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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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12 décembre 2017

En Brabant

Classé dans : Humour, Langue, Littérature, Médias, Peinture, dessin — Miklos @ 16:00

«Plusieurs lecteurs m’ont témoigné qu’ils goûtaient fort les échantillons de style belge qui leur furent soumis à plusieurs reprises ; en outre, lors d’un tout récent voyage à Bruxelles, j’ai pu me convaincre que ces citations ne laissaient point indifférents les sujets du roi barbu que l’aimable ballerine qui porte un bandeau de plus que l’Amour appelle « Sa Majesté Léopold II » et qu’ils nomment, eux, plus familièrement : « Popol. » Pour la plupart, d’ailleurs, ils accueillent de la meilleure humeur du monde nos innocentes taquineries et sont les premiers, «  Je dois une fois rire avec ça » , à se divertir de leurs belgicismes ; seuls, de rares grincheux crient à la diffamation et accusent de trahison les confrères bruxellois qui, ayant reproduit avec commentaires aimables les facéties sans fiel du Journal. Amusant, se sont rendus coupables d’introduire le loup dans la bergerie. Négligeons ces Stoeffer (« stouf-er ») Un vantard, quelqu’un qui aime se mettre en avant. Ex. : Ça c’est un vrai stoeffer tu sais ! De là vient aussi l’expression, faire de son stoef (« stouf ») !, action de se vanter, d’en remettre une couche. Ex. : Ça y est, il est encore en train de faire de son stoef ! Le féminin de stoeffer est stoefesse. (source)stoeffers pour ne retenir que leur plaisante formule de protestation :

« On veut pas fransquillonner ; mais on connaît quand même parler français. »

Voici l’Annonce brabançonne, gazette hebdomadaire. On y re­com­mande le sieur Léopold Messe, de la Vau, « pour tuer les cochons à domicile (sic) » ; on y loue la maison Joseph Bruy­ninckx « qui porte le numéro 50 et n’est pas sur un coin » (sic) pour la coupe irré­pro­chable de ses « uni­formes de gardes civiques, pompiers et tram­ways » ; je ne sais si l’on trou­verait, dans notre Paris tant vanté, un tailleur capable de vêtir, tour à tour, des mili­taires et des voitures publiques. La « prise des mesures » d’un tramway et l’essayage doivent être des opé­rations bien compliquées.

Le même journal annonçait pour le dimanche 15 janvier « un concours au jeu de cartes pour lapins et coqs, chez Mme veuve Maurice Laune, rue du Château ». Que dites-vous de ces matches entre animaux si diffé­rents ? quel dressage pré­ala­ble ils supposent et quelle intel­ligence chez ces humbles bêtes ! Ce ne sont point des galli­nacés vul­gaires qui peuvent ainsi cartonner ; et, quant aux lapins, ce sont de fameux lapins !…

Pour finir, revenons à ce manuel de conversation édité pur Bernardin-Béchet, dont nous avons donné l’autre jour de trop brefs essais : qualifié de « français-anglais, » il s’atteste « belge-anglais » indéniablement. Monsieur rentre à midi, pour se mettre à table ; Madame, d’humeur charmante, lui signifie qu’elle a préparé le repas à son intention :

J’ai soigné pour vous, dit-elle.

Et lui, satisfait :

— Mangeons, alors. Le temps passera entretemps.

Il explique ainsi son bel appétit :

Cela provient de se promener.

Après le repas, pour récompenser sa ménagère, il s’offre à lui lire le journal (j’espère que c’est l’Amusant) ; la proposition est acceptée avec enthousiasme :

Je suis très curieuse pour apprendre quelque chose.

La lecture terminée, le couple va se ba­lader dans la campagne ; monsieur témoigne de con­nais­sances botaniques :

— Voyez comme ces fruits sont beaux. Ce sont des pommes de terre en fleurs.

On arrive devant un château ; madame souhaite le visiter :

C’est une petite peine pour moi, assure monsieur (qui veut dire : « rien de plus facile »), parce que j’ai connaissance avec le jardinier.

