Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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13 avril 2011

Pythecanthropus Q.

Classé dans : Littérature, Nature, Photographie, Sciences, techniques — Miklos @ 22:51

Je vous présente le Pithécanthrope, le Singe-homme découvert en 1894 par Eug. Dubois, médecin militaire hollandais, dans une exploration géologique de Java. Vous pensez bien, n’est-ce pas? qu’une telle présentation ne se fait pas dans les formes ordinaires. Le pithécanthrope est très vieux, très cassé, très abîmé par l’âge et les accidents divers.

Georges Clemenceau, « Par monts et par vaux : VI. Le Pithécanthrope », Au fil des jours. Fasquelle, Paris, 1900.

La question qui provoque les spécialistes est de savoir s’il existait « une conceptualité chez les pithécanthropes » ?

Emmanuel Anati, La religion des origines. Bayard Editions, Paris, 1999. Cité par Dan Semenescu, Apparition des formes urbaines. Institutions symboliques et structures maté­rielles au Sud-est de l’Europe. Zeta Books, 2008.

Je me sens plus près de ces observateurs des temps anciens que de ceux de mes contemporains qui pratiquent la religion du progrès technologique. Quand on lui a appris qu’un Anglais appelé Darwin venait de découvrir que l’homme descend du singe, Victor Hugo a eu ce commentaire :

Et quand un grave anglais correct, bien mis, beau linge,
Me dit : — Dieu t’a fait homme et moi je te fais singe 
Rends-toi digne à présent d’une telle faveur ! —
Cette promotion me laisse un peu rêveur
.

Le singe au moins était un animal. Quand on m’apprend maintenant que je dois me réjouir de ressembler à une machine, si complexe soit-elle, et que c’est à ce prix que je ferai le saut dans une espèce plus évoluée que l’homme-singe, cette promotion m’enlève mes derniers rêves.

Jacques Dufresne, Après l’homme…le cyborg ? Éditions MultiMondes, Sainte-Foy (Québec), 1999.

Alors, si vous le voulez bien, et avant d’entrer dans le vif de notre sujet, j’aimerais vous faire part de mes conclusions dès maintenant, soit de manière anticipée.

Lacanaillerie oblige, je le fera après quelques mesures du Lac des cygnes de Tchaïkovsky.

Dire de l’homme qu’il descend du singe ne se situe pas sur le même plan que de dire qu’il descend du signe ou du songe.

Bernard Golse, « Les débuts de la pensée, ou, l’homme descend-il du signe ? », in Michel Soulé et Boris Cyrulnik, L’intelligence avant la parole. Nouvelles approches originales du bébé. ESF éditeur, Paris, 1998.

Art et street art

Classé dans : Arts et beaux-arts, Peinture, dessin, Photographie, Sculpture — Miklos @ 20:24

de gauche à droite, de bas en haut : fontaine place Igor-Stravinski (détail) ; peinture sur mur pignon au-dessus de l’Ircam ; peinture sur mur rue Quincampoix ; Le Cri d’Edvard Munch (détail).

10 avril 2011

Oh la vaaaaaache !

Classé dans : Littérature, Musique, Politique, Société — Miklos @ 13:35

Rire serait le propre de l’homme, selon Rabelais. Eh bien, pas uniquement. Les enfants d’une certaine génération – celle où, faute de MP3 à télécharger dans son portable et à écouter sur casque à s’en éclater le tympan, on chantait (ce qui n’est pas uniquement le propre de l’homme non plus) – savent que le koukaboura rit, même s’ils ignorent ce qu’est ce machin (ce qui est bien dommage).

Et les autres, ceux qui n’ont jamais entendu parler de cet étrange oiseau, apporteront un argument de poids pour preuve que les animaux sont aussi capables non pas uniquement de sourire (comme, par exemple, le nonpareil chat de Cheshire), mais de rire : la vache.

Léon Bel, producteur de comté installé depuis 1898 à Lons-le-Saunier (Jura), s’associe au Suisse Émile Graf, inventeur avec ses frères Otto et Gotfried d’un fromage fondu, bon et économique (procédé mis au point en 1907).

Il crée les fromageries Bel, qu’il dirige jusqu’en 1937, où son gendre Robert Fiévet lui succède.

Le 16 avril 1921, il dépose la marque « La Vache qui rit ».

Benjamin Rabier (1864-1939), dessinateur animalier qui, officier de ravitaillement dans la même unité que Léon Bel, avait alors dessiné un insigne surnommé « la walkyrie » et représentant une tête de vache rougeâtre. Léon Bel s’en inspire mais, peu satisfait de son dessin, fait appel à Rabier. Le dessin de la vache rouge aux boîtes de fromage-boucles d’oreilles, réalisé en 1922, est déposé en 1924.

