Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 septembre 2008

Pauvres mouches…

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 8:08

Catherine Millet, autant connue (pas forcément dans les mêmes cercles de lecture) pour ses écrits artistiques que sulfureux, clôt son bel article à la mémoire d’Alain Jacquet, publié cette semaine dans Libération, par « il s’est laissé prendre (…) dans les raies de la constellation du cancer ». D’aucuns qualifieraient cette phrase de lapsus révélateur, mais comme elle en a déjà tant révélé on préfèrera dire que Catherine Millet s’est laissée prendre dans les rets d’un lapsus lazuli.

Quant au site ActuaLitté, une note de lecture consacrée à un récent livre de Pierre Bisiou (on ne soulignera pas les rapports) fait fi de la grammaire, ce qui est un comble pour une chronique littéraire, substituant (en 6e ligne) une 2e personne pluriel du futur (racine+erez) à la 3e personne pluriel du conditionnel (racine+eraient) en confondant le rôle de vous (de complément d’objet direct à sujet), dans une citation d’ailleurs incorrecte. Depuis que ces barbarismes ont été signalés en commentaire, le texte a été corrigé, sans pour autant que le contexte ait été adapté (on y lit toujours « je cite de mémoire défaillante » là où il aurait été charitable de préciser « je cite ce qu’un de mes lecteurs attentifs m’a signalé »).

Mais cessons de faire souffrir ces pauvres mouches, et allons à l’œuvre – photographique ou littéraire, en l’occurrence.

10 septembre 2008

Le silence de la mer

Classé dans : Architecture, Cinéma, vidéo, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 10:11

« To see a world in a grain of sand. »
— William Blake.

« Je m’estime moins qu’un de ces grains de sable,
Car ce sable roulé par les flots inconstants,
S’il a moins d’étendue, hélas ! a plus de temps. »

— Lamartine, L’Infini dans les Cieux.

Le cinéma La Pagode présentait avant-hier en avant-première L’Homme de Londres du grand réalisateur hongrois de l’intemporel Béla Tarr (dont on a admiré Damnation et surtout Les Harmonies Werckmeister). Le Centre Wallonie-Bruxelles inaugurait hier l’exposition Lumières sur Brüsel, consacrée aux talentueux auteurs de bandes dessinées François Schuiten et Benoît Peeters, architectes de la démesure (dont nous avions récemment évoqué certains aspects de leur œuvre).

La caméra de Béla Tarr est-elle l’œil d’un vieil homme fatigué qui parcourt lentement, très lentement, comme épuisé par l’effort nécessaire à tout saisir et à donner sens à ce qui s’offre à son regard et qui ne peut se détacher de la scène même après que les protagonistes l’aient quittée ? Ou est-ce un regard particulièrement attentif à l’imperceptible, au mouvement le plus infime, à ce qui reste longtemps suspendu dans l’air après qu’un événement ait troublé l’espace ? Le film – en noir et blanc – s’ouvre sur une image floue et scintillante ; on entend comme une corne de brume. Après un moment, comme le temps de l’adaptation de l’œil dans la pénombre, on s’aperçoit qu’il s’agit de l’eau dans un port et de la corde d’amarrage  d’un bateau dont la caméra gravira si lentement le long de l’étrave fine comme la lame d’un couteau qui coupe l’écran en deux. Plus haut, un hublot de chaque côté de la proue lui donnera l’air d’un animal étrange – est-ce la baleine des Harmonies Werckmeister (auquel ce film fera une brève allusion, avec la danse des hommes dans le bar du port) ? – puis continuera à glisser vers le pont. On comprendra alors que c’est le regard de Maloin l’aiguilleur de nuit (encore un parallèle, involontaire ou non, avec Janos, le postier des Harmonies, chargé d’aiguiller le courrier vers ses destinataires ?), posté dans sa tour au-dessus de la voie ferrée qui aboutit sur le quai plongé dans la brume et auprès duquel est amarré ce navire qui ne part ni n’arrive et dont on verra sortir, de temps à autre, des voyageurs seuls, une valise à la main, qui s’engouffreront dans le train qui les attend à quelques pas. Quant à la triste et profonde sonnerie qui accompagne cette spectaculaire ouverture, ce sont les premières notes de la très belle et très discrète musique (celle de Miháli Vig, qui a aussi composé celle des Harmonies Werckmeister) qui accompagne le film comme un long soupir, tout en sachant souvent être silencieuse.

