Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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14 mai 2014

Question de vocabulaire


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Voici comment s’exprime la presse – titres et premiers mots des articles respectifs – à propos des bouleversements au musée Picasso, qui, d’ailleurs, n’ont rien de récents, puisque la crise, affectant autant le projet de réouverture tant retardé que l’atmosphère sociale exécrable, était connue depuis 2012.

Tournures actives ou passives, sujet explicite (le ministère, la ministre, la directrice…) ou indéfini (il est mis un terme), verbes choisis (débarquer, démettre, écarter, écourter le mandat, limoger, mettre fin au mandat – voire finalement mettre fin –, mettre un terme au mandat, perdre la partie, perdre la présidence, relever de ses fonctions, remercier, révoquer – il ne manque que virer), on appréciera (Le Figaro se distingue par trois versions différentes, Le Nouvel Observateur par deux). Il aurait été intéressant de connaître la source de l’information (AFP, AP, Reuters ?) pour voir à quel point les rédactions ont fait preuve d’imagination ou non.

Sur le fond, on peut se demander pourquoi le ministère de tutelle a attendu jusqu’à maintenant pour mettre les pieds dans le plat après de longs atermoiements : ne serait-ce qu’une affaire de gros sous (que la dite directrice avait su faire rapporter par son Picasso Tour international pour financer le projet de rénovation, qui, soit dit en passant, est passé de 35 à 52 millions, et a pris un retard consi­dérable), finalement ? Ou (ex) soutiens du côté du Palais ?

La directrice du Musée Picasso écartée au nom de « l’apaisement » (Boursorama, 13/5/2014)

La directrice du Musée Picasso, à Paris, a été révoquée mardi par le ministère de la Culture, une décision rarissime censée mettre fin à un feuilleton de quelque cinq années où les péripéties d’une rénovation contestée l’ont disputé aux attaques contre une figure controversée du monde des arts.

Musée Picasso : Anne Baldassari débarquée (Europe 1, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a mis fin au mandat de la directrice, contestée pour sa gestion de l’établissement.

Musée Picasso : Anne Baldassari perd la partie (Le Figaro, 13/5/2014)

Après des mois de bras de fer, le ministère de la Culture a limogé la présidente de l’établissement. (sous-titre de la photo)

Après plusieurs mois de crise et de tensions, le ministère de la Culture a mis fin mardi au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du Musée Picasso.

Anne Baldassari perd la présidence du Musée Picasso

Anne Baldassari perd la présidence du Musée Picasso (Le Figaro, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a écourté le mandat de la présidente du musée en raison du « climat de travail extrêmement dégradé » dans l’établissement.

La présidente du musée Picasso Anne Baldassari, débarquée par le ministère de la Culture (Le Figaro, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a mis fin au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, en raison du « climat de travail extrêmement dégradé » dans l’établissement, a-t-il annoncé aujourd’hui dans un communiqué.

Anne Baldassari débarquée du musée Picasso (Libération, 13/5/2014)

La ministre de la Culture a démis ce mardi de ses fonctions la présidente de l’établissement, contestée en interne pour sa gestion et son autoritarisme alors que la réouverture du musée a encore été repoussée.

Un petit Guernica à la direction du musée Picasso

En débarquant Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, met sur la place publique une crise qui écorne l’image du gouvernement et hypothèque l’avenir d’un établissement public de premier ordre. (sous-titre de l’article)

La présidente du musée Picasso, Anne Baldassari, a été relevée de ses fonctions ce matin par la ministre de la culture, Aurélie Filippetti.

Fin de mandat pour Anne Baldassari, présidente du Musée Picasso (Le Monde, 13/5/2014)

Le ministère de la culture a finalement mis fin au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, en raison du « climat de travail extrêmement dégradé » dans l’établissement, a-t-il annoncé mardi dans un communiqué.

Musée Picasso : Filippetti met fin au mandat de la présidente (Le Nouvel Observateur, 13/5/2014)

Anne Baldassari a été démise de ses fonctions par la ministre de la Culture. (sous-titre de la photo)

En début d’après-midi le ministère de la Culture et de la communication a publié un communiqué annonçant que, tenant compte des conclusions du rapport de l’Igac (Inspection générale des affaires culturelles) faisant apparaître « un climat de travail extrêmement dégradé, une profonde souffrance au travail, et une atmosphère anxiogène mettant en danger les agents », il est « mis un terme au mandat d’Anne Baldassari, la présidente de ce musée ».

