la honte roturière ;
Dans son antre assombri nul rayon ne glissait,

Nouveau Tantale auprès de la coupe d’ivresse,
Il ne récoltait rien que douleur et détresse
Lui qui porte l’aisance au sein des nations !
Lui dont les serviteurs, fous s’ils n’étaient sublimes,
Honnis et bafoués, sont martyrs ou victimes
D’un culte fait d’obstacle et d’abnégations !

— Ô travail méconnu ! levier plein de puissance !
Antagoniste né de l’humaine ignorance !
Glorification de l’homme de labeur !
Raison, amour, patrie, humanité, justice,
Toute idée est féconde et régénératrice
Qui prend sa source en toi, principe et pur moteur !

Qui doit te révéler à la nature humaine,
Pour que le malheureux, qui s’agite et se traîne,
Suive tes durs sentiers sans se lasser de toi ?
Pour que l’humble ouvrier, en proie à la misère,
Estime le métier plus haut que le salaire,
Et s’honore de vivre en mourant sous ta loi ?

À nous de proclamer ta juste prescience !
Marcheur infatigable et qui de la science,
Ô travail ! as été le premier bégaiement.
À nous d’encourager l’artisan, de lui dire :
« Garde, garde en ta main l’outil qui la déchire,
» L’outil du travailleur est un noble instrument !

» C’est aux constants efforts qu’appartient la victoire !
» Sois fier de ton métier, premier pas vers la gloire !
» Si tu portes en toi l’amour des saints combats.
» Le travail ennoblit la plus vile matière..,
» Regarde Palissy, l’humble potier de terre,
» Qui d’obscur devint grand sur les grands d’ici-bas !

» Jamais tu n’apprendras mieux qu’en voyant cet homme
» Comme on s’immortalise en travaillant, et comme
» Toute condition possède sa grandeur !
» Véritable grandeur d’autant plus noble et pure
» Qu’elle est moins dans le nom et plus dans la nature.
» Qu’elle est conquise au prix d’un incessant labeur ! »

II

L’esprit est libre et fier : la matière servile.
Palissy, jeune encore, en pétrissant l’argile
Destinée à former la brique cuite, au four,
Dans l’humble tuilerie où travaille son père,
Pensif en façonnant cette glaise grossière,
Rêve de lui donner un plus noble contour.

L’art qu’il a pressenti, qu’en secret il contemple
À travers les vitraux coloriés du temple,
À son âme ravie un jour s’est révélé.
La terre qu’il pétrit lui paraît de la boue ;
Il comprend qu’en ce verre où le soleil se joue
À des corps plus subtils l’esprit est mieux mêlé,

Et que, sous l’action d’un foyer plus intense,
Il a pu contracter sa molle transparence
Et sortir éclatant des mains de l’ouvrier.
C’est un pas vers cet art qui l’attire et l’appelle ;
Quittant sa tuilerie et son humble truelle,
Le jeune homme devient artiste verrier.

C’est alors qu’on le voit prenant sur son salaire,
Prenant sur son sommeil, s’appliquer et se plaire
À l’étude pénible ; il travaille, il apprend.
Ignorant parmi ceux de sa race en détresse,
Pour atteindre son but, il luttera sans cesse…
Fils de lui-même, un jour comme il doit être grand !

Ses mains et son esprit acquièrent même somme ;
Palissy se faisant artiste s’est fait homme ;
Il pressent l’infini par delà le réel,
Car tel est ici-bas l’attribut du génie
De mêler à la fois l’idée et l’harmonie,
D’aspirer vers le beau, le Dieu, l’universel.

Dessin, géométrie et calcul et peinture,
La main qui doit plus tard imiter la nature
Sait déjà se ployer aux délicats travaux ;
Et son esprit ardent en même temps se forme ;
Philosophe, penseur, poète, il se transforme ;
Bientôt il rêvera ses merveilleux émaux.

Oui, l’infini dans l’art, c’est Dieu dans la nature !
Palissy les adore à cette source pure,
Dans l’herbe, dans la plante et l’insecte des eaux ;
Bientôt, obéissant à l’esprit qui l’entraîne,
Il va de ville en ville, erre de plaine en plaine ;
Son âme se dilate, aux horizons nouveaux.