L’histoire est somme toute banale : Maloin aperçoit un voyageur jeter subrepticement une valise à un homme à quai, le rejoindre plus tard pour se battre avec lui. L’un tombe à l’eau avec la valise, l’autre disparaît. Maloin retrouve la valise pleine d’argent ce qui bouleverse son quotidien et sa vie très modeste. Il utilise quelques billets pour acheter un boa de fourrure à sa fille, se fâche sans raison avec sa femme. Plus tard, il retrouvera l’autre homme – Brown, l’homme de Londres, qui avait dérobé cette somme à son patron puis éliminé son complice – le tuera, et rendra la valise à l’inspecteur chargé de la retrouver. Celui-ci remerciera Maloin et fourrera quelques billets dans le sac de la veuve de Brown, dont le visage impassible dans sa désolation restera longtemps à l’écran avant qu’il ne s’éteigne.

Ce roman de Simenon, adapté par Béla Tarr et László Krasznahorkai (auteur de l’extraordinaire Mélancolie de la résistance dont sont tirées Les Harmonies Werckmeister et dont les longs plans font magnifiquement écho aux longues phrases du roman), est celui de l’incommunicabilité et du bouleversement de l’ordre établi qui jette le protagoniste et son entourage dans une crise insoluble, seule mesure du temps qui n’en finit pas de passer, sans qu’il puisse en comprendre les causes ni en saisir les effets ; c’est aussi le cas du Chat de Simenon – compatriote de Schuiten et de Peeters –, face à face saisissant d’un couple, Gabin et Signoret à l’écran, dans une maison du bout du monde, dernière survivante d’un chantier de démolition de tout un quartier, bâtisse délabrée à l’image du couple qui s’y accroche. Quelque chose doit inexorablement se passer, la résolution ne peut passer que par la violence ou par la mort, il n’y a pas d’autre issue. L’humour hongrois, grinçant et désespéré, est parfois proche de l’absurde et du surréalisme belge… Mais là où ce film se distingue des Harmonies, c’est qu’il n’en atteint pas la dimension universelle, voire cosmique, et qu’on ne perçoit pas la très longue et graduelle tension qui monte très graduellement, comme le crescendo qu’un grand chef sait construire au long d’une œuvre, pour exploser dans cette ruée de la foule vers l’asile de vieillards dans Les Harmonies puis sa résolution devant le corps décharné de l’homme qui leur fait face.

Il n’empêche : Tarr a une « écriture » reconnaissable entre toutes. La lumière et l’obscurité, la scène, les décors, les personnages, l’atmosphère évoquent les grands photographes hongrois des années 1930-1950, et surtout ceux que Paris a accueillis, à l’instar de Kertesz et de Brassaï (mais aussi de Robert et de Cornell Capa, par exemple). Maloin debout devant la cabane dans laquelle se trouve le corps de Brown qu’il a tué et où viennent d’entrer l’inspecteur et la veuve aussitôt avalés par l’obscurité qui y règne : l’écran est partagé en deux parties presque égales par la bâtisse à droite et la silhouette de l’homme debout devant la porte à gauche, se détachant sur l’horizon blanc : la caméra attend, immobile, comme Maloin attend. On entendra finalement la plainte lugubre de la femme. Rien de plus, mais comment ne pas être en être glacé ? Il en va ainsi du reste du film : saisissant comme une mise en scène de Bob Wilson (dans ses bonnes années), autre metteur en scène de l’immobile ou de l’imperceptible : les plans, immobiles ou non, sont construits avec une maîtrise admirable et une attention à l’ensemble comme aux détails rarement prise en défaut (on aura pourtant remarqué que tous les billets dans la valise portaient le même numéro de série…).

