Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

9 septembre 2012

Concert à Pleyel : un mort

Classé dans : Actualité, Musique, Peinture, dessin — Miklos @ 21:52


Henri de Toulouse-Lautrec : Madame Rose Caron dans Faust (détail). 1894.

Nul doute que les admirateurs de Gaston Leroux se souviennent de ce mémorable Faust où la Carlotta « se donna tout entière, avec ardeur, avec enthousiasme, avec ivresse. Son jeu n’eut plus aucune retenue ni aucune pudeur… Ce n’était plus Marguerite, c’était Carmen. » (Entre nous soit dit, je préfère de loin Faust à Carmen, mais passons).

Et soudain, de « cette bouche créée pour l’harmonie, cet instrument agile qui n’avait jamais failli, organe magnifique, générateur des plus belles sonorités, des plus difficiles accords, des plus molles modulations, des rythmes les plus ardents, sublime mécanique humaine à laquelle il ne manquait, pour être divine, que le feu du ciel qui, seul, donne la véritable émotion et soulève les âmes… cette bouche avait laissé passer… de cette bouche s’était échappé… un crapaud ! » (Gaston Leroux affectionnait les italiques et les métaphores).

Ce couac terrible glace le public, la cantatrice et les deux directeurs de l’Opéra, MM. Armand Monchardin et Firmin Richard. Et une voix, la voix de celui qu’on ne pouvait voir mais dont on devinait la présence maudite et inéluctable, la voix sans bouche, susurre dans leur oreille droite : « Elle chante ce soir à décrocher le lustre ! » (en italiques dans le texte). Et effectivement :

D’un commun mouvement, ils levèrent la tête au plafond et poussèrent un cri terrible. Le lustre, l’immense masse du lustre glissait, venait à eux, à l’appel de cette voix satanique. Décroché, le lustre plongeait des hauteurs de la salle et s’abîmait au milieu de l’orchestre, parmi mille clameurs. Ce fut une épouvante, un sauve-qui-peut général. Mon dessein n’est point de faire revivre ici une heure historique. Les curieux n’ont qu’à ouvrir les journaux de l’époque. Il y eut de nombreux blessés et une morte.

Le lustre s’était écrasé sur la tête de la malheureuse qui était venue ce soir-là, à l’Opéra, pour la première fois de sa vie, sur celle que M. Richard avait désignée comme devant remplacer dans ses fonctions d’ouvreuse Mame Giry, l’ouvreuse du fantôme. Elle était morte sur le coup et le lendemain, un journal paraissait avec cette manchette : Deux cent mille kilos sur la tête d’une concierge ! Ce fut toute son oraison funèbre.

Cet épisode du Fantôme de l’Opéra, roman publié en 1910, s’inspire d’un fait réel : lors d’une représentation de ce même Faust le 20 mai 1896, un contrepoids du célèbre lustre se décroche alors que Rose Caron chantait le rôle de Marguerite (une lithographie de Toulouse-Lautrec datée de 1894 la représente dans cet opéra ; on peut en voir un détail ci-dessus, elle n’avait pas l’air commode !), tuant net une spectatrice, concierge du quartier qui assistait à la représentation du quatrième balcon.

Ce n’est pas le seul exemple de musique qui tue – expression qu’on trouve dans un autre roman de Leroux, Le Fauteuil hanté, à propos de cet air « si triste qu’on n’en respirait plus, l’air de pleurer tous ceux qu’on avait assassinés depuis le commencement du monde !… » que joue l’orgue d’un vielleux… –, on avait fait état ici même du sort funeste qui frappe systématiquement les chefs d’orchestre qui se risquent à diriger une œuvre particulière de Mauricio Kagel ; on a pu le constater de nos propres yeux en 1999 aux Bouffes du Nord puis en 2005 à la Cité de la musique. Ah, elle mérite bien son nom de Grand macabre.

Aujourd’hui, à Pleyel, c’est la soprano américaine Deborah Polaski qui interprète le rôle d’une femme qui attend son amant, puis part à sa recherche dans la forêt sombre. Elle trébuche d’abord sur un tronc d’arbre, puis, finalement, sur le corps ensanglanté de son amant. Tout en comprenant qu’il est mort mais sans pouvoir se faire à cette idée, elle lui parle comme s’il était encore vivant. Elle en devient hystérique, le temps aussi : il semble comme suspendu pour soudain s’accélérer, passe de la clarté du matin à l’obscurité du soir quasi instantanément, et derechef s’arrêter.

