Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 octobre 2014

Animaux de Paris : le singe.

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 15:12


Street art.
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Messieurs les beaux esprits dont la prose et les vers
Sont d’un style pompeux et toujours admirable,
Mais que l’on n’entend point, écoutez cette fable,
            Et tâchez de devenir clairs.
Un homme qui montrait la lanterne magique
            Avait un singe dont les tours
            Attiraient chez lui grand concours.
Jacqueau, c’était son nom, sur la corde élastique
            Dansait et voltigeait au mieux,
            Puis faisait le saut périlleux ;
Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne,
            Le corps droit, fixe, d’aplomb,
            Notre Jacqueau fait tout du long
            L’exercice à la prussienne.
Un jour qu’au cabaret son maître était resté
             (C’était, je pense, un jour de fête),
            Notre singe en liberté
            Veut faire un coup de sa tête.
Il s’en va rassembler les divers animaux
            Qu’il petit rencontrer dans la ville ;
            Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux,
            Arrivent bientôt à la file.
« Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau,
C’est ici, c’est ici qu’un spectacle nouveau
Vous charmera gratis.  Oui, messieurs, à la porte
On ne prend point d’argent : je fais tout pour l’honneur. »
            À ces mots, chaque spectateur
            Va se placer, et l’on apporte
La lanterne magique ; on ferme les volets,
            Et par un discours fait exprès,
            Jacqueau prépare l’auditoire.
            Ce morceau vraiment oratoire
            Fit bâiller, mais on applaudit.
Content de son succès, notre singe saisit
            Un verre peint qu’il met dans sa lanterne ;
            Il sait comment on le gouverne,
Et crie, en le poussant : « Est-il rien de pareil !
            Messieurs, vous voyez le soleil,
            Ses rayons et toute sa gloire.
Voici présentement la lune, et puis l’histoire
            D’Adam, d’Ève et des animaux…
            Voyez, messieurs, comme ils sont beaux !
            Voyez la naissance du monde ;
Voyez… » Les spectateurs, dans une nuit profonde,
Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir,
            L’appartement, le mur, tout était noir.
« Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles
            Dont il étourdit nos oreilles,
            Le fait est que je ne vois rien. —
            Ni moi non plus, disait un chien. —
Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose ;
            Mais je ne sais pour quelle cause
            Je ne distingue pas très bien. »
Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne
Parlait éloquemment, et ne se lassait point.
Il n’avait oublié qu’un point :
C’était d’éclairer sa lanterne.

Florian, Le Singe qui montre la lanterne magique.

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14 octobre 2014

Animaux de Paris. L’antilope.

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 0:19


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L’antilope a la tête si fine
Dans le jour lumineux qui s’attarde
Qu’elle emporte du ciel à ses cornes
Et de loin les fauves la regardent.
Le lion, le premier, s’en effraie,
Il s’efface aux toisons des forêts,
L’antilope est trop bien protégée
Par ce peu de merveille à sa tête,
Elle avance et plus d’un veut la voir,
Les oiseaux de nuit, honteux le jour,
Fuient soudain vers leurs grosses ténèbres,
Le serpent qui mordait les enfants
Se morfond de n’être qu’un serpent,
L’antilope avance vers le tigre,
Le rassure et lui rend l’équilibre
Puis, fuyant de faciles victoires,
Choisit l’air pour y porter ses pas.

Jules Supervielle.

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13 octobre 2014

Animaux de Paris. La mouette rieuse.

Classé dans : Littérature, Nature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 16:27


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«[…] Mais il était sans doute écrit que je devais me réveiller. Hélas ! hélas ! je me réveillai donc !

Que devins-je, moi qui m’étais cru la bête la plus considérable, et même la seule bête de la création (je m’étais bien trompé !) que devins-je en apercevant une demi-douzaine, au moins, de charmantes créatures vivant, parlant, volant, riant, chantant, caquetant, ayant des plumes, ayant des ailes, ayant des pieds, tout ce que j’avais enfin, mais tout cela dans un degré de perfection tel, que je ne doutai pas un instant que ce fussent des habitants d’un monde plus parfait, de la lune par exemple, ou même du soleil, qu’un caprice inconcevable avait poussés pour un instant sur mon rocher.