À la servante accourue au coup de sonnette, il demande :

Ne serait-ce pas possible de causer avec le jardinier ?

Avec celui-ci s’engage une conversation au cours de laquelle on apprend que « le château date de monsieur son grand-père » (il a été question, un quart d’heure avant, du maître absent) et que « madame est de descendance noble », car « elle est une duchesse ». Cependant, on fait le tour du… jardinier, sinon du propriétaire, la visite se termine devant une volière qui contient « des oiseaux étrangers » et sur cette réflexion :

Cela sont des oiseaux chers.

Terminons, nous, sur celle-ci que le malheureux Anglais qui recourra au manuel Bernardin »passera bientôt aux yeux de nos compatriotes pour avoir étudié le français, non dans un ouvrage belge, mais à l’école d’une génisse espagnole.

Willy, « En Brabant », in Le Journal amusant : journal illustré, journal d’images, journal comique, critique, satirique, etc., 18/2/1905. Paris. Dessins de Benjamin Rabier.

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11 décembre 2017

Les Débuts de Ginette

Classé dans : Humour, Littérature — Miklos @ 20:39

«Il était une fois un jeune homme du nom de Robert Mirroy, à qui les rentes que lui avaient laissées ses parents permettaient d’avoir une existence composée uniquement de loisirs.

Vers le même temps, dans le même élégant quartier, vivait une charmante fille qui, n’ayant pour le travail qu’une inclination inversement proportionnée à celle qu’elle éprouvait pour les jolies choses, avait compris que le peu d’importance de l’héritage que lui avait transmis sa mère n’était pas, à condition qu’elle l’explorât intelligemment, un obstacle à la satisfaction de ses goûts. Cet héritage se composait, en tout et pour tout, de tous les avantages cor­porels, intellectuels et moraux que les poètes se plaisent à prêter aux femmes qu’ils aiment, et d’un nom capable, à lui seul, de détruire l’heureux effet de toutes ces qualités réunies. Cette char­mante fille s’appelait Geneviève Tringle. Avant même d’y jeter son bonnet, Gene­viève avait donc envoyé son nom par-dessus les moulins et l’avait remplacé par celui de Ginette Calyne, opération qui lui avait prouvé qu’elle était capable de juge­ment, car, dès qu’elle se fut appelée de ce nom qui pouvait si faci­lement être entendu comme un pro­gramme, elle avait vu la vie lui sourire sur les lèvres de tous les hommes à qui elle était pré­sentée, — et, en parti­culier sur celles de Léon Mirassol, unique fils et héritier des Bouillons Mirassol, des Crémeries Mirassol, des Pâtisseries Mirassol, des Boucheries Mirassol et des Épiceries Mirassol, Léon, s’il avait voulu, eût pu, d’un geste, condamner Paris au jeûne, mais il n’y pensait guère. Le Sport, qu’il cultivait depuis son enfance, avait développé ses muscles, mais n’avait pas affaibli son intelligence au point de l’em­pêcher de s’apercevoir qu’il serait le prisonnier de ses innom­brables affaires s’il ne prenait pas le parti de les diriger d’un peu loin. N’est-ce pas une sorte de superstition qui veut qu’un homme d’affaires ait un bureau ? Grâce au téléphone, un homme organisé a-t-il besoin d’être au milieu d’eux pour que ses employés et ses ouvriers sentent l’heureux effet de sa présence ? Léon Mirassol n’avait donc pas de bureau, mais il avait une maîtresse, Ginette Galyne, et c’était de chez elle qu’il menait ses nombreuses entreprises, de chez elle ou de ces dancings et restaurants diurnes et nocturnes où une beauté telle que celle de Ginette s’épanouit le plus complètement. Étant si occupé, et ayant si bien su organiser ses occupations, Mirassol ne comprenait pas que Ginette pût rester désœuvrée, ni que son désœuvrement à elle pût être, puisqu’elle ne quittait pas son amant d’un pas, aussi absorbant que ses occupations à lui. Il aurait voulu qu’elle fît quelque chose : du Théâtre ou du Cinéma, était persuadé qu’elle y eût réussi du premier coup. Il aurait d’ailleurs fait tout ce qu’il aurait fallu pour cela. Mais Ginette résistait à ce désir dont elle ne voulait pas admettre la légitimité et préférait, à une occupation qui lui eût créé des loisirs, un désœuvrement qui ne lui laissait pas une minute de liberté.