Musée Picasso: la présidente Anne Baldassari limogée (Le Nouvel Observateur, 13/5/2014)

La présidente du musée Picasso à Paris, Anne Baldassari, a été limogée mardi en raison du climat social très dégradé qui régnait dans l’établissement fermé depuis cinq ans pour travaux.

Musée Picasso : la présidente remerciée par Aurélie Filippetti (Le Parisien, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a mis fin ce mardi au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso.

Anne Baldassari, présidente du musée Picasso, démise de ses fonctions (Télérama, 13/5/2014)

Pour répondre à la crise qui secoue actuellement le musée Picasso dont la réouverture, prévue en juin, a été repoussée au mois de septembre, la ministre de la Culture et de la Communication, a décidé de mettre un terme au mandat d’Anne Baldassari la présidente dudit musée.

1 avril 2014

L’art de rédiger une biographie

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 0:23


La biographie de Chandler Massey en français.

“Every great man nowadays has his disciples, and it is usually Judas who writes the biography.” — Oscar Wilde, The Critic as Artist.

À la lecture de cette notice encyclopédique, on comprend que ce jeune acteur a une fratrie hermaphrodite et chrétienne ; que, bien qu’il allait à l’école, il faisait du théâtre ; et qu’il a assisté (à des spectacles ? à des matches ?) à l’UCLA tout en étant le supérieur hiérarchique de l’équipe de frisbee. On remarquera le nom assez inhabituel du premier de ses deux colocataires. Quant à son propre surnom, il en a en fait deux : à gauche, « Boum Boum », à droite « chan chan » (qui fait plus cubain).

Si vous voulez connaître l’auteur principal de ce texte, cliquez ici.

Quant à l’auteur secondaire, celui qui a indiqué que notre héros a joué dans Angels in Starducks, on lui signalera qu’il ne s’agit pas de Starducks ni a fortiori de Starbucks, mais de Stardust.

Et donc, si, selon l’écrivain espagnol Benjamin Jarnés, « Le roman est l’art de créer un homme, la biographie l’art de le ressusciter. », ici il s’agit plutôt d’un massacre. Et ce n’était même pas la biographie d’un grand homme…

29 mars 2014

Mais il est délicieux, ce marmot !


Kindlifresserbrunnen (fontaine du dévoreur d’enfants), Berne.

Les ogres russes ont un appétit insatiable, comme on vient de le voir avec la Crimée dont ils n’ont fait qu’une bouchée. Cela ne date pas d’hier : Victor Hugo, dans son Bon conseil aux amants, nous racontait déjà au XIXe siècle l’édifiante histoire de cet autre ogre natif de Moscovie, qui avait, lui aussi, une faim évidemment irrésistible, et dont la fin est inévitablement tragique.

Je ne sais si Freud en a parlé dans Le mot d’esprit et son rapport avec l’inconscient, mais il y a de quoi se lécher les babines à analyser la confusion qui était à l’œuvre dans la petite tête de ce géant amoureux. Pour ceux qui n’auraient pas saisi, voici quelques explications de texte (assorties d’illustrations de circonstance et de commentaires personnels entre crochets). Si vous trouvez qu’elles se contredisent, c’est normal, c’est le propre du subconscient que d’être truffé de paradoxes.


Claudine Bouzonnet-Stella (1641-16970, La Mouche (source).
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«MARMOT, s. m. du grec μορμώ (marmó), spectre. Gros singe, petite figure grotesque, petit garçon.

Marmot est le nom qu’on donnait autre fois aux petits singes. De là, dit M. de Paulmy, on a appelé les petits garçons marmots, et les enfants marmailles. [On signalera en passant à nos amis des bêtes que bambin est dérivé de babouin. « Un babouin a dû très facilement se comparer à un petit enfant », selon le Vocabulaire analytique du Jargon du XVe siècle d’Auguste Vitu.] De là encore marmotter, pour dire parler entre ses dents, sans rien prononcer, comme font les singes.