Comme elles avaient l’air fort occupé, et elles l’étaient en effet, car elles jouaient et mettaient à leur jeu beaucoup d’ardeur, faisant de leur corps tout ce qu’elles voulaient, rasant tour à tour la terre et l’eau de leurs ailes légères, avec une souplesse et une vivacité dont je ne songeai même pas à être jaloux, tant elles dépassaient tout ce que j’aurais osé imaginer, elles ne me virent pas d’abord, et je restai coi dans le creux de mon rocher, jusqu’à ce qu’enfin, entraîné tout à la fois et par l’ardeur de mon âge, et surtout par cet élan irrésistible qui pousse tout ce qui vit vers le beau, lequel, j’ai pu le voir plus tard, est le vrai roi de la terre, je m’élançai éperdu au milieu d’elles.

— Oiseaux célestes ! m’écriai-je, fées de l’air ! déesses ! ! Et comme j’avais beaucoup couru pour arriver jusqu’à elles, et fait de violents efforts pour courir sans tomber, il me fut impossible de dire un mot de plus, et force me fut de rester court.

— Un Pingouin ! s’écria une des joueuses.

— Un Pingouin ! répéta toute la bande.

Et comme elles se mirent toutes à rire en me regardant, j’en conclus qu’elles n’étaient pas fâchées de me voir.

“Les aimables personnes !” pensais-je. Et le courage m’étant revenu, je les saluai avec respect, et prononçai alors le plus long discours que j’eusse encore prononcé de ma vie :

— Mesdemoiselles, leur dis-je, je viens de naître, j’ai laissé là-haut ma coquille, et comme j’ai vécu seul jusqu’à présent, je me vois avec plaisir en aussi belle compagnie ; vous jouez : voulez-vous que je joue avec vous ?

— Pingouin mon ami, me dit celle qui me parut être la reine de la bande, et que je sus plus tard être une Mouette Rieuse, tu ne sais pas ce que tu demandes, mais tu vas le savoir ; il ne sera pas dit qu’un aussi éloquent petit Pingouin aura essuyé de nous un refus. Tu veux jouer, joue donc, me dit-elle.

Et, cela dit, elle me poussa de l’aile au milieu de ses amies, une autre en fit autant, et puis une autre, et, chacune me poussant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, je jouai alors !

—Je ne veux plus jouer, dis-je, dès qu’il me fut possible de prononcer un mot.

— Fi ! le mauvais joueur ! s’écrièrent-elles toutes à la fois.

Et le jeu recommença, jusqu’à ce qu’enfin, épuisé, humilié, désespéré, je roulai par terre.

— Vous que je respectais ! leur dis-je, vous que j’aimais ! vous que j’adorais ! vous que je trouvais superbes !…

Et ce que je souffrais, comment le dire ?

Celle-là même qui m’avait appelé “Pingouin mon ami,” et qui néanmoins m’avait le plus maltraité, me voyant tout penaud, se reprocha sa conduite.,

— Pardonne-nous, mon pauvre Pingouin, me dit-elle ; nous sommes des Mouettes, des Mouettes Rieuses, et ce n’est pas notre faute si nous ne valons rien, car nous ne sommes peut-être pas faites pour être bonnes.

Et en me parlant ainsi, elle vint à moi d’un air si bon que, quoi qu’elle m’en eût dit, je crus voir en elle la beauté et la bonté parfaites, et j’oubliai ses torts.

Mais la pitié n’est souvent qu’un remords de la dureté, et ce que j’avais pris pour un commencement d’affection n’était que le regret d’avoir mal fait. Aussi, dès qu’elle me vit consolé, s’envola-t-elle avec ses compagnes.

Ce brusque départ me surprit à un tel point qu’il me fut impossible de trouver un g^este ou une parole pour l’empêcher, et je recommençai à être seul.»