Les deux désœuvrements de Ginette Calyne et de Robert Mirroy devaient finir par se rencontrer. La conjonction eut lieu au « La Marzelle Palace », le dernier dancing à la mode, celui où, chaque jour, et deux fois par jour, à six heures et à minuit, douze petites femmes se déshabillent, se baignent dans une piscine spécialement installée à cet effet et « L’eau fraîche en contact avec le corps, produit invariablement les mêmes effets. Il en résulte d’abord, un frissonnement général accompagné de suffocation. La peau présente le phénomène de la chair de poule ; elle pâlit, semble se resserrer ; et le sang, chassé des vaisseaux capillaires de la périphérie, reflue vers les parties profondes. Mais bientôt ces impressions désagréables se dissipent ; la peau se colore et paraît se réchauffer ; la respiration devient plus ample ; le corps semble plus souple, plus léger, et l’on croit sentir le fluide sanguin, courir abondamment à travers les capillaires, presque vides tout à l’heure. A la constriction générale du début, succède une sorte d’expansion, se traduisant par un sentiment de bien-être général, par la réaction. » — Armand-Maurice-Camille Greuell (Dr.), Établissement hydrothérapique de Gérardmer, guide du baigneur et du touriste. Paris, 1880.font leur réaction sans cesser un seul instant de danser « Danse très rythmée, d’origine américaine, à la mode en France vers 1920-1930, que l’on exécutait en secouant les épaules et les hanches. » — Trésor de la langue française.le shimmy aux accents d’un orchestre mi-hawaïen, mi-fuégien.

Donc, Robert Mirroy prenait un cocktail au bar du « La Marzelle Palace », lorsque Ginette, escortée de Mirassol, vint s’installer à une table à quelques pas de lui. Le jeune homme, dès qu’il aperçut Ginette, orna son arcade sour­ci­lière droite de son monocle et ses lèvres de ce sourire que la jeune femme connaissait si bien et dont elle savait la signi­fi­cation pré­cise, et qui, neuf fois sur dix, ne provo­quant en elle nulle surprise, ne lui procurait aucun plaisir. Sans doute, Ginette avait-elle ce jour-là rencontré déjà neuf sourires, masculins et indif­férents, et le sourire de Robert Mirroy arrivait-il bon dixième, car il fit lever dans le cœur de la jeune femme — était-ce bien son cœur ? — un émoi non dénué d’agré­ment qui établit entre elle et le jeune homme, par-dessus la tête de Mirassol, une de ces commu­nications auprès desquelles les miracles de la T. S. F. apparaissent jeux d’enfants.