Le talent de Schuiten et de Peeters réside, comme on l’a déjà remarqué, dans leur construction d’espace imaginaires spectaculaires et dans la scénarisation d’événements réels. L’exposition qui leur est consacrée et dont ils sont les commissaires est d’ailleurs fort bien mise en scène (par l’agence Bleu Lumière) : le sable et les pierres venus d’ailleurs et qui menacent d’envahir Brüsel dans le premier tome de La Théorie du grain de sable se déversent du Centre Wallonie-Bruxelles sur le trottoir et recouvrent le sol de la salle d’exposition, plongée dans la pénombre, et où se détachent les très belles planches choisies pour l’exposition dans le second et dernier volume de cette bande dessinée qui vient de sortir et qui était vendu exceptionnellement à l’accueil. Comme chez Tarr, c’est le noir-et-blanc qui y règne avec toutes ses nuances : le blanc n’est jamais tout à fait blanc, sauf lorsqu’il s’agit de ce sable ou des pierres, ce qui les rend éblouissants, surnaturels. Mais on aura remarqué aussi quelques autres planches, et notamment une affiche en couleurs réalisée pour le port de Bruxelles où se détachent deux proues de navire qui ont fait écho à celle de l’ouverture de L’Homme de Londres. L’exposition mérite le détour, autant pour l’aménagement du lieu que les dessins et quelques objets qu’on peut y admirer, et pour le court métrage consacré aux deux créateurs.

À lire les Cités invisibles, longue série de bandes dessinées commencées il y a plus d’une vingtaine d’années et dans laquelle ces deux tomes s’inscrivent, on reste curieusement insatisfait par le scénario des épisodes qu’ils y racontent (ce qui est le cas de ce film-ci de Tarr où, contrairement aux Harmonies, Krasznahorkai n’est que l’adaptateur, pas l’auteur), qui ne sont pas à la mesure du décor spectaculaire qu’ils plantent. Ainsi, ce dernier ouvrage raconte l’effet de la subtilisation d’un objet et sa restitution (ce qui n’est pas loin de rappeler le sujet du film de Tarr), mais l’intrigue est curieusement inintéressante en soi. La fin – dans laquelle les deux mondes parallèles se rencontrent brièvement, et où le « réel » perce un instant l’imaginaire, est incongrue et décevante. Quant aux personnages, pour certains récurrents dans la série, pris dans l’incompréhensible et le démesuré, ils sont fort bien campés mais rarement réellement attachants : ce qui attire l’émotion, ce sont les façades des immeubles, les rues, les perspectives. Et finalement, il en reste ces images saisissantes vers lesquels on revient avec émerveillement.

30 août 2008

Décalages horaires classiques

Classé dans : Actualité, Musique — Miklos @ 16:27

Paris, le 30 août à 15h09 (Soleil en Vierge, nouvelle Lune en Vierge à 19h59 GMT. Entrée de Vénus dans le signe de la Balance à 14h42 GMT). Radio Classique zappe sur des œuvres en en diffusant un mouvement ici, un autre là. On aimerait savoir ce qui venait de passer à l’antenne, on avait l’oreille ailleurs lors de l’annonce qui avait précédé…

On se rend vaillamment sur le site de la station à la page consacrée à l’émission en cours, Votre été en musique. On est surpris d’y voir affiché « tous les jours de 14h à 16h, deux heures de musique sans parole ». On avait pourtant ouï des paroles ; on n’avait pas écouté, c’est tout… mais ce n’est qu’un détail. Un autre : la description de cette émission quotidienne indique « prochaine émission : 04 septembre 2008, » mais on en est à cinq jours (est-ce dû au fait que le 03, veille de la prochaine émission, soit l’inverse du quantième de ce jourd’hui ?).

Qu’importe. On voit défiler à droite l’intitulé du débris morceau actuellement diffusé, et l’on demande à voir la playlist. Là, l’émission est nommée Plage de la musique, prétend être diffusée « tous les jours de 16h à 18h » (il n’était alors que 15h15), et sa programmation musicale indique qu’elle commence à 15h00 et se termine à 17h00… On est interloqué.

Rien n’est perdu, il existe une rubrique Rechercher un morceau. Mais voilà que celle-ci affirme que Votre été en musique (l’émission quotidienne de 14h à 16h dont la prochaine est dans cinq jours) est passée de 13h à 15h, ce que confirme la grille des programmes. Vous suivez ?

Si vous êtes totalement perdu dans ce savant jeu de pistes, vous pourrez donner votre langue au chat en appelant le numéro diffusé régulièrement pour demander vraiment ce qui (se) passe, à 34 centimes d’euros la minute.