La production commence en 1924, soutenue depuis par une publicité moderne. Un film est tourné avec Pauline Carton, suivi par un dessin animé de Paul Grimault. Les fromageries Bel patronnent les « 6 jours de La Vache qui rit » ; seront présentes dans la caravane du Tour de France. À partir de 1954, une émission de radio est diffusée : « La Vache qui rit au paradis des animaux. » Des accessoires scolaires, jeux de société, et chansons apparaissent. Bel patronne Intervilles de 1989 à 1991.

La société Grosjean, de Lons-le-Saunier, exploite depuis 1926 un fromage fondu, La Vache sérieuse. La concurrence devient agressive :

« Le rire est le propre de l’homme, le sérieux celui de la vache. »

En juillet 1954, Bel attaque en justice Grosjean, qui contre-attaque en 1955. Bel perd son procès. En mars 1959, la Cour d’appel de Paris interdit à Grosjean d’exploiter La Vache sérieuse. La décision est confirmée en cassation.

À partir de 1937 étaient apparus aussi La Vache verte, La Vache bleue, La Vache qui lit, La Vache qui rêve, La Vache qui rue, La Vache savante, La Vache fidèle, La Vache coquette, La Vache rousse, la Vache mécanique, Le Veau qui pleure, Le Veau qui braille, Le Singe qui rit, La Chèvre qui rit, etc.

Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de Je me souviens : notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses et de celles qui n’ont jamais lu. Castor Astral, 2003.

Ce célèbre ruminant ne fait pas qu’inspirer l’industrie fromagère et la justice, mais aussi le domaine artistique. C’est ainsi que les chorégraphes néerlandais Gonnie Heggen et Frans Poelstra créent aux USA, au début des années 1990, un spectacle intitulé La Vache qui rit, que la critique trouve inégal.

Est-ce ce qui fera pleurer la vache (qui n’est pas le seul animal capable de verser des larmes : il y a évidemment le crocodile, mais aussi le cheval, dont on a récemment parlé) ? Non, il y a une autre raison, plus structurelle : en 2003, les sœurs Kate et Anna McGarrigle, chanteuses bilingues nées au Canada sortent l’album La Vache qui pleure qui comprend une chanson éponyme qui déplore le triste sort des vaches auxquelles on enlève, chaque année, leurs veaux élevés sous elles. Il y a de quoi pleurer : l’amour de la vache pour son veau n’a rien d’un amour vache, bien au contraire.

Cet album (dont on peut écouter ici des extraits) comprend une petite perle, Petites boîtes, la version française de la célèbre Little Boxes rendue célèbre par Pete Seeger : légèrement – le style folk américain – c’est en fait une critique acerbe du conformisme de la middle class américaine et des banlieues où elle vit, les petites boîtes étant des maisons toutes identiques les unes aux autres à part la couleur (on dirait qu’elles sont faites de pâte à modeler, c’est l’âge du ready made), dans lesquelles habitent des gens qui se ressemblent tous à part le métier, et il en sera ainsi de leurs enfants.

Cette chanson a été créée par Malvina Reynolds (1900-1978), auteur et interprète de chansons très politiquement engagées. Elle est moins connue que ceux qui ont repris nombre de ses chansons, à l’instar de Pete Seeger pour celle-ci ou de Joan Baez pour What have they done to the rain. Datant de 1962, elle est toujours d’actualité : sous une forme élégiaque, elle s’élève vigoureusement et tragiquement contre les effets des essais nucléaires et leurs retombées : un petit garçon sous la pluie, une douce pluie qui tombe pendant des années, et l’herbe a disparu, l’enfant disparaît, et la pluie continue à tomber comme des larmes impuissantes, et qu’ont-ils fait à la pluie ? Comme le dit Joan Baez en introduction à son interprétation (que l’on peut comparer à celle de Malvina Reynolds), “It doesn’t protest gently, but it sounds gentle.”