Les Alpes ont fixé sa course vagabonde ;
Sur les hardis sommets, dans la gorge profonde,
Grâce, force et grandeur de la création,
Épiant les secrets de Dieu, suprême artiste,
Bernard, à son insu, devient naturaliste ;
Il assimile tout à sa profession.

Dans les joncs, il surprend le tortueux reptile,
L’insecte qu’il fera revivre sur l’argile ;
Il scrute, infatigable, et les monts et les bois,
Pour former le trésor qu’il amasse en ses courses,
Interrogeant les rocs, les sables et les sources,
Il observe, étudie et compose à la fois.

Mais l’esprit satisfait, bientôt il vient une heure
Où l’homme fatigué souhaite une demeure,
Une épouse au foyer, doux repos du labeur !
Palissy se souvient… au fond de sa pensée,
Une image charmante à son tour s’est dressée…
Pour un temps las d’étude, il a soif de bonheur.

III

Ce fut dans nos vallons, aux bords de la Charente,
Que Bernard Palissy voulut dresser sa tente,
Et nous l’y retrouvons époux, père, homme heureux,
Après les ans trop courts d’une paix sans nuage,
Et travaillant alors au métier d’arpentage,
Pour nourrir ses enfants qui survenaient nombreux.

Le bonheur aisément fait oublier la gloire.
Bernard s’oubliait : l’art lui revint en mémoire
À l’aspect d’un tesson de faïence émaillé.
Pensif, il se remet à son métier de terre,
Pilant le dur caillou, pulvérisant la pierre,
Qu’il arrache du sol incessamment fouillé.

Muni des éléments qu’il compare et mélange,
Il étudie, essaie et renouvelle et change
Les produits imparfaits de ses vastes travaux.
C’est l’heure de lutter rudement et sans trêve.
Pour fondre cet émail qui scintille en son rêve ;
Brique à brique il bâtit ses modestes fourneaux.

La science est l’outil de tout esprit vulgaire ;
Au chercheur qui gravit son douloureux calvaire,
Faute d’instruction, elle manque souvent ;
Mais qu’importe au génie ! il s’en passe ou l’invente,
Et la saisit enfin et la fait sa servante,
La plie à son usage en son effort puissant.

Comme une algue à Colomb révèle un nouveau monde,
Le fragment égaré qu’il interroge et sonde,
Pousse Bernard au but à travers mille maux ;
Ignorant les secrets, sans appui, sans modèle,
Sans guide pour aider sa recherche nouvelle ;
Il réussit pourtant à former ses émaux !

Et nul n’eut deviné les transes et les veilles
Que devaient lui coûter les naïves merveilles
Qu’à nos yeux étonnés retracent ses produits.
Dans les récits poignants que chacun devrait lire,
Mieux qu’aucun écrivain, lui seul a pu décrire
Le labeur de ses jours, l’angoisse de ses nuits.

Seul dans l’obscurité, quand soufflait la rafale,
Sur ses fourneaux courbé, haletant, maigre et pâle,
Que de fois il perdit le fruit de ses labeurs !
Puis chassé par les vents, la pluie et la tempête,
Aux angles des vieux murs heurtant sa noble tête,
Il retrouvait chez lui de nouvelles douleurs !

L’idéal, le réel ou l’art, et la matière,
Tel est l’antagonisme : En son ardeur première,
Comme il était vaillant ! mais après tant d’efforts,
Au foyer désolé trouvant l’épouse morne,
Les enfants affamés, un désespoir sans borne
Dans son cœur accablé ressemblait au remords.

Mais l’esprit lutte encore quand le besoin nous lie ;
En vain découragé, plein de mélancolie,
Bernard renonce au but si longtemps envié.
Possédé de génie et d’âme consciente,
Plus fort il se relève après chaque tourmente ;
L’espoir nouveau sourit : le mal est oublié ?