[…]

[« Ah ! vraiment, va, mes parents qui vont venir dans un moment, sauront tes véritiés, sac à vin, infâme, tu ne bouges du cabaret, & tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s’ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmot tout le long du jour. » Molière, La jalousie du Barbouillé, sc. xi.]

« Je me fis annoncer comme successeur de Don Valerio ; ce qui n’empêcha pas qu’on ne me fit attendre plus d’une heure dans l’antichambre. Monsieur le nouveau secrétaire, me disais-je pendant ce temps-là, prenez s’il vous plaît patience. Vous croquerez bien le marmot, avant que vous le fassiez croquer aux autres. » Lesage, Gil-Blas, liv. viii, ch. 3.

« Croquer le marmot, c’est faire avec du charbon et de la craie diverses figures sur ces statues de marbre, ou d’autres pierres, qui sont dans les vestibules, ou sur les degrés des grandes maisons, ce qui convient assez à un pauvre diable qu’on fait attendre et qui s’ennuie. Les Gascons disent croquer le mouset, qui se dit par aphérèse pour marmouset, diminutif du bas-breton marmous, synonyme de marmot. » Ducatiana, t. ii, pag. 489, Amsterdam, 1738.

« On dit proverbialement : garder le mulet ; compter les clous de la porte ; faire le pied de grue ; et croquer le marmot. Ces quatre expressions signifient, à quelques nuances près, attendre longtemps à la porte d’une maison, ou dans un lieu quelconque. Les trois premières s’expliquent facilement; ainsi je ne m’arrêterai qu’à la quatrième qui, selon moi, doit son origine à une espèce d’instrument (si je puis l’appeler ainsi) qui était autrefois fort en usage, et que j’ai encore vu dans mon enfance à la porte principale de plusieurs antiques manoirs. Voici comment était disposé cet instrument qui tenait alors lieu des marteaux et des sonnettes dont on se sert à présent : un gros morceau de fer crénelé était attaché à la porte en forme de poignée; dans cette poignée était passe un gros anneau de fer qu’on pouvait aussi faire mouvoir du haut en bas, et du bas en haut de la poignée. La porte en cet endroit était garnie d’un gros bouton de cuivre qui représentait une de ces figures grotesques, qu’on nomme ordinairement marmots. Voulait-on se faire ouvrir la porte, on agitait l’anneau contre les crénelures de la poignée, et ce frottement produisait un bruit, ou plutôt un craquement assourdissant qui se faisait entendre dans l’intérieur de la maison.

» Je pense donc que croquer le marmot tire son origine du frottement dont je viens de parler. Quand une personne avait longtemps attendu à la porte, elle pouvait dire : J’ai longtemps frotté l’anneau ; ou plutôt : j’ai longtemps craqué (usant de l’onomatopée) ; et comme pendant ce frottement, ce craquement, le marmot attirait l’attention, ou peut-être rendait un son, on l’aura associé à cette action, en disant : j’ai longtemps craqué le marmot.

» Vous m’objecterez sans doute, Monsieur, que l’on ne dit pas, craquer, mais croquer le marmot, et que ces deux verbes n’ayant pas la même signification, on ne peut reconnaître dans ce que je viens de dire, l’origine de croquer le marmot ; je suis d’accord avec vous sur ces deux points; mais n’est il pas possible que l’a de craquer se soit changé en o dans croquer, comme celui d’armoire que le peuple prononce ormoire. Je suis d’autant plus fondé à croire ce changement, que j’ai souvent entendu des anciens dire : craquer le marmot. » Manuel des Amateurs de la langue française, pag. 373, Paris, 1813.

« L’origine de l’expression croquer le marmot, donnée dans le n° 3 (du Manuel des Amateurs de la langue française), n’est point satisfaisante ; en voici une que nous croyons meilleure : si une personne, qui en attend une autre, s’impatiente, elle murmure entre ses dents et imite, en quelque sorte, »la grimace du marmot ou du singe ; elle croque comme le marmot, elle croque…. le marmot. » A. Boniface, Manuel des Amateurs de la langue française, n° 5, pag. 153.