Mais Mirassol, à qui l’usage constant du téléphoné devait avoir donné la faculté de percevoir les communications entre individus de quelque ordre qu’elles fussent, ne tarda pas à remarquer celle dont les ondes menaçant son front avaient pour poste émetteur et récepteur, le tabouret du bar et la table à thé… Il se dressa, fut en trois enjambées nez à nez avec Robert Mirroy et lui cria : « Je crois, Monsieur, que vous faites de l’œil à ma maîtresse ! » Robert n’aimait pas les gens qui crient si fort. Il allait répliquer, lorsque la taille quasi hercu­léenne, les muscles et l’air décidé de Mirassol le frappèrent. Il pensa que, s’il répondait, il ne tarderait sans doute pas à être frappé d’une manière proba­blement encore plus désa­gréable, et se tut, non par lâcheté, mais parce que, ami de l’inaction, il ne tenait pas à se laisser aller à un acte qui risquât de troubler ses chers loisirs. Et puis, là-bas, à la petite table de thé, il y avait un sourire auquel la crainte donnait un charme de plus… La voix hercu­léenne répétait : « Je vous ai demandé, Monsieur, pourquoi vous faisiez de l’œil à ma maîtresse ! » Le ton était si menaçant que Robert Mirroy eut une idée : « Vous vous trompez, Monsieur, je ne fais pas de l’œil à Mademoiselle. Je la regarde en artiste, voilà tout. Je suis metteur en scène de ciné et je cherche pour mon prochain film une interprète dont Mademoiselle est le type parfait… Votre amie fait-elle du ciné ? » Mais déjà Mirassol n’écoutait, plus. Il courait à la table, saisissait par îe bras Ginette qui ne savait ce qui arrivait, et l’entraînait près de Robert. « Mademoiselle Ginette Calyne »., présentait-il. « Monsieur ?… » Robert, sentant confusément que ce geste était maintenant sans danger, tirait une carte de son portefeuille et la tendait à Mirassol qui achevait la présentation : « Monsieur Robert Mirroy, metteur en scène de ciné, dont tu es le type parfait… » –— « Oh ! Monsieur » ! rougissait Ginette… « Ne fais donc pas de chichis… Entre artistes… » bougonnait Mirassol qui se tournait vers Robert et lui demandait : « Quand avez-vous besoin de cette enfant ? » et sans laisser au jeune homme ahuri le temps de répondre : « Demain, n’est-ce pas ? Demain matin… à quelle heure ? Et où ? » Robert était fou. Il ne prévoyait pas que les choses tourneraient ainsi… Dans quel guêpier était-il allé se fourrer ! Un instant il fut sur le point de tout avouer, mais un coup d’œil suffit à le convaincre que Mirassol n’était pas moins herculéen que cinq minutes plus tôt… Un duel avec lui rendrait impossible tout rapport avec Ginette qui, de près, était encore plus charmante que de loin, et qui souriait d’un sourire à faire un metteur en scène, du plus paresseux des oisifs parisiens, « C’est cela, consentit-il en regardant la jeune femme. Nous passerons vous prendre en auto, puisque je vois sur votre carte que vous habitez à deux pas de la petite… Ah ! je suis bien content ! exultait Mirassol en se frottant les mains. Je te disais bien que tu avais tout ce qu’il fallait pour réussir au Cinéma. »

Sous prétexte de surveiller les derniers préparatifs de son travail, Robert Mirroy se sauva. Il passa une nuit atroce. Jusqu’à minuit, il courut Paris pour découvrir un camarade qui put lui vendre un scénario possible, un opérateur et un régisseur capables de lui procurer les appareils indispensables, les artistes et la figuration nécessaires, le studio et les décors sans lesquels le poing de Mirassol ne manquerait pas de s’appliquer sur son visage et le sourire de Ginette de disparaître… À coups de billets de mille, il avait triomphé de toutes les difficultés, mais il était éperdument amoureux de Ginette… Le lendemain matin, Robert Mirroy se transforma en metteur en scène, comme on se jette à l’eau,.. Il manipula des décors, s’agita au milieu des phares, des « sunlights », bouscula ses collaborateurs, fit de grands gestes, employa des mots bizarres qu’on lui avait appris à la hâte, déploya une activité qui donna de lui une très haute idée à l’homme d’action qu’était Mirassol et réussit enfin à échanger avec Ginette, derrière une toile de fond qui représentait le Sacré-Cœur vu de la Tour Eiffel, un baiser qui, pour être hâtif, n’en eut pas moins pour résultat de prouver aux deux jeunes gens qu’ils venaient d’entamer le premier chapitre d’un grand amour.