C’est-à-dire que chaque jour triste avait son plus triste lendemain, car dès lors la solitude me devint insupportable.

P. J. Stahl (Pierre-Jules Hetzel), Vie et opinions d’un Pingouin. 1814.

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Animaux de Paris. Le gentil petit canard et les deux poussins.

Classé dans : Nature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 9:25


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«Des canetons. Ils sont trente-un jours à éclore, soit qu’on laisse à la cane le soin de couver ses œufs, soit qu’on les ait confiés à la poule ou à la poule-d’Inde. On doit avoir pour les canetons les mêmes soins que pour les poussins et les dindonneaux ; mais ils peuvent, comme on l’a dit, se passer de mère aussitôt qu’ils sont nés. Leur meilleure nourriture, dans les premiers jours, est du pain émietté, imbibé de lait, d’eau, d’un peu de vin ou de cidre. Quelques jours après, on leur prépare une pâte faite avec une pincée de feuilles d’orties tendres, cuites, hachées bien menu, et d’un tiers de farine de blé de Turquie, de sarrazin ou d’orge ; on y ajoute les œufs de rebut préa­lablement cuits. Dès qu’ils ont acquis un peu de force, on leur jette beaucoup d’herbes potagères, crues et hachées, mêlées avec un peu de son détrempé dans l’eau ; l’orge, le gland, les pommes de terre cuites, de petits poissons, quand on en trouve, conviennent également à ces oiseaux, qui se jettent sur les différentes substances qu’ils rencontrent, et montrent, dès leur plus tendre enfance, une voracité qu’ils conservent toute leur vie.

Les canetons ont besoin d’être fortifiés avant que d’aller à l’eau. Pour cela il faut les tenir enfermés sous une cage à poussins pendant huit ou dix jours; ce qui est facile, surtout quand ils ont été couvés par une poule ou une poule-d’Inde. On a soin d’y tenir un peu d’eau. Après ce temps-là on peut les mettre en liberté. Leur penchant naturel les entraîne bientôt vers l’eau: ils s’y plongent, et les poules, ne pouvant les suivre, témoignent par des cris et des gémissements leur inquiétude et leur alarme sur leur famille adoptive. On doit prendre encore quelques précautions avant de laisser aller les canetons avec les vieux-canards, dans la crainte que ceux-ci ne les maltraitent. Il faut leur donner à manger comme aux autres volailles, toujours dans le même endroit et aux mêmes heures, afin qu’ils s’y trouvent régulièrement et ne s’écartent point ; il est nécessaire aussi de les accoutumer à revenir le soir, de les tenir enfermés» sous les toits qui leur sont destinés, et de placer ces toits, autant que le local le permet, à portée de la mare ou de toute autre pièce d’eau de la basse-cour.

Cuvier, Dictionnaire des sciences naturelles. Paris, 1817.

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12 octobre 2014

Animaux de Paris. L’éléphant.

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 14:07


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L’éléphant qui n’a qu’une patte
A dit à Ponce Pilate
Vous êtes bien heureux d’avoir deux mains,
Ça doit vous consoler d’être Consul romain.

Tandis que moi sans canne et sans jambe en bois
Je suis comme un héron et jamais je ne cours et jamais je ne bois
Et je ne parle pas des soins qu’il me faut prendre
Pour monter l’escalier qui conduit à ma chambre.

J’aimerais tant laver mes mains avec un savon rose
Avec du Palmolive avec du Cadum
Car il faut être propre et ne puis me laver
Et j’ai l’air ridicule debout sur le pavé.

Je n’ai pour consoler cette tristesse affreuse
Que ma trompe pareille aux tuyaux d’incendie
Et si je mets le pied dans le plat
Il y reste et l’on ne peut le manger à la sauce poulette.

Plaignez, Ponce Pilate, plaignez cette misère
Il n’y en a pas de plus grande sur terre
Vous êtes bien heureux de laver vos deux mains
Ça doit vous consoler d’être Consul romain.

Robert Desnos

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