Pete Seeger et Joan Baez sont deux représentants d’un genre américain particulier, celui du protest song et des nombreux chanteurs politiquement engagés pour la justice sociale, dans un pays qui n’a pas de gauche réelle : émergeant au 19e siècle autour de sujets brûlants alors – la guerre civile, l’esclavage et le vote des femmes – il comprend les Negro spirituals, qui, sous une forme implicite (on pense par exemple à Go Down Moses, qui chante l’esclavage des Israélites en Égypte), exprime la souffrance des Noirs (“oppressed so hard they could not stand”) et leur désir d’émancipation (“let my people go”). Au 20e siècle, ce genre abordera la lutte des classes (l’organisation sociale et le syndicalisme : Which side are you on?), la grande dépression, le mouvement des droits civiques, les guerres (mondiales, Vietnam), le nucléaire. Quelques noms : la famille Hutchinson au 19e siècle, et, plus récemment, Joe Hill (chanté ici par Paul Robeson, un autre grand représentant de ce genre, dont on a précédemment parlé), Aunt Molly Jackson, Woody Guthrie, Josh White, Les Weavers (co-fondé par Pete Seeger), Bob Dylan, Phil Ochs, Tom Paxton, Tom Lehrer (dont on a parlé à plusieurs reprises), Bob Marley, Joan Baez, Neil Young, Patti Smith, Tom Waits, Bruce Springsteen, Marvin Gaye, Melba Moore, Rage Against the Machine et bien d’autres encore.

En France, il y avait bien des chansons réalistes qui faisaient fonction de critique sociale (Aristide Bruant, Fréhel, Damia, Édith Piaf…), et, du côté de la critique politique on trouvait les chansonniers et leurs cabarets (dont il subsiste notamment le Caveau de la République). L’un des plus célèbres est Béranger (1780-1857), qui a payé de sa personne à plusieurs reprises pour sa critique non voilée des pouvoir en place. Voici le début du plaidoyer de Dupin dans un procès intenté en 1821 à Béranger :

Un homme d’esprit a dit de l’ancien gouvernement de la France, que c’était une monarchie absolue tempérée par des chansons.

Liberté entière était du moins laissée sur ce point.

Cette liberté était tellement inhérente au caractère national, que les historiens l’ont remarquée. — « Les Français, dit Claude de Seyssel, ont toujours eu licence et liberté de parler à leur volonté de toute sorte de gens, et même de leurs princes, non pas après leur mort tant seulement, mais encore de leur vivant et en leur présence1. »

Chaque peuple a sa manière d’exprimer ses vœux, sa pensée, ses mécontentemens.

L’opposition du taureau anglais éclate par des mugissemens.

Le peuple de Constantinople présente ses pétitions la torche à la main.

Les plaintes du Français s’exhalent en couplets terminés par de joyeux refrains.

Cet esprit national n’a pas échappé à nos meilleurs ministres, pas même a ceux qui, d’origine étrangère, ne s’étaient pas crus dispensés d’étudier le naturel français.

Mazarin demandait : « Eh bien ! que dit le peuple des nouveaux édits ? — Monseigneur , le peuple chante. — Le peuple cante, reprenait l’Italien, il payera ; et satisfait d’obtenir son budget, le Mazarin laissait chanter.

Cette habitude de faire des chansons sur tous les événemens, même les plus sérieux, était si forte et s’était tellement soutenue, qu’elle a fait passer en proverbe qu’en France tout finit par des chansons.

La ligue n’a pas fini autrement : ce que n’eût pu la force seule, la satire Ménippée l’exécuta2.

Que de couplets vit éclore la fronde ! les baïonnettes n’y pouvaient rien.

Au qui vive d’ordonnance
Alors prompte à s’avancer,
La chanson répondait,
France !
Les gardes laissaient passer.

Aujourd’hui qu’il n’y a plus de monarchie absolue, mais un de ces gouvernemens nommés constitutionnels, les ministres ne peuvent pas supporter la plus légère opposition ; ils ne veulent pas que leur pouvoir soit tempéré, même par des chansons.

Leur susceptibilité est sans égale…. Ils n’entendent pas la plaisanterie…., et, sous leur domination, il n’est plus vrai de dire : tout finit par des chansons, mais tout finit par des procès.

Nous allons donc plaider.

MM. Clair et Clapier (éds.), Barreau français, collection des chefs-d’œuvre de l’éloquence judiciaire, IIe série, t. 5. Paris, 1824.

On lira avec intérêt et amusement la relation de ce procès qu’en fait Dupin dans ses Mémoires : Béranger a eu beaucoup de mal à entrer dans le tribunal, il n’y avait plus de place tellement le public s’y pressait.

Quant à l’adage que cite Dupin, selon lequel « en France tout finit par des chansons » : il semble qu’elles n’aient plus, à la fin du 20e siècle et au début de l’actuel, l’importance populaire qu’elles avaient au 19e, par exemple avec Le Temps des cerises. Plus généralement, ce sont les chansons à texte et le fait de chanter qui semblent en voie de disparition, remplacés par les tubes à rythme et l’écoute passive.

Pour finir, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos vaches. On en conclura qu’une vache qui pleure, c’est qu’on lui a fait une vacherie. Et une vache qui rit, c’est qu’elle a son veau chéri. Enfin, comme l’écrit toujours Rabelais, « mieux est de ris que de larmes escripre ».