À demi consolé, son grand cœur plus à l’aise,
L’artisan revenait alors à sa fournaise,
Recommençait l’essai peut-être plus heureux,
Dans chaque erreur il puise une clarté nouvelle,
C’est un progrès de plus qu’un faux pas lui révèle ;
Tant d’efforts devaient être enfin victorieux. •

IV

L’art, pour être saisi dans sa magique essence,
Veut la lutte, l’effort, la longue patience
De l’homme qui perçoit son mobile horizon.
Tel sublime aux appels de son ardent génie,
Fort devant la douleur, fier devant l’ironie,
Bernard brûle les ais, les lits de sa maison ;

Tel l’esprit de l’artiste en lui dominant l’homme
Et voulant l’art pour l’art, mais non pas pour la somme,
Calme, il brise aux regards d’envieux détracteurs
Les essais imparfaits qui ne peuvent lui plaire
Mais dont il eût pourtant tiré quelque salaire
S’il n’estimait plus haut sa gloire et ses labeurs.

Tous le traitent de fou : mais l’art à son disciple
Se révélait alors sous son aspect multiple ;
L’artiste méconnu soudain s’est relevé ;
Il a lutté vingt ans ! Qu’importe? la victoire
A couronné son front d’une immortelle gloire.
Triomphant il peut dire : Eurêka ! J’ai trouvé !

Et l’émail apparaît pur, brillant et limpide ;
Et ses plats onduleux sous une mousse humide,
Par un attrait charmant retiennent les regards ;
Le poisson en fuyant semble ouvrir un sillage
Sur les bords de la coupe où dort le coquillage,
Et la grenouille verte et les jeunes lézards.

Car Palissy n’est plus l’humble broyeur de pierre
Poète et créateur de l’inerte matière
Qui s’épure et palpite en sortant de ses mains,
L’art répond aux besoins de sa tendresse immense ;
Il a conquis aux siens la nouvelle existence
Pleine de jours heureux et d’heureux lendemains.

Aujourd’hui, les puissants se disputent ses œuvres ;
Ses limaçons baveux, ses rampantes couleuvres
Ornent tous les dressoirs. Par les rois appelé,
Des honneurs, sans orgueil, il a gravi le faite ;
Sa. mission pourtant lui paraît imparfaite ;
Dans l’ouvrier heureux l’homme s’est révélé.

Il renaît écrivain, philosophe, poète ;
Aux observations d’autrefois qu’il complète,
S’unit l’expérience ; et d’un style enchanteur,
En ses écrits naïfs il nous fait la peinture
Des beautés qu’il découvre au sein de la nature,
Dont il est demeuré l’ardent adorateur.

En décrivant son art, il dévoile son âme ;
Son style est éclairé d’une étonnante flamme
De grandeur et d’amour et de naïveté ;
On y sent bouillonner la sève jaillissante
D’une langue inconnue, imagée et touchante,
Qui prend sa source au cœur, non dans l’antiquité.

Il étend ses travaux d’histoire naturelle ;
Son esprit organique et puissant se révèle ;
Procédant par le fait, non par l’induction,
Il détrône à jamais le rêveur scolastique ;
Il fonde deux grandeurs en France : art céramique,
Et science d’étude et d’observation,

V

Ce n’était pas assez pour cet homme sublime ;
Son âme infatigable à la plus haute cime
En montant trouve Dieu principe et vérité !
À son art ? Il donna sa maison, sa jeunesse !
À sa foi ? Ce bonheur des jours de sa vieillesse,
Il donnera sa vie avec sa liberté !

En défense, il s’oppose à l’attaque civile ;
Quand le sang protestant inonde chaque ville,
Bernard le réformé doit y mêler le sien.
En ces temps sur lesquels pleure encore l’histoire
Le travail et l’honneur, le génie et la-gloire
Pouvaient-ils protéger un pauvre homme de bien ?

On massacrait alors au nom de l’Évangile !
Aux victimes bientôt sa vertu l’assimile ;
Dans un étroit cachot on jette le martyr,
Et quand, ému, le roi, pour prix d’une bassesse,
Offre de libérer le grand homme qu’il presse,
Fier et calme il répond : « Sire, je sais mourir ! »

Salut, ô Palissy ! sublime patriarche,
Pur et vaillant lutteur, vrai gardien de l’arche,
Du travail qui milite au sein de l’atelier !
Emblème de courage et de persévérance,
Tu restes le patron du génie eu souffrance,
De l’art victorieux et de l’ingrat métier.