On aurait dû se méfier, l’horoscope du jour annonçait « Vous ne vous y attendrez probablement pas, mais l’influence de vos lointains ancêtres remontant au Moyen Âge pèsera sur vous aujourd’hui. Vous aurez la nette impression d’être en train de dérailler [c’est le cas, mais est-ce nous ou eux ?]. Vous trouverez le monde actuel intolérable. Vous pencherez de plus en plus vers la contestation ; vous vous complairiez bien dans la marginalité ; vous ne trouverez dans les valeurs établies que mesquinerie, petitesse et hypocrisie. Bref, le spectacle de la vie pourrait vous donner la nausée. Mais rassurez-vous ! Ce ne sera qu’un mauvais moment à passer. » Ouf !

29 août 2008

Mégapoles

Classé dans : Architecture, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 1:17

« Et de partout on vient vers elle,
Les uns des bourgs et les autres des champs,
Depuis toujours, du fond des loins ;
Et les routes éternelles sont les témoins
De ces marches, à travers temps,
Qui se rythment comme le sang
Et s’avivent, continuelles. »

— Emile Verharen, « L’âme de la ville », in
Les villes tentaculaires.

« . . .et c’est ainsi que se sont écroulés les derniers monuments de l’obscure cité. »
— Francis Wey, « La Chaconne d’Amadis », in Musée des familles : lectures du soir, 1858-1859.

Les grandes villes contemporaines sont fort différentes du modèle de la cité idéale de la Renaissance, celui d’un corps harmonieux : elles s’étendent à perte de vue à la surface de la terre et vers les cieux et s’y développent sans contrôle, métastases de la civilisation. Il y a eu, dans l’Antiquité et le Moyen-Âge, des mégapoles (toutes proportions gardées) : méditerranéennes, mais aussi mésopotamiennes ou chinoises1. Pierre Gros écrit :

« Qu’est-ce qu’une très grande ville pour les Anciens ? Si nous nous en tenons aux aspects extérieurs du phénomène, c’est d’abord un espace urbanisé qui apparaît aux yeux de l’observateur comme exceptionnellement vaste par rapport à la norme. L’étonnement d’Engels, dans les années 1842-1844, lorsque, débarquant de son Allemagne natale, il découvre Londres, est de ce point de vue exemplaire des réactions du visiteur de la mégapole, qu’il soit moderne ou ancien :

“Les rues de Londres, dit-il, sont telles qu’on peut y marcher pendant des heures sans entrevoir seulement le début de leur fin…”

Cette constatation mêlée d’admiration est le reflet exact de celle qu’Achille Tatius prête aux héros de son roman Leucippé et Clitophon lorsqu’ils arrivent à Alexandrie :

“Entre les deux colonnades s’étend la plaine où est construite la ville, et la traversée de cette plaine est longue, c’est tout un voyage sans sortir d’un même lieu.”

Une mégapole, c’est ensuite une population considérée comme énorme. Là encore, Achille Tatius définit remarquablement le phénomène, toujours à propos d’Alexandrie :

“Car la ville était plus grande que tout un continent et le nombre des habitants plus grand que tout un peuple. Et si je considérais la ville – dit Clitophone – je pensais que jamais il n’y aurait assez d’habitants pour la remplir tout entière, mais lorsque je regardais les habitants, je me demandais avec stupeur s’il y aurait une ville capable de les contenir.”

Une mégapole, c’est enfin une série de structures mo­nu­mentales qui dépas­sent la norme : il suffit de rappeler les 86 km de tour qu’Hérodote prête, du reste abu­si­vement, à la Babylone du Ve siècle av. J.-C., ou la description que Strabon présente du Champ de Mars, considéré dans la Rome d’Auguste comme l’espace le plus majes­tueux par le nombre, l’ampleur et l’harmonieuse disposition de ses monuments. » (« La construction d’un espace médi­ter­ranéen et les premières mégapoles (VIIIe siècle av. J-C. – VI2 siècle ap. J.-C.), in Mégapoles méditerranéennes : géographie urbaine rétrospective, Claude Nicolet, ed., Maisonneuve & Larose, 2000)

C’est aussi la « ville concentrationnaire » que décrit J.G. Ballard dans sa nouvelle éponyme, une ville sans fin, des dizaines de millions de rues, des milliers de niveaux, une ville dont la fondation est un mythe car elle a toujours existé, un univers dans l’univers que l’on parcourt sans jamais arriver ailleurs qu’au point de départ de son périple, au moment du départ :

« Noon talk on Millionth Street:

“Sorry, these are the West millions. You want 9775335th East. . . .”