François Noël et L. J. Carpentier, Philologie française, ou dictionnaire éty­mo­logique, critique, histo­rique, anec­dotique, lit­té­raire, t. 2. Paris, 1831.


Le croquis des croqueurs, pot-pourri national, ou Almanach croustillant pour la présente année. À Croque-Marmot, chez Croquant, Libraire, rue Croquée, vis-à-vis d’une marchande de croquets. 1790.

«Cette locution est synonyme de Garder le mulet, et l’abbé Tuet que j’ai consulté les explique toutes les deux. « Garder le mulet, c’est s’ennuyer à attendre quelqu’un. Le mulet était la monture de nos ancêtres. Quand un maître avait affaire dans une maison, il faisait garder son mulet à la porte. Cette fonction n’était pas amusante, quand il fallait attendre longtemps. De là est venue l’expression familière Garder le mulet… Un babillard, qui se promenait avec un de ses amis, entra dans une maison où il n’avait, disait-il, qu’un mot à dire. L’ami l’attend à la porte, et assez longtemps pour perdre patience. L’autre, revenu enfin, lui dit d’un ton plaisant : Vous gardiez donc là le mulet ? — Non, reprit l’ami un peu piqué, mais je l’attendais. Croquer le marmot, autre expression familière qui signifie la même chose que Garder le mulet. Elle vient peut-être de ce que les enfants que l’on fait attendre dans une rue, s’amusent à croquer, c’est-à-dire à dessiner grossièrement sur les murailles quelques marmots, ou ce qu’ils appellent des bonshommes…. Marmot est le nom qu’on donnait autrefois aux petits singes. » […]

— On lit dans le Dict. des Proverbes français, de Quitard, p. 526 : « Croquer le marmot. Attendre longtemps. L’origine de cette locution est fort controversée. Les uns la font venir d’une fable d’Ésope, imitée par La Fontaine : Le loup, la mère et l’enfant. Les autres la rapportent à l’habitude qu’ont les compagnons peintres de croquer un marmot (de tracer le croquis d’un marmot) sur un mur, lorsqu’ils sont obligés d’attendre. Je crois qu’elle fait allusion à l’usage féodal d’après lequel le vassal qui allait rendre hommage à son seigneur devait, en l’absence de celui-ci, réciter à sa porte, comme il l’eût fait en sa présence, les formules de l’hommage, et baiser à plusieurs reprises le verrou, la serrure ou le heurtoir appelé marmot, à cause de la figure grotesque qui y était ordinairement représentée. En marmottant ces formules, il semblait murmurer de dépit entre ses dents, et en baisant le marmot, il avait l’air de vouloir le croquer, le dévorer. Ainsi il fut très naturel de dire figurément Croquer le marmot, pour exprimer la contrariété ou l’impatience qu’une longue attente doit faire éprouver, tette explication est confirmée d’ailleurs par l’expression italienne Mangiare i catenacci, manger les cadenas ou les verrous, qui s’emploie dans le même sens que la nôtre.

— M. Édouard Fournier consacre à cette expression la note suivante : « […] D’autres veulent y voir une allusion aux amants morfondus qui, faisant le pied de grue à la porte de leurs maîtresses, se consolaient à baiser le marteau sculpté en marmot grotesque. Cette opinion peut se justifier par la miniature d’un roman du XVIe siècle, reproduite dans le Bibliographical Decameron, de Diddin, t. I, p. 216, où l’on voit un jeune homme baisant ainsi le marteau de la porte de la maison où demeure sa dame ; et aussi, par plus d’un passage des auteurs du XVIe et du XVIIe siècle, notamment par une phrase de la comédie des Petits maîtres d’été (1696), qui nous représente »ces Narcisses modernes passant l’hiver « à se morfondre sous les fenêtres des dames et à baiser les marteaux de leurs portes. » […]

L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, Ire année, Paris, 1864.

25 mars 2014

Dos and Don’ts, or, Man is a selfish, sad, negative and ignorant creature

Classé dans : Langue — Miklos @ 16:23


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The above figures were obtained by searching for the number of occurrences of expressions of the form “I + verb” and “I don’t + verb” in Google Books. The results should be taken with more than one grain of salt, as negative forms can start with the first form (e.g., “I hope not”, “I love you not”, etc.) or use the “do not” spelling.