Ta vie est bien penser, et bien faire, et bien dire !
Elle est un livre ouvert que nos fils doivent lire,
Où chaque mot renferme un grave enseignement.
Au travail ennobli ton aspect dit : Victoire !
Et pour que l’ouvrier grandisse à ta mémoire
Ton pays, ô Bernard ! t’élève un monument1 !…

Maria Gay, 1875.

___________________

1. Statue de Bernard Palissy [réalisée par le sculpteur Ferdinand Talluet], inaugurée à Saintes le 2 août 1868.

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6 janvier 2020

L’amour de loin revisité

Classé dans : Littérature — Miklos @ 0:02

La représentation à Paris de l’opéra éponyme de Kaija Saariaho avait fourni l’occasion de parler de ce phénomène qui n’est pas qu’actuel et préexistait aux réseaux dits sociaux, l’exemple le plus notable étant celui du troubadour Jaufré Rudel, parti au XIIe siècle de Blaye (dans l’actuelle Nouvelle-Aquitaine) pour tenter de rejoindre la princesse de Tripoli qu’il n’avait jamais vue mais dont il était tombé amoureux. Il mourra à l’arrivée dans ses bras. De tristesse, elle entrera dans un monastère.

Le texte ci-dessous, en ancien pro­vençal, en est une bio­graphie ancienne. Ceux qui auraient vraiment du mal peuvent consulter avec profit et intérêt le Lexique roman de Raynouard : tomes I, II (A-C), III (D-K), IV (L-P), V (Q-Z), VI (Appendice – vocabulaire).

«Jaufres Rudel de Blaia si fo molt gentils hom, princes de Blaia; et enamoret se de la comtessa de Tripol1, ses vezer, per lo gran ben e per la gran cortezia qu’el auzi dir de lieis als pelegrins que vengron d’Antiochia, et fetz de lieis mains bon vers et ab bons sons, ab paubres motz. E per voluntat de lieis vezer el se crozet, e mes se en mar2 per anar lieis vezer. Et adoncs en la nau lo pres mout grans malautia, si que cill que eron ab lui cuideron que el fos mortz en la nau; mas tan feron qu’ill lo conduisseron a Tripol en un alberc com per mort. E fo faitz a saber a la comtessa, e venc ad el al sieu lieich e pres lo entre sos bratz. Et el saup qu’ella era la comtessa, si recobret Io vezer, l’auzir e ’l flairar; e lauzet dieu e ’l grazi que ill avia la vida sostenguda tro qu’el l’ages vista. Et en aissi el moric entr’els braz de la comtessa; et ella lo fetz honradamen» sepellir en la maison del Temple de Tripol. E pois en aquel meteis dia ella se rendet monga, per la dolor que ella ac de lui e de la soa mort.3

Sources :

- François-Just-Marie Raynouard, Choix des poésies originales des troubadours. Tome cinquième contenant les biographies des troubadours, et un appendice à leurs poésies imprimées dans les volumes précédents. Firmin Didot, Paris, 1820.

- Camille Chabaneau, Les biographies des troubadours en langue provençale publiées intégralement pour la première fois avec une introduction et des notes accompagnées de textes latins, provençaux, italiens et espagnols concernant ces poètes et suivies d’un appendice contenant la liste alphabétique des auteurs provençaux avec l’indication de leurs œuvres publiées ou inédites et le répertoire méthodique des ouvrages anonymes de la littérature provençale depuis les origines jusqu’à la fin du quinzième siècle. Édouard Privat, Toulouse, 1885.

__________________

1. Odierne, femme de Raimon Ier, compte de Tripoli, selon l’option de M. Suchier & de M. Paul Meyer, la seule plausible. Voyez Romania, t. 6, p. 120.