C’est l’extraordinaire Erwartung (« attente »), monodrame d’Arnold Schönberg composé en 1909, interprété par le Lucerne Festival Academy Orchestra et qu’on pensait, qu’on espérait, qu’on rêvait d’entendre sous la direction de Pierre Boulez. Las, souffrant de problèmes oculaires, il a dû être remplacé par Clement Power (qui l’avait accompagné pendant les répétitions ces trois dernières semaines et dont la gestuelle nous a rappelé celle d’Olympia des Contes d’Hoffmann) et a assisté au concert depuis la salle.

Voilà donc la victime de ce concert-ci.

Cette œuvre avait été précédée de Speakings du britannique Jonathan Harvey (on avait récemment évoqué son célèbre et très beau Mortuos plango, vivos voco), qui cherche à donner ici une voix humaine à l’orchestre, et produit ainsi d’étranges sonorités, que ce soit par des moyens acoustiques ou électroniques, qui n’imitent pas la voix mais l’évoquent, parfois de façon surprenante, saisissante et très attachante. L’œuvre se termine par le son d’une voix de bébé (réelle ? électronique ?), ce qui rappellera à certains la fin de 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Le concert s’était ouvert avec Sound and Fury, pour orchestre de cent neuf musiciens de Philippe Manoury, « violence recherchée et totalement organisée » selon les dires du compositeur.

8 septembre 2012

La Venise du Proche-Orient, ou, l’histoire d’un piqué et de son marteau-piqueur

Classé dans : Cinéma, vidéo, Santé — Miklos @ 1:52

Si Tel Aviv a gagné en 2011 la réputation d’être la ville la plus gay du monde – comble dans un pays où théocratie et démocratie font un bien curieux ménage –, elle a, dans un monde parallèle, acquis en 1968 le statut de Venise du Proche-Orient. Voici comment.

Profitant de l’inattention d’un gardien lors du passage d’un camion laitier venu effectuer une livraison dans l’asile d’aliénés où il est enfermé, Blaumilch – on n’apprendra que beaucoup plus tard son nom, c’est d’ailleurs le seul mot qu’on l’entendra prononcer – s’échappe. Pourquoi y était-il ? Pour une névrose obsessionnelle qui l’occupe jour et nuit : creuser, creuser, et encore creuser. Des tranchées, des tunnels, n’importe quoi. Jour et nuit.

Le véhicule dans lequel il s’était caché s’arrête dans un chantier. Blaumilch en descend en catimini – personne ne semble étonné de le voir habillé d’une camisole de force dont il est arrivé à délier les manches – et tombe en arrêt, fasciné, devant un marteau-piqueur et son générateur électrique mobile. Il s’en saisit et le traîne derrière lui le long des quelques kilomètres qui le séparent de Tel Aviv.

Il s’installe au beau milieu de l’un des carrefours les plus passants de la ville : celui au coin des rues Allenby – qui commémore le général Allenby (1961-1936) à qui le Royaume Uni doit la conquête de la Palestine des mains des Ottomans – et Ben Yehuda – Eliézer de son prénom, à qui l’on doit la renaissance de l’hébreu comme langue parlée. Ce carrefour se trouve à quelques centaines de mètres de la mer et on y voit en proéminence le bâtiment de la Zim, compagnie de navigation israélienne (dont, soit dit en passant, mon père dirigeait le bureau européen).

Il commence à creuser. Immédiatement, c’est l’embouteillage. Un policier chargé de la circulation, dont la bonne volonté et le respect de la loi sont inversement proportionnels à son QI, se disant que si cet ouvrier était là, c’est qu’il devait l’être, et qu’il fallait donc l’aider à remplir sa mission, commence à ériger des barrières pour le protéger, ce qui a pour effet de bloquer entièrement la circulation.

Les chauffeurs israéliens – ce sont des méditerranéens, après tout, même si pour certains d’origine récente – ont le sang très chaud : cris, insultes, rixes, klaxons, se rajoutent au vacarme incessant du marteau-piqueur. Le voisinage en perd la raison : l’établi de l’horloger tremble tellement qu’il ne peut plus réparer les montres qu’on lui apporte, le dentiste n’ose plus utiliser sa fraise, le jeune couple d’amoureux est refroidi par le bruit insoutenable, les personnes plus âgées s’énervent, crient, jettent des pots de fleur par la fenêtre. Il n’y a que les vendeurs de casques anti-bruit qui profitent de l’occasion pour augmenter subrepticement leurs prix. Imperturbable, imperturbé, Blaumilch continue de creuser, s’arrêtant parfois pour donner un coup de marteau-piqueur dans une conduite d’eau pour aider une personne à se laver les mains, tandis le policier serviable fait le vide autour de lui et le protège des tentatives d’agression destinées à mettre fin à ce vacarme. Une tranchée se dessine, puis une autre. Des tas de gravats s’amoncellent et dessinent un paysage de champ de bataille. Les voitures ne passent plus.