Il y avait sans doute en Robert un « Plus que tout autre metteur en scène, David Wark Griffith (1875-1948) incarne le cinéma muet américain. Réalisateur de plus de quatre cent cinquante films, on lui doit des chefs-d’œuvre dont les noms jalonnent l’histoire du septième art : Naissance d’une nation, Intolérance, Le Lys brisé, La Rue des rêves… À une époque où le cinéma imitait le théâtre, Griffith introduisit les innovations techniques et les recherches plastiques les plus stupéfiantes et fit du cinéma naissant un art authentique. Son influence fut telle qu’Eisenstein put déclarer : C’est Dieu le Père, il a tout créé, tout inventé. Il n’y a pas un cinéaste au monde qui ne lui doive quelque chose. Le meilleur du cinéma soviétique est sorti d’Intolérance. Quant à moi, je lui dois tout. » — UniversalisGriffith insoupçonné et en Ginette une Mary Pickford ignorée que ce baiser éveilla, car le film entrepris dans d’aussi bizarres conditions fut un chef-d’œuvre qui conquit les écrans parisiens et américains les plus rebelles et rendit célèbres dans les deux hémisphères. les deux noms accolés de Robert Mirroy et de son interprète Ginette Calyne. Une si complète réussite ne fut même pas gâtée par la crainte qu’aurait pu éprouver Robert de voir ses rapports avec Léon Mirassol se terminer par quoi ils auraient dû logiquement commencer, c’est-à-dire par un duel, ni par celle qu’éprouva quelques instants Ginette de peiner son ami, car Léon Mirassol, la première fois qu’il avait accompagné sa maîtresse au studio où Robert s’était révélé à lui-même, y avait fait la connaissance d’une jeûne personne qui venait de quitter l’administration des P. T. T. pour débuter au Cinéma. Celle-ci avait révélé au brasseur d’affaires le mot mystérieux qui permet d’obtenir rapidement les com­mu­ni­cations télé­pho­niques. Miras­sol, touché, avait témoigné sa recon­nais­sance à l’ex-télé­pho­niste en faisant d’elle sa maîtresse, et celle-ci qui trouvait que son amant n’était pas assez occupé, l’avait poussé à fonder une maison de retraite pour les télé­phonistes sourdes. Cette œuvre charitable occupa si bien Mirassol, qu’il délaissa bientôt ses multiples et peu absorbantes affaires pour se consacrer tout entier et avec la plus grande activité à cette bienfaisante entre­prise. Dès ce jour, Paris compta donc un philanthrope, un grand metteur en scène et une étoile ciné­matographique de» plus ; et trois désœuvrés de moins, ce qui est un résultat plutôt imprévu pour une banale histoire d’amour.

René Jeanne, « Les Débuts de Ginette », in Le Journal amusant, journal illustré, journal d’images, journal comique, critique, satirique, etc. 7 avril 1923. Illustrations de Mars-Trick.

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24 novembre 2017

Mais qui donc a dit « J’aimerais mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité » ?

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 17:02


Benjamin Roubaud (1811-1847) : Le grand chemin de la postérité.
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Eh bien, ça dépend de la variante… :

- Plus impersonnelle : « Il vaut mieux passer à la Poste hériter qu’à la postérité ! » – selon le Dicocitations, l’intern@aute et bien d’autres sources (on se demande s’ils se sont simplement copiés les uns les autres, point d’exclamation final y compris), l’auteur en est Alphonse Allais, aucune ne fournissant de référence.

- Toujours du Dicocitations, autre formulation un chouia plus lourde, autre attribution à un illustre inconnu (de nous) : « Certains passent à la postérité tandis que d’autres se contentent de passer à la Poste hériter. », de Marc Hillman (Mots en mêlée. Quand l’humour s’en même, les mots s’emmêlent, 2011).

- Un qui n’aura pas copié-collé est Patrice Bérenger, industriel né à la fin des années 1940, dans une de ses chroniques qu’il publiait dans la tribune libre d’un journal associatif local (selon Babelio) : il y attribue cette « pensée » à Coluche.

- Encore plus impersonnelle : « Mieux vaut aller à la poste hériter qu’à la postérité. » - il s’agirait, selon d’autres sources en ligne, d’Alexandre Breffort (1901-1971), entre autres journaliste au Canard enchaîné et grand amateur de calembours, dont la pièce Les Harengs terribles aurait inspiré Irma la Douce.