Regardless, it is curious that the negative forms are more prevalent than the positive ones (this is even much more apparent for “I can/I can’t”), but also that I take more than I give (and I have so much! – but that’s also due to the use of “to have” as an auxiliary verb), I speak much more than I listen, I read three times as much as I write.

It is somewhat reassuring, however, that I eat more than I drink, that I walk and run more than I rest and sleep, and that I don’t yell as much as I cry. While I know much less than I don’t know, we must however conclude that quite a lot of us don’t think as much as they are, yet there are more skepticals than believers.

I don’t care, and I don’t mean it.

1 mars 2014

Le seul langage qui exprime véritablement les états de l’âme

Classé dans : Histoire, Langue — Miklos @ 11:22


Petit suisse, grand Suisse.

«La guerre et la mobilisation suisse qui s’en est suivie ont attiré l’attention particulière du public sur les choses militaires et surtout sur les mœurs des soldats. Ceux-ci, en effet, se comportent, on le sait, bien différemment au service que dans la vie civile et si, à certains égards, la conduite des militaires semble moins digne, moins distinguée, au point de vue moral elle apparaît d’autre part, plus franche, plus naturelle, plus féconde en résultats aussi. Une des principales modifications qui interviennent dans la vie du soldat est l’habitude de celui-ci de parler l’argot. L’argot est au service le langage courant, favori, celui qui seul exprime véritablement les états de l’âme, donne aux objets divers une nuance, une teinte, une valeur exceptionnelles. D’une façon générale, l’argot est considéré comme un mode de langage inférieur et grossier, employé tout au plus par les va-nu-pieds et les apaches. Il conviendrait cependant de faire une étude plus approfondie de cet idiome et de voir si, sous les apparences, il n’y a pas des raisons psychologiques profondes, plausibles, qui en légitiment l’emploi. Dans un article paru dans la Feuille d’avis de Lausanne, numéro du 10 juillet 1915, j’ai exposé cette idée dans ses grandes lignes ; je vais essayer de la reprendre ici plus complètement.

Arrivé au service, le soldat prend une attitude toute nouvelle, il est lui-même, avec toutes ses qualités, mais aussi avec tous ses défauts. La vie physique, naturelle, reprenant tous ses droits, les conventions étant tout d’un coup bannies, la camaraderie étant érigée en dogme, il se montre tel qu’il est, mais avec une disposition cependant à dissimuler l’ennui profond qu’il éprouve à faire le service. Car, à part quelques exceptions, ce dernier apparaît à tous comme une corvée pénible, qu’il faut bon gré mal gré accomplir. Pour donner le change, la plupart alors prennent les choses à la blague. Tel qui aurait envie de pleurer prend des airs de rodomont et lance des galéjades à rendre jaloux un Tarasconnais ! Tout étant ainsi pris du bon côté, si l’on peut appeler bonne une attitude en elle-même assez factice et superficielle, on conçoit que l’emploi des mots ordinaires du vocabulaire ne saurait suffire à nos troupiers. Ceux-ci apportent avec eux toute la provision de mots d’argot qu’ils connaissent et emploient dans la vie civile, et ils y ajoutent ceux qui sont proprement d’origine militaire. Certains soldats aussi, venus de France, anciens légionnaires pour la plupart, importent dans notre armée quantité de mots d’argot qui, ensuite, passent dans l’usage familier. La vie des mots d’argot est très curieuse, leur formation également. Il y a des mots qui ont une vogue durable, d’autres beaucoup plus éphémère. Plusieurs vocables expriment parfois la même idée ; par exemple le mot tête peut se dire de dix à douze manières, mais chaque terme employé a une nuance particulière. Au point de vue étymologique, il est difficile d’expliquer la provenance de tous ces mots, souvent même celle-ci est complètement ignorée. En France même, l’absurde formule merci pour la langouste, dont la fortune fut d’ailleurs d’assez courte durée, eut-elle jamais son explication logique? je ne le crois pas. Émile Faguet seul a, dans les Annales, tenté une explication qui n’avait d’autre valeur que celle d’une hypothèse.