La municipalité en est vite saisie et ce qui n’est à l’origine qu’un fait-divers tourne au politique. Ziegler, un jeune homme bien de sa personne et dont l’amoureuse habite sur le carrefour, est l’assistant du directeur du département de la mairie de Tel Aviv chargé des travaux publics. Son patron, Dr Kouïbyshevski (à l’époque, sous l’influence de l’immigration d’origine allemande, toute personne importante s’appelait « Docteur ») est plus intéressé par les formes de sa secrétaire aussi bête que sexy et à faire virevolter des boîtes d’allumettes d’une pichenette que par le quotidien de son service dont s’occupe le jeune Ziegler.

Personne ne sait « qui a donné l’ordre » – phrase oh combien célèbre en Israël, allusion à l’« affaire Lavon ». Si ce n’est pas ce département, serait-ce celui que dirige Schultheiss, pantin aux mains de son assistante (qui, elle, a oublié d’être bête) et ennemi juré de Kouïbyshevski sauf quand ils sirotent un verre de thé – à la russe – à quatre, avec leurs assistants ?

Quant au maire, dont la taille singulièrement réduite est inversement proportionnelle à son ambition et à sa volonté de gagner les élections qui se rapprochent en évitant tout scandale et en présentant ces travaux comme un accomplissement de la municipalité qui veille au bien être des Telaviviens, il a, lui aussi, son assistant qui lui dit quand parler et quand la fermer.

L’engrenage est inévitable : la municipalité, tout en ne sachant pas le pourquoi du comment, mobilise les quelques autres marteaux-piqueurs et pelleteuses en sa possession pour assister Blaumilch dans sa tâche. Entre temps, Ziegler, qui a deviné de quoi il en relève – qu’il s’agit finalement d’un fou – essaie de prévenir sa hiérarchie, mais celle-ci fait la sourde oreille : à ce stade, cette vérité serait catastrophique, toutes ces grosses huiles auraient beaucoup à perdre, leur poste et les élections à venir. C’est donc Ziegler qui doit être fou.

Et l’apocalypse joyeuse arrive, malgré une tentative de sabotage organisée par quelques voisins du chantier, qui se terminera de façon hallucinante (et hilarante) au commissariat : les tranchées de Blaumilch, dorénavant occupant toute la largeur des artères qu’elles remplacent, rejoignent finalement la mer qui s’y engouffre, balayant par la même occasion la commission d’enquête chargée de déterminer les responsabilités mais dont le président, copain comme cul et chemise avec Kouïbyshevski, n’a d’évidence pas envie d’aller au fond de l’affaire.

Voilà les rues transformées en canaux, que le maire inaugure dans une fête solennelle et splendide au cours de laquelle sont organisées des manifestations de ski nautique, d’aviron et de natation se déroulant au pied de l’immeuble de la Zim dont on comprend finalement la raison d’être en ce lieu ; une chorale entonne des chants patriotiques et nostalgiques, combinaison commune dans les quelques premières décennies de l’État d’Israël ; le rabbinat donne sa bénédiction, et le tout se termine par le discours du maire, qui démontre que son initiative personnelle d’engager ces travaux n’aura été que pour le bien des habitants. Et ceux-ci sont ravis : ces rues, autrefois si bruyantes du fait de la circulation puis des travaux gigantesques et incessants sont devenues relativement calmes ; il y a bien des échauffourées entre les chauffeurs de taxis fluviaux, ceux-là même qui s’étripaient quand ils conduisaient des camions sur la même voie, il y a bien le jeune couple qui, pour faire l’amour, doit mettre en musique de fond un enregistrement des marteaux piqueurs, mais globalement tout le monde est aux anges.

Sauf Blaumilch. Personne ne lui a rendu hommage. Il s’éclipse. Et Ziegler, qu’une ambulance emmène pour l’enfermer dans l’asile d’où s’était échappé Blaumilch, l’aperçoit installé avec son marteau-piqueur au beau milieu du carrefour de la mairie qu’il commence à défoncer, avec, à ses côtés, un policier pour le protéger.

Le canal de Blaumilch (en anglais The Big Dig, en hébreu תעלת בלאומילך ) est un film réalisé en 1968 – quatre ans après l’achèvement du long canal amenant de l’eau du lac de Tibériade vers le désert du Néguev – par Efraïm Kishon (1924-2005), grand humoriste israélien d’origine hongroise (il avait gardé son accent toute sa vie). Satire aimable de nombreux travers de la société israélienne, de ses comportements sociaux et (a)culturels, de son administration pléthorique et irrationnelle, et dont l’inéluctable et sympathique victime est l’individu – thème que Kishon traitait aussi dans ses autres productions –, ce film, fort bien filmé et joué, est interprété par d’excellents acteurs, parmi les meilleurs de leur époque en Israël, pour la plupart venus du théâtre.