- Et n’oublions pas Pierre Dac, que cite le programme du Théâtre de Chaillot pour la saison 94-95 à propos de son spectacle Pierre Dac. Mon maître soixante trois : « Il affirmait souvent qu’après lui, ses textes n’intéresseraient personne et le voici passant à la postérité. Ce qui vaut mieux, comme il le disait lui-même, que d’aller hériter à la poste. »

oOo

Pour ma part, j’avais découvert il y a fort longtemps cette citation dans Humour 1900, géniale anthologie de Jean-Claude Carrière (Éditions J’ai Lu en 1963). Dans le chapitre « Le jeu de mots », il y écrit :

En 1853, parut une « Petite encyclopédie bouffonne », signée du journaliste Commerson. Elle renfermait, entre autres textes oubliés, les « Pensées d’un emballeur ». Théodore de Banville s’écriait, en présentant ces pensées inattendues : « Voici un chef-d’œuvre ! »

Les plus célèbres de ces pensées disaient ceci :

J’aimerais mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité.

[…]

Cette pensée avait en fait paru (pour la première fois sous la plume de Commerson ?) dans l’hebdomadaire Le Tinta­marre (sous-titré « Critique de la Réclame, satire des PuffistesFaiseur de puffs, charlatan. Le faiseur de réclames n’a pas de nom particulier : pourquoi lui en eût-on donné un ? Tout homme peut, à un moment donné, avoir besoin de la réclame et en faire. Ce n’est pas par état ; c’est par accident. Le faiseur de puff, ayant un métier, a aussi un nom : c’est le puffiste. On dit encore en prenant le nom d’un des plus célèbres puffistes des temps modernes : c’est un Barnum (Sarcey, Mot et chose, 1862, p. 237). — Trésor de la langue française. » et dont Commerson était directeur et rédacteur en chef) du dimanche 9 février 1851 (donc plus de trois ans avant la naissance d’Alphonse Allais), dans une rubrique de calembours intitulée « Pensées d’un Emballeur vendues au profil du journal le Pays, qui n’est pas hureux avec les mémoires de Lola Montès, Pan ! »

Trois mois plus tard, Le Nouvelliste, journal de Paris, annonce la parution d’un « charmant petit livre qui a pour titre : Pensées d’un emballeur, pour faire suite aux Maximes de Larochefoucauld. L’auteur est un homme d’esprit qui a fait ses preuves comme vaudevilliste et journaliste : c’est M. Commerson. L’originalité, l’excentricité, la singularité, la vivacité, la gaîté, la jovialité, voilà ce qui distingue ces Pensées où tout est surprise, imprévu, facétie, drôlerie, feu d’artifice et fou rire. » Ces Pensées seront ultérieurement publiées dans divers recueils à l’instar de la Petite encyclopédie bouffonne contenant les pensées d’un emballeur, les éphémérides et le dictionnaire du tintamarre, etc. (Paris, 1860).

Commerson ne s’est pas privé de réutiliser ce calembour dans d’autres contextes. Ainsi, à deux reprises dans son souvent hilarant ouvrage Biographie comique (1883) où il s’en prend à des célébrités – et non des moindres – de son temps :

- dans son portrait de Joseph-Simplicien Méry, né « aux Aygalades, en 1670, au dix-huitième étage d’un grenier à sel » (né en réalité en 1797 à Marseille…), à propos duquel il écrit : « On lui ouvrit celles [les portes] du Nain jaune, où il rédigea un nombre considérable d’articles ayant titre : la Petite Poste. Méry pensait qu’un jour il irait à la poste hériter. »

- dans son portrait de Clairville, qui, « dès l’âge de la puberté se mit à faire du couplet au mètre et à l’heure, tant et si bien, ma foi, que je n’hésite pas à le nommer le Cambronne du rondeau, le Dupuytren du couplet de facture », ni d’ailleurs à brosser son portrait en vers. Après avoir cité une « trentaine de pièces de circonstance », il poursuit :

À ces
Succès
Que l’on ajoute
Deux cents pièces qui
Parurent ainsi,
Parurent
Et disparurent aussi,
Par là,
Il a
Prouvé sans doute
Que la qualité
Et la quantité
Mènent à la poste hériter.

