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20 septembre 2010

De Guillaume Coquillart, d’une truie qui vole et d’une autre qui file, d’une chèvre qui danse et de quelques noms savoureux de gens et de lieux

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature — Miklos @ 8:07

« Or cà, la bohémienne, si toi ni ta chèvre n’avez rien à nous danser, que faites-vous céans » ? — Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.

Tout parisien qui fréquente le ventre de Paris connaît la rue coquillière (comme son nom l’indique, on y trouve des coquilles comestibles), mais connaît-on encore Coquillart ?

Guillaume Coquillart, écrivain comique du XVe siècle à peu près oublié de nos jours, a cependant connu de son vivant et pendant toute la première moitié du siècle suivant un succès considérable. On imagine sans peine comment ses œuvres, pour la plupart mélange savoureux d’humour gras et de plaisanteries juridiques, ont pu séduire un public à la fois amateur du gros rire et versé dans les lois et la procédure, que Coquillart a su exploiter d’une manière si amusante. On sait que les hommes de loi étaient, à l’époque, les principaux clients des marchands de livres et ce sont eux qui ont dû assurer la popularité du poète. De cette popularité il y a, outre le grand nombre d’éditions, de nombreux témoignages. Clément Marot, par exemple, dans la fameuse épigramme où il se plaît à énumérer les noms des grands poètes de la France, cite Coquillart à côté de Villon, de Molinet et de Jean Lemaire.

Guillaume Coquillart, Œuvres suivies d’œuvres attribuées à l’auteur, édition critique par M.J. Freeman, Librairie Droz, 1975.

Dans son Enquête d’entre la Simple et la Rusée, il nous donne la liste des trente ou quarante filles que la Rusée avait fait assembler pour aller ribler (faire un mauvais coup de nuit, voler, débaucher) la Simple en « contrefaisant la grosse armée ». On ne peut s’empêcher de citer ici le passage dans lequel il donne les noms savoureux des adresses – à l’époque, des enseignes – de quelques-unes de ces dames, tandis qu’il en décrit d’autres d’un coup de plume fort vif (il y avait donc déjà des « découlourées » au XVe siècle !), comme, bien plus tard, celui de Daumier à l’égard des plaideurs de son temps :

C’est assavoir : Margot la gente,
Jaqueline de Carpentras,
Olive de gaste fatras,
Hugueline de cote crotée,
Marion de traine poetras,
Et Julienne l’esgarée,
Cristine la découlourée,
Egyptienne la pompeuse,
Augustine la mauparée,
Bertheline la rioteuse,
Sansonnette lourde grimasse,
Henriette la marmiteuse,
Guillemette porte cuyrasse,
Ragonde michelon beccasse,
Regnaudine la rondelette,
Laurence la grant chiche face
Demourant à la pourcellette,
Jacquette la blanche fleurette,
Tiennon la cousine Volant,
Edeline pisse collette
Maistresse de la truye volant,
Freminette de mal tallent,
Geffine petit fretillon,
Raulequine de l’esquillon,
Josseline de becquillon,
Et Dame Bietrix demourant
En la rue du Carrillon
A l’ymage du Cormorant,
Toutes filles d’ung pere grant.

Dans son commentaire des œuvres de Coquillart, Freeman (op. cit.) précise, à propos de la Truie volant : « On ne connaît aucune auberge de ce nom (pas plus que la « Pourcelette »). S’il est vrai qu’il existait rue des Lombards à Paris une auberge de la « Truie qui vole » (voir Edouard Fournier, Histoire des enseignes de Paris, Paris, 1884, p. 63), il faut surtout noter que truye s’emploie souvent comme synonyme de « putain » : pour d’autres exemples voir Jean Dufournet, Recherches sur le Testament de François Villon, Première Série, Paris, s.d., p. 75, n. 113.

Il est donc probable que ce nom de « Truie qui vole » ne soit pas à prendre littéralement, contrairement par exemple au Bœuf sur le toit de Milhaud (à ne pas confondre avec des œils de bœuf qu’on trouve sur les toits). Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos truies.

Toujours au XVe siècle, une truie fila la laine avec sa quenouille en place de Grève, numéro considéré à l’époque comme un acte de sorcellerie : la truie et son dresseur furent donc brûlés vif. En hommage « à la truye qui file », une dizaine de bars en France portent aujourd’hui ce nom. L’un d’entre eux se trouve à Dinan. Il arrive souvent au patron, dit Nounours, un ancien musicien professionnel, de filer des sons tendres en souvenir de cette « grasse bébête ».

Guide Vert de la Bretagne, 2010.

De là venait l’expression « fils de truye », qui se disait d’un individu qui prend la fuite, c’est-à-dire qui file, par allusion à la Truye qui file, nous apprend Charles Nisard dans son De quelques parisianismes populaires et autres locutions non encore ou plus ou moins imparfaitement expliquées des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles (1876).

L’enseigne de la Truye qui file se trouvait rue Trousse-Vache (dont nous avions déjà cité l’étymologie), devenue bien plus prosaïquement, au cours de ce triste phénomène de normalisation des noms des voies de Paris, rue de la Reynie. On en trouvait un exemplaire au musée Carnavalet (réputé provenir du n° 134 de la rue Saint-Antoine, pâté de maisons dorénavant disparu, selon André Tissier, Recueil de farces (1450-1550), tome II, Droz, 1987). Selon l’inventaire qu’en avait donné Prosper Dorbec en 1903, « les pattes antérieures et une partie du fuseau qu’elles tenaient manquent ».

Pour conclure dans le registre animalier, on ne peut manquer de mentionner la chèvre qui danse : c’est, selon le Bulletin de la Diana de 1898, cette enseigne qui a inspiré à Victor Hugo sa gracieuse figure d’Esmeralda, dans N.-D. de Paris. Si cette enseigne a disparu de Paris (où elle se trouvait, comme il se doit, rue du mouton), une rue porte toujours son nom à Orléans.

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Un commentaire »

  1. [...] exemples pourraient ainsi être rajoutés. Il semblerait que l’on retrouvait notre commère la truie qui file sur une console placée au-dessus de l’âne qui vielle de la cathédrale de [...]

    Ping par Miklos » De l’âne qui joue de la vielle, de l’excommunication des chenilles et d’« autres âneries qui ont enrichi l’Église » — 21 septembre 2010 @ 8:00

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