1 Claude de Seyssel, archevêque de Turin, auteur d’une bonne Histoire de Louis XII et du livre de la Monarchie française. Il est très remarquable que dans ce livre, imprimé en 1519, l’auteur met le parlement au-dessus du roi.

2 …………………………..…Ridiculum acri

Foitiùs ac meliùs magnas plerumque secat res.

27 mars 2011

Life in Hell: Akbar est aux anges

Classé dans : Actualité, Photographie — Miklos @ 20:25

Akbar et Lolo ont leurs petites habitudes. Depuis des années, chaque lundi, ils déjeunent ensemble chez Lord Sandwich. Il leur arrive de faire quelques exceptions – chez Chloé ou dans un japonais du coin – mais c’est vraiment rare. La semaine dernière, Akbar était très occupé à jongler entre ses activités actuelles et futures (le futur, c’est la semaine qui vient, alors il sera encore plus occupé). Il ne lui restait que le vendredi (et encore) pour ce rituel hebdomadaire.

Ils se retrouvent à l’entrée de leur édifice de briques, traversent de concert (ils aiment tous les deux la musique) la place et entrent dans leur restaurant. Akbar se dirige vers la 24, une belle table ronde d’où on aperçoit le lac et ses étranges végétations, mais Lolo lui dit qu’aujourd’hui ils mangent à une autre table qu’il lui indique d’un geste vague.

C’est une toute petite table carrée faite pour deux personnes plutôt sveltes (ils le sont) et qui ne souhaitent manger que des petits plats sans les mettre dans les grands. Akbar est étonné, mais obtempère. Lolo lui dit, mais non, pas celle-là, l’autre derrière ! Akbar doit vraiment être miraud : il n’avait pas vu la longue table rectangulaire dressée pour dix, où les attendent en souriant silencieusement huit de leurs collègues.

Après un moment d’émotion sur lequel on vient de passer discrètement (Akbar s’était relativement bien retenu), il exprime pudiquement son plaisir et sa reconnaissance pour ce très beau cadeau qu’ils lui font : l’expression de leur sympathie dont il ne doutait d’ailleurs pas.

Mais ce n’est pas fini. La Mama s’approche tout sourire et présente à Akbar un long cylindre de papier, de la part de Lord Sandwich, dit-elle. Il regarde à l’intérieur et distingue une magnifique orchidée blanche.

Akbar lui fait la bise (à la Mama, pas à l’orchidée tout de même) de très bon cœur. Le déjeuner se passe si joyeusement (et gustativement, le pavé de chocolat fait des ravages) qu’Akbar ne voit pas le temps passer, et se retrouve arriver 1/2h en retard à son premier rendez-vous de l’après-midi, lui qui n’est jamais en retard (enfin, on parlait bien au début de quelques exceptions).

Quant à l’orchidée, il la pose dans son salon, en bonne compagnie : livres, disques, samovar, lampes à huile, lithographie. Pourvu qu’elle se porte aussi bien que lui !

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

Life in Hell: à se tirer une balle dans la tête

Classé dans : Danse — Miklos @ 1:35

Jeff et Akbar arrivent 3/4h en avance (pour Jeff, c’est une performance en soi) pour faire la queue dans le hall du Théâtre de la Ville, au pied des escaliers : les places ne sont pas numérotées.

Quelques minutes plus tard, l’accès est accordé jusqu’aux portes de la salle situées au premier étage, c’est la ruée. Akbar arrive premier devant la porte de droite, la queue se reforme derrière lui (pas dans le même ordre, ce sont les champions de course à pied dans les escaliers qui sont en tête).

Encore quelques minutes plus tard, on les informe que l’entrée, pour ce spectacle, n’aura en fait pas lieu par ces portes-ci mais par celles qui se trouvent quatre étages plus haut, au sommet de l’édifice : c’est le choix du metteur en scène. Le long serpent humain se reconfigure rapidement au pied de la cage d’escalier qui mène au poulailler (même s’il n’y en a plus vraiment). La foule, résignée, amusée, râleuse, française, passe le temps à imaginer ce qui va suivre. Le personnel leur dit seulement que c’est différent. Vraiment différent (entre nous, ils ne savaient pas combien ce serait différent, même s’ils avaient déjà vu ce spectacle la veille).