oOo

Mais Commerson est-il l’inventeur de ce calembour ? Voici ce qu’on lit dans un curieux ouvrage publié anonymement plus de dix ans plus tôt, Dupiniana et Sauzétiana, recueil de bons mots, calembourgs, rébus et lazzis des députés, pairs, magistrats, fonctionnaires, litté­rateurs et artistes de l’époque ; découverts et mis en lumière par les trois hommes d’état du Charivari, les rédacteurs du Corsaire et autres sommités littéraires, et publiés par un Oisif. Deuxième édition, Paris 1840 (et curieusement absent du catalogue de la BnF) :

M. Sauzet lui [à M. Dupin] demandait : Pourquoi une personne qui reçoit un héritage par la poste devient-elle célèbre ? C’est parce qu’elle va à la postérité (à la poste hériter) a répondu le célèbre avocat.

Les Ana « sont la plupart du temps des recueils d’anecdotes, de pensées, de bons mots attribués à un personnage célèbre. L’origine de cette sorte d’ouvrage est fort ancienne : les Symposiaques de Plutarque, les Memorabilia de Xénophon, les Nuits attiques d’Aulu-Gelle peuvent être considérés comme les prototypes du genre. » (Bibliographie critique et raisonnée des Anas français et étrangers, par A.-F. Aude. Paris, 1910. source).

Quant à Dupin et Sauzet, dont les dialogues calembouresques et imaginaires sont le sujet de l’ouvrage en question, ce sont deux personnages importants de l’époque : André Dupin (1783-1865), entre autres procureur général auprès de la Cour de cassation en 1830 (d’où le « célèbre avocat » dans la citation ci-dessus) et président de la Chambre des députés de 1832 à 1839 ; Paul Sauzet (1800-1876), lui aussi avocat en vue et vice-président de la même Chambre des députés en 1836.

Remontons plus avant dans le temps : six ans plus tôt, l’hebdomadaire La Caricature politique, morale, littéraire et scénique n° 215 du 18 décembre 1834 publie dans sa rubrique « Petite lanterne magique hebdomadaire » le passage suivant :

— M. Royer-Collard exerce pour les sentences, aphorismes, prédictions et généralement tout ce qui a l’air d’une pensée, le même monopole que M. de Talleyrand pour les réparties fines, et M. Dupin pour les gros mots, calembourgs, quolibets, coups de boutoir et facéties diverses. Tout ce qui se dit et se fait dans ce genre là, se met sur le compte de l’un des trois. Tout le monde leur prête, et c’est ce qui explique pourquoi l’un passe pour si profond, l’autre pour si spirituel, et le troisième pour si plaisant. Voici, par exemple, une nouvelle prophétie du père de la doctrine. On raconte que M. Royer-Collard disait ces jours-ci à M. Dupin : « Vous avez du talent…. (Inclinaison de M. Dupin) beaucoup de talent…. (Plus profonde inclinaison de M. Dupin). Vous serez ministre…. et même premier ministre de Louis-Philippe…. mais…. vous en serez aussi le dernier.… » Si ce mot est vrai, il ne faut plus s’étonner pourquoi tant de gens en France et surtout dans le département de la Nièvre, font des vœux pour l’avénement de M. Dupin.

— M. Sauzet paraît neanmoins devoir leur être opposé avec beaucoup de succès. Avant trois mois, nous aurons aussi un Sauzetiana, comme nous avons un Talleyriana, un Dupiniana et un Royer-Collardiana. Voici le bon mot que l’on prêtait ces jours-ci à l’avocat de Lyon. Quelqu’un lui ayant reproché de ne pas être monté à la tribune pour réfuter M. Thiers : « Qne diable ! répondit-il, voudriez-vous que j’eusse répondu à des gens qui tendaient la main à la chambre, et tenaient à leurs portefeuilles comme on tient à son dernier morceau de pain ! Si je n’ai rien répondu, c’est que je n’avais pas de monnaie sur moi. »

Il se pourrait donc que le calembour attribué en 1840 à Dupin se soit déjà retrouvé précédemment publié dans ces Dupiniana mentionnées en 1834 mais dont on n’a pas trouvé trace.