Certains passages (notamment ceux où l’on voit Kouïbyshevski se déplacer, avec une démarche très particulière, dans les couloirs de la mairie, suivi par sa cour) font inévitablement penser au génial Brazil, sorti 17 ans plus tard, à se demander si Terry Gillam aurait vu ce film qui avait été retenu (« nominé ») au Golden Globe Award dans la catégorie « meilleur film étranger ». L’absurde de la situation, les décors et leurs couleurs vives, la pantomime des acteurs (l’un d’eux a d’ailleurs été le premier mime israélien) rappellent aussi imman­qua­blement les films de Jacques Tati, qui, eux, ont précédé celui-ci (à l’exception de Trafic et de Parade).

On en trouve deux versions intégrales sur YouTube, l’une doublée en allemand, l’autre sous-titrée en russe. C’est cette dernière qu’on a préféré afficher ici : dans la majeure partie du film, le langage des corps se suffit. Et là où le texte compte, au moins on en entendra les voix et les sonorités d’origine.

Les anglophones – ou ceux qui pensaient jusqu’ici comprendre cette langue – apprécieront sans nul doute cette page de Qwika, se(r)vice de recherche dans toutes les Wikipediae et les wikis en général, consacrée au film en question. Pour nos lecteurs francophones, on tentera d’en donner ici une fidèle traduction dans la langue de Molière en en préservant la police (qui joue d’ailleurs un rôle si important dans ce film) :

le canal bleu (hébr. Unité de largeur alat lait bleu et/ou. Anglais. Au Creusement tourné) est le titre d’une pièce radiophonique d’Ephraim gravier-de-pierre-ponce et un film éponyme, qui sous la direction de gravier-de-pierre-ponce d’après la pièce radiophonique pièce une devenu.

la pièce radiophonique est dans un livre éponyme de 1971 (titre : Le canal bleu. Satires. Pièces radiophoniques et pièces d’un acte), qui est présent dans la traduction allemande de la montagne de la porte Friedrich.

l’acte de satire bureaucratique du lait bleu Kasimir, qui s’est enfui de la psychiatrie et creuse dans le milieu avec un marteau-pneumatique volé à Tel Aviv la rue principale. Quand la police commence, quelles rues commence à fermer et les résidents adjacents peser environ les 24-Stunden-Lärm les autorités commence avec la recherche de l’auteur de toute la conduite. […]

Ephraim gravier-de-pierre-ponce, pardon, Efraïm Kishon, aurait, lui aussi, apprécié.

On conclura cette excursion dans les liquides par le texte suivant qui démontre les vertus du lait bleu, et notamment dans le cas de l’acrimonie huileuse du sang. Il provient de Discourses on Tea, Sugar, Milk, Made-Wines, Spirits, Punch, Tobacco, &c., with Plain and Useful Rules for Gouty People, écrit par Dr Thomas Short et publié à Londres en 1750.

1 septembre 2012

De la curiosité, ou, D’une pie, des autres oiseaux et des hommes en général

Classé dans : Nature, Photographie, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 17:51

La pie a la réputation d’être pleine de curiosité. Celle-ci, qu’on a aperçu récemment sur une pelouse normande, n’a pas hésité à retirer pour un moment sa tête de la terre où elle tentait d’attraper un quelconque ver et à nous jeter par-dessus l’épaule ce regard inquisiteur.

Curieux nous aussi, on s’est empressé de rechercher ce qu’en disaient les poètes ou les savants. Gaudeamus igitur, on a trouvé ce joli texte de Julien-Joseph Virey (1775-1846), personnage curieux s’il en est, puisqu’il s’agit d’un naturaliste à l’âme de poète mâtiné de psychologie (humaine mais aussi animale) – ce que lui reprochaient ses collègues uniquement scientifiques. Il faut de tout pour faire un monde, et heureusement qu’il n’est pas uniquement peuplé des uns ou des autres.

Ce passage est extrait des deux chapitres qu’il consacre aux « mœurs naturelles des oiseaux » dans son très sérieux ouvrage L’Histoire des mœurs et de l’instinct des animaux. L’affect qui traverse ce texte, les comparaisons qu’il ne manque de faire entre le caractère, les caractéristiques et le comportement de la gent ailée et ceux de l’espère humaine, ses considérations sur le langage et la vie amoureuse et sociale des uns et des autres et qui vont jusqu’à la place de la femme dans la société occidentale ! ne pouvaient manquer de surprendre, d’amuser, voire de toucher, son auditoire – il s’agissait de cours qu’il avait donnés à l’Athénée royal de Paris – comme il peut nous toucher aujourd’hui : comment rester insensible au passage où il indique qu’une société dans laquelle les femmes ont des droits égaux à ceux des hommes est plus civilisée que celles qui enferment celles-ci, et que « Les femmes deviennent peut-être, par le langage même, l’une des principales causes du perfectionnement des sociétés modernes » ?