“Take a westbound express to 495th Avenue, cross over to a Redline elevator and go up a thousand levels to Plaza Terminal. Carry on south from there and you’ll find it between 568th Avenue and 422nd Street. . . .” »

“Have you seen these new intercity sleepers? Takes only ten minutes to go up three thousand levels!”

Ce sont ces « villes tentaculaires2 » qu’illustre magnifiquement Les Cités obscures, série de bandes dessinées de François Schuiten et Benoît Peeters. Les perspectives vertigineuses sur les paysages des villes qu’ils ont créées – bâtiments immenses à l’architecture fantasmagorique surplombants de petites maisons désuètes, routes lancées comme des rubans dans les airs — on pense évidemment à Metropolis de Fritz Lang —, labyrinthes stupéfiants d’où on ne peut finalement s’échapper (ce monde-là, comme le nôtre, ne serait-il pas aussi celui d’Escher ?) – sont à couper le souffle et fascinent par leur beauté inhumaine : qui aimerait y vivre ? L’homme y est si petit… C’est cette aliénation qu’exprime Scott Bukatman dans son analyse de l’œuvre de Ballard3 : “The cities, jungles, highways, and suburbs of Ballard’s fiction are relentlessly claustrophobic, yet empty; spectacular, but not seductive; relentlessly meaningful yet resistant to logic. The repetition and obsessiveness of these works suspends temporality while it shrinks space. His characters are without ego, and they become only a part of the landscape, and the landscape becomes a schizophrenic projection of a de-psychologized, but fully colonized, consciouness. As in melodrama or surrealism, everything becomes at once objective and subjective.” Et pourtant, la ville a toujours attiré et continue inexorablement à le faire : en 2008, plus de la moitié de la population du globe vivrait en milieu urbain (Journée mondiale de la population 2007).

Schuiten et Peeters ne sont pas partis de rien. À propos de Xhystos, l’une de leurs villes imaginaires, ils écrivent :

Pour Xhystos, l’art nouveau s’imposa presque instantanément. Pas l’art nouveau réel, celui que Victor Horta et quelques autres inventèrent à la fin du siècle dernier : ce style n’eut pas le temps de se développer. . . . L’art nouveau dont serait fait Xhystos aurait eu, lui, la chance de s’imposer, d’étendre à une ville entière ses arabesques et ses rondeurs.

Partant de quelques bâtiments que nous connaissions, mais aussi des plans de villes futures dessinées par les architectes 1900, nous avons essayé de concevoir Xhystos jusque dans ses moindres détails, imaginant ce qu’aurait pu devenir un Bruxelles entièrement réinventé par quelqu’un comme Horta. . . .

Un style comme celui là, dont on imagine sans peine à quel point il serait invivable dans la réalité (…), s’avérait constituer, pour une histoire, un cadre particulièrement excitant. Tout de suite, nous pouvions imaginer le système politique de la ville, son climat, le mode de vie de ses habitants. » (Les Murailles de Samaris, Casterman)

Il est sans doute plus simple de créer une ville entière sur le papier que sur le terrain – on pense évidemment à Brasília (qui est, soit dit en passant, bien plus impressionnante sur le papier que dans la réalité, où l’on ne la perçoit pas dans sa totalité) – mais Schuiten et Peeters sont aussi des scénaristes de réalisations « concrètes » : qui ne connaît la station de métro Arts et Métiers, « Nautilus souterrain ou gigantesque Fardier de Cugnot [où] les rames de métro deviennent des pistons, animant le mécanisme à intervalles réguliers » ?