oOo

Se pose maintenant la question de l’auteur de l’ana Dupiniana et Sauzétiana dans lequel ce calembour est mentionné en 1840. Le sous-titre de l’ouvrage indique que ces dialogues ont été « découverts et mis en lumière par les trois hommes d’état du Charivari, les rédacteurs du Corsaire et autres sommités littéraires ». Le Charivari et La Caricature politique étaient respectivement un quotidien et un hebdomadaire, tous deux satiriques, fondés (en 1832 pour l’un, en 1830 pour l’autre) et dirigés par Charles Philipon, et dont le rédacteur en chef à l’époque était Louis Desnoyers. Quant au quotidien Le Corsaire, fondé en 1823, il était dirigé à cette époque par Jean-Louis Viennot, et deux de ses rédacteurs étaient Claude Virmaître et Achille Denis.

Et c’est dans Les aventures de Jean-Paul Choppart (plus tard réédité sous le titre de Les mésaventures de Jean-Paul Choppart), premier feuilleton-roman de la plume du même Desnoyers, que l’on trouve mention d’un de ces anas :

Vous avez de plus, par-dessus le marché (en donnant deux sous de plus), un Talleyriana, choix unique des bons mots, reparties piquantes, calembours et facéties diverses, que feu Son Éminence, le prince de Bénévent, a dits avant sa mort, et qui en ont fait un si illustre diplomate. Quand on possède ce petit livre, on peut se présenter partout sans crainte, même à la cour, et improviser de mémoire, pour toutes les circonstances, une foule de ces problèmes saugrenus, de ces coq-à-l’âne délicieux, de ces ingénieuses bêtises, qui font immédiatement d’un individu l’homme le plus spirituel de l’époque.

Il semble donc bien que ce soit Desnoyers qui ait parlé de ces anas au fil des années. En a-t-il aussi été l’auteur, et donc du calembour en question ? On ne le sait. Mais aucune mention de Commerson dans ce contexte… Pour illustrer le style de Desnoyers, voici un bref et savoureux extrait des aventures de ce Jean-Paul :

Jean-Paul appartenait à une famille d’honnêtes bourgeois. Il avait des sœurs, ce qui était très malheureux pour elles ; mais il n’avait pas de frères, ce qui était très heureux pour eux. Jean-Paul était fainéant, gourmand, insolent, taquin, hargneux, peureux, sournois.

oOo

Pour finir, on signalera que « Mieux vaut aller hériter à la poste… Qu’aller à la postérité. » est l’accroche dans le court métrage Assassins… de Mathieu Kassovitz, 1992.

Comme quoi, la postérité de ce calembour semble bien assurée, en tout cas mieux que celle de la Poste

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22 novembre 2017

Poires

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 1:48


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Édouard Manet : Corbeille de poires. 1882.
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18 novembre 2017

Comment ne pas choisir son antivirus

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques — Miklos @ 17:51


Contenus sponsorisés sur le site du Monde, aujourd’hui.
Cliquez pour voir les résultats.

Lorsque l’on clique sur la vignette ci-dessus qui s’affiche dans les marges du Monde en ligne, apparaît un tableau comparatif en français du « Top 5 des avis dur [sic] les Antivirus en 2018 », où il est écrit, en sous-titre, « J’ai dressé une liste des 5 meilleurs antivirus dignes de confiance basée sur mes recherches personnelles. »

La coquille (« dur ») n’est sans doute pas fortuite : d’abord, on n’est pas encore en 2018. Ensuite, quand on consulte la version en anglais de ce palmarès, l’ordre est quelque peu différent (ne parlons pas du prix des solutions commerciales où d’évidence 1 £ = 1 €, ce qui n’est pas exactement le cas).

Mais le pompon (eh oui, vous ne l’auriez jamais deviné comme ils le clament), c’est ce qui se trouve en grisé au bas de ces pages, et qui explique la nature de cette recherche personnelle. On pourrait se dire : mais le logiciel au top du palmarès est gratuit, lui… N’en soyez pas si sûrs. Et quant à son concurrent, voyez donc.

Dur dur indeed. Ou, plus classiquement, caveat emptor.

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