C’est, pour le moins, inhabituel, sans pour autant être farfelu.

«Toute la classe des oiseaux se montre en général plus sensible que celle des quadrupèdes ; elle est aussi plus vive et plus ardente en toutes ses actions, à cause de la grande respiration de ces volatiles ; le repos est pour eux un tourment : toujours agités, turbulents, inquiets, dormant peu, ils passent la vie dans une activité perpétuelle ; volages, impétueux, ils sont aussi très colères et très amoureux. En général, leur fibre est mince, tendue, sèche même comme celle des personnes délicates, fluettes, qui sont mobiles, excitables. La rapidité, l’étendue de leur vue accroît encore ce besoin du changement et de la variété ; mais leurs autres sens, tels que ceux du toucher et du goût, paraissent très bornés. Cette bouillante impétuosité les rend moins capables de réflexion et d’une vraie instruction, que des animaux plus tranquilles. Ils éprouvent des impressions promptes, mais fugitives et subites, que le temps efface aisément comme de légers aperçus. Rien ne se grave en eux profondément ; ils sentent plus qu’ils ne conçoivent : c’est qu’il faut une sorte de gravité, un caractère posé et réfléchi pour se bien pénétrer de la connaissance des choses ; et si l’on parvient à donner quelque instruction aux serins, aux chardonnerets, aux merles, aux sansonnets, aux perroquets, c’est en les tenant emprisonnés, c’est en les forçant d’être longuement oisifs ; c’est surtout le soir ou la nuit, lorsqu’ils sont plus tranquilles, que les leçons leur profitent mieux. Les oiseaux devenus aveugles, étant moins distraits et moins mobiles, s’instruisent beaucoup plus aisément que les autres, et les oiseleurs ont mis à profit cette observation, en brûlant avec un fer rouge les yeux des rossignols et d’autres oiseaux chanteurs qu’on tient en cage. C’est ainsi qu’Homère, Milton, ces poètes si sublimes, furent aveugles, et durent peut-être une partie de leur génie à ce malheur, parce que la force vitale ne se dissipant plus par la vue, s’accumule, pour ainsi dire, dans l’organe de la pensée, et les méditations deviennent plus profondes dans la solitude, le repos et l’obscurité.

Quoique les oiseaux soient déjà plus éloignés de notre nature que les quadrupèdes, et quoique nous ayons vu leur cerveau moins parfait, par le défaut de corps calleux, de la voûte, de la cloison transparente, et par la disposition des six tubercules qui le composent ; cependant ces animaux sont encore très intelligents et très industrieux, comme nous nous proposons d’en offrir des preuves. L’homme, qui possède le cerveau le mieux organisé, et qui se vante d’être le plus sage des animaux, est cependant le seul d’entr’eux qui soit exposé à devenir fou : les plus illustres génies ont souvent manifesté quelque grain d’extravagance, et l’ont avoué eux-mêmes. Il ne faut point chercher, dans l’antiquité, les Démocrite ou les Héraclite ; on en a vu pareillement des exemples parmi les plus célèbres modernes, et le Tasse et Pascal, et une foule d’autres, en offriraient la preuve. Si les bêtes ne deviennent jamais folles, c’est qu’elles sont plus voisines de la sottise que de l’esprit ; et il semblerait, par là, que les sots n’auraient pas même le triste privilège de devenir fous.

Ces quadrupèdes, malgré la simplicité bornée de leur intelligence, qui ne leur permet point de sortir du droit chemin, sont susceptibles pourtant d’éprouver la rage et des vertiges qui troublent leur cerveau ; mais ces maladies ne sont point de la nature de la folie, qui est une exaltation extraordinaire et désordonnée des facultés intellectuelles trop vives, trop impétueuses. L’oiseau ne paraît nullement exposé à la rage comme les quadrupèdes, mais il est sujet aux vertiges, à l’épilepsie et à des boutades. Comme il est naturellement ardent, emporté, il n’écoute que le sentiment présent ; il est peu capable de se plier, de déguiser son moral ; il semble que la franchise du caractère se décèle plus librement, plus fortement chez les individus qui obéissent toujours à leurs premières impressions, comme le volatile.