Ainsi donc, suivant les circonstances, suivant aussi leur humeur et les idées qu’ils veulent exprimer, les soldats choisissent dans l’arsenal formidable du vocabulaire argotique le mot qui leur parait le plus adéquat à la situation. On pourrait aussi faire des remarques sur certains procédés employés dans l’élaboration des mots d’argot, mais une étude systématique et approfondie de la question nécessiterait de longues recherches, de sorte que nous nous bornerons plutôt, ici, à des constatations assez générales.

Nous ne pouvons songer à établir une liste complèteIl est uniquement question ici de la Suisse romande. des mots d’argot employés dans l’armée ; il faudrait pour cela poursuivre une enquête dans chaque bataillon, car chacun d’eux a ses spécialités. Ayant fait partie d’un bataillon genevois d’élite, puis de landwehr, j’ai recueilli un certain nombre d’expressions qui m’ont paru assez caractéristiques et dont l’énumération pourra prêter à quelques remarques. Certains mots, employés dans la vie civile, ne trouvent dans les camps qu’un emploi plus étendu et plus fréquent ; d’autres, cependant, ne doivent l’existence qu’au régime militaire lui-même, dont ils dérivent.

Comme on le verra, une nuance d’ironie, de mépris ou de moquerie caractérise la plupart des mots d’argot employés au service. Quelques-uns, tel que le cafard (l’ennui), quoique d’intention humoristique, expriment quelque chose d’infiniment triste et sérieux. Combien de soldats en proie au cafard n’ont-ils pas brisé avec la vie, oubliant les sages conseils de Rousseau qui disait qu’avant de se suicider, tout homme devrait se demander s’il ne pourrait pas accomplir encore une bonne action.

La psychologie du soldat est très curieuse ; il y a des livresR. de Traz, L’homme dans le rang ; Ch. Gos, Sous le drapeau ; H. Chardon, L’arme au pied, etc. qui ont essayé ces derniers temps de l’exprimer ; mais c’est un symptôme remarquable de voir celui-ci blaguer tout ce qui l’entoure, pour se cacher à lui-même l’indicible mélancolie qui l’étreint et dont il ne veut à aucun prix être la victime. Le fait est qu’il trouve dans cette blague un précieux stimulant qui lui permet de rendre moins pénibles les fatigues de la marche ou l’accomplissement du service.

Voyons maintenant quelques-uns des mots employés. Nous avons déjà indiqué le cafard qui veut dire l’ennui ; l’emploi de ce mot si caractéristique tend à disparaître, car la chose en elle-même a fortement diminué depuis le début de la mobilisation ; on s’habitue à tout, même à ce qui apparaît comme le plus pénible.

Un des mots qui comportent le plus grand nombre de synonymes est celui de tête. On dira communément poire, citron, citrouille, ciboulot, boule, tronche, capsule, cafetière, caillou, caboche ; mais les termes les plus en honneur à l’heure actuelle sont bouillotte, bougie, noix. Voilà les épithètes caractéristiques, celles qui comptent, dont le pouvoir évocateur et humoristique est encore intact. Quand on voudra se moquer d’un camarade, on lui dira Vieille bouillotte, sale bougie, ou Vieille noix Aucune expression ne semble plus forte que cette dernière, sans doute à cause de sa nouveauté ; impossible aussi d’en trouver une dont l’effet soit plus drôle.

Pour désigner le sac militaire, on a relativement peu de termes ; ceux-ci sont d’ailleurs peu employés. Ce sont une maison, une villa, un as de carreau, une armoire, un modzon (ce dernier qualificatif est du patois valaisan). La villa, la maison, l’armoire, donnent une idée de la lourdeur du sac, l’as de carreau en définit curieusement la forme.

Voyons maintenant quelques mots désignant des effets d’équipement, d’armement, la nourriture. Les souliers s’appellent des grollons, des godillots, des grolles, des ramequins, des croquenots, mais le terme le plus récent et le plus spécifiquement militaire est godasses. Tout fantassin qui se respecte dira qu’il met ou qu’il cherche ses godasses. Une arbalète, un flingot, une seringue sont autant de mots par lesquels on désigne le fusil.

Le képi n’ayant pas de qualificatif, on a imaginé une périphrase ; chapeau de guerre ou une déformation ; le kapi. L’expression chapeau de guerre ne manque pas d’un certain pittoresque.