2. Vers 1147 (deuxième croisade). Nous avons sur ce voyage un autre témoignage, celui du troubadour contemporain Marcabru, qui adresse

A Jaufre Rudel oltra mar

sa belle romance A la fontana del vergier, où se trouve une allusion des plus précises à la croisade de Louis VII.

3. Édition critique de cette biographie dans A. Stimming, Der Troubadour Jaufre Rudel, sein Leben und seine Werke, p. 40. M. Paul Meyer l’a publiée, d’après I K, dans son Recueil d’anciens textes, p. 99.

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17 décembre 2019

Sachez flâner

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Société — Miklos @ 12:58


Non, il n’est pas en train d’utiliser son smartphone. C’est un « flâneur artiste, flâneur solitaire qu’on voit étendu nonchalamment sur deux, trois ou quatre chaises, riant dans sa barbe et lorgnant impitoyablement tous les ridicules dont il se souviendra en temps opportun »

La définition que donne le Trésor de la langue française du verbe « flâner » – « avancer lentement et sans direction précise. Perdre son temps, se complaire dans l’inaction, dans le farniente » – a une connotation plutôt critique de ce comportement : c’est quasiment une errance, une perte de temps, alors qu’on pourrait, qu’on devrait faire quelque chose d’utile.

Ce n’est pas du tout la vision qu’en donne Louis Huart (1813-1865) dans son amusante Physiologie du flâneur publiée en 1841 avec de délicieuses vignettes de Daumier (dont il rédigeait des légendes de ses lithographies) et d’autres illustrateurs, dans une série de petites monographies qu’il consacre à l’étudiant, au garde national, à la grisette, au médecin et au tailleur.

Quelque 150 ans sont passées depuis, le vocabulaire a parfois légèrement vieilli, les mœurs ont évolué, mais les comportements de l’homme en société d’alors ne sont pas si différents des nôtres : il suffit de lire sa description des touristes – terme alors inconnu, il parle des badauds étrangers – qui s’acharnent à voir le plus de monuments célèbres en un minimum de temps, confondant la colonne Vendôme (place du même nom) avec celle de Juillet (place de la Bastille), passant plus de temps à lire dans leur guide (on dirait aujourd’hui : dans leur smartphone) les descriptions d’un monument ou d’une œuvre qu’à les regarder.

En sus de son regard amusé et perceptif des classes sociales (il parle même du « flâneur prolétaire » – qualificatif que Karl Marx a rendu célèbre mais qui lui préexistait), on lira avec intérêt sa description de Paris – des Champs-Élysées aux passages couverts, bien plus nombreux alors qu’aujourd’hui, du Marais, des boulevards, de Montmartre…, des problèmes de circulation et même du street art d’alors – et des évolutions de la ville (« Puis on a, sous prétexte d’embellissements, abattu les arbres qui avaient résisté à toutes les révolu­tions pour leur substituer des sortes de manches à balais revêtus d’une guérite verte »).

Et enfin, il ne faut pas omettre de regarder ces petites vignettes qui rajoutent parfois un degré d’humour, voire d’ironie, au texte (qui n’en manque pas).

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22 novembre 2019

Qui a écrit ces mémoires et à quelle période ?

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 23:40

Bonne question !

« Les Français ont toujours le mot de liberté à la bouche, mais rien de plus facile que de les plier au pouvoir absolu. Faites-vous craindre, sire, et ils vous aimeront. Ayez une main de fer dans un gant de velours. » Bernadotte à Louis XVIII, cité in André Delrieu, Testament d’un vieux diplomate, Paris, 1846.

L’expression « main de fer dans un gant de velours » aussi attribuée à Mazarin, à Charles V, à Jacques de Flesselles (s’adressant à Louis XVI), à Napoléon, à un prédécesseur du tsar Nicolas (à propos des Russes) et sans doute à bien d’autres encore, illustre fort bien le texte qui suit, extrait des mémoires d’un bien curieux personnage :

«Chaque jour, l’absence et la fatalité de l’éloignement causaient de nouveaux malheurs à mes protégés.