Aussi les oiseleurs ont surtout remarqué une assez grande variété de caractères parmi les diverses espèces d’oiseaux. Tout le monde observe combien le paon est vain et présomptueux, combien le stupide dindon se rengorge sottement, le hibou est sauvage et taciturne, la pie curieuse, babillarde et voleuse ; l’autruche, la bécasse, encore plus sottes que la buse ; le pinson gai, le moineau pétulant et lascif, l’étourneau et le sansonnet étourdis, la linotte a la tète légère, l’oie est soupçonneuse et vigilante de nuit, le pigeon doux et amoureux, le héron triste et mélancolique, l’épervier rapace, les mouettes sont insatiables et criardes, etc. Parmi les perroquets, les merles, les geais, les corbeaux élevés et instruits, il y a même plusieurs nuances dans le naturel de chaque espèce, indépendantes de l’instruction qu’on leur a donnée.

[…]

Nous avons dit que l’étendue de la respiration, dans la classe des oiseaux, était l’action principale de leur économie, et qu’elle semblait communiquer à toutes les autres son branle et son activité ; que la chaleur vitale, l’ardeur amoureuse, la rapidité des mouvements tenaient à l’énergie de cette fonction. Il en résulte encore d’autres dispositions remarquables et innées parmi ces animaux.

Considérez, Messieurs, combien cette grande respiration leur donne d’aptitude, de facilité pour le chant, accroît l’étendue de leur voix, surtout à l’époque de leurs amours. Tout le monde sait que la voix de l’homme et de la femme acquiert du timbre et de la force au temps de la puberté, et qu’elle se casse lorsque la puissance générative se perd avec l’âge. De même les quadrupèdes prennent, dans la saison de leurs ardeurs, un ton de voix sonore et quelquefois effrayant. Le chant, parmi les oiseaux, n’est que l’expression de l’amour ; car après l’époque de la ponte, ils se taisent dans les bocages, presque tous. Le rossignol, qui déployait tous les charmes de sa voix mélodieuse, n’a plus, après ses amours, qu’un vilain cri semblable au sifflement d’un reptile. Les oiseaux en cage ne chantent jamais plus fort que lorsqu’ils sont privés de leurs jouissances, et l’on en a vu de si transportés à l’aspect d’une femelle dont ils ne pouvaient approcher, qu’ils chantaient avec une sorte de fureur, et jusqu’à tomber en épilepsie ; aussi les nourritures échauffantes sont très propres à exciter le chant de ces animaux. Au contraire, les chapons et d’autres espèces mutilées n’ont plus de chant, parce qu’elles n’ont plus d’amour, et partant plus de joie. Les femelles ont aussi la voix bien plus faible ou plus délicate que les mâles ; leur larynx n’acquiert point autant de développement ; elles sont même la plupart presque muettes, ou n’ont que ces accents primitifs, cette sorte de langage naturel bien différent du ramage amoureux des mâles.

Il résulte de cette multiplication des voix et des sons, que les oiseaux forment plus de liaisons sociales entr’eux que les autres animaux ; qu’ils ont plus de rapports entre leurs sexes, et qu’il s’établit un vrai langage de la mère à ses petits. L’hirondelle gazouillant dans son nid, semble converser avec sa couvée ; les jeunes poussins entendent les différents piaulements de leur mère, soit pour se mettre à couvert sous ses ailes, soit pour accourir à la pâtée, soit pour se cacher à la vue du milan. Les divers accents de douleur, de joie, de surprise, de frayeur, etc., se comprennent chez toutes les espèces d’animaux qui peuvent, a l’aide de poumons, exhaler cette sorte de langage et s’entre­com­mu­niquer leurs affections, avec d’autres gestes ou signes corporels.

Indépendamment de ce langage primitif, il en est un d’acquisition, résultat des relations sociales, et surtout des rapports des sexes entr’eux : puisque l’amour est le principe de toute réunion naturelle, un être qui suffirait seul à ses besoins, n’emploierait que quelques accents ou signes ; aussi les oiseaux solitaires, tels que ceux de proie, n’ont point de ramage, mais seulement quelques cris sauvages. Le chien, en quittant la domesticité, perd l’aboiement. L’homme enrichit et perfectionne son langage, d’autant plus que la société des sexes est plus rapprochée et plus intime. Les peuples chez lesquels règne le plus de galanterie et d’amour, sont les plus causeurs et aussi les plus policés, comme les anciens Grecs ; de là vient que les Européens, chez lesquels les femmes ont des droits égaux à ceux des hommes dans le commerce de la vie, sont plus civilisés que les Asiatiques, qui renferment celles-ci, et qui vivent taciturnes entr’eux. Les femmes deviennent peut-être, par le langage même, l’une des principales causes du perfectionnement des sociétés modernes. Les oiseaux les plus sociables ont aussi un langage plus étendu que les autres espèces. L’on s’est assuré que les rossignols de certains pays chantaient différemment que ceux d’autres contrées ; comme si ces nations aériennes avaient chacune leur idiome ou leur dialecte particulier ; nous tenons d’un savant ornithologiste, M. Vieillot, que des rossignols chantent moins bien d’eux seuls lorsqu’ils ne sont pas enseignés par leurs parents. Les oiseaux polygames, tels que les gallinacés, n’ont jamais dans le chant cette flexibilité de tons, ces modulations touchantes, propres à attendrir leur femelle, comme les oiseaux monogames. Le coq, sultan impérieux en son sérail, s’exprimant avec arrogance, force les femelles à se soumettre à ses volontés ; sa voix altière est celle du despote qui commande ; tandis qu’un tarin, un chardonneret, aimables troubadours de nos bois, captivent, par de tendres romances, le cœur de leurs douces amies, et ne veulent rien devoir qu’à l’amour. Il en est chez les oiseaux comme dans l’espèce humaine : lorsque les femelles sont plus nombreuses ou plus faciles, les mâles, despotes et jaloux, se font valoir par leur rareté même ; si les femelles sont rares à leur tour, ou, ce qui revient au même, si elles sont plus sévères et plus réservées, elles obtiennent l’empire, et les mâles se rendent leurs esclaves. »