Le très beau livre Voyages en Utopie (Casterman, 2000) décrit leurs captivants projets : plans, esquisses, illustrations, et, dans le cas où ils ont été réalisés, quelques photos. Cette présentation est particulièrement intéressante : le dessin permet d’offrir des perspectives et des angles de vue stupéfiants qui dramatisent le décor (« ce type de dessin génère une forme d’émotion difficilement reproductible », écrivent-ils) ; là, il s’agissait de planifier une réalisation concrète, qui serait vue par des visiteurs les pieds sur terre… On ne peut qu’admirer les plans (non réalisés) pour la chapelle des Arts et Métiers, qui comprenait une passerelle entièrement autoportante, ceux de l’exposition-spectacle Musée des ombres (projet partiellement réalisé, et dont le Livre géant n’est pas sans rappeler Le Grand livre de la véritable histoire de France de la compagnie Royal de Luxe) ou du Mundaneum, extraordinaire invention de deux juristes belges à la fin du XIXe siècle, Paul Otlet et Henri La Fontaine (lauréat du prix Nobel de la paix en 1913), visant « à rassembler l’ensemble des connaissances du monde et à les classer selon le système de Classification décimale universelle » encore en usage aujourd’hui en bibliothèque.

Schuiten et Peeters ont la chance de pouvoir créer tout le paysage urbain – et au-delà – dans lequel s’inscrit chacun des bâtiments qu’ils imaginent. Ce n’est en général pas le cas pour les architectes de métier chargés d’inventer un bâtiment, ou parfois un quartier, destiné à s’inscrire dans un tissu urbain donné (à l’exception d’un Niemeyer auquel il a été donné de créer une ville).

L’exposition, fort intéressante, consacrée actuellement à l’architecte Dominique Perrault au Centre Pompidou montre, à l’instar de l’ouvrage dont nous parlons plus haut, ses plans – mais aussi ses maquettes et des vidéos – pour des projets, pour certains réalisés, pour d’autres non. Les bâtiments bas semblent mieux s’inscrire dans le paysage : le complexe sportif polyfonctionnel à Madrid, la restructuration de la station de train Garibaldi et de la place attenante à Naples (même si elle rappelle trop d’autres gares qu’on connaît), un hôtel à Tenerife (même si on se demande comment les pompiers accéderaient aux fenêtres en cas de besoin) ou la fondation Pinault à Paris. Quant à ses tours, elles sont soit (trop) minimalistes, à l’instar de celles de la Bibliothèque nationale de France, soit originales (hôtels Esperia et Habitat en Espagne ou les tours penchés de l’hôtel Fiera, non pas à Pise mais à Milan), mais paraissent souvent étrangères à l’endroit où elles sont plantées.

On en ressort avec la vague impression que l’architecture contemporaine ne reflète plus tant un lieu, un pays ou une culture qu’une signature, et que, maintenant comme avant, il y des modes ou des « gestes » que l’on retrouve partout : bâtiments voilés, emballés ou sous résille et d’apparence déstructurée, grandes murailles vitrées (et les économies d’énergies dans tout ça ?) et infrastructures métalliques légères… On aime ou on n’aime pas, c’est une affaire de goût. Et on serait curieux de savoir laquelle de ces réalisations passera l’épreuve du temps et acquerra le statut de chef d’œuvre de l’architecture. Entre temps, on se délectera des Voyages en Utopie.


1 L’ancienne ville de Chang’an (actuellement Xi’an) devait déjà compter plus d’un million d’habitants durant la dynastie Tang (VIIe – X1 s.) dont elle était la capitale : « During the Tang dynasty, the city’s population may have reached one million people, with some five hundred thousand inside the city walls and as many outside . . . Changan was a large city, with the outer walls stretching 9.5 km (5.92mi) long along the east-west axis and 8.4km (5.2mi). Five meters (5 yards) high, these walls were made of pounded earth covered with bricks; they formed a perfect rectangle. » (Valerie Hansen, The Open Empire: A History of China to 1600, p. 203. Selon The Encyclopedia of World History (Peter N. Stearns, ed., 6e ed.), c’était la plus grande ville du monde à l’époque.
2 Titre d’un recueil de poèmes (1895) du belge Émile Verharen (1855-1916), à propos duquel Stefan Zweig a dit : « . . . un novateur, un de ces hommes dont la destinée est de donner une poétique réponse à ces questions nouvelles que pose notre temps », dans lequel il décrit, à l’instar de Jules Verne dans Les Cinq cents millions de la Bégum (1879), ce nouveau monde enfanté par la révolution industrielle.
3 Scott Bukatman: “J. G. Ballard and the Mediascape”, in Terminal Identity: The Virtual Subject in Post-modern Science Fiction, Duke University Press, 1993.

27 août 2008

Les références du Monde

Classé dans : Actualité, Musique — Miklos @ 22:39

« Bon navet se sème en juillet. » — Dicton populaire.