Le coupe-choux, mot peu employé, veut dire la baïonnette (yatagan), d’où entrer dans le chou, transpercer quelqu’un d’un coup de baïonnette.

Certains objets sont restés à l’abri des invectives militaires ; ainsi couteau qui, assez rarement, est appelé goinsif ou goinze comme dans le civil.

Le brichton, le brignol, plus rarement le brutal signifient le pain. Ces termes, à part le dernier, un peu trop cynique, sont très employés.

Autres termes concernant l’alimentation : jaffe pour soupe, bidoche pour viande, (le singe est la viande de conserve), becqueter pour manger, terme le plus récent (autres expressions bouffer, boulotter, briffer), becquetance pour repas militaire, le rata.

Le cani, c’est le café, mais ce mot qui a fait florès durant ces dix dernières années, a été supplanté par celui de tapis. Pour boire un verre on se rend au tapis, sans doute aussi pour y jouer aux cartes. Plus rarement on dit le bouchon. Plusieurs expressions ont été inventées pour dire se sauver, s’enfuir, s’esquiver ; il faut croire que cette opération revêt parfois, au service, une extrême importance, surtout lorsqu’on est pris en quelque faute. Ce sont décaniller (formé sans doute du mot cani, ce qui veut dire quitter le café, et par extension déguerpir), démerder, terme un peu cru, mais qui a pour lui l’avantage de l’énergie, enfin mettre les tubes ou mettre les voiles, très en faveur en ce moment ; déhotter, terme très pittoresque, veut dire débarrasser le pavé quand on gêne quelqu’un, ou se sauver (partir sans prendre sa hotte) ; cette expression n’est d’ailleurs employée que par de rares initiés.

Faiblir au cours d’une marche, lâcher la troupe, cela s’appelle canner ; celui qui canne s’expose au mépris de ses camarades. On dit aussi qu’il flanche, qu’il tire au flanc ou au renard, s’il fait preuve d’une indubitable infériorité. Un bon soldat ne canne jamais, mais souvent il souffre affreusement au cours des marches, il se sent las, épuisé ; on dit alors qu’il a la pile. La piler, c’est être absolument exténué, harassé de fatigue, mais faire tout de même des efforts désespérés pour suivre.

Voici maintenant une liste de mots d’argot caractéristiques, et présentant, à des degrés divers, une certaine dose de malice ou d’ironie souriante. Ce sont rouspéter (grogner, maugréer), une rôdeuse, une Louise (un vent), loufer (commettre une incongruité), la ronflante (la musique), un grollu, un morticole (un officier supérieur), louftingue (imbécile, stupide), avoir les bleus, ou les moineaux (être timbré), la pouilleuse (la barbe), mettre en canette (déranger), un litron, un kilo (un litre de vin), un glops (un pou), une gnotte (un abri), roupiller (dormir), une combine (un truc, un stratagème), une maillée (état de forte ébriété), une toquante (une montre), z’yeuter (regarder), couper dans le pont (croire naïvement, gober), tailler une bavette (causer), un patelin (un village, un bourg, une ville), faire du foin ou faire du rame-dame (se fâcher dru), se faire glotter (se faire prendre, se faire pincer), prendre quelque chose pour son rhume (être sévèrement puni), s’appuyer quelque chose (assumer une tâche très lourde), le pèze (l’argent), le capiston (le capitaine), le cabot (le caporal), se mettre une ceinture (se priver de repas), la lance ou la flotte (la pluie, l’eau potable), la piaule (la chambre), la bourgeoise (l’épouse), dévisser (déguerpir), un pic (un cheval), un tuyau (une nouvelle), etc.

Cette énumération, bien qu’imposante, est loin d’être complète. Elle ne donne qu’une faible idée de la multitude des mots d’argot en usage au service, et dans lesquels on se noie littéralement comme dans un bain. Tout forcé qu’il est, celui-ci n’a, après tout, rien de désagréable.

Certains de ces mots revêtent une signification d’une puissance parfois extraordinaire. Ainsi pour crosser qui veut dire rager, crisper. Dire à un camarade qu’il crosse, c’est le mettre infailliblement hors des gonds.