Julien-Joseph Virey, Histoire des mœurs et de l’instinct des animaux, avec les distri­butions méthodiques et naturelles de toutes leurs classes. Cours fait à l’Athénée royal de Paris. Paris, 1822.

25 août 2012

« …comme si les arbres des champs étaient hommes » (Deut. XX:19, trad. Sébastien Castellion)

Classé dans : Lieux, Littérature, Nature, Photographie — Miklos @ 12:26


Belchen (Allemagne)

«À onze heures et demie, nous remontions à cheval et nous cheminions de montagne en montagne ; parfois nous apercevions un arbre solitaire sur un sommet ; cet arbre devenait un spectacle, une sorte d’événement au milieu de ce désert immobile. » — Jean-Joseph-François Poujoulat, Études africaines. Récits et pensées d’un voyageur. Paris, 1847.

«Le sombre automne, continua-t-il, règne sur nos montagnes ; l’épais brouillard repose sur nos collines. On entend siffler les tourbillons de vent. Le fleuve roule des ondes fangeuses dans l’étroite vallée. Un arbre solitaire s’élève au sommet de la colline, & marque l’endroit où repose Connal : le vent fait voler & tourner dans les airs ses feuilles desséchées ; la tombe du héros en est jonchée : les ombres des morts apparaissent quelquefois en ce lieu, quand le chasseur pensif se promène seul à pas lents sur la bruyère. » — « Carricatura », in Ossian, fils de Fingal, barde du troisième siècle : poésies galliques traduites sur l’Anglois de M. Macpherson par M. Le Tourneur. Paris, 1777.

24 août 2012

De quelques drôles de créatures et de l’histoire du baiser goulu à Sainte Ursule, ou, que faire avec du fer ?

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Sculpture — Miklos @ 13:57


Échassier. Worms (Allemagne).
 


Cheval. Heidelberg (Allemagne).
 


Tête. Rastatt (Allemagne).
 


Jürgen Goertz : Gnome. Schwabisch Hall (Allemagne).

Sainte Ursule,
ou
La Merveille naturelle

Le curé d’un petit village de Bohême s’était déclaré l’ennemi impitoyable de tous les baisers que le sacrement n’avait point sanctifiés. Son éloquence sacrée, s’échappant en torrents de flammes, poursuivait sans relâche la jouissance de cette marchandise prohibée ; et même, s’il avait fallu en croire ses interminables sermons, l’excommunication et l’enfer étaient des peines trop douces pour le criminel. Quoique de son temps, on pût, dans le pays comme partout ailleurs, se procurer de jolies femmes de ménage, il avait trouvé plus édifiant ou plus commode de faire choix d’une pieuse veuve déjà sur le retour.

Un soir, un pèlerin, chargé d’un grand fardeau, et arrivant d’un pays éloigné, demanda à se rafraîchir chez ce singulier personnage. Pour prix de l’hospitalité qui lui fut accordée, il supplia humblement le curé d’agréer, comme une marque de sa reconnaissance, un grand morceau de fer noirâtre, d’une espèce toute particulière.

Celui-ci se hâta d’envoyer à Prague ce cadeau inconnu, avec une lettre pour un artiste de cette ville, conçue en ces termes : « Faites-moi, je vous prie, avec cette matière rare, une image de sainte Ursule pour la petite chapelle de ma paroisse. »

Ces ordres furent exécutés, et, deux mois après, la sainte arriva saine et sauve au presbytère. Le lendemain, escortée de la petite troupe des fidèles, elle fut portée solennellement au maître-autel, où l’attendait une niche d’honneur.