Florence Foster Jenkins doit sa notoriété à avoir été le parangon de la cantatrice désaccordée et désinhibée : aux antipodes de la planète de ceux qui prétendent à l’oreille absolue, elle chantait absolument faux, et – ce qui la distingue de tous les autres amateurs du même acabit – avait les moyens de le faire en public, et pas n’importe où : elle arriva même à donner un récital à Carnegie Hall. Le disque The Glory (???) of the Human Voice, disponible depuis de longues années, a préservé la trace de son interprétation si particulière d’une dizaine d’arias. Peut-on vraiment l’écouter entièrement, et plus encore le réécouter ? pour une oreille musicale, c’est atroce, et pour tous, c’est le comble de la dérision. Autrement dit, l’antithèse de l’humour. « Avant l’apparition de l’humour, on riait sans vergogne des handicaps », dit Alain Finkielkraut lors d’un entretien publié dans le Magazine Littéraire de cet été consacré à « L’humour, cette insoutenable légèreté des lettres ». Il ajoute : « La France d’aujourd’hui (…) ne veut plus Perceval, mais Jacquouille. . . . Le rire qui revient actuellement, c’est précisément tout ce que l’humour a su congédier et qui fait retour aujourd’hui par une forme de spirale, pour le liquider sous ses sarcasmes satisfaits. . . . Ce rire-là n’est pas solitaire : il est malgré tout une variante du lynchage. Il est le rire de tous ceux qui se regroupent pour se moquer de ce qui ne leur ressemble pas »

Il n’est donc pas très surprenant qu’un récent DVD soit consacré à Jenkins. Il se vendra bien : il est dans l’air du temps, et surtout, Le Monde lui consacre un article (25.8.2008), bien qu’il soit, selon le critique, « un peu ennuyeux dans sa forme et son récit ». Pourquoi alors en parler, est-ce du fait que l’on soit encore en été, saison des navets ?

Mais il n’y a pas que le choix du sujet qui nous interpelle à la lecture de l’article. Il commence ainsi :

On ne peut faire mieux que Wikipedia, l’encyclopédie d’Internet, pour présenter l’une des chanteuses lyriques les plus célèbres du XXe siècle : « Florence Foster Jenkins (1868-1944) était une soprano américaine, célèbre pour son incapacité totale à chanter correctement. »

Si le terme « l’encyclopédie d’Internet » est curieux (« Internet » devenu un label de marque reconnue, à l’instar de « l’encyclopédie Britannica » ou de « l’encyclopédie Larousse »), ce qui l’est encore plus est ce en quoi cette citation varie de l’original malgré les guillemets : la WP française écrit : « Florence Foster Jenkins (26 novembre 1868 – 1944) est une soprano américaine. . . . », tandis que la WP anglaise annonce : « Florence Foster Jenkins (July 19, 1868–November 26, 1944) was an American soprano. . . . », comme le font d’ailleurs toutes les autres versions, de l’allemand au suédois : le 26 novembre est le jour de son décès, non pas celui de sa naissance. Le reste de l’article que consacre la WP française à Jenkins sonne, mutatis mutandis, aussi mal que les arias de la dame en question : il est patent que c’est une traduction littérale et laborieuse de la version anglaise qui en conserve les tournures tout en y rajoutant des faux amis (interview traduit par entrevue et non pas par entretien, etc.).

On est aussi étonné que l’encart consacré aux « chanteurs de série B ou C » dans cet article du Monde ne mentionne pas la géniale soprano Cathy Berberian, à la voix agile et polymorphe – de Monteverdi à Stravinsky et Berio (son mari, pendant un temps), aux Beatles et aux BD (Stripsody que l’on peut écouter sur le site qui lui est consacré), via les chansons populaires italiennes, Debussy ou Kurt Weill – qui a parodié Jenkins en interprétant à sa façon l’aria Nymphs and Shepherds de Purcell avec un brio extraordinaire. Berberian avait un tempérament solaire et joyeux, ainsi qu’une grande intelligence musicale : il est donc d’autant plus remarquable qu’elle ait pu chanter intentionnellement faux, et avec une telle exubérance. Du grand art. On ne pourra que conseiller à ceux en mal de musique et d’humour d’acheter le CD magnifiCathy – the many voices of Cathy Berberian.

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