Le spectacle de ces désastres me navrait de douleurs inouïes  mon œil se plombait, et, sous l’influence de ces noirs soucis, mon nez s’allongeait comme une Variété de pomme de terre à tubercules allongés et rougeâtres à la surface irrégulière. (TLFi)vitelotte.

― Ah ! si je pouvais rassembler ces familles éparses, réunir ces tribus dispersées, décider ces peuplades d’origine et de climat divers à former une grande et puissante nation !

Mais comment les convaincre, et en supposant que j’y parvinsse, quelle forme de gouvernement établir, pour mettre d’accord toutes ces ambitions rivales, toutes ces prétentions jalouses, toutes ses mœurs disparates !

Une république fédérative était impossible  c’eût été la guerre civile organisée !

Un bras de fer seul pouvait contenir dans le devoir ces bandes indisciplinées.

Dans l’intérêt même de leur sûreté, de leur grandeur, un chef, un maître, un empereur était nécessaire, et ce chel. ce maître, cet empereur, qui pouvait-il être ?

— Je décidai que ce serait moi.

A ce projet, ma tête s’enflamma, et j’entendis tressaillir en moi la tirade de Charles-Quint au tombeau de Charlemagne :

Empereur, empereur ! être empereur ! ô rage !…

C’était un rêve sublime !

— C’était, si l’on veut, une odieuse usurpation; mais, en étudiant l’histoire de l’antiquité, je vis que quantité d’amis du peuple n’avaient procédé par la démocratie que pour arriver au despotisme.

L’exemple de ces grands hommes rassura ma conscience et je résolus de les imiter en tous points.

Je ne me dissimulai pas que la tâche était rude.

Ces peuples dont je voulais faire des sujets étaient nés libres et tenaient à leur liberté.

Jusqu’à présent, ils n’avaient compté avec personne, et l’idée de payer un impôt pour couvrir les frais d’un gouvernement, la dotation nécessaire à un César, devaient nécessairement les effrayer et nuire à ma propagande impérialiste.»

Je résolus donc de leur dissimuler le coté disciplinaire et fiscal de mon plan, et de les prendre par les appâts matériels.

Et Ah, vous n’avez pas encore trouvé ? Passez votre souris sur les points de suspension en fin de cette phrase (sans cliquer).pour avoir la réponseIl s’agit de Cucurbitus Ier, personnage très légumineux de l’amusant L’Empire des légumes. Mémoires de Cucurbitus Ier, recueillis et mis en ordre par MM. Eugène Nus et Antony Meray, dessins par Amedée Varin, et publiés à Paris en 1851, année du coup d’État de Napoléon III. Cliquez sur l’image ci-dessus pour voir son portrait. Texte intégral et joliment illustré disponible en cliquant sur les points de suspension.

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14 novembre 2019

How AI defends itself against humans who wish to resist its increasing domination

Classé dans : Actualité, Politique, Progrès, Santé, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:16

Fritz Lang: Metropolis (1927).
Cliquer pour agrandir.

A friend of mine had emailed me yesterday an article about the scandalous Google Project Nightingale – a major invasion of privacy concerning personal health information.

Here is a literal copy of what I replied to him:

Thanks! Not surprised, I read a few days ago a similar article, this time about the pharmaceutical industry… Speaking of which, an increasing number of medicines are missing from pharmacies: it turns out that as some prices go down here, the industry sells these products in other countries, and so makes more money. Health is definitely not their goal (unless the health of their wealth).

One thought about the increased size of « big data » and IA, leading to the increased robotization of society: one danger I haven’t seen addressed is that of bugs and viruses: they are inevitable, in any system: even a totally closed one, while immune to viruses (but is “totally” ever possible?) will have bugs. And this is much worse than a human error…

Pretty dark future.

Michael

My email reply was rejected with the following error message:

Mail delivery failed: returning message to sender
SMTP error from remote server for GREETING command, [...] reason: 500 5.7.1 Symantec Zodiac

Looking that error up, I found that it means that Symantec found the contents “objectionable”.

So what’s next? Probably effectively blocking access on the Web to such “objectionable” articles and to any reference to them by deleting them from their search engine?

Remember: Big Brother is watching you more than ever

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