Un procédé assez fréquent pour forger des mots d’argot consiste à abréger les mots et à leur donner une terminaison en o. On a ainsi le fromlo (le fromage), le servio (le service militaire), le prolo (le prolétaire), Lozno (Lausanne), de travio (de travers). Par ce moyen, on arrive à enrichir facilement et sans grande imagination son vocabulaire argotique.

Un certain nombre de mots, en usage dans l’armée française à l’heure actuelle, ont peu à peu franchi le seuil de notre frontière. C’est ainsi que l’on dit déjà dans certains bataillons le jus pour le café ou le chocolat du matin, le cuistot pour le cuisinier, le docteur pour le chemin de fer (qui reconduit la troupe dans ses foyers), becqueter des clarinettes (se passer de nourriture), etc. Il est à remarquer toutefois que les mots poilu, boche, embusqué, si en faveur de l’autre côté du Jura., n’ont pas rencontré beaucoup de succès en Suisse romande, du moins pas à notre connaissance. Les Allemands sont qualifiés parles troupes genevoises de Schnoks ; quant aux embusqués, en Suisse il n’en est pas question, et les poilus s’il y en a, n’ont pas eu l’occasion de déployer toute leur bravoure. D’où la relégation dans l’ombre, pour l’instant, de ces trois vocables caractéristiques.

Ce n’est pas sans raison que l’argot a été inventé, qu’il est en honneur au service où les soldats l’affectionnent. Il est une résultante du besoin d’expansion, de camaraderie qui anime les hommes appelés à vivre un certain temps ensemble dans des conditions particulièrement pénibles. Il est un lien d’amitié, permettant de dire des choses en y mettant une certaine dose de sentiment, même lorsque ce sentiment implique quelque moquerie. Le soldat est volontiers moqueur, roublard, ironique, mais il n’est pas méchant, et dans sa blague il mêle une bonhomie, une bonté qui font accepter son langage sans sourciller. C’est presque un honneur que de s’entendre traiter de vieille noix et avec quel accent de mystérieuse frayeur un loustic ne raconte-t-il pas qu’apercevant soudain un officier en tournée, il a mis les tubes, il a decanillé ou déhotté, suivant les circonstances.

Une réelle part de philosophie de résignation et de joyeux optimisme entre dans l’emploi de l’argot, au service militaire. Étudions donc avec intérêt et sympathie cet idiome spécial de nos troupiers. Il nous les fera mieux connaître et mieux apprécier en nous dévoilant davantage leur caractère. Parler argot, ce n’est pas synonyme de parler mal, parler grossièrement, c’est parler une langue plus expressive, plus adéquate aux circonstances extérieures, plus conformes aux besoins et aux aspirations de ceux qui sont appelés momentanément à en faire usage ; ce n’est pas manquer de cœur, mais parfois mettre tout son coeur dans ce qu’on dit, imprégner les mots d’une sympathie effective et vigoureuse où l’on reconnaît la vraie camaraderie ; c’est faire parfois venir une larme sur le bord des paupières de celui auquel on adresse la parole. Le service militaire sans l’argot ne serait plus le service. Il lui manquerait quelque chose une certaine poésie tout d’abord, et puis ce don d’oublier les fatigues et de tout accepter joyeusement parce qu’on prend les choses à la blague, c’est-à-dire du bon côté. Le rire, a dit Rabelais, est le propre de l’homme. Au service, plus encore que dans la vie civile, le rire reprend ses droits grâce en grande partie à l’argot, le rire qui repose des fatigues et qui efface les soucis, le rire qui rend confiance et espoir au soldat éprouvé. Ne méprisons donc pas l’argot, l’argot militaire ; étudions-le et sachons découvrir sous ses mani­fes­tations diverses, tout ce qu’il cache de profondément touchant, »de profondément utile, de profondément humain. Nous ferons ainsi œuvre de bons citoyens et nous contribuerons au bien et au bonheur de la patrie.

M. Granger, in Bulletin mensuel de la Société suisse des traditions populaires (n° 1-2, 1916), cité in Superstitions de guerre. Folk-lore [sic] militaire Suisse. Littérature et argot, Revue anthropologique, 1917.

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