Enfin, le chemin est libre. Jeff et Akbar, prudents, laissent trois ou quatre personnes les précéder, on ne sait jamais. Arrivés dans la salle, ils sont stupéfaits : il n’y a rien de spécial, à part quelques bouquets d’arbres ici et là, dans les rangées, bien au milieu. Pour la première fois, ils décident donc de ne pas s’asseoir au centre, ces arbres cachant la forêt la scène. Qui, elle, est nue, tapissée de blanc, une haute échelle appuyée contre la paroi de gauche avec, à son sommet, un clavier de synthétiseur, et à droite une enceinte d’une taille qui laisse présager des décibels à outrance. Des projecteurs au ras de la paroi de gauche projettent une lumière qui y dessine des ifs se balançant légèrement au vent. Jeff distingue une odeur d’encens qui remplit graduellement l’espace, Akbar non.

Puis l’attente recommence.

Dix minutes après l’heure annoncée pour le début du spectacle, une voix annonce en français et en anglais qu’il faut évacuer la salle suite à un problème technique, puis une sonnerie stridente, la sirène d’alerte de la salle, se met à retentir. Jeff et Akbar (ainsi que le reste du public) se demandent si cela fait partie du spectacle. Quelques personnes se lèvent et commencent à sortir, puis on les voit revenir, elles sont refoulées par le personnel. Akbar demande à Jeff comment ils feront pour savoir si une alerte est vraie ou non, maintenant. Jeff répond que si la salle brûle, c’est qu’il faut partir. Sinon, ça doit être du spectacle contemporain.

La sirène continue à retentir pendant de longues minutes. Puis s’arrête. Une personne est évacuée suite à un malaise cardiaque, semble-t-il. Ou c’est du spectacle ?

Plus tard, une dame monte sur scène pour dire qu’il s’agit vraiment d’un problème technique (est-ce vraiment vrai ? se demande Akbar italiquement) : pas de contrôle des lumières, pas de son… Ils vont essayer d’y remédier. Elle revient de temps à autre : pas sûr du tout que ça sera réparé, le spectacle ne pourra avoir lieu comme prévu, le chorégraphe discute avec les danseurs pour voir s’ils peuvent improviser quelque chose, merci pour votre patience (laquelle, de patience, hein ? grommelle Akbar).

Le spectacle commence finalement 3/4h après l’heure prévue (et donc, calcule rapidement Jeff, 1h30 après leur arrivée ; comme il n’est censé ne durer qu’une heure, ce n’est pas une utilisation très efficace du temps), mais avec sons et lumières. Les techniciens ont surmonté le défi que la technique leur a lancé, constate Akbar.

Trois hommes en costume noir entrent sur scène un revolver à la main, on dirait des clones de James Bond. Ils se placent devant la grosse enceinte qui diffuse une musique élisabéthaine chantée par un contre-ténor. L’un des hommes fait semblant de la chanter, un autre tient son revolver sur la tempe du premier. Plus tard, d’autres personnes armées entrent sur scène, marchent, s’arrêtent, se couchent, allument des lance-flammes (l’un sert à une femme pour brûler son microphone, heureusement que l’alarme ne se redéclanche pas, murmure Jeff, soulagé, à l’oreille d’Akbar), visent ici et là, actionnent la gâchette à répétition (pas de bol : pas de balles). Un autre homme, un revolver à la main, répète ce qui semble être l’une des deux thèses de ce spectacle, art is business mais business is art. Quelques moments assez esthétiquement beaux, là où un ou plusieurs de ces hommes se figent de profil, un genou à terre, le bras tendu, le revolver toujours à la main, silhouettes noires sur le fond blanc de la scène, évoquant la célèbre posture favorite de Sean Connery. Mais cela commence à faire procédé.

Ce n’est qu’une demi-heure de non-danse interminable plus tard (donc deux heures après leur arrivée) que les hommes et les femmes qui se jointes à eux commencent à danser. Un homme grimpera à l’échelle pour jouer (fort bien) du synthé. Les pas de deux, de trois ou même de neuf, ne manquent pas d’harmonie, voire de beauté et parfois d’humour, qui l’eut cru ; les revolvers passent parfois de main à main, un avion militaire vole à reculons sur le mur du fond (c’est là sans doute la seconde thèse du spectacle, l’antimilitarisme), les groupes se forment et se déforment, mais c’est trop peu, trop tard. Jeff et Akbar n’attendent que la fin.

Elle arrive : tous les danseurs ont disparu, la musique s’est tue. Le public commence à partir, mais deux danseurs reviennent équipés chacun d’un tréteau sur lequel est posée une machine qui débite un fil de cuivre qui s’entasse au sol. Les deux hommes sortent, Jeff et Akbar aussi. C’était Et je vis l’agneau sur la montagne de Sion du plasticien VA Wölf et de la compagnie Neuer Tanz. Une apocalypse indeed.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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