Auprès d’elle se trouvait, dans une pareille cellule, un petit saint dont le nom ne m’est pas connu ; l’histoire rapporte seulement qu’il était de fer.

N’ayant pas eu l’honneur de le mesurer, je dois en croire la tradition, qui ne lui donne que sept pouces depuis la tête jusqu’aux talons.

Sa figure et sa barbe étaient rongées par la rouille ; et, hélas ! il paraissait oublié de Dieu et des hommes.

Bien des années s’étaient écoulées, et il n’avait encore songé à se venger de l’indifférence qu’on montrait à son égard, lorsque l’arrivée de sa bonne voisine lui donna l’idée d’attirer enfin sur lui les regards du public. A peine l’eut-on placée à ses côtés, qu’on le vit se mouvoir dans sa niche, et s’approcher d’elle avec empressement.

Miracle ! miracle ! s’écria-t-on de toutes parts, quand on vit ce nain sauter, comme une grenouille, dans la cellule de sainte Ursule, et s’attacher à elle avec familiarité et tendresse, comme s’il eût retrouvé sa fiancée après une longue séparation.

Le prêtre recula d’effroi : son sang s’arrêta dans ses veines ; et, frappé d’immobilité, il regardait cette scène étrange comme s’il avait été lui-même changé en fer.

Rien ne l’étonnait davantage que le calme de la sainte, qui ne se mettait nullement en peine de repousser son nouvel amant. Le visage enflammé de colère, il ordonne au téméraire de retourner promptement chez lui ; mais c’est en vain, le petit homme fait la sourde oreille.

Est-il possible, s’écria le moine, qu’un saint ose ainsi profaner le temple du Seigneur ? Et toi, Ursule, tu ne repousses pas cet insolent !.. que dis-je ? on croirait même que tu trouves plaisir à cette visite. — La sainte ne répondit mot. — Hélas ! reprit -il en soupirant, vous êtes tous les deux des gens de même aloi ; mais je serais indigne de remplir désormais les fonctions de mon ministère, si je souffrais plus longtemps un scandale pareil.

Et, au plus haut degré de sa colère, il tire un long couteau de sa gaine, et se précipite avec le tranchant aigu sur ce couple odieux.

Mais, nouveau miracle ! son glaive à rôti fut moins heureux qu’il ne l’avait espéré ; car sainte Ursule s’était aussitôt emparée de la lame, et ne lui avait laissé que le manche dans les mains.

Un tel événement est fait pour décourager le plus brave. Le prêtre, désarmé, et le bras paralysé, resta pendant trois minutes anéanti de surprise et de fureur. — Voilà vraiment des événements extraordinaires, dit-il ensuite en balbutiant ; ce temple est profané : fidèles, sortez ! je vais sur-le-champ faire mon rapport à monseigneur l’évêque.

Et lorsqu’il s’enfuit avec effroi, la jeunesse moqueuse criait après lui : « Quel bruit n’a pas souvent fait ce moine pour un misérable baiser ! et maintenant il voit que les saints eux-mêmes se permettent, sans remords, le même plaisir. »

Au moment où le curé sortait de l’église, un homme à cheval s’arrête devant lui, et il reconnaît le statuaire de Prague, qui venait chercher ses honoraires.

Hélas ! mon fils, s’écria le pasteur, soyez le bienvenu ! Je me crois obligé de vous payer ; cependant Ursule a occasionné ici un grand scandale. Une créature de fer, que jusqu’aujourd’hui, nous avions prise, dans notre simplicité, pour un saint (Dieu ne le connaît pas !), vient de quitter sa place, et d’un seul bond s’est attachée au visage d’Ursule avec un plaisir tout charnel.

L’artiste sourit : « Mon père, vous accusez avec trop de dureté le bon homme de fer. S’il fait la cour à cette sainte dame, il obéit à une impulsion plus forte que lui. Il en est de lui comme de tant d’autres fils de cette terre : le regard séduisant des belles nous enchaîne avec une puissance irrésistible ; en conséquence, pardonnez-lui un amour trop précipité dont les charmes seuls d’Ursule me paraissent la cause ; car, plaisanterie à part, elle est, croyez-en un connaisseur, un aimant qui attire le fer. »

Langbsein. In Album littéraire. Recueil de morceaux choisis de littérature contem­poraine. Paris, 1831.

(L’ouvrage dit de l’auteur : « Langbsein de Berlin fait partie du petit nombre d’auteurs qui ont acquis en Allemagne une grande popularité. » On n’a trouvé aucune autre trace de cet écrivain ou de ce texte.)
 


Évariste Huc : Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie,
le Thibet et la Chine pendant les années 1844, 1845 et 1846.
Paris, 1850.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos